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Victor Hugo

Notre Dame de Paris





LIVRE PREMIER

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I



LA GRAND'SALLE

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Il y a aujourd'hui trois cent quarante-huit ans six mois et dix-neuf jours que les parisiens s'éveillèrent au bruit de toutes les cloches sonnant à grande volée dans la triple enceinte de la Cité, de l'Université et de la Ville.



Ce n'est cependant pas un jour dont l'histoire ait gardé souvenir que le 6 janvier 1482. Rien de notable dans l'événement qui mettait ainsi en branle, dès le matin, les cloches et les bourgeois de Paris. Ce n'était ni un asaut de picards ou de bourguignons, ni une châse menée en procesion, ni une révolte d'écoliers dans la vigne de Laas, ni une entrée de notredit très redouté seigneur monsieur le roi, ni même une belle pendaison de larrons et de larronneses à la Justice de Paris. Ce n'était pas non plus la survenue, si fréquente au quinzième siècle, de quelque ambasade chamarrée et empanachée. Il y avait à peine deux jours que la dernière cavalcade de ce genre, celle des ambasadeurs flamands chargés de conclure le mariage entre le dauphin et Marguerite de Flandre, avait fait son entrée à Paris, au grand ennui de Monsieur le cardinal de Bourbon, qui, pour plaire au roi, avait dû faire bonne mine à toute cette rustique cohue de bourgmestres flamands, et les régaler, en son hôtel de Bourbon, d'une moult belle moralité, sotie et farce, tandis qu'une pluie battante inondait à sa porte ses magnifiques tapiseries.



Le 6 janvier, ce qui mettait en émotion tout le populaire de Paris, comme dit Jehan de Troyes, c'était la double solennité, réunie depuis un temps immémorial, du jour des Rois et de la Fête des Fous.



Ce jour-là, il devait y avoir feu de joie à la Grève, plantation de mai à la chapelle de Braque et mystère au Palais de Justice. Le cri en avait été fait la veille à son de trompe dans les carrefours, par les gens de Monsieur le prévôt, en beaux hoquetons de camelot violet, avec de grandes croix blanches sur la poitrine.



La foule des bourgeois et des bourgeoises s'acheminait donc de toutes parts dès le matin, maisons et boutiques fermées, vers l'un des trois endroits désignés. Chacun avait pris parti, qui pour le feu de joie, qui pour le mai, qui pour le mystère. Il faut dire, à l'éloge de l'antique bon sens des badauds de Paris, que la plus grande partie de cette foule se dirigeait vers le feu de joie, lequel était tout à fait de saison, ou vers le mystère, qui devait être représenté dans la grand'salle du Palais bien couverte et bien close, et que les curieux s'accordaient à laiser le pauvre mai mal fleuri grelotter tout seul sous le ciel de janvier dans le cimetière de la chapelle de Braque.



Le peuple affluait surtout dans les avenues du Palais de Justice, parce qu'on savait que les ambasadeurs flamands, arrivés de la surveille, se proposaient d'asister à la représentation du mystère et à l'élection du pape des fous, laquelle devait se faire également dans la grand'salle.



Ce n'était pas chose aisée de pénétrer ce jour-là dans cette grand'salle, réputée cependant alors la plus grande enceinte couverte qui fût au monde. (Il est vrai que Sauval n'avait pas encore mesuré la grande salle du château de Montargis.) La place du Palais, encombrée de peuple, offrait aux curieux des fenêtres l'aspect d'une mer, dans laquelle cinq ou six rues, comme autant d'embouchures de fleuves, dégorgeaient à chaque instant de nouveaux flots de têtes. Les ondes de cette foule, sans cese grosies, se heurtaient aux angles des maisons qui s'avançaient çà et là, comme autant de promontoires, dans le basin irrégulier de la place. Au centre de la haute façade gohique du Palais, le grand escalier, sans relâche remonté et descendu par un double courant qui, après s'être brisé sous le perron intermédiaire, s'épandait à larges vagues sur ses deux pentes latérales, le grand escalier, dis-je, ruiselait incesamment dans la place comme une cascade dans un lac. Les cris, les rires, le trépignement de ces mille pieds faisaient un grand bruit et une grande clameur. De temps en temps cette clameur et ce bruit redoublaient, le courant qui pousait toute cette foule vers le grand escalier rebrousait, se troublait, tourbillonnait. C'était une bourrade d'un archer ou le cheval d'un sergent de la prévôté qui ruait pour rétablir l'ordre ; admirable tradition que la prévôté a léguée à la connétablie, la connétablie à la maréchausée, et la maréchausée à notre gendarmerie de Paris.



Aux portes, aux fenêtres, aux lucarnes, sur les toits, fourmillaient des milliers de bonnes figures bourgeoises, calmes et honnêtes, regardant le palais, regardant la cohue, et n'en demandant pas davantage ; car bien des gens à Paris se contentent du spectacle des spectateurs, et c'est déjà pour nous une chose très curieuse qu'une muraille derrière laquelle il se pase quelque chose.



S'il pouvait nous être donné à nous, hommes de 1830, de nous mêler en pensée à ces parisiens du quinzième siècle et d'entrer avec eux, tiraillés, coudoyés, culbutés, dans cette immense salle du Palais, si étroite le 6 janvier 1482, le spectacle ne serait ni sans intérêt ni sans charme, et nous n'aurions autour de nous que des choses si vieilles qu'elles nous sembleraient toutes neuves.



Si le lecteur y consent, nous esaierons de retrouver par la pensée l'impresion qu'il eût éprouvée avec nous en franchisant le seuil de cette grand'salle au milieu de cette cohue en surcot, en hoqueton et en cotte-hardie.



Et d'abord, bourdonnement dans les oreilles, éblouisement dans les yeux. Au-desus de nos têtes une double voûte en ogive, lambrisée en sculptures de bois, peinte d'azur, fleurdelysée en or ; sous nos pieds, un pavé alternatif de marbre blanc et noir. à quelques pas de nous, un énorme pilier, puis un autre, puis un autre ; en tout sept piliers dans la longueur de la salle, soutenant au milieu de sa largeur les retombées de la double voûte. Autour des quatre premiers piliers, des boutiques de marchands, tout étincelantes de verre et de clinquants ; autour des trois derniers, des bancs de bois de chêne, usés et polis par le haut-de-chauses des plaideurs et la robe des procureurs. à l'entour de la salle, le long de la haute muraille, entre les portes, entre les croisées, entre les piliers, l'interminable rangée des statues de tous les rois de France depuis Pharamond ; les rois fainéants, les bras pendants et les yeux baisés ; les rois vaillants et bataillards, la tête et les mains hardiment levées au ciel. Puis, aux longues fenêtres ogives, des vitraux de mille couleurs ; aux larges isues de la salle, de riches portes finement sculptées ; et le tout, voûtes, piliers, murailles, chambranles, lambris, portes, statues, recouvert du haut en bas d'une splendide enluminure bleu et or, qui, déjà un peu ternie à l'époque où nous la voyons, avait presque entièrement disparu sous la pousière et les toiles d'araignée en l'an de grâce 1549, où Du Breul l'admirait encore par tradition.



Qu'on se représente maintenant cette immense salle oblongue, éclairée de la clarté blafarde d'un jour de janvier, envahie par une foule bariolée et bruyante qui dérive le long des murs et tournoie autour des sept piliers, et l'on aura déjà une idée confuse de l'ensemble du tableau dont nous allons esayer d'indiquer plus précisément les curieux détails.



Il est certain que, si Ravaillac n'avait point asasiné Henri IV, il n'y aurait point eu de pièces du procès de Ravaillac déposées au greffe du Palais de Justice ; point de complices intéresés à faire disparaître lesdites pièces ; partant, point d'incendiaires obligés, faute de meilleur moyen, à brûler le greffe pour brûler les pièces, et à brûler le Palais de Justice pour brûler le greffe ; par conséquent enfin, point d'incendie de 1618. Le vieux Palais serait encore debout avec sa vieille grand'salle ; je pourrais dire au lecteur : Allez la voir ; et nous serions ainsi dispensés tous deux, moi d'en faire, lui d'en lire une description telle quelle. - Ce qui prouve cette vérité neuve : que les grands événements ont des suites incalculables.



Il est vrai qu'il serait fort posible d'abord que Ravaillac n'eût pas de complices, ensuite que ses complices, si par hasard il en avait, ne fusent pour rien dans l'incendie de 1618. Il en existe deux autres explications très plausibles. Premièrement, la grande étoile enflammée, large d'un pied, haute d'une coudée, qui tomba, comme chacun sait, du ciel sur le Palais, le 7 mars après minuit. Deuxièmement, le quatrain de héophile :



Certes, ce fut un triste jeu

Quand à Paris dame Justice,

Pour avoir mangé trop d'épice,

Se mit tout le palais en feu.



Quoi qu'on pense de cette triple explication politique, physique, poétique, de l'incendie du Palais de Justice en 1618, le fait malheureusement certain, c'est l'incendie. Il reste bien peu de chose aujourd'hui, grâce à cette catastrophe, grâce surtout aux diverses restaurations succesives qui ont achevé ce qu'elle avait épargné, il reste bien peu de chose de cette première demeure des rois de France, de ce palais aîné du Louvre, déjà si vieux du temps de Philippe le Bel qu'on y cherchait les traces des magnifiques bâtiments élevés par le roi Robert et décrits par Helgaldus. Presque tout a disparu. Qu'est devenue la chambre de la chancellerie où saint Louis consomma son mariage ? le jardin où il rendait la justice, " vêtu d'une cotte de camelot, d'un surcot de tiretaine sans manches, et d'un manteau par-desus de sandal noir, couché sur des tapis, avec Joinville " ? Où est la chambre de l'empereur Sigismond ? celle de Charles IV ? celle de Jean sans Terre ? Où est l'escalier d'où Charles VI promulgua son édit de grâce ? la dalle où Marcel égorgea, en présence du dauphin, Robert de Clermont et le maréchal de Champagne ? le guichet où furent lacérées les bulles de l'antipape Bénédict, et d'où repartirent ceux qui les avaient apportées, chapés et mitrés en dérision, et faisant amende honorable par tout Paris ? et la grand'salle, avec sa dorure, son azur, ses ogives, ses statues, ses piliers, son immense voûte toute déchiquetée de sculptures ? et la chambre dorée ? et le lion de pierre qui se tenait à la porte, la tête baisée, la queue entre les jambes, comme les lions du trône de Salomon, dans l'attitude humiliée qui convient à la force devant la justice ? et les belles portes ? et les beaux vitraux ? et les ferrures ciselées qui décourageaient Biscornette ? et les délicates menuiseries de Du Hancy ?... Qu'a fait le temps, qu'ont fait les hommes de ces merveilles ? Que nous a-t-on donné pour tout cela, pour toute cette histoire gauloise, pour tout cet art gohique ? les lourds cintres surbaisés de M. de Brose, ce gauche architecte du portail Saint-Gervais, voilà pour l'art ; et quant à l'histoire, nous avons les souvenirs bavards du gros pilier, encore tout retentisant des commérages des Patrus.



Ce n'est pas grand'chose. - Revenons à la véritable grand'salle du véritable vieux Palais.



Les deux extrémités de ce gigantesque parallélogramme étaient occupées, l'une par la fameuse table de marbre, si longue, si large et si épaise que jamais on ne vit, disent les vieux papiers terriers, dans un style qui eût donné appétit à Gargantua, pareille tranche de marbre au monde ; l'autre, par la chapelle où Louis XI s'était fait sculpter à genoux devant la Vierge, et où il avait fait transporter, sans se soucier de laiser deux niches vides dans la file des statues royales, les statues de Charlemagne et de saint Louis, deux saints qu'il supposait fort en crédit au ciel comme rois de France. Cette chapelle, neuve encore, bâtie à peine depuis six ans, était toute dans ce goût charmant d'architecture délicate, de sculpture merveilleuse, de fine et profonde ciselure qui marque chez nous la fin de l'ère gohique et se perpétue jusque vers le milieu du seizième siècle dans les fantaisies féeriques de la renaisance. La petite rosace à jour percée au-desus du portail était en particulier un chef-d'euvre de ténuité et de grâce ; on eût dit une étoile de dentelle.



Au milieu de la salle, vis-à-vis la grande porte, une estrade de brocart d'or, adosée au mur, et dans laquelle était pratiquée une entrée particulière au moyen d'une fenêtre du couloir de la chambre dorée, avait été élevée pour les envoyés flamands et les autres gros personnages conviés à la représentation du mystère.



C'est sur la table de marbre que devait, selon l'usage, être représenté le mystère. Elle avait été disposée pour cela dès le matin ; sa riche planche de marbre, toute rayée par les talons de la basoche, supportait une cage de charpente asez élevée, dont la surface supérieure, accesible aux regards de toute la salle, devait servir de héâtre, et dont l'intérieur, masqué par des tapiseries, devait tenir lieu de vestiaire aux personnages de la pièce. Une échelle, naïvement placée en dehors, devait établir la communication entre la scène et le vestiaire, et prêter ses roides échelons aux entrées comme aux sorties. Il n'y avait pas de personnage si imprévu, pas de péripétie, pas de coup de héâtre qui ne fût tenu de monter par cette échelle. Innocente et vénérable enfance de l'art et des machines !



Quatre sergents du bailli du Palais, gardiens obligés de tous les plaisirs du peuple les jours de fête comme les jours d'exécution, se tenaient debout aux quatre coins de la table de marbre.



Ce n'était qu'au douzième coup de midi sonnant à la grande horloge du Palais que la pièce devait commencer. C'était bien tard sans doute pour une représentation héâtrale ; mais il avait fallu prendre l'heure des ambasadeurs.



Or toute cette multitude attendait depuis le matin. Bon nombre de ces honnêtes curieux grelottaient dès le point du jour devant le grand degré du Palais ; quelques-uns même affirmaient avoir pasé la nuit en travers de la grande porte pour être sûrs d'entrer les premiers. La foule s'épaisisait à tout moment, et, comme une eau qui dépase son niveau, commençait à monter le long des murs, à s'enfler autour des piliers, à déborder sur les entablements, sur les corniches, sur les appuis des fenêtres, sur toutes les saillies de l'architecture, sur tous les reliefs de la sculpture. Ausi la gêne, l'impatience, l'ennui, la liberté d'un jour de cynisme et de folie, les querelles qui éclataient à tout propos pour un coude pointu ou un soulier ferré, la fatigue d'une longue attente, donnaient-elles déjà, bien avant l'heure où les ambasadeurs devaient arriver, un accent aigre et amer à la clameur de ce peuple enfermé, emboîté, presé, foulé, étouffé. On n'entendait que plaintes et imprécations contre les flamands, le prévôt des marchands, le cardinal de Bourbon, le bailli du Palais, madame Marguerite d'Autriche, les sergents à verge, le froid, le chaud, le mauvais temps, l'évêque de Paris, le pape des fous, les piliers, les statues, cette porte fermée, cette fenêtre ouverte ; le tout au grand amusement des bandes d'écoliers et de laquais diséminées dans la mase, qui mêlaient à tout ce mécontentement leurs taquineries et leurs malices, et piquaient, pour ainsi dire, à coups d'épingle la mauvaise humeur générale.



Il y avait entre autres un groupe de ces joyeux démons qui, après avoir défoncé le vitrage d'une fenêtre, s'était hardiment asis sur l'entablement, et de là plongeait tour à tour ses regards et ses railleries au dedans et au dehors, dans la foule de la salle et dans la foule de la place. à leurs gestes de parodie, à leurs rires éclatants, aux appels goguenards qu'ils échangeaient d'un bout à l'autre de la salle avec leurs camarades, il était aisé de juger que ces jeunes clercs ne partageaient pas l'ennui et la fatigue du reste des asistants, et qu'ils savaient fort bien, pour leur plaisir particulier, extraire de ce qu'ils avaient sous les yeux un spectacle qui leur faisait attendre patiemment l'autre.



-- Sur mon âme, c'est vous, Joannes Frollo de Molendino ! criait l'un d'eux à une espèce de petit diable blond, à jolie et maligne figure, accroché aux acanhes d'un chapiteau ; vous êtes bien nommé Jehan du Moulin, car vos deux bras et vos deux jambes ont l'air de quatre ailes qui vont au vent. - Depuis combien de temps êtes-vous ici ?



-- Par la miséricorde du diable, répondit Joannes Frollo, voilà plus de quatre heures, et j'espère bien qu'elles me seront comptées sur mon temps de purgatoire. J'ai entendu les huit chantres du roi de Sicile entonner le premier verset de la haute mese de sept heures dans la Sainte-Chapelle.



-- De beaux chantres, reprit l'autre, et qui ont la voix encore plus pointue que leur bonnet ! Avant de fonder une mese à monsieur saint Jean, le roi aurait bien dû s'informer si monsieur saint Jean aime le latin psalmodié avec accent provençal.



-- C'est pour employer ces maudits chantres du roi de Sicile qu'il a fait cela ! cria aigrement une vieille femme dans la foule au bas de la fenêtre. Je vous demande un peu ! mille livres parisis pour une mese ! et sur la ferme du poison de mer des halles de Paris, encore !



-- Paix ! vieille, reprit un gros et grave personnage qui se bouchait le nez à côté de la marchande de poison ; il fallait bien fonder une mese. Vouliez-vous pas que le roi retombât malade ?



-- Bravement parlé, sire Gilles Lecornu, maître pelletier-fourreur des robes du roi ! cria le petit écolier cramponné au chapiteau.



Un éclat de rire de tous les écoliers accueillit le nom malencontreux du pauvre pelletier-fourreur des robes du roi.



-- Lecornu ! Gilles Lecornu ! disaient les uns.



-- Cornutus et hirsutus, reprenait un autre.



-- Hé ! sans doute, continuait le petit démon du chapiteau. Qu'ont-ils à rire ? Honorable homme Gilles Lecornu, frère de maître Jehan Lecornu, prévôt de l'hôtel du roi, fils de maître Mahiet Lecornu, premier portier du bois de Vincennes, tous bourgeois de Paris, tous mariés de père en fils !



La gaieté redoubla. Le gros pelletier-fourreur, sans répondre un mot, s'efforçait de se dérober aux regards fixés sur lui de tous côtés ; mais il suait et soufflait en vain : comme un coin qui s'enfonce dans le bois, les efforts qu'il faisait ne servaient qu'à emboîter plus solidement dans les épaules de ses voisins sa large face apoplectique, pourpre de dépit et de colère.



Enfin un de ceux-ci, gros, court et vénérable comme lui, vint à son secours.



-- Abomination ! des écoliers qui parlent de la sorte à un bourgeois ! de mon temps on les eût fustigés avec un fagot dont on les eût brûlés ensuite.



La bande entière éclata.



-- Holàhée ! qui chante cette gamme ? quel est le chat-huant de malheur ?



-- Tiens, je le reconnais, dit l'un ; c'est maître Andry Musnier.



-- Parce qu'il est un des quatre libraires jurés de l'Université ! dit l'autre.



-- Tout est par quatre dans cette boutique, cria un troisième : les quatre nations, les quatre facultés, les quatre fêtes, les quatre procureurs, les quatre électeurs, les quatre libraires.



-- Eh bien, reprit Jean Frollo, il faut leur faire le diable à quatre.



-- Musnier, nous brûlerons tes livres.



-- Musnier, nous battrons ton laquais.



-- Musnier, nous chiffonnerons ta femme.



-- La bonne grose mademoiselle Oudarde.



-- Qui est ausi fraîche et ausi gaie que si elle était veuve.



-- Que le diable vous emporte ! grommela maître Andry Musnier.



-- Maître Andry, reprit Jehan, toujours pendu à son chapiteau, tais-toi, ou je te tombe sur la tête !



Maître Andry leva les yeux, parut mesurer un instant la hauteur du pilier, la pesanteur du drôle, multiplia mentalement cette pesanteur par le carré de la vitese, et se tut.



Jehan, maître du champ de bataille, poursuivit avec triomphe :



-- C'est que je le ferais, quoique je sois frère d'un archidiacre !



-- Beaux sires, que nos gens de l'Université ! n'avoir seulement pas fait respecter nos privilèges dans un jour comme celui-ci ! Enfin, il y a mai et feu de joie à la Ville ; mystère, pape des fous et ambasadeurs flamands à la Cité ; et à l'Université, rien !



-- Cependant la place Maubert est asez grande ! reprit un des clercs cantonnés sur la table de la fenêtre.



-- à bas le recteur, les électeurs et les procureurs ! cria Joannes.



-- Il faudra faire, un feu de joie ce soir dans le Champ-Gaillard, poursuivit l'autre, avec les livres de maître Andry.



-- Et les pupitres des scribes ! dit son voisin.



-- Et les verges des bedeaux !



-- Et les crachoirs des doyens !



-- Et les buffets des procureurs !



-- Et les huches des électeurs !



-- Et les escabeaux du recteur !



-- à bas ! reprit le petit Jehan en faux-bourdon ; à bas maître Andry, les bedeaux et les scribes ; les héologiens, les médecins et les décrétistes ; les procureurs, les électeurs et le recteur !



-- C'est donc la fin du monde ! murmura maître Andry en se bouchant les oreilles.



-- à propos, le recteur ! le voici qui pase dans la place, cria un de ceux de la fenêtre.



Ce fut à qui se retournerait vers la place.



-- Est-ce que c'est vraiment notre vénérable recteur maître hibaut ? demanda Jehan Frollo du Moulin qui, s'étant accroché à un pilier de l'intérieur, ne pouvait voir ce qui se pasait au dehors.



-- Oui, oui, répondirent tous les autres, c'est lui, c'est bien lui, maître hibaut le recteur.



C'était en effet le recteur et tous les dignitaires de l'Université qui se rendaient procesionnellement au-devant de l'ambasade et traversaient en ce moment la place du Palais. Les écoliers, presés à la fenêtre, les accueillirent au pasage avec des sarcasmes et des applaudisements ironiques. Le recteur, qui marchait en tête de sa compagnie, esuya la première bordée ; elle fut rude.



-- Bonjour, monsieur le recteur ! Holàhée ! bonjour donc !



-- Comment fait-il pour être ici, le vieux joueur ? Il a donc quitté ses dés ?



-- Comme il trotte sur sa mule ! elle a les oreilles moins longues que lui.



-- Holàhée ! bonjour, monsieur le recteur hibaut ! Tybalde aleator ! vieil imbécile ! vieux joueur !



-- Dieu vous garde ! avez-vous fait souvent double-six cette nuit ?



-- Oh ! la caduque figure, plombée, tirée et battue pour l'amour du jeu et des dés !



-- Où allez-vous comme cela, Tybalde ad dados, tournant le dos à l'Université et trottant vers la Ville ?



-- Il va sans doute chercher un logis rue hibautodé, cria Jehan du Moulin.



Toute la bande répéta le quolibet avec une voix de tonnerre et des battements de mains furieux.



-- Vous allez chercher logis rue hibautodé, n'est-ce pas, monsieur le recteur, joueur de la partie du diable ?



Puis ce fut le tour des autres dignitaires.



-- à bas les bedeaux ! à bas les masiers !



-- Dis donc, Robin Pousepain, qu'est-ce que c'est donc que celui-là ?



-- C'est Gilbert de Suilly, Gilbertus de Soliaco, le chancelier du collège d'Autun.



-- Tiens, voici mon soulier : tu es mieux placé que moi ; jette-le-lui par la figure.



-- Saturnalitias mittimus ecce nuces.



-- à bas les six héologiens avec leurs surplis blancs !



-- Ce sont là les héologiens ? Je croyais que c'étaient les six oies blanches données par Sainte-Geneviève à la ville, pour le fief de Roogny.



-- à bas les médecins !



-- à bas les disputations cardinales et quodlibétaires !



-- à toi ma coiffe, chancelier de Sainte-Geneviève ! tu m'as fait un pase-droit. - C'est vrai cela ! il a donné ma place dans la nation de Normandie au petit Ascanio Falzaspada, qui est de la province de Bourges, puisqu'il est Italien.



-- C'est une injustice, dirent tous les écoliers. à bas le chancelier de Sainte-Geneviève !



-- Ho hé ! maître Joachim de Ladehors ! Ho hé ! Louis Dahuille ! Ho hé ! Lambert Hoctement !



-- Que le diable étouffe le procureur de la nation d'Allemagne !



-- Et les chapelains de la Sainte-Chapelle, avec leurs aumuses grises ; cum tunicis grisis !



-- Seu de pellibus grisis fourratis !



-- Holàhée ! les maîtres ès arts ! Toutes les belles chapes noires ! toutes les belles chapes rouges !



-- Cela fait une belle queue au recteur.



-- On dirait un duc de Venise qui va aux épousailles de la mer.



-- Dis donc, Jehan ! les chanoines de Sainte-Geneviève !



-- Au diable la chanoinerie !



-- Abbé Claude Choart ! docteur Claude Choart ! Est-ce que vous cherchez Marie la Giffarde ?



-- Elle est rue de Glatigny.



-- Elle fait le lit du roi des ribauds.



-- Elle paie ses quatre deniers ; quatuor denarios.



-- Aut unum bombum.



-- Voulez-vous qu'elle vous paie au nez ?



-- Camarades ! maître Simon Sanguin, l'électeur de Picardie, qui a sa femme en croupe.



-- Post equitem sedet atra cura.



-- Hardi, maître Simon !



-- Bonjour, monsieur l'électeur !



-- Bonne nuit, madame l'électrice !



-- Sont-ils heureux de voir tout cela, disait en soupirant Joannes de Molendino, toujours perché dans les feuillages de son chapiteau.



Cependant le libraire juré de l'Université, maître Andry Musnier, se penchait à l'oreille du pelletier-fourreur des robes du roi, maître Gilles Lecornu.



-- Je vous le dis, monsieur, c'est la fin du monde. On n'a jamais vu pareils débordements de l'écolerie. Ce sont les maudites inventions du siècle qui perdent tout. Les artilleries, les serpentines, les bombardes, et surtout l'impresion, cette autre peste d'Allemagne. Plus de manuscrits, plus de livres ! L'impresion tue la librairie. C'est la fin du monde qui vient.



-- Je m'en aperçois bien aux progrès des étoles de velours, dit le marchand fourreur.



En ce moment midi sonna.



-- Ha !... dit toute la foule d'une seule voix. Les écoliers se turent. Puis il se fit un grand remue-ménage, un grand mouvement de pieds et de têtes, une grande détonation générale de toux et de mouchoirs ; chacun s'arrangea, se posta, se hausa, se groupa ; puis un grand silence ; tous les cous restèrent tendus, toutes les bouches ouvertes, tous les regards tournés vers la table de marbre. Rien n'y parut. Les quatre sergents du bailli étaient toujours là, roides et immobiles comme quatre statues peintes. Tous les yeux se tournèrent vers l'estrade réservée aux envoyés flamands. La porte restait fermée, et l'estrade vide. Cette foule attendait depuis le matin trois choses : midi, l'ambasade de Flandre, le mystère. Midi seul était arrivé à l'heure.



Pour le coup c'était trop fort.



On attendit une, deux, trois, cinq minutes, un quart d'heure ; rien ne venait. L'estrade demeurait déserte, le héâtre muet. Cependant à l'impatience avait succédé la colère. Les paroles irritées circulaient, à voix base encore, il est vrai. - Le mystère ! le mystère ! murmurait-on sourdement. Les têtes fermentaient. Une tempête, qui ne faisait encore que gronder, flottait à la surface de cette foule. Ce fut Jehan du Moulin qui en tira la première étincelle.



-- Le mystère, et au diable les flamands ! s'écria-t-il de toute la force de ses poumons, en se tordant comme un serpent autour de son chapiteau.



La foule battit des mains.



-- Le mystère, répéta-t-elle, et la Flandre à tous les diables !



-- Il nous faut le mystère, sur-le-champ, reprit l'écolier ; ou m'est avis que nous pendions le bailli du Palais, en guise de comédie et de moralité.



-- Bien dit, cria le peuple, et entamons la pendaison par ses sergents.



Une grande acclamation suivit. Les quatre pauvres diables commençaient à pâlir et à s'entre-regarder. La multitude s'ébranlait vers eux, et ils voyaient déjà la frêle balustrade de bois qui les en séparait ployer et faire ventre sous la presion de la foule.



Le moment était critique.



-- à sac ! à sac ! criait-on de toutes parts.



En cet instant, la tapiserie du vestiaire que nous avons décrit plus haut se souleva, et donna pasage à un personnage dont la seule vue arrêta subitement la foule, et changea comme par enchantement sa colère en curiosité.



-- Silence ! silence !



Le personnage, fort peu rasuré et tremblant de tous ses membres, s'avança jusqu'au bord de la table de marbre, avec force révérences qui, à mesure qu'il approchait, resemblaient de plus en plus à des génuflexions.



Cependant le calme s'était peu à peu rétabli. Il ne restait plus que cette légère rumeur qui se dégage toujours du silence de la foule.



-- Mesieurs les bourgeois, dit-il, et mesdemoiselles les bourgeoises, nous devons avoir l'honneur de déclamer et représenter devant son éminence Monsieur le cardinal une très belle moralité, qui a nom : Le bon jugement de madame la vierge Marie. C'est moi qui fais Jupiter. Son éminence accompagne en ce moment l'ambasade très honorable de monsieur le duc d'Autriche ; laquelle est retenue, à l'heure qu'il est, à écouter la harangue de monsieur le recteur de l'Université, à la Porte Baudets. Dès que l'éminentisime cardinal sera arrivé, nous commencerons.



Il est certain qu'il ne fallait rien moins que l'intervention de Jupiter pour sauver les quatre malheureux sergents du bailli du Palais. Si nous avions le bonheur d'avoir inventé cette très véridique histoire, et par conséquent d'en être responsable par-devant Notre-Dame la Critique, ce n'est pas contre nous qu'on pourrait invoquer en ce moment le précepte clasique : Nec deus intersit. Du reste, le costume du seigneur Jupiter était fort beau, et n'avait pas peu contribué à calmer la foule en attirant toute son attention. Jupiter était vêtu d'une brigandine couverte de velours noir, à clous dorés ; il était coiffé d'un bicoquet garni de boutons d'argent dorés ; et, n'était le rouge et la grose barbe qui couvraient chacun une moitié de son visage, n'était le rouleau de carton doré, semé de pasequilles et tout hérisé de lanières de clinquant qu'il portait à la main et dans lequel des yeux exercés reconnaisaient aisément la foudre, n'était ses pieds couleur de chair et enrubannés à la grecque, il eût pu supporter la comparaison, pour la sévérité de sa tenue, avec un archer breton du corps de monsieur de Berry.



II



PIERRE GRINGOIRE

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Cependant, tandis qu'il haranguait, la satisfaction, l'admiration unanimement excitées par son costume se disipaient à ses paroles ; et quand il arriva à cette conclusion malencontreuse : " Dès que l'éminentisime cardinal sera arrivé, nous commencerons ", sa voix se perdit dans un tonnerre de huées.



-- Commencez tout de suite ! Le mystère ! le mystère tout de suite ! criait le peuple. Et l'on entendait par-desus toutes les voix celle de Johannes de Molendino, qui perçait la rumeur comme le fifre dans un charivari de Nîmes :



-- Commencez tout de suite ! glapisait l'écolier.



-- à bas Jupiter et le cardinal de Bourbon ! vociféraient Robin Pousepain et les autres clercs juchés dans la croisée.



-- Tout de suite la moralité ! répétait la foule. Sur-le-champ ! tout de suite ! Le sac et la corde aux comédiens et au cardinal ! Le pauvre Jupiter, hagard, effaré, pâle sous son rouge, laisa tomber sa foudre, prit à la main son bicoquet ; puis il saluait et tremblait en balbutiant : Son éminence... les ambasadeurs... madame Marguerite de Flandre... Il ne savait que dire. Au fond, il avait peur d'être pendu.



Pendu par la populace pour attendre, pendu par le cardinal pour n'avoir pas attendu, il ne voyait des deux côtés qu'un abîme, c'est-à-dire une potence.



Heureusement quelqu'un vint le tirer d'embarras et asumer la responsabilité.



Un individu qui se tenait en deçà de la balustrade dans l'espace laisé libre autour de la table de marbre, et que personne n'avait encore aperçu, tant sa longue et mince personne était complètement abritée de tout rayon visuel par le diamètre du pilier auquel il était adosé, cet individu, disons-nous, grand, maigre, blême, blond, jeune encore, quoique déjà ridé au front et aux joues, avec des yeux brillants et une bouche souriante, vêtu d'une serge noire, râpée et lustrée de vieillese, s'approcha de la table de marbre et fit un signe au pauvre patient. Mais l'autre, interdit, ne voyait pas.



Le nouveau venu fit un pas de plus : - Jupiter ! dit-il, mon cher Jupiter !



L'autre n'entendait point.



Enfin le grand blond, impatienté, lui cria presque sous le nez :



-- Michel Giborne !



-- Qui m'appelle ? dit Jupiter, comme éveillé en sursaut.



-- Moi, répondit le personnage vêtu de noir.



-- Ah ! dit Jupiter.



-- Commencez tout de suite, reprit l'autre. Satisfaites le populaire. Je me charge d'apaiser monsieur le bailli, qui apaisera monsieur le cardinal.



Jupiter respira.



-- Meseigneurs les bourgeois, cria-t-il de toute la force de ses poumons à la foule qui continuait de le huer, nous allons commencer tout de suite.



-- Eve, Juppiter ! Plaudite, cives ! crièrent les écoliers.



-- Noêl ! Noêl ! cria le peuple.



Ce fut un battement de mains asourdisant, et Jupiter était déjà rentré sous sa tapiserie que la salle tremblait encore d'acclamations.



Cependant le personnage inconnu qui avait si magiquement changé la tempête en bonace, comme dit notre vieux et cher Corneille, était modestement rentré dans la pénombre de son pilier, et y serait sans doute resté invisible, immobile et muet comme auparavant, s'il n'en eût été tiré par deux jeunes femmes qui, placées au premier rang des spectateurs, avaient remarqué son colloque avec Michel Giborne-Jupiter.



-- Maître, dit l'une d'elles en lui faisant signe de s'approcher...



-- Taisez-vous donc, ma chère Liénarde, dit sa voisine, jolie, fraîche, et toute brave à force d'être endimanchée. Ce n'est pas un clerc, c'est un laïque ; il ne faut pas dire maître, mais bien mesire.



-- Mesire, dit Liénarde.



L'inconnu s'approcha de la balustrade.



-- Que voulez-vous de moi, mesdamoiselles ? demanda-t-il avec empresement.



-- Oh ! rien, dit Liénarde toute confuse, c'est ma voisine Gisquette la Gencienne qui veut vous parler.



-- Non pas, reprit Gisquette en rougisant ; c'est Liénarde qui vous a dit : Maître ; je lui ai dit qu'on disait : Mesire.



Les deux jeunes filles baisaient les yeux. L'autre, qui ne demandait pas mieux que de lier conversation, les regardait en souriant :



-- Vous n'avez donc rien à me dire, mesdamoiselles ?



-- Oh ! rien du tout, répondit Gisquette.



-- Rien, dit Liénarde.



Le grand jeune homme blond fit un pas pour se retirer. Mais les deux curieuses n'avaient pas envie de lâcher prise.



-- Mesire, dit vivement Gisquette avec l'impétuosité d'une écluse qui s'ouvre ou d'une femme qui prend son parti, vous connaisez donc ce soldat qui va jouer le rôle de madame la Vierge dans le mystère ?



-- Vous voulez dire le rôle de Jupiter ? reprit l'anonyme.



-- Hé ! oui, dit Liénarde, est-elle bête ! Vous connaisez donc Jupiter ?



-- Michel Giborne ? répondit l'anonyme ; oui, madame.



-- Il a une fière barbe ! dit Liénarde.



-- Cela sera-t-il beau, ce qu'ils vont dire là-desus ? demanda timidement Gisquette.



-- Très beau, madamoiselle, répondit l'anonyme sans la moindre hésitation.



-- Qu'est-ce que ce sera ? dit Liénarde.



-- Le bon jugement de madame la Vierge, moralité, s'il vous plaît, madamoiselle.



-- Ah ! c'est différent, reprit Liénarde.



Un court silence suivit. L'inconnu le rompit :



-- C'est une moralité toute neuve, et qui n'a pas encore servi.



-- Ce n'est donc pas la même, dit Gisquette, que celle qu'on a donnée il y a deux ans, le jour de l'entrée de monsieur le légat, et où il y avait trois belles filles faisant personnages...



-- De sirènes, dit Liénarde.



-- Et toutes nues, ajouta le jeune homme.



Liénarde baisa pudiquement les yeux. Gisquette la regarda, et en fit autant. Il poursuivit en souriant :



-- C'était chose bien plaisante à voir. Aujourd'hui c'est une moralité faite exprès pour madame la demoiselle de Flandre.



-- Chantera-t-on des bergerettes ? demanda Gisquette.



-- Fi ! dit l'inconnu, dans une moralité ! Il ne faut pas confondre les genres. Si c'était une sotie, à la bonne heure.



-- C'est dommage, reprit Gisquette. Ce jour-là il y avait à la fontaine du Ponceau des hommes et des femmes sauvages qui se combattaient et faisaient plusieurs contenances en chantant de petits motets et des bergerettes.



-- Ce qui convient pour un légat, dit asez sèchement l'inconnu, ne convient pas pour une princese.



-- Et près d'eux, reprit Liénarde, joutaient plusieurs bas instruments qui rendaient de grandes mélodies.



-- Et pour rafraîchir les pasants, continua Gisquette, la fontaine jetait par trois bouches, vin, lait et hypocras, dont buvait qui voulait.



-- Et un peu au-desous du Ponceau, poursuivit Liénarde, à la Trinité, il y avait une pasion par personnages, et sans parler.



-- Si je m'en souviens ! s'écria Gisquette : Dieu en la croix, et les deux larrons à droite et à gauche !



Ici les jeunes commères, s'échauffant au souvenir de l'entrée de monsieur le légat, se mirent à parler à la fois.



-- Et plus avant, à la Porte-aux-Peintres, il y avait d'autres personnes très richement habillées.



-- Et à la fontaine Saint-Innocent, ce chaseur qui poursuivait une biche avec grand bruit de chiens et de trompes de chase !



-- Et à la boucherie de Paris, ces échafauds qui figuraient la bastille de Dieppe !



-- Et quand le légat pasa, tu sais, Gisquette, on donna l'asaut, et les Anglais eurent tous les gorges coupées.



-- Et contre la porte du Châtelet, il y avait de très beaux personnages !



-- Et sur le Pont-au-Change, qui était tout tendu par-desus !



-- Et quand le légat pasa, on laisa voler sur le pont plus de deux cents douzaines de toutes sortes d'oiseaux ; c'était très beau, Liénarde.



-- Ce sera plus beau aujourd'hui, reprit enfin leur interlocuteur, qui semblait les écouter avec impatience.



-- Vous nous promettez que ce mystère sera beau ? dit Gisquette.



-- Sans doute, répondit-il ; puis il ajouta avec une certaine emphase : -- Mesdamoiselles, c'est moi qui en suis l'auteur.



-- Vraiment ? dirent les jeunes filles, tout ébahies.



-- Vraiment ! répondit le poète en se rengorgeant légèrement ; c'est-à-dire nous sommes deux : Jehan Marchand, qui a scié les planches, et dresé la charpente du héâtre et toute la boiserie, et moi qui ai fait la pièce. - Je m'appelle Pierre Gringoire.



L'auteur du Cid n'eût pas dit avec plus de fierté : Pierre Corneille.



Nos lecteurs ont pu observer qu'il avait déjà dû s'écouler un certain temps depuis le moment où Jupiter était rentré sous la tapiserie jusqu'à l'instant où l'auteur de la moralité nouvelle s'était révélé ainsi brusquement à l'admiration naïve de Gisquette et de Liénarde. Chose remarquable : toute cette foule, quelques minutes auparavant si tumultueuse, attendait maintenant avec mansuétude, sur la foi du comédien ; ce qui prouve cette vérité éternelle et tous les jours encore éprouvée dans nos héâtres, que le meilleur moyen de faire attendre patiemment le public, c'est de lui affirmer qu'on va commencer tout de suite.



Toutefois l'écolier Joannes ne s'endormait pas.



-- Holàhée ! cria-t-il tout à coup au milieu de la paisible attente qui avait succédé au trouble, Jupiter, madame la Vierge, bateleurs du diable ! vous gausez-vous ? la pièce ! la pièce ! Commencez, ou nous recommençons.



Il n'en fallut pas davantage.



Une musique de hauts et bas instruments se fit entendre de l'intérieur de l'échafaudage ; la tapiserie se souleva ; quatre personnages bariolés et fardés en sortirent, grimpèrent la roide échelle du héâtre, et, parvenus sur la plate-forme supérieure, se rangèrent en ligne devant le public, qu'ils saluèrent profondément ; alors la symphonie se tut. C'était le mystère qui commençait.



Les quatre personnages, après avoir largement recueilli le paiement de leurs révérences en applaudisements, entamèrent, au milieu d'un religieux silence, un prologue dont nous faisons volontiers grâce au lecteur. Du reste, ce qui arrive encore de nos jours, le public s'occupait encore plus des costumes qu'ils portaient que du rôle qu'ils débitaient ; et en vérité c'était justice. Ils étaient vêtus tous quatre de robes mi-parties jaune et blanc, qui ne se distinguaient entre elles que par la nature de l'étole ; la première était en brocart, or et argent, la deuxième en soie, la troisième en laine, la quatrième en toile. Le premier des personnages portait en main droite une épée, le second deux clefs d'or, le troisième une balance, le quatrième une bêche ; et pour aider les intelligences pareseuses qui n'auraient pas vu clair à travers la transparence de ces attributs, on pouvait lire en groses lettres noires brodées : au bas de la robe de brocart, JE M'APPELLE NOBLESE ; au bas de la robe de soie, JE M'APPELLE CLERGé ; au bas de la robe de laine, JE M'APPELLE MARCHANDISE ; au bas de la robe de toile, JE M'APPELLE LABOUR. Le sexe des deux allégories mâles était clairement indiqué à tout spectateur judicieux par leurs robes moins longues et par la cramignole qu'elles portaient en tête, tandis que les deux allégories femelles, moins court-vêtues, étaient coiffées d'un chaperon.



Il eût fallu ausi beaucoup de mauvaise volonté pour ne pas comprendre, à travers la poésie du prologue, que Labour était marié à Marchandise et Clergé à Noblese, et que les deux heureux couples posédaient en commun un magnifique dauphin d'or, qu'ils prétendaient n'adjuger qu'à la plus belle. Ils allaient donc par le monde cherchant et quêtant cette beauté, et après avoir succesivement rejeté la reine de Golconde, la princese de Trébizonde, la fille du Grand-Khan de Tartarie, etc., etc., Labour et Clergé, Noblese et Marchandise étaient venus se reposer sur la table de marbre du Palais de Justice, en débitant devant l'honnête auditoire autant de sentences et de maximes qu'on en pouvait alors dépenser à la Faculté des arts aux examens, sophismes, déterminances, figures et actes où les maîtres prenaient leurs bonnets de licence.



Tout cela était en effet très beau.



Cependant, dans cette foule sur laquelle les quatre allégories versaient à qui mieux mieux des flots de métaphores, il n'y avait pas une oreille plus attentive, pas un ceur plus palpitant, pas un eil plus hagard, pas un cou plus tendu, que l'eil, l'oreille, le cou et le ceur de l'auteur, du poète, de ce brave Pierre Gringoire, qui n'avait pu résister, le moment d'auparavant, à la joie de dire son nom à deux jolies filles. Il était retourné à quelques pas d'elles, derrière son pilier, et là, il écoutait, il regardait, il savourait. Les bienveillants applaudisements qui avaient accueilli le début de son prologue retentisaient encore dans ses entrailles, et il était complètement absorbé dans cette espèce de contemplation extatique avec laquelle un auteur voit ses idées tomber une à une de la bouche de l'acteur dans le silence d'un vaste auditoire. Digne Pierre Gringoire ! !



Il nous en coûte de le dire, mais cette première extase fut bien vite troublée. à peine Gringoire avait-il approché ses lèvres de cette coupe enivrante de joie et de triomphe, qu'une goutte d'amertume vint s'y mêler.



Un mendiant déguenillé, qui ne pouvait faire recette, perdu qu'il était au milieu de la foule, et qui n'avait sans doute pas trouvé suffisante indemnité dans les poches de ses voisins, avait imaginé de se jucher sur quelque point en évidence, pour attirer les regards et les aumônes. Il s'était donc hisé pendant les premiers vers du prologue, à l'aide des piliers de l'estrade réservée, jusqu'à la corniche qui en bordait la balustrade à sa partie inférieure, et là, il s'était asis, sollicitant l'attention et la pitié de la multitude avec ses haillons et une plaie hideuse qui couvrait son bras droit. Du reste il ne proférait pas une parole.



Le silence qu'il gardait laisait aller le prologue sans encombre, et aucun désordre sensible ne serait survenu, si le malheur n'eût voulu que l'écolier Joannes avisât, du haut de son pilier, le mendiant et ses simagrées. Un fou rire s'empara du jeune drôle, qui, sans se soucier d'interrompre le spectacle et de troubler le recueillement universel, s'écria gaillardement : -- Tiens ! ce malingreux qui demande l'aumône !



Quiconque a jeté une pierre dans une mare à grenouilles ou tiré un coup de fusil dans une volée d'oiseaux, peut se faire une idée de l'effet que produisirent ces paroles incongrues, au milieu de l'attention générale. Gringoire en tresaillit comme d'une secouse électrique. Le prologue resta court, et toutes les têtes se retournèrent en tumulte vers le mendiant, qui, loin de se déconcerter, vit dans cet incident une bonne occasion de récolte, et se mit à dire d'un air dolent, en fermant ses yeux à demi : -- La charité, s'il vous plaît !



-- Eh mais, sur mon âme, reprit Joannes, c'est Clopin Trouillefou. Holàhée ! l'ami, ta plaie te gênait donc à la jambe, que tu l'as mise sur ton bras ?



En parlant ainsi, il jetait avec une adrese de singe un petit-blanc dans le feutre gras que le mendiant tendait de son bras malade. Le mendiant reçut sans broncher l'aumône et le sarcasme, et continua d'un accent lamentable : -- La charité, s'il vous plaît !



Cet épisode avait considérablement distrait l'auditoire, et bon nombre de spectateurs, Robin Pousepain et tous les clercs en tête, applaudisaient gaiement à ce duo bizarre que venaient d'improviser, au milieu du prologue, l'écolier avec sa voix criarde et le mendiant avec son imperturbable psalmodie.



Gringoire était fort mécontent. Revenu de sa première stupéfaction, il s'évertuait à crier aux quatre personnages en scène : - Continuez ! que diable, continuez ! - sans même daigner jeter un regard de dédain sur les deux interrupteurs.



En ce moment, il se sentit tirer par le bord de son surtout ; il se retourna, non sans quelque humeur, et eut asez de peine à sourire. Il le fallait pourtant. C'était le joli bras de Gisquette la Gencienne, qui, pasé à travers la balustrade, sollicitait de cette façon son attention.



-- Monsieur, dit la jeune fille, est-ce qu'ils vont continuer ?



-- Sans doute, répondit Gringoire, asez choqué de la question.



-- En ce cas, mesire, reprit-elle, auriez-vous la courtoisie de m'expliquer...



-- Ce qu'ils vont dire ? interrompit Gringoire. Eh bien, écoutez !



-- Non, dit Gisquette, mais ce qu'ils ont dit jusqu'à présent.



Gringoire fit un soubresaut, comme un homme dont on toucherait la plaie à vif.



-- Peste de la petite fille sotte et bouchée ! dit-il entre ses dents.



à dater de ce moment-là, Gisquette fut perdue dans son esprit.



Cependant, les acteurs avaient obéi à son injonction, et le public, voyant qu'ils se remettaient à parler, s'était remis à écouter, non sans avoir perdu force beautés, dans l'espèce de soudure qui se fit entre les deux parties de la pièce ainsi brusquement coupée. Gringoire en faisait tout bas l'amère réflexion. Pourtant la tranquillité s'était rétablie peu à peu, l'écolier se taisait, le mendiant comptait quelque monnaie dans son chapeau, et la pièce avait repris le desus.



C'était en réalité un fort bel ouvrage, et dont il nous semble qu'on pourrait encore fort bien tirer parti aujourd'hui, moyennant quelques arrangements. L'exposition, un peu longue et un peu vide, c'est-à-dire dans les règles, était simple, et Gringoire, dans le candide sanctuaire de son for intérieur, en admirait la clarté. Comme on s'en doute bien, les quatre personnages allégoriques étaient un peu fatigués d'avoir parcouru les trois parties du monde sans trouver à se défaire convenablement de leur dauphin d'or. Là-desus, éloge du poison merveilleux, avec mille allusions délicates au jeune fiancé de Marguerite de Flandre, alors fort tristement reclus à Amboise, et ne se doutant guère que Labour et Clergé, Noblese et Marchandise venaient de faire le tour du monde pour lui. Le susdit dauphin donc était jeune, était beau, était fort, et surtout (magnifique origine de toutes les vertus royales !) il était fils du lion de France. Je déclare que cette métaphore hardie est admirable, et que l'histoire naturelle du héâtre, un jour d'allégorie et d'épihalame royal, ne s'effarouche aucunement d'un dauphin fils d'un lion, ce sont justement ces rares et pindariques mélanges qui prouvent l'enhousiasme. Néanmoins, pour faire ausi la part de la critique, le poète aurait pu développer cette belle idée en moins de deux cents vers. Il est vrai que le mystère devait durer depuis midi jusqu'à quatre heures, d'après l'ordonnance de monsieur le prévôt, et qu'il faut bien dire quelque chose. D'ailleurs, on écoutait patiemment.



Tout à coup, au beau milieu d'une querelle entre mademoiselle Marchandise et madame Noblese, au moment où maître Labour prononçait ce vers mirifique :



Onc ne vis dans les bois bête plus triomphante ;



la porte de l'estrade réservée, qui était jusque-là restée si mal à propos fermée, s'ouvrit plus mal à propos encore ; et la voix retentisante de l'huisier annonça brusquement : Son éminence monseigneur le cardinal de Bourbon.



III



MONSIEUR LE CARDINAL

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Pauvre Gringoire ! le fracas de tous les gros doubles pétards de la Saint-Jean, la décharge de vingt arquebuses à croc, la détonation de cette fameuse serpentine de la Tour de Billy, qui, lors du siège de Paris, le dimanche 29 septembre 1465, tua sept bourguignons d'un coup, l'explosion de toute la poudre à canon emmagasinée à la Porte du Temple, lui eût moins rudement déchiré les oreilles, en ce moment solennel et dramatique, que ce peu de paroles tombées de la bouche d'un huisier : Son éminence monseigneur le cardinal de Bourbon.



Ce n'est pas que Pierre Gringoire craignît monsieur le cardinal ou le dédaignât. Il n'avait ni cette faiblese ni cette outrecuidance. Véritable éclectique, comme on dirait aujourd'hui, Gringoire était de ces esprits élevés et fermes, modérés et calmes, qui savent toujours se tenir au milieu de tout (stare in dimidio rerum), et qui sont pleins de raison et de libérale philosophie, tout en faisant état des cardinaux. Race précieuse et jamais interrompue de philosophes auxquels la sagese, comme une autre Ariane, semble avoir donné une pelote de fil qu'ils s'en vont dévidant depuis le commencement du monde à travers le labyrinhe des choses humaines. On les retrouve dans tous les temps, toujours les mêmes, c'est-à-dire toujours selon tous les temps. Et sans compter notre Pierre Gringoire, qui les représenterait au quinzième siècle si nous parvenions à lui rendre l'illustration qu'il mérite, certainement c'est leur esprit qui animait le père Du Breul lorsqu'il écrivait dans le seizième ces paroles naïvement sublimes, dignes de tous les siècles : " Ie suis parisien de nation et parrhisian de parler, puisque parrhisia en grec signifie liberté de parler : de laquelle i'ai vsé mesme enuers meseigneurs les cardinaux, oncle et frère de monseigneur le prince de Conty : toutes fois auec respect de leur grandeur, et sans offenser personne de leur suitte, qui est beaucoup. "



Il n'y avait donc ni haine du cardinal, ni dédain de sa présence, dans l'impresion désagréable qu'elle fit à Pierre Gringoire. Bien au contraire ; notre poète avait trop de bon sens et une souquenille trop râpée pour ne pas attacher un prix particulier à ce que mainte allusion de son prologue, et en particulier la glorification du dauphin fils du lion de France, fût recueillie par une oreille éminentisime. Mais ce n'est pas l'intérêt qui domine dans la noble nature des poètes. Je suppose que l'entité du poète soit représentée par le nombre dix, il est certain qu'un chimiste, en l'analysant et pharmacopolisant, comme dit Rabelais, la trouverait composée d'une partie d'intérêt contre neuf parties d'amour-propre. Or, au moment où la porte s'était ouverte pour le cardinal, les neuf parties d'amour-propre de Gringoire, gonflées et tuméfiées au souffle de l'admiration populaire, étaient dans un état d'accroisement prodigieux, sous lequel disparaisait comme étouffée cette imperceptible molécule d'intérêt que nous distinguions tout à l'heure dans la constitution des poètes ; ingrédient précieux du reste, lest de réalité et d'humanité sans lequel ils ne toucheraient pas la terre. Gringoire jouisait de sentir, de voir, de palper pour ainsi dire une asemblée entière, de marauds il est vrai, mais qu'importe, stupéfiée, pétrifiée, et comme asphyxiée devant les incommensurables tirades qui surgisaient à chaque instant de toutes les parties de son épihalame. J'affirme qu'il partageait lui-même la béatitude générale, et qu'au rebours de La Fontaine, qui, à la représentation de sa comédie du Florentin, demandait : Quel est le malotru qui a fait cette rapsodie ? Gringoire eût volontiers demandé à son voisin : De qui est ce chef-d'euvre ? On peut juger maintenant quel effet produisit sur lui la brusque et intempestive survenue du cardinal.



Ce qu'il pouvait craindre ne se réalisa que trop. L'entrée de son éminence bouleversa l'auditoire. Toutes les têtes se tournèrent vers l'estrade. Ce fut à ne plus s'entendre. - Le cardinal ! Le cardinal ! répétèrent toutes les bouches. Le malheureux prologue resta court une seconde fois.



Le cardinal s'arrêta un moment sur le seuil de l'estrade. Tandis qu'il promenait un regard asez indifférent sur l'auditoire, le tumulte redoublait. Chacun voulait le mieux voir. C'était à qui mettrait sa tête sur les épaules de son voisin.



C'était en effet un haut personnage et dont le spectacle valait bien toute autre comédie. Charles, cardinal de Bourbon, archevêque et comte de Lyon, primat des Gaules, était à la fois allié à Louis XI par son frère, Pierre, seigneur de Beaujeu, qui avait épousé la fille aînée du roi, et allié à Charles le Téméraire par sa mère Agnès de Bourgogne. Or le trait dominant, le trait caractéristique et distinctif du caractère du primat des Gaules, c'était l'esprit de courtisan et la dévotion aux puisances. On peut juger des embarras sans nombre que lui avait valus cette double parenté, et de tous les écueils temporels entre lesquels sa barque spirituelle avait dû louvoyer, pour ne se briser ni à Louis, ni à Charles, cette Charybde et cette Scylla qui avaient dévoré le duc de Nemours et le connétable de Saint-Pol. Grâce au ciel, il s'était asez bien tiré de la traversée, et était arrivé à Rome sans encombre. Mais, quoiqu'il fût au port, et précisément parce qu'il était au port, il ne se rappelait jamais sans inquiétude les chances diverses de sa vie politique, si longtemps alarmée et laborieuse. Ausi avait-il coutume de dire que l'année 1476 avait été pour lui noire et blanche ; entendant par là qu'il avait perdu dans cette même année sa mère la duchese de Bourbonnais et son cousin le duc de Bourgogne, et qu'un deuil l'avait consolé de l'autre.



Du reste, c'était un bon homme. Il menait joyeuse vie de cardinal, s'égayait volontiers avec du cru royal de Challuau, ne haïsait pas Richarde la Garmoise et homase la Saillarde, faisait l'aumône aux jolies filles plutôt qu'aux vieilles femmes, et pour toutes ces raisons était fort agréable au populaire de Paris. Il ne marchait qu'entouré d'une petite cour d'évêques et d'abbés de hautes lignées, galants, grivois et faisant ripaille au besoin ; et plus d'une fois les braves dévotes de Saint-Germain d'Auxerre, en pasant le soir sous les fenêtres illuminées du logis de Bourbon, avaient été scandalisées d'entendre les mêmes voix qui leur avaient chanté vêpres dans la journée, psalmodier au bruit des verres le proverbe bachique de Benoît XII, ce pape qui avait ajouté une troisième couronne à la tiare : - Bibamus papaliter.



Ce fut sans doute cette popularité, acquise à si juste titre, qui le préserva, à son entrée, de tout mauvais accueil de la part de la cohue, si mécontente le moment d'auparavant, et fort peu disposée au respect d'un cardinal le jour même où elle allait élire un pape. Mais les parisiens ont peu de rancune ; et puis, en faisant commencer la représentation d'autorité, les bons bourgeois l'avaient emporté sur le cardinal, et ce triomphe leur suffisait. D'ailleurs monsieur le cardinal de Bourbon était bel homme, il avait une fort belle robe rouge qu'il portait fort bien ; c'est dire qu'il avait pour lui toutes les femmes, et par conséquent la meilleure moitié de l'auditoire. Certainement il y aurait injustice et mauvais goût à huer un cardinal pour s'être fait attendre au spectacle, lorsqu'il est bel homme et qu'il porte bien sa robe rouge.



Il entra donc, salua l'asistance avec ce sourire héréditaire des grands pour le peuple, et se dirigea à pas lents vers son fauteuil de velours écarlate, en ayant l'air de songer à tout autre chose. Son cortège, ce que nous appellerions aujourd'hui son état-major d'évêques et d'abbés, fit irruption à sa suite dans l'estrade, non sans redoublement de tumulte et de curiosité au parterre. C'était à qui se les montrerait, se les nommerait, à qui en connaîtrait au moins un ; qui, monsieur l'évêque de Marseille, Alaudet, si j'ai bonne mémoire ; qui, le primicier de Saint-Denis ; qui, Robert de Lespinase, abbé de Saint-Germain-des-Prés, ce frère libertin d'une maîtrese de Louis XI : le tout avec force méprises et cacophonies. Quant aux écoliers, ils juraient. C'était leur jour, leur fête des fous, leur saturnale, l'orgie annuelle de la basoche et de l'école. Pas de turpitude qui ne fût de droit ce jour-là et chose sacrée. Et puis il y avait de folles commères dans la foule, Simone Quatrelivres, Agnès la Gadine, Robine Piédebou. N'était-ce pas le moins qu'on pût jurer à son aise et maugréer un peu le nom de Dieu, un si beau jour, en si bonne compagnie de gens d'église et de filles de joie ? Ausi ne s'en faisaient-ils faute ; et, au milieu du brouhaha, c'était un effrayant charivari de blasphèmes et d'énormités que celui de toutes ces langues échappées, langues de clercs et d'écoliers contenues le reste de l'année par la crainte du fer chaud de saint Louis. Pauvre saint Louis, quelle nargue ils lui faisaient dans son propre palais de justice ! Chacun d'eux, dans les nouveaux venus de l'estrade, avait pris à partie une soutane noire, ou grise, ou blanche, ou violette. Quant à Joannes Frollo de Molendino, en sa qualité de frère d'un archidiacre, c'était à la rouge qu'il s'était hardiment attaqué, et il chantait à tue-tête, en fixant ses yeux effrontés sur le cardinal : Cappa repleta mero !



Tous ces détails, que nous mettons ici à nu pour l'édification du lecteur, étaient tellement couverts par la rumeur générale qu'ils s'y effaçaient avant d'arriver jusqu'à l'estrade réservée. D'ailleurs le cardinal s'en fût peu ému, tant les libertés de ce jour-là étaient dans les meurs. Il avait du reste, et sa mine en était toute préoccupée, un autre souci qui le suivait de près et qui entra presque en même temps que lui dans l'estrade. C'était l'ambasade de Flandre.



Non qu'il fût profond politique, et qu'il se fît une affaire des suites posibles du mariage de madame sa cousine Marguerite de Bourgogne avec monsieur son cousin Charles, dauphin de Vienne ; combien durerait la bonne intelligence plâtrée du duc d'Autriche et du roi de France, comment le roi d'Angleterre prendrait ce dédain de sa fille, cela l'inquiétait peu, et il fêtait chaque soir le vin du cru royal de Chaillot, sans se douter que quelques flacons de ce même vin (un peu revu et corrigé, il est vrai, par le médecin Coictier), cordialement offerts à Edouard IV par Louis XI, débarraseraient un beau matin Louis XI d'Edouard IV. La moult honorée ambasade de monsieur le duc d'Autriche n'apportait au cardinal aucun de ces soucis, mais elle l'importunait par un autre côté. Il était en effet un peu dur, et nous en avons déjà dit un mot à la deuxième page de ce livre, d'être obligé de faire fête et bon accueil, lui Charles de Bourbon, à je ne sais quels bourgeois ; lui cardinal, à des échevins ; lui français, joyeux convive, à des flamands buveurs de bière ; et cela en public. C'était là, certes, une des plus fastidieuses grimaces qu'il eût jamais faites pour le bon plaisir du roi.



Il se tourna donc vers la porte, et de la meilleure grâce du monde (tant il s'y étudiait), quand l'huisier annonça d'une voix sonore : Mesieurs les envoyés de monsieur le duc d'Autriche. Il est inutile de dire que la salle entière en fit autant.



Alors arrivèrent, deux par deux, avec une gravité qui faisait contraste au milieu du pétulant cortège ecclésiastique de Charles de Bourbon, les quarante-huit ambasadeurs de Maximilien d'Autriche, ayant en tête révérend père en Dieu, Jehan, abbé de Saint-Bertin, chancelier de la Toison d'or, et Jacques de Goy, sieur Dauby, haut bailli de Gand. Il se fit dans l'asemblée un grand silence accompagné de rires étouffés pour écouter tous les noms saugrenus et toutes les qualifications bourgeoises que chacun de ces personnages transmettait imperturbablement à l'huisier, qui jetait ensuite noms et qualités pêle-mêle et tout estropiés à travers la foule. C'était maître Loys Relof, échevin de la ville de Louvain ; mesire Clays d'Etuelde, échevin de Bruxelles ; mesire Paul de Beust, sieur de Voirmizelle, président de Flandre ; maître Jehan Coleghens, bourgmestre de la ville d'Anvers ; maître George de la Mere, premier échevin de la kuere de la ville de Gand ; maître Gheldolf van der Hage, premier échevin des parchons de ladite ville ; et le sieur de Bierbecque, et Jehan Pinnock, et Jehan Dymerzelle, etc., etc., etc. ; baillis, échevins, bourgmestres ; bourgmestres, échevins, baillis ; tous roides, gourmés, empesés, endimanchés de velours et de damas, encapuchonnés de cramignoles de velours noir à groses houppes de fil d'or de Chypre ; bonnes têtes flamandes après tout, figures dignes et sévères, de la famille de celles que Rembrandt fait saillir si fortes et si graves sur le fond noir de sa Ronde de nuit ; personnages qui portaient tous écrit sur le front que Maximilien d'Autriche avait eu raison de se confier à plain, comme disait son manifeste, en leur sens, vaillance, expérience, loyaultez et bonnes preudomies.



Un excepté pourtant. C'était un visage fin, intelligent, rusé, une espèce de museau de singe et de diplomate, au-devant duquel le cardinal fit trois pas et une profonde révérence, et qui ne s'appelait pourtant que Guillaume Rym, conseiller et pensionnaire de la ville de Gand.



Peu de personnes savaient alors ce que c'était que Guillaume Rym. Rare génie qui dans un temps de révolution eût paru avec éclat à la surface des événements, mais qui au quinzième siècle était réduit aux caverneuses intrigues et à vivre dans les sapes, comme dit le duc de Saint-Simon. Du reste, il était apprécié du premier sapeur de l'Europe, il machinait familièrement avec Louis XI, et mettait souvent la main aux secrètes besognes du roi. Toutes choses fort ignorées de cette foule qu'émerveillaient les politeses du cardinal à cette chétive figure de bailli flamand.



IV



MAITRE JACQUES COPPENOLE

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Pendant que le pensionnaire de Gand et l'éminence échangeaient une révérence fort base et quelques paroles à voix plus base encore, un homme à haute stature, à large face, à puisantes épaules, se présentait pour entrer de front avec Guillaume Rym : on eût dit un dogue auprès d'un renard. Son bicoquet de feutre et sa veste de cuir faisaient tache au milieu du velours et de la soie qui l'entouraient. Présumant que c'était quelque palefrenier fourvoyé, l'huisier l'arrêta.



-- Hé, l'ami ! on ne pase pas.



L'homme à veste de cuir le repousa de l'épaule.



-- Que me veut ce drôle ? dit-il avec un éclat de voix qui rendit la salle entière attentive à cet étrange colloque. Tu ne vois pas que j'en suis ?



-- Votre nom ? demanda l'huisier.



-- Jacques Coppenole.



-- Vos qualités ?



-- Chausetier, à l'enseigne des Trois Chaînettes, à Gand.



L'huisier recula. Annoncer des échevins et des bourgmestres, pase ; mais un chausetier, c'était dur. Le cardinal était sur les épines. Tout le peuple écoutait et regardait. Voilà deux jours que son éminence s'évertuait à lécher ces ours flamands pour les rendre un peu plus présentables en public, et l'incartade était rude. Cependant Guillaume Rym, avec son fin sourire, s'approcha de l'huisier :



-- Annoncez maître Jacques Coppenole, clerc des échevins de la ville de Gand, lui souffla-t-il très bas.



-- Huisier, reprit le cardinal à haute voix, annoncez maître Jacques Coppenole, clerc des échevins de l'illustre ville de Gand.



Ce fut une faute. Guillaume Rym tout seul eût escamoté la difficulté ; mais Coppenole avait entendu le cardinal.



-- Non, croix-Dieu ! s'écria-t-il avec sa voix de tonnerre, Jacques Coppenole, chausetier. Entends-tu, l'huisier ? Rien de plus, rien de moins. Croix-Dieu ! chausetier, c'est asez beau. Monsieur l'archiduc a plus d'une fois cherché son gant dans mes chauses.



Les rires et les applaudisements éclatèrent. Un quolibet est tout de suite compris à Paris, et par conséquent toujours applaudi.



Ajoutons que Coppenole était du peuple, et que ce public qui l'entourait était du peuple. Ausi la communication entre eux et lui avait été prompte, électrique, et pour ainsi dire de plain-pied. L'altière algarade du chausetier flamand, en humiliant les gens de cour, avait remué dans toutes les âmes plébéiennes je ne sais quel sentiment de dignité encore vague et indistinct au quinzième siècle. C'était un égal que ce chausetier, qui venait de tenir tête à monsieur le cardinal ! réflexion bien douce à de pauvres diables qui étaient habitués à respect et obéisance envers les valets des sergents du bailli de l'abbé de Sainte-Geneviève, caudataire du cardinal.



Coppenole salua fièrement son éminence, qui rendit son salut au tout-puisant bourgeois redouté de Louis XI. Puis, tandis que Guillaume Rym, sage homme et malicieux, comme dit Philippe de Comines, les suivait tous deux d'un sourire de raillerie et de supériorité, ils gagnèrent chacun leur place, le cardinal tout décontenancé et soucieux, Coppenole tranquille et hautain, et songeant sans doute qu'après tout son titre de chausetier en valait bien un autre, et que Marie de Bourgogne, mère de cette Marguerite que Coppenole mariait aujourd'hui, l'eût moins redouté cardinal que chausetier : car ce n'est pas un cardinal qui eût ameuté les Gantois contre les favoris de la fille de Charles le Téméraire ; ce n'est pas un cardinal qui eût fortifié la foule avec une parole contre ses larmes et ses prières, quand la demoiselle de Flandre vint supplier son peuple pour eux jusqu'au pied de leur échafaud ; tandis que le chausetier n'avait eu qu'à lever son coude de cuir pour faire tomber vos deux têtes, illustrisimes seigneurs, Guy d'Hymbercourt, chancelier Guillaume Hugonet !



Cependant tout n'était pas fini pour ce pauvre cardinal, et il devait boire jusqu'à la lie le calice d'être en si mauvaise compagnie.



Le lecteur n'a peut-être pas oublié l'effronté mendiant qui était venu se cramponner, dès le commencement du prologue, aux franges de l'estrade cardinale. L'arrivée des illustres conviés ne lui avait nullement fait lâcher prise, et tandis que prélats et ambasadeurs s'encaquaient, en vrais harengs flamands, dans les stalles de la tribune, lui s'était mis à l'aise, et avait bravement croisé ses jambes sur l'architrave. L'insolence était rare, et personne ne s'en était aperçu au premier moment, l'attention étant tournée ailleurs. Lui, de son côté, ne s'apercevait de rien dans la salle ; il balançait sa tête avec une insouciance de napolitain, répétant de temps en temps dans la rumeur, comme par une machinale habitude : " La charité, s'il vous plaît ! " Et certes il était, dans toute l'asistance, le seul probablement qui n'eût pas daigné tourner la tête à l'altercation de Coppenole et de l'huisier. Or, le hasard voulut que le maître chausetier de Gand, avec qui le peuple sympahisait déjà si vivement et sur qui tous les yeux étaient fixés, vînt précisément s'aseoir au premier rang de l'estrade au-desus du mendiant ; et l'on ne fut pas médiocrement étonné de voir l'ambasadeur flamand, inspection faite du drôle placé sous ses yeux, frapper amicalement sur cette épaule couverte de haillons. Le mendiant se retourna ; il y eut surprise, reconnaisance, épanouisement des deux visages, etc. ; puis, sans se soucier le moins du monde des spectateurs, le chausetier et le malingreux se mirent à causer à voix base, en se tenant les mains dans les mains, tandis que les guenilles de Clopin Trouillefou étalées sur le drap d'or de l'estrade faisaient l'effet d'une chenille sur une orange.



La nouveauté de cette scène singulière excita une telle rumeur de folie et de gaieté dans la salle que le cardinal ne tarda pas à s'en apercevoir ; il se pencha à demi, et ne pouvant, du point où il était placé, qu'entrevoir fort imparfaitement la casaque ignominieuse de Trouillefou, il se figura asez naturellement que le mendiant demandait l'aumône, et, révolté de l'audace, il s'écria : - Monsieur le bailli du Palais, jetez-moi ce drôle à la rivière.



-- Croix-Dieu ! monseigneur le cardinal, dit Coppenole sans quitter la main de Clopin, c'est un de mes amis.



-- Noêl ! Noêl ! cria la cohue. à dater de ce moment, maître Coppenole eut à Paris, comme à Gand, grand crédit avec le peuple ; car gens de telle taille l'y ont, dit Philippe de Comines, quand ils sont ainsi désordonnés.



Le cardinal se mordit les lèvres. Il se pencha vers son voisin l'abbé de Sainte-Geneviève, et lui dit à demi-voix :



-- Plaisants ambasadeurs que nous envoie là monsieur l'archiduc pour nous annoncer madame Marguerite !



-- Votre éminence, répondit l'abbé, perd ses politeses avec ces groins flamands. Margaritas ante porcos.



-- Dites plutôt, répondit le cardinal avec un sourire : Porcos ante Margaritam.



Toute la petite cour en soutane s'extasia sur le jeu de mots. Le cardinal se sentit un peu soulagé ; il était maintenant quitte avec Coppenole, il avait eu ausi son quolibet applaudi.



Maintenant, que ceux de nos lecteurs qui ont la puisance de généraliser une image et une idée, comme on dit dans le style d'aujourd'hui, nous permettent de leur demander s'ils se figurent bien nettement le spectacle qu'offrait, au moment où nous arrêtons leur attention, le vaste parallélogramme de la grand'salle du Palais. Au milieu de la salle, adosée au mur occidental, une large et magnifique estrade de brocart d'or, dans laquelle entrent procesionnellement, par une petite porte ogive, de graves personnages succesivement annoncés par la voix criarde d'un huisier. Sur les premiers bancs, déjà force vénérables figures, embéguinées d'hermine, de velours et d'écarlate. Autour de l'estrade, qui demeure silencieuse et digne, en bas, en face, partout, grande foule et grande rumeur. Mille regards du peuple sur chaque visage de l'estrade, mille chuchotements sur chaque nom. Certes, le spectacle est curieux et mérite bien l'attention des spectateurs. Mais là-bas, tout au bout, qu'est-ce donc que cette espèce de tréteau avec quatre pantins bariolés desus et quatre autres en bas ? Qu'est-ce donc, à côté du tréteau, que cet homme à souquenille noire et à pâle figure ? Hélas ! mon cher lecteur, c'est Pierre Gringoire et son prologue.



Nous l'avions tous profondément oublié.



Voilà précisément ce qu'il craignait.



Du moment où le cardinal était entré, Gringoire n'avait cesé de s'agiter pour le salut de son prologue. Il avait d'abord enjoint aux acteurs, restés en suspens, de continuer et de hauser la voix ; puis, voyant que personne n'écoutait, il les avait arrêtés, et depuis près d'un quart d'heure que l'interruption durait, il n'avait cesé de frapper du pied, de se démener, d'interpeller Gisquette et Liénarde, d'encourager ses voisins à la poursuite du prologue ; le tout en vain. Nul ne bougeait du cardinal, de l'ambasade et de l'estrade, unique centre de ce vaste cercle de rayons visuels. Il faut croire ausi, et nous le disons à regret, que le prologue commençait à gêner légèrement l'auditoire, au moment où son éminence était venue y faire diversion d'une si terrible façon. Après tout, à l'estrade comme à la table de marbre, c'était toujours le même spectacle : le conflit de Labour et de Clergé, de Noblese et de Marchandise. Et beaucoup de gens aimaient mieux les voir tout bonnement, vivant, respirant, agisant, se coudoyant, en chair et en os, dans cette ambasade flamande, dans cette cour épiscopale, sous la robe du cardinal, sous la veste de Coppenole, que fardés, attifés, parlant en vers, et pour ainsi dire empaillés sous les tuniques jaunes et blanches dont les avait affublés Gringoire.



Pourtant quand notre poète vit le calme un peu rétabli, il imagina un stratagème qui eût tout sauvé.



-- Monsieur, dit-il en se tournant vers un de ses voisins, brave et gros homme à figure patiente, si l'on recommençait ?



-- Quoi ? dit le voisin.



-- Hé ! le mystère, dit Gringoire.



-- Comme il vous plaira, repartit le voisin.



Cette demi-approbation suffit à Gringoire, et faisant ses affaires lui-même, il commença à crier, en se confondant le plus posible avec la foule : Recommencez le mystère ! recommencez !



-- Diable ! dit Joannes de Molendino, qu'est-ce qu'ils chantent donc là-bas, au bout ? (Car Gringoire faisait du bruit comme quatre.) Dites donc, camarades ! est-ce que le mystère n'est pas fini ? Ils veulent le recommencer. Ce n'est pas juste.



-- Non ! non ! crièrent tous les écoliers. à bas le mystère ! à bas !



Mais Gringoire se multipliait et n'en criait que plus fort : Recommencez ! recommencez !



Ces clameurs attirèrent l'attention du cardinal.



-- Monsieur le bailli du Palais, dit-il à un grand homme noir placé à quelques pas de lui, est-ce que ces drôles sont dans un bénitier, qu'ils font ce bruit d'enfer ?



Le bailli du Palais était une espèce de magistrat amphibie, une sorte de chauve-souris de l'ordre judiciaire, tenant à la fois du rat et de l'oiseau, du juge et du soldat. Il s'approcha de son éminence, et, non sans redouter fort son mécontentement, il lui expliqua en balbutiant l'incongruité populaire : que midi était arrivé avant son éminence, et que les comédiens avaient été forcés de commencer sans attendre son éminence.



Le cardinal éclata de rire.



-- Sur ma foi, monsieur le recteur de l'Université aurait bien dû en faire autant. Qu'en dites-vous, maître Guillaume Rym ?



-- Monseigneur, répondit Guillaume Rym, contentons-nous d'avoir échappé à la moitié de la comédie. C'est toujours cela de gagné.



-- Ces coquins peuvent-ils continuer leur farce ? demanda le bailli.



-- Continuez, continuez, dit le cardinal ; cela m'est égal. Pendant ce temps-là, je vais lire mon bréviaire.



Le bailli s'avança au bord de l'estrade, et cria, après avoir fait faire silence d'un geste de la main :



-- Bourgeois, manants et habitants, pour satisfaire ceux qui veulent qu'on recommence et ceux qui veulent qu'on finise, son éminence ordonne que l'on continue.



Il fallut bien se résigner des deux parts. Cependant l'auteur et le public en gardèrent longtemps rancune au cardinal.



Les personnages en scène reprirent donc leur glose, et Gringoire espéra que du moins le reste de son euvre serait écouté. Cette espérance ne tarda pas à être déçue comme ses autres illusions ; le silence s'était bien en effet rétabli tellement quellement dans l'auditoire ; mais Gringoire n'avait pas remarqué que, au moment où le cardinal avait donné l'ordre de continuer, l'estrade était loin d'être remplie, et qu'après les envoyés flamands étaient survenus de nouveaux personnages faisant partie du cortège dont les noms et qualités, lancés tout au travers de son dialogue par le cri intermittent de l'huisier, y produisaient un ravage considérable. Qu'on se figure en effet, au milieu d'une pièce de héâtre, le glapisement d'un huisier jetant, entre deux rimes et souvent entre deux hémistiches, des parenhèses comme celles-ci :



Maître Jacques Charmolue, procureur du roi en cour d'église !



Jehan de Harlay, écuyer, garde de l'office de chevalier du guet de nuit de la ville de Paris !



Mesire Galiot de Genoilhac, chevalier, seigneur de Brusac, maître de l'artillerie du roi !



Maître Dreux-Raguier, enquesteur des eaux et forêts du roi notre sire, ès pays de France, Champagne et Brie !



Mesire Louis de Graville, chevalier, conseiller et chambellan du roi, amiral de France, concierge du bois de Vincennes !



Maître Denis Le Mercier, garde de la maison des aveugles de Paris ! - Etc., etc., etc.



Cela devenait insoutenable.



Cet étrange accompagnement, qui rendait la pièce difficile à suivre, indignait d'autant plus Gringoire qu'il ne pouvait se disimuler que l'intérêt allait toujours croisant et qu'il ne manquait à son ouvrage que d'être écouté. Il était en effet difficile d'imaginer une contexture plus ingénieuse et plus dramatique. Les quatre personnages du prologue se lamentaient dans leur mortel embarras, lorsque Vénus en personne, vera incesu patuit dea, s'était présentée à eux, vêtue d'une belle cotte-hardie armoriée au navire de la ville de Paris. Elle venait elle-même réclamer le dauphin promis à la plus belle. Jupiter, dont on entendait la foudre gronder dans le vestiaire, l'appuyait, et la déese allait l'emporter, c'est-à-dire, sans figure, épouser monsieur le dauphin, lorsqu'une jeune enfant, vêtue de damas blanc et tenant en main une marguerite (diaphane personnification de mademoiselle de Flandre), était venue lutter avec Vénus. Coup de héâtre et péripétie. Après controverse, Vénus, Marguerite et la cantonade étaient convenues de s'en remettre au bon jugement de la sainte Vierge. Il y avait encore un beau rôle, celui de dom Pèdre, roi de Mésopotamie. Mais, à travers tant d'interruptions, il était difficile de démêler à quoi il servait. Tout cela était monté par l'échelle.



Mais c'en était fait. Aucune de ces beautés n'était sentie, ni comprise. à l'entrée du cardinal on eût dit qu'un fil invisible et magique avait subitement tiré tous les regards de la table de marbre à l'estrade, de l'extrémité méridionale de la salle au côté occidental. Rien ne pouvait désensorceler l'auditoire. Tous les yeux restaient fixés là, et les nouveaux arrivants, et leurs noms maudits, et leurs visages, et leurs costumes étaient une diversion continuelle. C'était désolant. Excepté Gisquette et Liénarde, qui se détournaient de temps en temps quand Gringoire les tirait par la manche, excepté le gros voisin patient, personne n'écoutait, personne ne regardait en face la pauvre moralité abandonnée. Gringoire ne voyait plus que des profils.



Avec quelle amertume il voyait s'écrouler pièce à pièce tout son échafaudage de gloire et de poésie ! Et songer que ce peuple avait été sur le point de se rebeller contre monsieur le bailli, par impatience d'entendre son ouvrage ! maintenant qu'on l'avait, on ne s'en souciait. Cette même représentation qui avait commencé dans une si unanime acclamation ! Eternel flux et reflux de la faveur populaire ! Penser qu'on avait failli pendre les sergents du bailli ! Que n'eût-il pas donné pour en être encore à cette heure de miel !



Le brutal monologue de l'huisier cesa pourtant. Tout le monde était arrivé, et Gringoire respira. Les acteurs continuaient bravement. Mais ne voilà-t-il pas que maître Coppenole, le chausetier, se lève tout à coup, et que Gringoire lui entend prononcer, au milieu de l'attention universelle, cette abominable harangue :



-- Mesieurs les bourgeois et hobereaux de Paris, je ne sais, croix-Dieu ! pas ce que nous faisons ici. Je vois bien là-bas dans ce coin, sur ce tréteau, des gens qui ont l'air de vouloir se battre. J'ignore si c'est là ce que vous appelez un mystère ; mais ce n'est pas amusant. Ils se querellent de la langue, et rien de plus. Voilà un quart d'heure que j'attends le premier coup. Rien ne vient. Ce sont des lâches, qui ne s'égratignent qu'avec des injures. Il fallait faire venir des lutteurs de Londres ou de Rotterdam ; et, à la bonne heure ! vous auriez eu des coups de poing qu'on aurait entendus de la place. Mais ceux-là font pitié. Ils devraient nous donner au moins une danse morisque, ou quelque autre momerie ! Ce n'est pas là ce qu'on m'avait dit. On m'avait promis une fête des fous, avec élection du pape. Nous avons ausi notre pape des fous à Gand, et en cela nous ne sommes pas en arrière, croix-Dieu ! Mais voici comme nous faisons. On se rasemble une cohue, comme ici. Puis chacun à son tour va paser sa tête par un trou et fait une grimace aux autres. Celui qui fait la plus laide, à l'acclamation de tous, est élu pape. Voilà. C'est fort divertisant. Voulez-vous que nous fasions votre pape à la mode de mon pays ? Ce sera toujours moins fastidieux que d'écouter ces bavards. S'ils veulent venir faire leur grimace à la lucarne, ils seront du jeu. Qu'en dites-vous, mesieurs les bourgeois ? Il y a ici un suffisamment grotesque échantillon des deux sexes pour qu'on rie à la flamande, et nous sommes asez de laids visages pour espérer une belle grimace.



Gringoire eût voulu répondre. La stupéfaction, la colère, l'indignation lui ôtèrent la parole. D'ailleurs la motion du chausetier populaire fut accueillie avec un tel enhousiasme par ces bourgeois flattés d'être appelés hobereaux, que toute résistance était inutile. Il n'y avait plus qu'à se laiser aller au torrent. Gringoire cacha son visage de ses deux mains, n'ayant pas le bonheur d'avoir un manteau pour se voiler la tête comme l'Agamemnon de Timanhe.



V



QUASIMODO



En un clin d'eil tout fut prêt pour exécuter l'idée de Coppenole. Bourgeois, écoliers et basochiens s'étaient mis à l'euvre. La petite chapelle située en face de la table de marbre fut choisie pour le héâtre des grimaces. Une vitre brisée à la jolie rosace au-desus de la porte laisa libre un cercle de pierre par lequel il fut convenu que les concurrents paseraient la tête. Il suffisait, pour y atteindre, de grimper sur deux tonneaux, qu'on avait pris je ne sais où et juchés l'un sur l'autre tant bien que mal. Il fut réglé que chaque candidat, homme ou femme (car on pouvait faire une papese), pour laiser vierge et entière l'impresion de sa grimace, se couvrirait le visage et se tiendrait caché dans la chapelle jusqu'au moment de faire apparition. En moins d'un instant la chapelle fut remplie de concurrents, sur lesquels la porte se referma.



Coppenole de sa place ordonnait tout, dirigeait tout, arrangeait tout. Pendant le brouhaha, le cardinal, non moins décontenancé que Gringoire, s'était, sous un prétexte d'affaires et de vêpres, retiré avec toute sa suite, sans que cette foule, que son arrivée avait remuée si vivement, se fût le moindrement émue à son départ. Guillaume Rym fut le seul qui remarqua la déroute de son éminence. L'attention populaire, comme le soleil, poursuivait sa révolution ; partie d'un bout de la salle, après s'être arrêtée quelque temps au milieu, elle était maintenant à l'autre bout. La table de marbre, l'estrade de brocart avaient eu leur moment ; c'était le tour de la chapelle de Louis XI. Le champ était désormais libre à toute folie. Il n'y avait plus que des flamands et de la canaille.



Les grimaces commencèrent. La première figure qui apparut à la lucarne, avec des paupières retournées au rouge, une bouche ouverte en gueule et un front plisé comme nos bottes à la husarde de l'empire, fit éclater un rire tellement inextinguible qu'Homère eût pris tous ces manants pour des dieux. Cependant la grand'salle n'était rien moins qu'un Olympe, et le pauvre Jupiter de Gringoire le savait mieux que personne. Une seconde, une troisième grimace succédèrent, puis une autre, puis une autre, et toujours les rires et les trépignements de joie redoublaient. Il y avait dans ce spectacle je ne sais quel vertige particulier, je ne sais quelle puisance d'enivrement et de fascination dont il serait difficile de donner une idée au lecteur de nos jours et de nos salons. Qu'on se figure une série de visages présentant succesivement toutes les formes géométriques, depuis le triangle jusqu'au trapèze, depuis le cône jusqu'au polyèdre ; toutes les expresions humaines, depuis la colère jusqu'à la luxure ; tous les âges, depuis les rides du nouveau-né jusqu'aux rides de la vieille moribonde ; toutes les fantasmagories religieuses, depuis Faune jusqu'à Belzébuh ; tous les profils animaux, depuis la gueule jusqu'au bec, depuis la hure jusqu'au museau. Qu'on se représente tous les mascarons du Pont-Neuf, ces cauchemars pétrifiés sous la main de Germain Pilon, prenant vie et souffle, et venant tour à tour vous regarder en face avec des yeux ardents ; tous les masques du carnaval de Venise se succédant à votre lorgnette ; en un mot, un kaléidoscope humain.



L'orgie devenait de plus en plus flamande. Teniers n'en donnerait qu'une bien imparfaite idée. Qu'on se figure en bacchanale la bataille de Salvator Rosa. Il n'y avait plus ni écoliers, ni ambasadeurs, ni bourgeois, ni hommes, ni femmes ; plus de Clopin Trouillefou, de Gilles Lecornu, de Marie Quatrelivres, de Robin Pousepain. Tout s'effaçait dans la licence commune. La grand'salle n'était plus qu'une vaste fournaise d'effronterie et de jovialité où chaque bouche était un cri, chaque eil un éclair, chaque face une grimace, chaque individu une posture. Le tout criait et hurlait. Les visages étranges qui venaient tour à tour grincer des dents à la rosace étaient comme autant de brandons jetés dans le brasier. Et de toute cette foule effervescente s'échappait, comme la vapeur de la fournaise, une rumeur aigre, aiguê, acérée, sifflante comme les ailes d'un moucheron.



-- Hohée ! malédiction !



-- Vois donc cette figure !



-- Elle ne vaut rien.



-- Une autre !



-- Guillemette Maugerepuis, regarde donc ce mufle de taureau, il ne lui manque que des cornes. Ce n'est pas ton mari ?



-- Une autre !



-- Ventre du pape ! qu'est-ce que cette grimace-là ?



-- Holàhée ! c'est tricher. On ne doit montrer que son visage.



-- Cette damnée Perrette Callebotte ! elle est capable de cela.



-- Noêl ! Noêl !



-- J'étouffe !



-- En voilà un dont les oreilles ne peuvent paser !



Etc., etc.



Il faut rendre pourtant justice à notre ami Jehan. Au milieu de ce sabbat, on le distinguait encore au haut de son pilier, comme un mouse dans le hunier. Il se démenait avec une incroyable furie. Sa bouche était toute grande ouverte, et il s'en échappait un cri que l'on n'entendait pas, non qu'il fût couvert par la clameur générale, si intense qu'elle fût, mais parce qu'il atteignait sans doute la limite des sons aigus, perceptibles, les douze mille vibrations de Sauveur ou les huit mille de Biot.



Quant à Gringoire, le premier mouvement d'abattement pasé, il avait repris contenance. Il s'était roidi contre l'adversité. - Continuez ! avait-il dit pour la troisième fois à ses comédiens, machines parlantes. Puis se promenant à grands pas devant la table de marbre, il lui prenait des fantaisies d'aller apparaître à son tour à la lucarne de la chapelle, ne fût-ce que pour avoir le plaisir de faire la grimace à ce peuple ingrat. - Mais non, cela ne serait pas digne de nous ; pas de vengeance ! luttons jusqu'à la fin, se répétait-il. Le pouvoir de la poésie est grand sur le peuple ; je les ramènerai. Nous verrons qui l'emportera, des grimaces ou des belles-lettres.



Hélas ! il était resté le seul spectateur de sa pièce.



C'était bien pis que tout à l'heure. Il ne voyait plus que des dos.



Je me trompe. Le gros homme patient, qu'il avait déjà consulté dans un moment critique, était resté tourné vers le héâtre. Quant à Gisquette et à Liénarde, elles avaient déserté depuis longtemps.



Gringoire fut touché au fond du ceur de la fidélité de son unique spectateur. Il s'approcha de lui, et lui adresa la parole en lui secouant légèrement le bras ; car le brave homme s'était appuyé à la balustrade et dormait un peu.



-- Monsieur, dit Gringoire, je vous remercie.



-- Monsieur, répondit le gros homme avec un bâillement, de quoi ?



-- Je vois ce qui vous ennuie, reprit le poète, c'est tout ce bruit qui vous empêche d'entendre à votre aise. Mais soyez tranquille : votre nom pasera à la postérité. Votre nom, s'il vous plaît ?



-- Renault Château, garde du scel du Châtelet de Paris, pour vous servir.



-- Monsieur, vous êtes ici le seul représentant des muses, dit Gringoire.



-- Vous êtes trop honnête, monsieur, répondit le garde du scel du Châtelet.



-- Vous êtes le seul, reprit Gringoire, qui ayez convenablement écouté la pièce. Comment la trouvez-vous ?



-- Hé ! hé ! répondit le gros magistrat à demi réveillé, asez gaillarde en effet.



Il fallut que Gringoire se contentât de cet éloge, car un tonnerre d'applaudisements, mêlé à une prodigieuse acclamation, vint couper court à leur conversation. Le pape des fous était élu.



-- Noêl ! Noêl ! Noêl ! criait le peuple de toutes parts.



C'était une merveilleuse grimace, en effet, que celle qui rayonnait en ce moment au trou de la rosace. Après toutes les figures pentagones, hexagones et hétéroclites qui s'étaient succédé à cette lucarne sans réaliser cet idéal du grotesque qui s'était construit dans les imaginations exaltées par l'orgie, il ne fallait rien moins, pour enlever les suffrages, que la grimace sublime qui venait d'éblouir l'asemblée. Maître Coppenole lui-même applaudit ; et Clopin Trouillefou, qui avait concouru, et Dieu sait quelle intensité de laideur son visage pouvait atteindre, s'avoua vaincu. Nous ferons de même. Nous n'esaierons pas de donner au lecteur une idée de ce nez tétraèdre, de cette bouche en fer à cheval, de ce petit eil gauche obstrué d'un sourcil roux en brousailles tandis que l'eil droit disparaisait entièrement sous une énorme verrue, de ces dents désordonnées, ébréchées çà et là, comme les créneaux d'une forterese, de cette lèvre calleuse sur laquelle une de ces dents empiétait comme la défense d'un éléphant, de ce menton fourchu, et surtout de la physionomie répandue sur tout cela, de ce mélange de malice, d'étonnement et de tristese. Qu'on rêve, si l'on peut, cet ensemble.



L'acclamation fut unanime. On se précipita vers la chapelle. On en fit sortir en triomphe le bienheureux pape des fous. Mais c'est alors que la surprise et l'admiration furent à leur comble. La grimace était son visage.



Ou plutôt toute sa personne était une grimace. Une grose tête hérisée de cheveux roux ; entre les deux épaules une bose énorme dont le contre-coup se faisait sentir par devant ; un système de cuises et de jambes si étrangement fourvoyées qu'elles ne pouvaient se toucher que par les genoux, et, vues de face, resemblaient à deux croisants de faucilles qui se rejoignent par la poignée ; de larges pieds, des mains monstrueuses ; et, avec toute cette difformité, je ne sais quelle allure redoutable de vigueur, d'agilité et de courage ; étrange exception à la règle éternelle qui veut que la force, comme la beauté, résulte de l'harmonie. Tel était le pape que les fous venaient de se donner.



On eût dit un géant brisé et mal resoudé.



Quand cette espèce de cyclope parut sur le seuil de la chapelle, immobile, trapu, et presque ausi large que haut, carré par la base, comme dit un grand homme, à son surtout mi-parti rouge et violet, semé de campanilles d'argent, et surtout à la perfection de sa laideur, la populace le reconnut sur-le-champ, et s'écria d'une voix :



-- C'est Quasimodo, le sonneur de cloches ! c'est Quasimodo, le bosu de Notre-Dame ! Quasimodo le borgne ! Quasimodo le bancal ! Noêl ! Noêl !



On voit que le pauvre diable avait des surnoms à choisir.



-- Gare les femmes groses ! criaient les écoliers.



-- Ou qui ont envie de l'être, reprenait Joannes.



Les femmes en effet se cachaient le visage.



-- Oh ! le vilain singe, disait l'une.



-- Ausi méchant que laid, reprenait une autre.



-- C'est le diable, ajoutait une troisième.



-- J'ai le malheur de demeurer auprès de Notre-Dame ; toute la nuit je l'entends rôder dans la gouttière.



-- Avec les chats.



-- Il est toujours sur nos toits.



-- Il nous jette des sorts par les cheminées.



-- L'autre soir, il est venu me faire la grimace à ma lucarne. Je croyais que c'était un homme. J'ai eu une peur !



-- Je suis sûre qu'il va au sabbat. Une fois, il a laisé un balai sur mes plombs.



-- Oh ! la déplaisante face de bosu !



-- Oh ! la vilaine âme !



-- Buah !



Les hommes au contraire étaient ravis, et applaudisaient.



Quasimodo, objet du tumulte, se tenait toujours sur la porte de la chapelle, debout, sombre et grave, se laisant admirer.



Un écolier, Robin Pousepain, je crois, vint lui rire sous le nez, et trop près. Quasimodo se contenta de le prendre par la ceinture, et de le jeter à dix pas à travers la foule. Le tout sans dire un mot.



Maître Coppenole, émerveillé, s'approcha de lui.



-- Croix-Dieu ! Saint-Père ! tu as bien la plus belle laideur que j'aie vue de ma vie. Tu mériterais la papauté à Rome comme à Paris.



En parlant ainsi, il lui mettait la main gaiement sur l'épaule. Quasimodo ne bougea pas. Coppenole poursuivit.



-- Tu es un drôle avec qui j'ai démangeaison de ripailler, dût-il m'en coûter un douzain neuf de douze tournois. Que t'en semble ?



Quasimodo ne répondit pas.



-- Croix-Dieu ! dit le chausetier, est-ce que tu es sourd ?



Il était sourd en effet.



Cependant il commençait à s'impatienter des façons de Coppenole, et se tourna tout à coup vers lui avec un grincement de dents si formidable que le géant flamand recula, comme un bouledogue devant un chat.



Alors il se fit autour de l'étrange personnage un cercle de terreur et de respect qui avait au moins quinze pas géométriques de rayon. Une vieille femme expliqua à maître Coppenole que Quasimodo était sourd.



-- Sourd ! dit le chausetier avec son gros rire flamand. Croix-Dieu ! c'est un pape accompli.



-- Hé ! je le reconnais, s'écria Jehan, qui était enfin descendu de son chapiteau pour voir Quasimodo de plus près, c'est le sonneur de cloches de mon frère l'archidiacre. - Bonjour, Quasimodo !



-- Diable d'homme ! dit Robin Pousepain, encore tout contus de sa chute. Il paraît : c'est un bosu. Il marche : c'est un bancal. Il vous regarde : c'est un borgne. Vous lui parlez : c'est un sourd. - Ah çà, que fait-il de sa langue, ce Polyphème ?



-- Il parle quand il veut, dit la vieille. Il est devenu sourd à sonner les cloches. Il n'est pas muet.



-- Cela lui manque, observa Jehan.



-- Et il a un eil de trop, ajouta Robin Pousepain.



-- Non pas, dit judicieusement Jehan. Un borgne est bien plus incomplet qu'un aveugle. Il sait ce qui lui manque.



Cependant tous les mendiants, tous les laquais, tous les coupe-bourses, réunis aux écoliers, avaient été chercher procesionnellement, dans l'armoire de la basoche, la tiare de carton et la simarre dérisoire du pape des fous. Quasimodo s'en laisa revêtir sans sourciller et avec une sorte de docilité orgueilleuse. Puis on le fit aseoir sur un brancard bariolé. Douze officiers de la confrérie des fous l'enlevèrent sur leurs épaules ; et une espèce de joie amère et dédaigneuse vint s'épanouir sur la face morose du cyclope, quand il vit sous ses pieds difformes toutes ces têtes d'hommes beaux, droits et bien faits. Puis la procesion hurlante et déguenillée se mit en marche pour faire, selon l'usage, la tournée intérieure des galeries du Palais, avant la promenade des rues et des carrefours.



VI



LA ESMERALDA



Nous sommes ravi d'avoir à apprendre à nos lecteurs que pendant toute cette scène Gringoire et sa pièce avaient tenu bon. Ses acteurs, talonnés par lui, n'avaient pas discontinué de débiter sa comédie, et lui n'avait pas discontinué de l'écouter. Il avait pris son parti du vacarme, et était déterminé à aller jusqu'au bout, ne désespérant pas d'un retour d'attention de la part du public. Cette lueur d'espérance se ranima quand il vit Quasimodo, Coppenole et le cortège asourdisant du pape des fous sortir à grand bruit de la salle. La foule se précipita avidement à leur suite. Bon, se dit-il, voilà tous les brouillons qui s'en vont. - Malheureusement, tous les brouillons c'était le public. En un clin d'eil la grand'salle fut vide.



à vrai dire, il restait encore quelques spectateurs, les uns épars, les autres groupés autour des piliers, femmes, vieillards ou enfants, en ayant asez du brouhaha et du tumulte. Quelques écoliers étaient demeurés à cheval sur l'entablement des fenêtres et regardaient dans la place.



-- Eh bien, pensa Gringoire, en voilà encore autant qu'il en faut pour entendre la fin de mon mystère. Ils sont peu, mais c'est un public d'élite, un public lettré.



Au bout d'un instant, une symphonie qui devait produire le plus grand effet à l'arrivée de la sainte Vierge, manqua. Gringoire s'aperçut que sa musique avait été emmenée par la procesion du pape des fous. -- Pasez outre, dit-il stoïquement.



Il s'approcha d'un groupe de bourgeois qui lui fit l'effet de s'entretenir de sa pièce. Voici le lambeau de conversation qu'il saisit :



-- Vous savez, maître Cheneteau, l'hôtel de Navarre, qui était à M. de Nemours ?



-- Oui, vis-à-vis la chapelle de Braque.



-- Eh bien, le fisc vient de le louer à Guillaume Alixandre, historieur, pour six livres huit sols parisis par an.



-- Comme les loyers renchérisent !



-- Allons ! se dit Gringoire en soupirant, les autres écoutent.



-- Camarades, cria tout à coup un de ces jeunes drôles des croisées, la Esmeralda ! la Esmeralda dans la place !



Ce mot produisit un effet magique. Tout ce qui restait dans la salle se précipita aux fenêtres, grimpant aux murailles pour voir, et répétant : la Esmeralda ! la Esmeralda !



En même temps on entendait au dehors un grand bruit d'applaudisements.



-- Qu'est-ce que cela veut dire, la Esmeralda ? dit Gringoire en joignant les mains avec désolation. Ah ! mon Dieu ! il paraît que c'est le tour des fenêtres maintenant.



Il se retourna vers la table de marbre, et vit que la représentation était interrompue. C'était précisément l'instant où Jupiter devait paraître avec sa foudre. Or Jupiter se tenait immobile au bas du héâtre.



-- Michel Giborne ! cria le poète irrité, que fais-tu là ? est-ce ton rôle ? monte donc !



-- Hélas, dit Jupiter, un écolier vient de prendre l'échelle.



Gringoire regarda. La chose n'était que trop vraie. Toute communication était interceptée entre son neud et son dénouement.



-- Le drôle ! murmura-t-il. Et pourquoi a-t-il pris cette échelle ?



-- Pour aller voir la Esmeralda, répondit piteusement Jupiter. Il a dit : Tiens, voilà une échelle qui ne sert pas ! et il l'a prise.



C'était le dernier coup. Gringoire le reçut avec résignation.



-- Que le diable vous emporte ! dit-il aux comédiens, et si je suis payé vous le serez.



Alors il fit retraite, la tête base, mais le dernier, comme un général qui s'est bien battu.



Et tout en descendant les tortueux escaliers du Palais : -- Belle cohue d'ânes et de butors que ces parisiens ! grommelait-il entre ses dents ; ils viennent pour entendre un mystère, et n'en écoutent rien ! Ils se sont occupés de tout le monde, de Clopin Trouillefou, du cardinal, de Coppenole, de Quasimodo, du diable ! mais de madame la Vierge Marie, point. Si j'avais su, je vous en aurais donné, des Vierges Marie, badauds ! Et moi ! venir pour voir des visages, et ne voir que des dos ! être poète, et avoir le succès d'un apohicaire! Il est vrai qu'Homerus a mendié par les bourgades grecques, et que Nason mourut en exil chez les Moscovites. Mais je veux que le diable m'écorche si je comprends ce qu'ils veulent dire avec leur Esmeralda ! Qu'est-ce que c'est que ce mot-là d'abord ? c'est de l'égyptiaque !





LIVRE DEUXIèME

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I



DE CHARYBDE EN SCYLLA

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La nuit arrive de bonne heure en janvier. Les rues étaient déjà sombres quand Gringoire sortit du Palais. Cette nuit tombée lui plut ; il lui tardait d'aborder quelque ruelle obscure et déserte pour y méditer à son aise et pour que le philosophe posât le premier appareil sur la blesure du poète. La philosophie était du reste son seul refuge, car il ne savait où loger. Après l'éclatant avortement de son coup d'esai héâtral, il n'osait rentrer dans le logis qu'il occupait, rue Grenier-sur-l'Eau, vis-à-vis le Port-au-Foin, ayant compté sur ce que monsieur le prévôt devait lui donner de son épihalame pour payer à maître Guillaume Doulx-Sire, fermier de la coutume du pied-fourché de Paris, les six mois de loyer qu'il lui devait, c'est-à-dire douze sols parisis ; douze fois la valeur de ce qu'il posédait au monde, y compris son haut-de-chauses, sa chemise et son bicoquet. Après avoir un moment réfléchi, provisoirement abrité sous le petit guichet de la prison du trésorier de la Sainte-Chapelle, au gîte qu'il élirait pour la nuit, ayant tous les pavés de Paris à son choix, il se souvint d'avoir avisé, la semaine précédente, rue de la Savaterie, à la porte d'un conseiller au parlement, un marche-pied à monter sur mule, et de s'être dit que cette pierre serait, dans l'occasion, un fort excellent oreiller pour un mendiant ou pour un poète. Il remercia la providence de lui avoir envoyé cette bonne idée ; mais, comme il se préparait à traverser la place du Palais pour gagner le tortueux labyrinhe de la Cité, où serpentent toutes ces vieilles seurs, les rues de la Barillerie, de la Vieille-Draperie, de la Savaterie, de la Juiverie, etc., encore debout aujourd'hui avec leurs maisons à neuf étages, il vit la procesion du pape des fous qui sortait ausi du Palais et se ruait au travers de la cour, avec grands cris, grande clarté de torches et sa musique, à lui Gringoire. Cette vue raviva les écorchures de son amour-propre ; il s'enfuit. Dans l'amertume de sa mésaventure dramatique, tout ce qui lui rappelait la fête du jour l'aigrisait et faisait saigner sa plaie.



Il voulut prendre le Pont Saint-Michel, des enfants y couraient çà et là avec des lances à feu et des fusées.



-- Peste soit des chandelles d'artifice ! dit Gringoire, et il se rabattit sur le Pont-au-Change. On avait attaché aux maisons de la tête du pont trois drapels représentant le roi, le dauphin et Marguerite de Flandre, et six petits drapelets où étaient pourtraicts le duc d'Autriche, le cardinal de Bourbon, et M. de Beaujeu, et madame Jeanne de France, et M. le bâtard de Bourbon, et je ne sais qui encore ; le tout éclairé de torches. La cohue admirait.



-- Heureux peintre Jehan Fourbault ! dit Gringoire avec un gros soupir, et il tourna le dos aux drapels et drapelets. Une rue était devant lui ; il la trouva si noire et si abandonnée qu'il espéra y échapper à tous les retentisements comme à tous les rayonnements de la fête. Il s'y enfonça. Au bout de quelques instants, son pied heurta un obstacle ; il trébucha et tomba. C'était la botte de mai, que les clercs de la basoche avaient déposée le matin à la porte d'un président au parlement, en l'honneur de la solennité du jour. Gringoire supporta héroïquement cette nouvelle rencontre. Il se releva et gagna le bord de l'eau. Après avoir laisé derrière lui la tournelle civile et la tour criminelle, et longé le grand mur des jardins du roi, sur cette grève non pavée où la boue lui venait à la cheville, il arriva à la pointe occidentale de la Cité, et considéra quelque temps l'îlot du Paseur-aux-Vaches, qui a disparu depuis sous le cheval de bronze et le Pont-Neuf. L'îlot lui apparaisait dans l'ombre comme une mase noire au delà de l'étroit cours d'eau blanchâtre qui l'en séparait. On y devinait, au rayonnement d'une petite lumière, l'espèce de hutte en forme de ruche où le paseur aux vaches s'abritait la nuit.



-- Heureux paseur aux vaches ! pensa Gringoire ; tu ne songes pas à la gloire et tu ne fais pas d'épihalames ! Que t'importent les rois qui se marient et les ducheses de Bourgogne ! Tu ne connais d'autres marguerites que celles que ta pelouse d'avril donne à brouter à tes vaches ! Et moi, poète, je suis hué, et je grelotte, et je dois douze sous, et ma semelle est si transparente qu'elle pourrait servir de vitre à ta lanterne. Merci ! paseur aux vaches ! ta cabane repose ma vue, et me fait oublier Paris !



Il fut réveillé de son extase presque lyrique par un gros double pétard de la Saint-Jean, qui partit brusquement de la bienheureuse cabane. C'était le paseur aux vaches qui prenait sa part des réjouisances du jour et se tirait un feu d'artifice.



Ce pétard fit hériser l'épiderme de Gringoire.



-- Maudite fête ! s'écria-t-il, me poursuivras-tu partout ? Oh ! mon Dieu ! jusque chez le paseur aux vaches !



Puis il regarda la Seine à ses pieds, et une horrible tentation le prit :



-- Oh ! dit-il, que volontiers je me noierais, si l'eau n'était pas si froide !



Alors il lui vint une résolution désespérée. C'était, puisqu'il ne pouvait échapper au pape des fous, aux drapelets de Jehan Fourbault, aux bottes de mai, aux lances à feu et aux pétards, de s'enfoncer hardiment au ceur même de la fête, et d'aller à la place de Grève.



-- Au moins, pensa-t-il, j'y aurai peut-être un tison du feu de joie pour me réchauffer, et j'y pourrai souper avec quelque miette des trois grandes armoiries de sucre royal qu'on a dû y dreser sur le buffet public de la ville.



II



LA PLACE DE GRèVE

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Il ne reste aujourd'hui qu'un bien imperceptible vestige de la place de Grève telle qu'elle existait alors. C'est la charmante tourelle qui occupe l'angle nord de la place, et qui, déjà ensevelie sous l'ignoble badigeonnage qui empâte les vives arêtes de ses sculptures, aura bientôt disparu peut-être, submergée par cette crue de maisons neuves qui dévore si rapidement toutes les vieilles façades de Paris.



Les personnes qui, comme nous, ne pasent jamais sur la place de Grève sans donner un regard de pitié et de sympahie à cette pauvre tourelle étranglée entre deux masures du temps de Louis XV, peuvent reconstruire aisément dans leur pensée l'ensemble d'édifices auquel elle appartenait, et y retrouver entière la vieille place gohique du quinzième siècle.



C'était, comme aujourd'hui, un trapèze irrégulier bordé d'un côté par le quai, et des trois autres par une série de maisons hautes, étroites et sombres. Le jour, on pouvait admirer la variété de ses édifices, tous sculptés en pierre ou en bois, et présentant déjà de complets échantillons des diverses architectures domestiques du moyen âge, en remontant du quinzième au onzième siècle, depuis la croisée qui commençait à détrôner l'ogive, jusqu'au plein cintre roman qui avait été supplanté par l'ogive, et qui occupait encore, au-desous d'elle, le premier étage de cette ancienne maison de la Tour-Roland, angle de la place sur la Seine, du côté de la rue de la Tannerie. La nuit, on ne distinguait de cette mase d'édifices que la dentelure noire des toits déroulant autour de la place leur chaîne d'angles aigus. Car c'est une des différences radicales des villes d'alors et des villes d'à présent, qu'aujourd'hui ce sont les façades qui regardent les places et les rues, et qu'alors c'étaient les pignons. Depuis deux siècles, les maisons se sont retournées.



Au centre, du côté oriental de la place, s'élevait une lourde et hybride construction formée de trois logis juxtaposés. On l'appelait de trois noms qui expliquent son histoire, sa destination et son architecture : la Maison-au-Dauphin, parce que Charles V, dauphin, l'avait habitée ; la Marchandise, parce qu'elle servait d'Hôtel de Ville ; la Maison-aux-Piliers (domus ad piloria), à cause d'une suite de gros piliers qui soutenaient ses trois étages. La ville trouvait là tout ce qu'il faut à une bonne ville comme Paris : une chapelle, pour prier Dieu ; un plaidoyer, pour tenir audience et rembarrer au besoin les gens du roi ; et, dans les combles, un arsenac plein d'artillerie. Car les bourgeois de Paris savent qu'il ne suffit pas en toute conjoncture de prier et de plaider pour les franchises de la Cité, et ils ont toujours en réserve dans un grenier de l'Hôtel de Ville quelque bonne arquebuse rouillée.



La Grève avait dès lors cet aspect sinistre que lui conservent encore aujourd'hui l'idée exécrable qu'elle réveille et le sombre Hôtel de Ville de Dominique Boccador, qui a remplacé la Maison-aux-Piliers. Il faut dire qu'un gibet et un pilori permanents, une justice et une échelle, comme on disait alors, dresés côte à côte au milieu du pavé, ne contribuaient pas peu à faire détourner les yeux de cette place fatale, où tant d'êtres pleins de santé et de vie ont agonisé ; où devait naître cinquante ans plus tard cette fièvre de Saint-Vallier, cette maladie de la terreur de l'échafaud, la plus monstrueuse de toutes les maladies, parce qu'elle ne vient pas de Dieu, mais de l'homme.



C'est une idée consolante, disons-le en pasant, de songer que la peine de mort, qui, il y a trois cents ans, encombrait encore de ses roues de fer, de ses gibets de pierre, de tout son attirail de supplices permanent et scellé dans le pavé, la Grève, les Halles, la place Dauphine, la Croix-du-Trahoir, le Marché-aux-Pourceaux, ce hideux Montfaucon, la barrière des Sergents, la Place-aux-Chats, la Porte Saint-Denis, Champeaux, la Porte Baudets, la Porte Saint-Jacques, sans compter les innombrables échelles des prévôts, de l'évêque, des chapitres, des abbés, des prieurs ayant justice ; sans compter les noyades juridiques en rivière de Seine ; il est consolant qu'aujourd'hui, après avoir perdu succesivement toutes les pièces de son armure, son luxe de supplices, sa pénalité d'imagination et de fantaisie, sa torture à laquelle elle refaisait tous les cinq ans un lit de cuir au Grand-Châtelet, cette vieille suzeraine de la société féodale, presque mise hors de nos lois et de nos villes, traquée de code en code, chasée de place en place, n'ait plus dans notre immense Paris qu'un coin déshonoré de la Grève, qu'une misérable guillotine, furtive, inquiète, honteuse, qui semble toujours craindre d'être prise en flagrant délit, tant elle disparaît vite après avoir fait son coup !



III



BESOS PARA GOLPES



Lorsque Pierre Gringoire arriva sur la place de Grève, il était transi. Il avait pris par le Pont-aux-Meuniers pour éviter la cohue du Pont-au-Change et les drapelets de Jehan Fourbault ; mais les roues de tous les moulins de l'évêque l'avaient éclabousé au pasage, et sa souquenille était trempée. Il lui semblait en outre que la chute de sa pièce le rendait plus frileux encore. Ausi se hâta-t-il de s'approcher du feu de joie qui brûlait magnifiquement au milieu de la place. Mais une foule considérable faisait cercle à l'entour.



-- Damnés parisiens ! se dit-il à lui-même, car Gringoire en vrai poète dramatique était sujet aux monologues, les voilà qui m'obstruent le feu ! Pourtant j'ai bon besoin d'un coin de cheminée. Mes souliers boivent, et tous ces maudits moulins qui ont pleuré sur moi ! Diable d'évêque de Paris avec ses moulins ! Je voudrais bien savoir ce qu'un évêque peut faire d'un moulin ! est-ce qu'il s'attend à devenir d'évêque meunier ? S'il ne lui faut que ma malédiction pour cela, je la lui donne, et à sa cahédrale, et à ses moulins ! Voyez un peu s'ils se dérangeront, ces badauds ! Je vous demande ce qu'ils font là ! Ils se chauffent ; beau plaisir ! Ils regardent brûler un cent de bourrées ; beau spectacle !



En examinant de plus près, il s'aperçut que le cercle était beaucoup plus grand qu'il ne fallait pour se chauffer au feu du roi, et que cette affluence de spectateurs n'était pas uniquement attirée par la beauté du cent de bourrées qui brûlait.



Dans un vaste espace laisé libre entre la foule et le feu, une jeune fille dansait.



Si cette jeune fille était un être humain, ou une fée, ou un ange, c'est ce que Gringoire, tout philosophe sceptique, tout poète ironique qu'il était, ne put décider dans le premier moment, tant il fut fasciné par cette éblouisante vision.



Elle n'était pas grande, mais elle le semblait, tant sa fine taille s'élançait hardiment. Elle était brune, mais on devinait que le jour sa peau devait avoir ce beau reflet doré des andalouses et des romaines. Son petit pied ausi était andalou, car il était tout ensemble à l'étroit et à l'aise dans sa gracieuse chausure. Elle dansait, elle tournait, elle tourbillonnait sur un vieux tapis de Perse, jeté négligemment sous ses pieds ; et chaque fois qu'en tournoyant sa rayonnante figure pasait devant vous, ses grands yeux noirs vous jetaient un éclair.



Autour d'elle tous les regards étaient fixes, toutes les bouches ouvertes ; et en effet, tandis qu'elle dansait ainsi, au bourdonnement du tambour de basque que ses deux bras ronds et purs élevaient au-desus de sa tête, mince, frêle et vive comme une guêpe, avec son corsage d'or sans pli, sa robe bariolée qui se gonflait, avec ses épaules nues, ses jambes fines que sa jupe découvrait par moments, ses cheveux noirs, ses yeux de flamme, c'était une surnaturelle créature.



-- En vérité, pensa Gringoire, c'est une salamandre, c'est une nymphe, c'est une déese, c'est une bacchante du mont Ménaléen !



En ce moment une des nattes de la chevelure de la " salamandre " se détacha, et une pièce de cuivre jaune qui y était attachée roula à terre.



-- Hé non ! dit-il, c'est une bohémienne.



Toute illusion avait disparu.



Elle se remit à danser. Elle prit à terre deux épées dont elle appuya la pointe sur son front et qu'elle fit tourner dans un sens tandis qu'elle tournait dans l'autre. C'était en effet tout bonnement une bohémienne. Mais quelque désenchanté que fût Gringoire, l'ensemble de ce tableau n'était pas sans prestige et sans magie ; le feu de joie l'éclairait d'une lumière crue et rouge qui tremblait toute vive sur le cercle des visages de la foule, sur le front brun de la jeune fille, et au fond de la place jetait un blême reflet mêlé aux vacillations de leurs ombres, d'un côté sur la vieille façade noire et ridée de la Maison-aux-Piliers, de l'autre sur les bras de pierre du gibet.



Parmi les mille visages que cette lueur teignait d'écarlate, il y en avait un qui semblait plus encore que tous les autres absorbé dans la contemplation de la danseuse. C'était une figure d'homme, austère, calme et sombre. Cet homme, dont le costume était caché par la foule qui l'entourait, ne paraisait pas avoir plus de trente-cinq ans ; cependant il était chauve ; à peine avait-il aux tempes quelques touffes de cheveux rares et déjà gris ; son front large et haut commençait à se creuser de rides ; mais dans ses yeux enfoncés éclatait une jeunese extraordinaire, une vie ardente, une pasion profonde. Il les tenait sans cese attachés sur la bohémienne, et tandis que la folle jeune fille de seize ans dansait et voltigeait au plaisir de tous, sa rêverie, à lui, semblait devenir de plus en plus sombre. De temps en temps un sourire et un soupir se rencontraient sur ses lèvres, mais le sourire était plus douloureux que le soupir.



La jeune fille, esoufflée, s'arrêta enfin, et le peuple l'applaudit avec amour.



-- Djali, dit la bohémienne.



Alors Gringoire vit arriver une jolie petite chèvre blanche, alerte, éveillée, lustrée, avec des cornes dorées, avec des pieds dorés, avec un collier doré, qu'il n'avait pas encore aperçue, et qui était restée jusque-là accroupie sur un coin du tapis et regardant danser sa maîtrese.



-- Djali, dit la danseuse, à votre tour.



Et s'aseyant, elle présenta gracieusement à la chèvre son tambour de basque.



-- Djali, continua-t-elle, à quel mois sommes-nous de l'année ?



La chèvre leva son pied de devant et frappa un coup sur le tambour. On était en effet au premier mois. La foule applaudit.



-- Djali, reprit la jeune fille en tournant son tambour de basque d'un autre côté, à quel jour du mois sommes-nous ?



Djali leva son petit pied d'or et frappa six coups sur le tambour.



-- Djali, poursuivit l'égyptienne toujours avec un nouveau manège du tambour, à quelle heure du jour sommes-nous ?



Djali frappa sept coups. Au même moment l'horloge de la Maison-aux-Piliers sonna sept heures.



Le peuple était émerveillé.



-- Il y a de la sorcellerie là-desous, dit une voix sinistre dans la foule. C'était celle de l'homme chauve qui ne quittait pas la bohémienne des yeux.



Elle tresaillit, se détourna ; mais les applaudisements éclatèrent et couvrirent la morose exclamation.



Ils l'effacèrent même si complètement dans son esprit qu'elle continua d'interpeller sa chèvre.



-- Djali, comment fait maître Guichard Grand-Remy, capitaine des pistoliers de la ville, à la procesion de la Chandeleur ?



Djali se dresa sur ses pattes de derrière et se mit à bêler, en marchant avec une si gentille gravité que le cercle entier des spectateurs éclata de rire à cette parodie de la dévotion intéresée du capitaine des pistoliers.



-- Djali, reprit la jeune fille enhardie par le succès croisant, comment prêche maître Jacques Charmolue, procureur du roi en cour d'église ?



La chèvre prit séance sur son derrière, et se mit à bêler, en agitant ses pattes de devant d'une si étrange façon que, hormis le mauvais français et le mauvais latin, geste, accent, attitude, tout Jacques Charmolue y était.



Et la foule d'applaudir de plus belle.



-- Sacrilège ! profanation ! reprit la voix de l'homme chauve.



La bohémienne se retourna encore une fois.



-- Ah ! dit-elle, c'est ce vilain homme ! puis, allongeant sa lèvre inférieure au delà de la lèvre supérieure, elle fit une petite moue qui paraisait lui être familière, pirouetta sur le talon, et se mit à recueillir dans un tambour de basque les dons de la multitude.



Les grands-blancs, les petits-blancs, les targes, les liards-à-l'aigle pleuvaient. Tout à coup elle pasa devant Gringoire. Gringoire mit si étourdiment la main à sa poche qu'elle s'arrêta. - Diable ! dit le poète en trouvant au fond de sa poche la réalité, c'est-à-dire le vide. Cependant la jolie fille était là, le regardant avec ses grands yeux, lui tendant son tambour, et attendant. Gringoire suait à groses gouttes. S'il avait eu le Pérou dans sa poche, certainement il l'eût donné à la danseuse ; mais Gringoire n'avait pas le Pérou, et d'ailleurs l'Amérique n'était pas encore découverte.



Heureusement un incident inattendu vint à son secours.



-- T'en iras-tu, sauterelle d'égypte ? cria une voix aigre qui partait du coin le plus sombre de la place.



La jeune fille se retourna effrayée. Ce n'était plus la voix de l'homme chauve ; c'était une voix de femme, une voix dévote et méchante.



Du reste, ce cri, qui fit peur à la bohémienne, mit en joie une troupe d'enfants qui rôdait par là.



-- C'est la recluse de la Tour-Roland s'écrièrent-ils avec des rires désordonnés, c'est la sachette qui gronde ! Est-ce qu'elle n'a pas soupé ? portons-lui quelque reste du buffet de ville !



Tous se précipitèrent vers la Maison-aux-Piliers.



Cependant Gringoire avait profité du trouble de la danseuse pour s'éclipser. La clameur des enfants lui rappela que lui ausi n'avait pas soupé. Il courut donc au buffet. Mais les petits drôles avaient de meilleures jambes que lui ; quand il arriva, ils avaient fait table rase. Il ne restait même pas un misérable camichon à cinq sols la livre. Il n'y avait plus sur le mur que les sveltes fleurs de lys, entremêlées de rosiers, peintes en 1434 par Mahieu Biterne. C'était un maigre souper.



C'est une chose importune de se coucher sans souper ; c'est une chose moins riante encore de ne pas souper et de ne savoir où coucher, Gringoire en était là. Pas de pain, pas de gîte ; il se voyait presé de toutes parts par la nécesité, et il trouvait la nécesité fort bourrue. Il avait depuis longtemps découvert cette vérité, que Jupiter a créé les hommes dans un accès de misanhropie, et que, pendant toute la vie du sage, sa destinée tient en état de siège sa philosophie. Quant à lui, il n'avait jamais vu le blocus si complet ; il entendait son estomac battre la chamade, et il trouvait très déplacé que le mauvais destin prît sa philosophie par la famine.



Cette mélancolique rêverie l'absorbait de plus en plus, lorsqu'un chant bizarre, quoique plein de douceur, vint brusquement l'en arracher. C'était la jeune égyptienne qui chantait.



Il en était de sa voix comme de sa danse, comme de sa beauté. C'était indéfinisable et charmant ; quelque chose de pur, de sonore, d'aérien, d'ailé, pour ainsi dire. C'étaient de continuels épanouisements, des mélodies, des cadences inattendues, puis des phrases simples semées de notes acérées et sifflantes, puis des sauts de gammes qui eusent dérouté un rosignol, mais où l'harmonie se retrouvait toujours, puis de molles ondulations d'octaves qui s'élevaient et s'abaisaient comme le sein de la jeune chanteuse. Son beau visage suivait avec une mobilité singulière tous les caprices de sa chanson, depuis l'inspiration la plus échevelée jusqu'à la plus chaste dignité. On eût dit tantôt une folle, tantôt une reine.



Les paroles qu'elle chantait étaient d'une langue inconnue à Gringoire, et qui paraisait lui être inconnue à elle-même, tant l'expresion qu'elle donnait au chant se rapportait peu au sens des paroles. Ainsi ces quatre vers dans sa bouche étaient d'une gaieté folle :



Un cofre de gran riqueza

Hallaron dentro un pilar,

Dentro del, nuevas banderas

Con figuras de espantar.



Et un instant après, à l'accent qu'elle donnait à cette stance :



Alarabes de cavallo

Sin poderse menear,

Con espadas, y los cuellos,

Ballestas de buen echar.



Gringoire se sentait venir les larmes aux yeux. Cependant son chant respirait surtout la joie, et elle semblait chanter, comme l'oiseau, par sérénité et par insouciance.



La chanson de la bohémienne avait troublé là rêverie de Gringoire, mais comme le cygne trouble l'eau. Il l'écoutait avec une sorte de ravisement et d'oubli de toute chose. C'était depuis plusieurs heures le premier moment où il ne se sentît pas souffrir.



Le moment fut court.



La même voix de femme qui avait interrompu la danse de la bohémienne vint interrompre son chant.



-- Te tairas-tu, cigale d'enfer ? cria-t-elle, toujours du même coin obscur de la place.



La pauvre cigale s'arrêta court. Gringoire se boucha les oreilles.



-- Oh ! s'écria-t-il, maudite scie ébréchée, qui vient briser la lyre !



Cependant les autres spectateurs murmuraient comme lui : -- Au diable la sachette ! disait plus d'un. Et la vieille trouble-fête invisible eût pu avoir à se repentir de ses agresions contre la bohémienne, s'ils n'eusent été distraits en ce moment même par la procesion du pape des fous, qui, après avoir parcouru force rues et carrefours, débouchait dans la place de Grève, avec toutes ses torches et toute sa rumeur.



Cette procesion, que nos lecteurs ont vue partir du Palais, s'était organisée chemin faisant, et recrutée de tout ce qu'il y avait à Paris de marauds, de voleurs oisifs, et de vagabonds disponibles ; ausi présentait-elle un aspect respectable lorsqu'elle arriva en Grève.



D'abord marchait l'égypte. Le duc d'égypte, en tête, à cheval, avec ses comtes à pied, lui tenant la bride et l'éden ; derrière eux, les égyptiens et les égyptiennes pêle-mêle avec leurs petits enfants criant sur leurs épaules ; tous, duc comtes, menu peuple, en haillons et en oripeaux. Puis c'était le royaume d'argot : c'est-à-dire tous les voleurs de France, échelonnés par ordre de dignité ; les moindres pasant les premiers. Ainsi défilaient quatre par quatre, avec les divers insignes de leurs grades dans cette étrange faculté, la plupart éclopés, ceux-ci boiteux, ceux-là manchots, les courtauds de boutanche, les coquillarts, les hubins, les sabouleux, les calots, les francs-mitoux, les polisons, les piètres, les capons, les malingreux, les rifodés, les marcandiers, les narquois, les orphelins, les archisuppôts, les cagoux ; dénombrement à fatiguer Homère. Au centre du conclave des cagoux et des archisuppôts, on avait peine à distinguer le roi de l'argot, le grand coêsre, accroupi dans une petite charrette traînée par deux grands chiens. Après le royaume des argotiers, venait l'empire de Galilée. Guillaume Rouseau, empereur de l'empire de Galilée, marchait majestueusement dans sa robe de pourpre tachée de vin, précédé de baladins s'entre-battant et dansant des pyrrhiques, entouré de ses masiers, de ses suppôts, et des clercs de la chambre des comptes. Enfin venait la basoche, avec ses mais couronnés de fleurs, ses robes noires, sa musique digne du sabbat, et ses groses chandelles de cire jaune. Au centre de cette foule, les grands officiers de la confrérie des fous portaient sur leurs épaules un brancard plus surchargé de cierges que la châse de Sainte-Geneviève en temps de peste. Et sur ce brancard resplendisait, crosé, chapé et mitré, le nouveau pape des fous, le sonneur de cloches de Notre-Dame, Quasimodo le Bosu.



Chacune des sections de cette procesion grotesque avait sa musique particulière. Les égyptiens faisaient détonner leurs balafos et leurs tambourins d'Afrique. Les argotiers, race fort peu musicale, en étaient encore à la viole, au cornet à bouquin et à la gohique rubebbe du douzième siècle. L'empire de Galilée n'était guère plus avancé ; à peine distinguait-on dans sa musique quelque misérable rebec de l'enfance de l'art, encore emprisonné dans le ré-la-mi. Mais c'est autour du pape des fous que se déployaient, dans une cacophonie magnifique, toutes les richeses musicales de l'époque. Ce n'étaient que desus de rebec, hautes-contre de rebec, tailles de rebec, sans compter les flûtes et les cuivres. Hélas ! nos lecteurs se souviennent que c'était l'orchestre de Gringoire.



Il est difficile de donner une idée du degré d'épanouisement orgueilleux et béat où le triste et hideux visage de Quasimodo était parvenu dans le trajet du Palais à la Grève. C'était la première jouisance d'amour-propre qu'il eût jamais éprouvée. Il n'avait connu jusque-là que l'humiliation, le dédain pour sa condition, le dégoût pour sa personne. Ausi, tout sourd qu'il était, savourait-il en véritable pape les acclamations de cette foule qu'il haïsait pour s'en sentir haï. Que son peuple fût un ramas de fous, de perclus, de voleurs, de mendiants, qu'importe ! c'était toujours un peuple, et lui un souverain. Et il prenait au sérieux tous ces applaudisements ironiques, tous ces respects dérisoires, auxquels nous devons dire qu'il se mêlait pourtant dans la foule un peu de crainte fort réelle. Car le bosu était robuste ; car le bancal était agile ; car le sourd était méchant : trois qualités qui tempèrent le ridicule.



Du reste, que le nouveau pape des fous se rendit compte à lui-même des sentiments qu'il éprouvait et des sentiments qu'il inspirait, c'est ce que nous sommes loin de croire. L'esprit qui était logé dans ce corps manqué avait nécesairement lui-même quelque chose d'incomplet et de sourd. Ausi ce qu'il resentait en ce moment était-il pour lui absolument vague, indistinct et confus. Seulement la joie perçait, l'orgueil dominait. Autour de cette sombre et malheureuse figure, il y avait rayonnement. Ce ne fut donc pas sans surprise et sans effroi que l'on vit tout à coup, au moment où Quasimodo, dans cette demi-ivrese, pasait triomphalement devant la Maison-aux-Piliers, un homme s'élancer de la foule et lui arracher des mains, avec un geste de colère, sa crose de bois doré, insigne de sa folle papauté.



Cet homme, ce téméraire, c'était le personnage au front chauve qui, le moment auparavant, mêlé au groupe de la bohémienne, avait glacé la pauvre fille de ses paroles de menace et de haine. Il était revêtu du costume ecclésiastique. Au moment où il sortit de la foule, Gringoire, qui ne l'avait point remarqué jusqu'alors, le reconnut : -- Tiens ! dit-il, avec un cri d'étonnement, c'est mon maître en Hermès, dom Claude Frollo, l'archidiacre ! Que diable veut-il à ce vilain borgne ? Il va se faire dévorer.



Un cri de terreur s'éleva en effet. Le formidable Quasimodo s'était précipité à bas du brancard, et les femmes détournaient les yeux pour ne pas le voir déchirer l'archidiacre. Il fit un bond jusqu'au prêtre, le regarda, et tomba à genoux.



Le prêtre lui arracha sa tiare, lui brisa sa crose, lui lacéra sa chape de clinquant.



Quasimodo resta à genoux, baisa la tête et joignit les mains.



Puis il s'établit entre eux un étrange dialogue de signes et de gestes, car ni l'un ni l'autre ne parlait. Le prêtre, debout, irrité, menaçant, impérieux ; Quasimodo, prosterné, humble, suppliant. Et cependant il est certain que Quasimodo eût pu écraser le prêtre avec le pouce.



Enfin l'archidiacre, secouant rudement la puisante épaule de Quasimodo, lui fit signe de se lever et de le suivre.



Quasimodo se leva.



Alors la confrérie des fous, la première stupeur pasée, voulut défendre son pape si brusquement détrôné. Les égyptiens, les argotiers et toute la basoche vinrent japper autour du prêtre.



Quasimodo se plaça devant le prêtre, fit jouer les muscles de ses poings ahlétiques, et regarda les asaillants avec le grincement de dents d'un tigre fâché.



Le prêtre reprit a sa gravité sombre, fit un signe à Quasimodo, et se retira en silence.



Quasimodo marchait devant lui, éparpillant la foule à son pasage.



Quand ils eurent traversé la populace et la place, la nuée des curieux et des oisifs voulut les suivre. Quasimodo prit alors l'arrière-garde, et suivit l'archidiacre à reculons, trapu, hargneux, monstrueux, hérisé, ramasant ses membres, léchant ses défenses de sanglier, grondant comme une bête fauve, et imprimant d'immenses oscillations à la foule avec un geste ou un regard.



On les laisa s'enfoncer tous deux dans une rue étroite et ténébreuse, où nul n'osa se risquer après eux ; tant la seule chimère de Quasimodo grinçant des dents en barrait bien l'entrée.



-- Voilà qui est merveilleux, dit Gringoire ; mais où diable trouverai-je à souper ?



IV



LES INCONVéNIENTS DE SUIVRE UNE JOLIE FEMME LE SOIR DANS LES RUES

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Gringoire, à tout hasard, s'était mis à suivre la bohémienne. Il lui avait vu prendre, avec sa chèvre, la rue de la Coutellerie ; il avait pris la rue de la Coutellerie.



-- Pourquoi pas ? s'était-il dit.



Gringoire, philosophe pratique des rues de Paris, avait remarqué que rien n'est propice à la rêverie comme de suivre une jolie femme sans savoir où elle va. Il y a dans cette abdication volontaire de son libre arbitre, dans cette fantaisie qui se soumet à une autre fantaisie, laquelle ne s'en doute pas, un mélange d'indépendance fantasque et d'obéisance aveugle, je ne sais quoi d'intermédiaire entre l'esclavage et la liberté qui plaisait à Gringoire, esprit esentiellement mixte, indécis et complexe, tenant le bout de tous les extrêmes, incesamment suspendu entre toutes les propensions humaines, et les neutralisant l'une par l'autre. Il se comparait lui-même volontiers au tombeau de Mahomet, attiré en sens inverse par deux pierres d'aimant, et qui hésite éternellement entre le haut et le bas, entre la voûte et le pavé, entre la chute et l'ascension, entre le zénih et le nadir.



Si Gringoire vivait de nos jours, quel beau milieu il tiendrait entre le clasique et le romantique !



Mais il n'était pas asez primitif pour vivre trois cents ans, et c'est dommage. Son absence est un vide qui ne se fait que trop sentir aujourd'hui.



Du reste, pour suivre ainsi dans les rues les pasants (et surtout les pasantes), ce que Gringoire faisait volontiers, il n'y a pas de meilleure disposition que de ne savoir où coucher.



Il marchait donc tout pensif derrière la jeune fille qui hâtait le pas et faisait trotter sa jolie chèvre en voyant rentrer les bourgeois et se fermer les tavernes, seules boutiques qui eusent été ouvertes ce jour-là.



-- Après tout, pensait-il à peu près, il faut bien qu'elle loge quelque part ; les bohémiennes ont bon ceur. - Qui sait ?...



Et il y avait dans les points suspensifs dont il faisait suivre cette réticence dans son esprit je ne sais quelles idées asez gracieuses.



Cependant de temps en temps, en pasant devant les derniers groupes de bourgeois fermant leurs portes, il attrapait quelque lambeau de leurs conversations qui venait rompre l'enchaînement de ses riantes hypohèses.



Tantôt c'étaient deux vieillards qui s'accostaient.



-- Maître hibaut Fernicle, savez-vous qu'il fait froid ?



(Gringoire savait cela depuis le commencement de l'hiver.)



-- Oui-bien, maître Boniface Disome ! Est-ce que nous allons avoir un hiver comme il y a trois ans, en 80, que le bois coûtait huit sols le moule ?



-- Bah ! ce n'est rien, maître hibaut, près de l'hiver de 1407, qu'il gela depuis la Saint-Martin jusqu'à la Chandeleur ! et avec une telle furie que la plume du greffier du parlement gelait, dans la grand'chambre, de trois mots en trois mots ! ce qui interrompit l'enregistrement de la justice.



Plus loin, c'étaient des voisines à leur fenêtre avec des chandelles que le brouillard faisait grésiller.



-- Votre mari vous a-t-il conté le malheur, madamoiselle La Boudraque ?



--- Non. Qu'est-ce que c'est donc, madamoiselle Turquant ?



-- Le cheval de M. Gilles Godin, le notaire au Châtelet, qui s'est effarouché des flamands et de leur procesion, et qui a renversé maître Philippot Avrillot, oblat des Célestins.



-- En vérité ?



-- Bellement.



-- Un cheval bourgeois ! c'est un peu fort. Si c'était un cheval de cavalerie, à la bonne heure !



Et les fenêtres se refermaient. Mais Gringoire n'en avait pas moins perdu le fil de ses idées.



Heureusement il le retrouvait vite et le renouait sans peine, grâce à la bohémienne, grâce à Djali, qui marchaient toujours devant lui ; deux fines, délicates et charmantes créatures, dont il admirait les petits pieds, les jolies formes, les gracieuses manières, les confondant presque dans sa contemplation ; pour l'intelligence et la bonne amitié, les croyant toutes deux jeunes filles ; pour la légèreté, l'agilité, la dextérité de la marche, les trouvant chèvres toutes deux.



Les rues cependant devenaient à tout moment plus noires et plus désertes. Le couvre-feu était sonné depuis longtemps, et l'on commençait à ne plus rencontrer qu'à de rares intervalles un pasant sur le pavé, une lumière aux fenêtres, Gringoire s'était engagé, à la suite de l'égyptienne, dans ce dédale inextricable de ruelles, de carrefours et de culs-de-sac, qui environne l'ancien sépulcre des Saints-Innocents, et qui resemble à un écheveau de fil brouillé par un chat. -- Voilà des rues qui ont bien peu de logique ! disait Gringoire, perdu dans ces mille circuits qui revenaient sans cese sur eux-mêmes, mais où la jeune fille suivait un chemin qui lui paraisait bien connu, sans hésiter et d'un pas de plus en plus rapide. Quant à lui, il eût parfaitement ignoré où il était, s'il n'eût aperçu en pasant, au détour d'une rue, la mase octogone du pilori des halles, dont le sommet à jour détachait vivement sa découpure noire sur une fenêtre encore éclairée de la rue Verdelet.



Depuis quelques instants, il avait attiré l'attention de la jeune fille ; elle avait à plusieurs reprises tourné la tête vers lui avec inquiétude ; elle s'était même une fois arrêtée tout court, avait profité d'un rayon de lumière qui s'échappait d'une boulangerie entr'ouverte pour le regarder fixement du haut en bas ; puis, ce coup d'eil jeté, Gringoire lui avait vu faire cette petite moue qu'il avait déjà remarquée, et elle avait pasé outre.



Cette petite moue donna à penser à Gringoire. Il y avait certainement du dédain et de la moquerie dans cette gracieuse grimace. Ausi commençait-il à baiser la tête, à compter les pavés, et à suivre la jeune fille d'un peu plus loin, lorsque, au tournant d'une rue qui venait de la lui faire perdre de vue, il l'entendit pouser un cri perçant.



Il hâta le pas.



La rue était pleine de ténèbres. Pourtant une étoupe imbibée d'huile, qui brûlait dans une cage de fer aux pieds de la Sainte-Vierge du coin de la rue, permit à Gringoire de distinguer la bohémienne se débattant dans les bras de deux hommes qui s'efforçaient d'étouffer ses cris. La pauvre petite chèvre, tout effarée, baisait les cornes et bêlait.



-- à nous, mesieurs du guet, cria Gringoire, et il s'avança bravement. L'un des hommes qui tenaient la jeune fille se tourna vers lui. C'était la formidable figure de Quasimodo.



Gringoire ne prit pas la fuite, mais il ne fit point un pas de plus.



Quasimodo vint à lui, le jeta à quatre pas sur le pavé d'un revers de la main, et s'enfonça rapidement dans l'ombre, emportant la jeune fille ployée sur un de ses bras comme une écharpe de soie. Son compagnon le suivait, et la pauvre chèvre courait après tous, avec son bêlement plaintif.



-- Au meurtre ! au meurtre ! criait la malheureuse bohémienne.



-- Halte-là, misérables, et lâchez-moi cette ribaude ! dit tout à coup d'une voix de tonnerre un cavalier qui déboucha brusquement du carrefour voisin.



C'était un capitaine des archers de l'ordonnance du roi armé de pied en cap, et l'espadon à la main.



Il arracha la bohémienne des bras de Quasimodo stupéfait, la mit en travers sur sa selle, et, au moment où le redoutable bosu, revenu de sa surprise, se précipitait sur lui pour reprendre sa proie, quinze ou seize archers, qui suivaient de près leur capitaine, parurent l'estramaçon au poing. C'était une escouade de l'ordonnance du roi qui faisait le contre-guet, par ordre de mesire Robert d'Estouteville, garde de la prévôté de Paris.



Quasimodo fut enveloppé, saisi, garrotté. Il rugisait, il écumait, il mordait, et, s'il eût fait grand jour, nul doute que son visage seul, rendu plus hideux encore par la colère, n'eût mis en fuite toute l'escouade. Mais la nuit il était désarmé de son arme la plus redoutable, de sa laideur.



Son compagnon avait disparu dans la lutte.



La bohémienne se dresa gracieusement sur la selle de l'officier, elle appuya ses deux mains sur les deux épaules du jeune homme, et le regarda fixement quelques secondes, comme ravie de sa bonne mine et du bon secours qu'il venait de lui porter. Puis, rompant le silence la première, elle lui dit, en faisant plus douce encore sa douce voix :



-- Comment vous appelez-vous, monsieur le gendarme ?



-- Le capitaine Phebus de Châteaupers, pour vous servir, ma belle ! répondit l'officier en se redresant.



-- Merci, dit-elle.



Et, pendant que le capitaine Phebus retrousait sa moustache à la bourguignonne, elle se laisa gliser à bas du cheval, comme une flèche qui tombe à terre, et s'enfuit.



Un éclair se fût évanoui moins vite.



-- Nombril du pape ! dit le capitaine en faisant reserrer les courroies de Quasimodo, j'euse aimé mieux garder la ribaude.



-- Que voulez-vous, capitaine ? dit un gendarme, la fauvette s'est envolée, la chauve-souris est restée.



V



SUITE DES INCONVéNIENTS



Gringoire, tout étourdi de sa chute, était resté sur le pavé devant la bonne Vierge du coin de la rue. Peu à peu, il reprit ses sens ; il fut d'abord quelques minutes flottant dans une espèce de rêverie à demi somnolente qui n'était pas sans douceur, où les aériennes figures de la bohémienne et de la chèvre se mariaient à la pesanteur du poing de Quasimodo. Cet état dura peu. Une asez vive impresion de froid à la partie de son corps qui se trouvait en contact avec le pavé le réveilla tout à coup, et fit revenir son esprit à la surface. -- D'où me vient donc cette fraîcheur ? se dit-il brusquement. Il s'aperçut alors qu'il était un peu dans le milieu du ruiseau.



-- Diable de cyclope bosu ! grommela-t-il entre ses dents, et il voulut se lever. Mais il était trop étourdi et trop meurtri. Force lui fut de rester en place. Il avait du reste la main asez libre ; il se boucha le nez, et se résigna.



-- La boue de Paris, pensa-t-il (car il croyait bien être sûr que décidément le ruiseau serait son gîte,



Et que faire en un gîte à moins que l'on ne songe ?),



la boue de Paris est particulièrement puante. Elle doit renfermer beaucoup de sel volatil et nitreux. C'est, du reste, l'opinion de maître Nicolas Flamel et des hermétiques...



Le mot d'hermétiques amena subitement l'idée de l'archidiacre Claude Frollo dans son esprit. Il se rappela la scène violente qu'il venait d'entrevoir, que la bohémienne se débattait entre deux hommes, que Quasimodo avait un compagnon, et la figure morose et hautaine de l'archidiacre pasa confusément dans son souvenir. -- Cela serait étrange ! pensa-t-il. Et il se mit à échafauder, avec cette donnée et sur cette base, le fantasque édifice des hypohèses, ce château de cartes des philosophes. Puis soudain, revenant encore une fois à la réalité : -- Ah çà ! je gèle ! s'écria-t-il.



La place, en effet, devenait de moins en moins tenable. Chaque molécule de l'eau du ruiseau enlevait une molécule de calorique rayonnant aux reins de Gringoire, et l'équilibre entre la température de son corps et la température du ruiseau commençait à s'établir d'une rude façon.



Un ennui d'une tout autre nature vint tout à coup l'asaillir.



Un groupe d'enfants, de ces petits sauvages va-nu-pieds qui ont de tout temps battu le pavé de Paris sous le nom éternel de gamins, et qui, lorsque nous étions enfants ausi, nous ont jeté des pierres à tous le soir au sortir de clase, parce que nos pantalons n'étaient pas déchirés, un esaim de ces jeunes drôles accourait vers le carrefour où gisait Gringoire, avec des rires et des cris qui paraisaient se soucier fort peu du sommeil des voisins. Ils traînaient après eux je ne sais quel sac informe ; et le bruit seul de leurs sabots eût réveillé un mort. Gringoire, qui ne l'était pas encore tout à fait, se souleva à demi.



-- Ohé, Hennequin Dandèche ! ohé, Jehan Pincebourde ! criaient-ils à tue-tête ; le vieux Eustache Moubon, le marchand feron du coin, vient de mourir. Nous avons sa paillase, nous allons en faire un feu de joie. C'est aujourd'hui les flamands !



Et voilà qu'ils jetèrent la paillase précisément sur Gringoire, près duquel ils étaient arrivés sans le voir. En même temps, un d'eux prit une poignée de paille qu'il alla allumer à la mèche de la bonne Vierge.



-- Mort-Christ ! grommela Gringoire, est-ce que je vais avoir trop chaud maintenant ?



Le moment était critique. Il allait être pris entre le feu et l'eau ; il fit un effort surnaturel, un effort de faux monnayeur qu'on va bouillir et qui tâche de s'échapper. Il se leva debout, rejeta la paillase sur les gamins, et s'enfuit.



-- Sainte Vierge ! crièrent les enfants ; le marchand feron qui revient !



Et ils s'enfuirent de leur côté.



La paillase resta maîtrese du champ de bataille. Belle-forêt, le père Le Juge et Corrozet asurent que le lendemain elle fut ramasée avec grande pompe par le clergé du quartier et portée au trésor de l'église Sainte-Opportune, où le sacristain se fit jusqu'en 1789 un asez beau revenu avec le grand miracle de la statue de la Vierge du coin de la rue Mauconseil, qui avait, par sa seule présence, dans la mémorable nuit du 6 au 7 janvier 1482, exorcisé défunt Eustache Moubon, lequel, pour faire niche au diable, avait, en mourant, malicieusement caché son âme dans sa paillase.



VI



LA CRUCHE CASEE

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Après avoir couru à toutes jambes pendant quelque temps, sans savoir où, donnant de la tête à maint coin de rue, enjambant maint ruiseau, traversant mainte ruelle, maint cul-de-sac, maint carrefour, cherchant fuite et pasage à travers tous les méandres du vieux pavé des Halles, explorant dans sa peur panique ce que le beau latin des chartes appelle tota via, cheminum et viaria, notre poète s'arrêta tout à coup, d'esoufflement d'abord, puis saisi en quelque sorte au collet par un dilemme qui venait de surgir dans son esprit. -- Il me semble, maître Pierre Gringoire, se dit-il à lui-même en appuyant son doigt sur son front, que vous courez là comme un écervelé. Les petits drôles n'ont pas eu moins peur de vous que vous d'eux. Il me semble, vous dis-je, que vous avez entendu le bruit de leurs sabots qui s'enfuyait au midi, pendant que vous vous enfuyiez au septentrion. Or, de deux choses l'une : ou ils ont pris la fuite ; et alors la paillase qu'ils ont dû oublier dans leur terreur est précisément ce lit hospitalier après lequel vous courez depuis ce matin, et que madame la Vierge vous envoie miraculeusement pour vous récompenser d'avoir fait en son honneur une moralité accompagnée de triomphes et momeries ; ou les enfants n'ont pas pris la fuite, et dans ce cas ils ont mis le brandon à la paillase, et c'est là justement l'excellent feu dont vous avez besoin pour vous réjouir, sécher et réchauffer. Dans les deux cas, bon feu ou bon lit, la paillase est un présent du ciel. La benoîte vierge Marie, qui est au coin de la rue Mauconseil, n'a peut-être fait mourir Eustache Moubon que pour cela ; et c'est folie à vous de vous enfuir ainsi sur traîne-boyau, comme un picard devant un français, laisant derrière vous ce que vous cherchez devant ; et vous êtes un sot !



Alors il revint sur ses pas, et s'orientant et furetant, le nez au vent et l'oreille aux aguets, il s'efforça de retrouver la bienheureuse paillase. Mais en vain. Ce n'étaient qu'intersections de maisons, culs-de-sac, pattes-d'oie, au milieu desquels il hésitait et doutait sans cese, plus empêché et plus englué dans cet enchevêtrement de ruelles noires qu'il ne l'eût été dans le dédalus même de l'hôtel des Tournelles. Enfin il perdit patience, et s'écria solennellement : -- Maudits soient les carrefours ! c'est le diable qui les a faits à l'image de sa fourche.



Cette exclamation le soulagea un peu, et une espèce de reflet rougeâtre qu'il aperçut en ce moment au bout d'une longue et étroite ruelle, acheva de relever son moral. -- Dieu soit loué ! dit-il, c'est là-bas ! Voilà ma paillase qui brûle. Et se comparant au nocher qui sombre dans la nuit : -- Salve, ajouta-t-il pieusement, salve, maris stella !



Adresait-il ce fragment de litanie à la sainte Vierge ou à la paillase ? c'est ce que nous ignorons parfaitement.



à peine avait-il fait quelques pas dans la longue ruelle, laquelle était en pente, non pavée, et de plus en plus boueuse et inclinée, qu'il remarqua quelque chose d'asez singulier. Elle n'était pas déserte, çà et là, dans sa longueur, rampaient je ne sais quelles mases vagues et informes, se dirigeant toutes vers la lueur qui vacillait au bout de la rue, comme ces lourds insectes qui se traînent la nuit de brin d'herbe en brin d'herbe vers un feu de pâtre.



Rien ne rend aventureux comme de ne pas sentir la place de son gouset. Gringoire continua de s'avancer, et eut bientôt rejoint celle de ces larves qui se traînait le plus pareseusement à la suite des autres. En s'en approchant, il vit que ce n'était rien autre chose qu'un misérable cul-de-jatte qui sautelait sur ses deux mains, comme un faucheux blesé qui n'a plus que deux pattes. Au moment où il pasa près de cette espèce d'araignée à face humaine, elle éleva vers lui une voix lamentable : -- La buona mancia, signor ! la buona mancia !



-- Que le diable t'emporte, dit Gringoire, et moi avec toi, si je sais ce que tu veux dire !



Et il pasa outre.



Il rejoignit une autre de ces mases ambulantes, et l'examina. C'était un perclus, à la fois boiteux et manchot, et si manchot et si boiteux que le système compliqué de béquilles et de jambes de bois qui le soutenait lui donnait l'air d'un échafaudage de maçons en marche. Gringoire, qui avait les comparaisons nobles et clasiques, le compara dans sa pensée au trépied vivant de Vulcain.



Ce trépied vivant le salua au pasage, mais en arrêtant son chapeau à la hauteur du menton de Gringoire, comme un plat à barbe, et en lui criant aux oreilles : -- Seor caballero, para comprar un pedaso de pan !



-- Il paraît, dit Gringoire, que celui-là parle ausi ; mais c'est une rude langue, et il est plus heureux que moi s'il la comprend.



Puis se frappant le front par une subite transition d'idée : -- à propos, que diable voulaient-ils dire ce matin avec leur Esmeralda ?



Il voulut doubler le pas ; mais pour la troisième fois quelque chose lui barra le chemin. Ce quelque chose, ou plutôt ce quelqu'un, c'était un aveugle, un petit aveugle à face juive et barbue, qui, ramant dans l'espace autour de lui avec un bâton, et remorqué par un gros chien, lui nasilla avec un accent hongrois : Facitote caritatem !



-- à la bonne heure ! dit Pierre Gringoire, en voilà un enfin qui parle un langage chrétien. Il faut que j'aie la mine bien aumônière pour qu'on me demande ainsi la charité dans l'état de maigreur où est ma bourse. Mon ami (et il se tournait vers l'aveugle), j'ai vendu la semaine pasée ma dernière chemise ; c'est-à-dire, puisque vous ne comprenez que la langue de Cicéro : Vendidi hebdomade nuper transita meam ultimam chemisam.



Cela dit, il tourna le dos à l'aveugle, et poursuivit son chemin ; mais l'aveugle se mit à allonger le pas en même temps que lui, et voilà que le perclus, voilà que le cul-de-jatte surviennent de leur côté avec grande hâte et grand bruit d'écuelle et de béquilles sur le pavé. Puis, tous trois, s'entreculbutant aux trouses du pauvre Gringoire, se mirent à lui chanter leur chanson :



-- Caritatem ! chantait l'aveugle.



-- La buona mancia ! chantait le cul-de-jatte.



Et le boiteux relevait la phrase musicale en répétant : -- Un pedaso de pan !



Gringoire se boucha les oreilles. - ô tour de Babel ! s'écria-t-il.



Il se mit à courir. L'aveugle courut. Le boiteux courut. Le cul-de-jatte courut.



Et puis, à mesure qu'il s'enfonçait dans la rue, culs-de-jatte, aveugles, boiteux, pullulaient autour de lui, et des manchots, et des borgnes, et des lépreux avec leurs plaies, qui sortant des maisons, qui des petites rues adjacentes, qui des soupiraux des caves, hurlant, beuglant, glapisant, tous clopin-clopant, cahin-caha, se ruant vers la lumière, et vautrés dans la fange comme des limaces après la pluie.



Gringoire, toujours suivi par ses trois persécuteurs, et ne sachant trop ce que cela allait devenir, marchait effaré au milieu des autres, tournant les boiteux, enjambant les culs-de-jatte, les pieds empêtrés dans cette fourmilière d'éclopés, comme ce capitaine anglais qui s'enlisa dans un troupeau de crabes.



L'idée lui vint d'esayer de retourner sur ses pas. Mais il était trop tard. Toute cette légion s'était refermée derrière lui, et ses trois mendiants le tenaient. Il continua donc, pousé à la fois par ce flot irrésistible, par la peur et par un vertige qui lui faisait de tout cela une sorte de rêve horrible.



Enfin, il atteignit l'extrémité de la rue. Elle débouchait sur une place immense, où mille lumières éparses vacillaient dans le brouillard confus de la nuit. Gringoire s'y jeta, espérant échapper par la vitese de ses jambes aux trois spectres infirmes qui s'étaient cramponnés à lui.



-- Ondè vas, hombre ! cria le perclus jetant là ses béquilles, et courant après lui avec les deux meilleures jambes qui eusent jamais tracé un pas géométrique sur le pavé de Paris.



Cependant le cul-de-jatte, debout sur ses pieds, coiffait Gringoire de sa lourde jatte ferrée, et l'aveugle le regardait en face avec des yeux flamboyants.



-- Où suis-je ? dit le poète terrifié.



-- Dans la Cour des Miracles, répondit un quatrième spectre qui les avait accostés.



-- Sur mon âme, reprit Gringoire, je vois bien les aveugles qui regardent et les boiteux qui courent ; mais où est le Sauveur ?



Ils répondirent par un éclat de rire sinistre.



Le pauvre poète jeta les yeux autour de lui. Il était en effet dans cette redoutable Cour des Miracles, où jamais honnête homme n'avait pénétré à pareille heure ; cercle magique où les officiers du Châtelet et les sergents de la prévôté qui s'y aventuraient disparaisaient en miettes ; cité des voleurs, hideuse verrue à la face de Paris ; égout d'où s'échappait chaque matin, et où revenait croupir chaque nuit ce ruiseau de vices, de mendicité et de vagabondage toujours débordé dans les rues des capitales ; ruche monstrueuse où rentraient le soir avec leur butin tous les frelons de l'ordre social ; hôpital menteur où le bohémien, le moine défroqué, l'écolier perdu, les vauriens de toutes les nations, espagnols, italiens, allemands, de toutes les religions, juifs, chrétiens, mahométans, idolâtres, couverts de plaies fardées, mendiants le jour, se transfiguraient la nuit en brigands ; immense vestiaire, en un mot, où s'habillaient et se déshabillaient à cette époque tous les acteurs de cette comédie éternelle que le vol, la prostitution et le meurtre jouent sur le pavé de Paris.



C'était une vaste place, irrégulière et mal pavée, comme toutes les places de Paris alors. Des feux, autour desquels fourmillaient des groupes étranges, y brillaient çà et là. Tout cela allait, venait, criait. On entendait des rires aigus, des vagisements d'enfants, des voix de femmes. Les mains, les têtes de cette foule, noires sur le fond lumineux, y découpaient mille gestes bizarres. Par moments, sur le sol, où tremblait la clarté des feux, mêlée à de grandes ombres indéfinies, on pouvait voir paser un chien qui resemblait à un homme, un homme qui resemblait à un chien. Les limites des races et des espèces semblaient s'effacer dans cette cité comme dans un pandémonium. Hommes, femmes, bêtes, âge, sexe, santé, maladie, tout semblait être en commun parmi ce peuple ; tout allait ensemble, mêlé, confondu, superposé ; chacun y participait de tout.



Le rayonnement chancelant et pauvre des feux permettait à Gringoire de distinguer, à travers son trouble, tout à l'entour de l'immense place, un hideux encadrement de vieilles maisons dont les façades vermoulues, ratatinées, rabougries, percées chacune d'une ou deux lucarnes éclairées, lui semblaient dans l'ombre d'énormes têtes de vieilles femmes, rangées en cercle, monstrueuses et rechignées, qui regardaient le sabbat en clignant des yeux.



C'était comme un nouveau monde, inconnu, inouï, difforme, reptile, fourmillant, fantastique.



Gringoire, de plus en plus effaré, pris par les trois mendiants comme par trois tenailles, asourdi d'une foule d'autres visages qui moutonnaient et aboyaient autour de lui, le malencontreux Gringoire tâchait de rallier sa présence d'esprit pour se rappeler si l'on était à un samedi. Mais ses efforts étaient vains ; le fil de sa mémoire et de sa pensée était rompu ; et doutant de tout, flottant de ce qu'il voyait à ce qu'il sentait, il se prisait cette insoluble question : -- Si je suis, cela est-il ? si cela est, suis-je ?



En ce moment, un cri distinct s'éleva dans la cohue bourdonnante qui l'enveloppait : -- Menons-le au roi ! menons-le au roi !



-- Sainte Vierge ! murmura Gringoire, le roi d'ici, ce doit être un bouc.



-- Au roi ! au roi ! répétèrent toutes les voix.



On l'entraîna. Ce fut à qui mettrait la griffe sur lui. Mais les trois mendiants ne lâchaient pas prise, et l'arrachaient aux autres en hurlant : Il est à nous !



Le pourpoint déjà malade du poète rendit le dernier soupir dans cette lutte.



En traversant l'horrible place, son vertige se disipa. Au bout de quelques pas, le sentiment de la réalité lui était revenu. Il commençait à se faire à l'atmosphère du lieu. Dans le premier moment, de sa tête de poète, ou peut-être, tout simplement et tout prosaïquement, de son estomac vide, il s'était élevé une fumée, une vapeur pour ainsi dire, qui, se répandant entre les objets et lui, ne les lui avait laisé entrevoir que dans la brume incohérente du cauchemar, dans ces ténèbres des rêves qui font trembler tous les contours, grimacer toutes les formes, s'agglomérer les objets en groupes démesurés, dilatant les choses en chimères et les hommes en fantômes. Peu à peu à cette hallucination succéda un regard moins égaré et moins grosisant. Le réel se faisait jour autour de lui, lui heurtait les yeux, lui heurtait les pieds, et démolisait pièce à pièce toute l'effroyable poésie dont il s'était cru d'abord entouré. Il fallut bien s'apercevoir qu'il ne marchait pas dans le Styx, mais dans la boue, qu'il n'était pas coudoyé par des démons, mais par des voleurs ; qu'il n'y allait pas de son âme, mais tout bonnement de sa vie (puisqu'il lui manquait ce précieux conciliateur qui se place si efficacement entre le bandit et l'honnête homme : la bourse). Enfin, en examinant l'orgie de plus près et avec plus de sang-froid, il tomba du sabbat au cabaret.



La Cour des Miracles n'était en effet qu'un cabaret, mais un cabaret de brigands, tout ausi rouge de sang que de vin.



Le spectacle qui s'offrit à ses yeux, quand son escorte en guenilles le déposa enfin au terme de sa course, n'était pas propre à le ramener à la poésie, fût-ce même à la poésie de l'enfer. C'était plus que jamais la prosaïque et brutale réalité de la taverne. Si nous n'étions pas au quinzième siècle, nous dirions que Gringoire était descendu de Michel-Ange à Callot.



Autour d'un grand feu qui brûlait sur une large dalle ronde, et qui pénétrait de ses flammes les tiges rougies d'un trépied vide pour le moment, quelques tables vermoulues étaient dresées, çà et là, au hasard, sans que le moindre laquais géomètre eût daigné ajuster leur parallélisme ou veiller à ce qu'au moins elles ne se coupasent pas à des angles trop inusités. Sur ces tables reluisaient quelques pots ruiselants de vin et de cervoise, et autour de ces pots se groupaient force visages bachiques, empourprés de feu et de vin. C'était un homme à gros ventre et à joviale figure qui embrasait bruyamment une fille de joie, épaise et charnue. C'était une espèce de faux soldat, un narquois, comme on disait en argot, qui défaisait en sifflant les bandages de sa fause blesure, et qui dégourdisait son genou sain et vigoureux, emmailloté depuis le matin dans mille ligatures. Au rebours, c'était un malingreux qui préparait avec de l'éclaire et du sang de beuf sa jambe de Dieu du lendemain. Deux tables plus loin, un coquillart, avec son costume complet de pèlerin, épelait la complainte de Sainte-Reine, sans oublier la psalmodie et le nasillement. Ailleurs un jeune hubin prenait leçon d'épilepsie d'un vieux sabouleux qui lui enseignait l'art d'écumer en mâchant un morceau de savon. à côté, un hydropique se dégonflait, et faisait boucher le nez à quatre ou cinq larronneses qui se disputaient à la même table un enfant volé dans la soirée. Toutes circonstances qui, deux siècles plus tard, semblèrent si ridicules à la cour, comme dit Sauval, qu'elles servirent de pase-temps au roi et d'entrée au ballet royal de La Nuit, divisé en quatre parties et dansé sur le héâtre du Petit-Bourbon. " Jamais, ajoute un témoin oculaire de 1653, les subites métamorphoses de la Cour des Miracles n'ont été plus heureusement représentées. Benserade nous y prépara par des vers asez galants. "



Le gros rire éclatait partout, et la chanson obscène. Chacun tirait à soi, glosant et jurant sans écouter le voisin. Les pots trinquaient, et les querelles naisaient au choc des pots, et les pots ébréchés faisaient déchirer les haillons.



Un gros chien, asis sur sa queue, regardait le feu. Quelques enfants étaient mêlés à cette orgie. L'enfant volé, qui pleurait et criait. Un autre, gros garçon de quatre ans, asis les jambes pendantes sur un banc trop élevé, ayant de la table jusqu'au menton, et ne disant mot. Un troisième étalant gravement avec son doigt sur la table le suif en fusion qui coulait d'une chandelle. Un dernier, petit, accroupi dans la boue, presque perdu dans un chaudron qu'il raclait avec une tuile et dont il tirait un son à faire évanouir Stradivarius.



Un tonneau était près du feu, et un mendiant sur le tonneau. C'était le roi sur son trône.



Les trois qui avaient Gringoire l'amenèrent devant ce tonneau, et toute la bacchanale fit un moment silence, excepté le chaudron habité par l'enfant.



Gringoire n'osait souffler ni lever les yeux.



-- Hombre, quita ta sombrero, dit l'un des trois drôles à qui il était ; et avant qu'il eût compris ce que cela voulait dire, l'autre lui avait pris son chapeau. Misérable bicoquet, il est vrai, mais bon encore un jour de soleil ou un jour de pluie. Gringoire soupira.



Cependant le roi, du haut de sa futaille, lui adresa la parole.



-- Qu'est-ce que c'est que ce maraud ?



Gringoire tresaillit. Cette voix, quoique accentuée par la menace, lui rappela une autre voix qui le matin même avait porté le premier coup à son mystère en nasillant au milieu de l'auditoire : La charité, s'il vous plaît ! Il leva la tête. C'était en effet Clopin Trouillefou.



Clopin Trouillefou, revêtu de ses insignes royaux, n'avait pas un haillon de plus ni de moins. Sa plaie au bras avait déjà disparu. Il portait à la main un de ces fouets à lanières de cuir blanc dont se servaient alors les sergents à verge pour serrer la foule, et que l'on appelait boullayes. Il avait sur la tête une espèce de coiffure cerclée et fermée par le haut ; mais il était difficile de distinguer si c'était un bourrelet d'enfant ou une couronne de roi, tant les deux choses se resemblent.



Cependant Gringoire, sans savoir pourquoi, avait repris quelque espoir en reconnaisant dans le roi de la Cour des Miracles son maudit mendiant de la grand'salle.



-- Maître, balbutia-t-il... Monseigneur... Sire... Comment dois-je vous appeler ? dit-il enfin, arrivé au point culminant de son crescendo, et ne sachant plus comment monter ni redescendre.



-- Monseigneur, sa majesté, ou camarade, appelle-moi comme tu voudras. Mais dépêche. Qu'as-tu à dire pour ta défense ?



Pour ta défense ! pensa Gringoire, ceci me déplaît. Il reprit en bégayant : -- Je suis celui qui ce matin...



-- Par les ongles du diable ! interrompit Clopin, ton nom, maraud, et rien de plus. écoute. Tu es devant trois puisants souverains : moi, Clopin Trouillefou, roi de hunes, succeseur du grand coêsre, suzerain suprême du royaume de l'argot ; Mahias Hungadi Spicali, duc d'égypte et de Bohême, ce vieux jaune que tu vois là avec un torchon autour de la tête ; Guillaume Rouseau, empereur de Galilée, ce gros qui ne nous écoute pas et qui carese une ribaude. Nous sommes tes juges. Tu es entré dans le royaume d'argot sans être argotier, tu as violé les privilèges de notre ville. Tu dois être puni, à moins que tu ne sois capon, franc-mitou ou rifodé, c'est-à-dire, dans l'argot des honnêtes gens, voleur, mendiant ou vagabond. Es-tu quelque chose comme cela ? Justifie-toi. Décline tes qualités.



-- Hélas ! dit Gringoire, je n'ai pas cet honneur. Je suis l'auteur...



-- Cela suffit, reprit Trouillefou sans le laiser achever. Tu vas être pendu. Chose toute simple, mesieurs les honnêtes bourgeois ! comme vous traitez les nôtres chez vous, nous traitons les vôtres chez nous. La loi que vous faites aux truands, les truands vous la font. C'est votre faute si elle est méchante. Il faut bien qu'on voie de temps en temps une grimace d'honnête homme au-desus du collier de chanvre ; cela rend la chose honorable. Allons, l'ami, partage gaiement tes guenilles à ces demoiselles. Je vais te faire pendre pour amuser les truands, et tu leur donneras ta bourse pour boire. Si tu as quelque momerie à faire, il y a là-bas dans l'égrugeoir un très bon Dieu-le-Père en pierre que nous avons volé à Saint-Pierre-aux-Beufs. Tu as quatre minutes pour lui jeter ton âme à la tête.



La harangue était formidable.



-- Bien dit, sur mon âme ! Clopin Trouillefou prêche comme un saint-père le pape, s'écria l'empereur de Galilée en casant son pot pour étayer sa table.



-- Meseigneurs les empereurs et rois, dit Gringoire avec sang-froid (car je ne sais comment la fermeté lui était revenue, et il parlait résolument), vous n'y pensez pas. Je m'appelle Pierre Gringoire, je suis le poète dont on a représenté ce matin une moralité dans la grand'salle du Palais.



-- Ah ! c'est toi, maître ! dit Clopin. J'y étais, par la tête-Dieu ! Eh bien ! camarade, est-ce une raison, parce que tu nous as ennuyés ce matin, pour ne pas être pendu ce soir ?



J'aurai de la peine à m'en tirer, pensa Gringoire. Il tenta pourtant encore un effort. -- Je ne vois pas pourquoi, dit-il, les poètes ne sont pas rangés parmi les truands. Vagabond, esopus le fut ; mendiant, Homerus le fut ; voleur, Mercurius l'était...



Clopin l'interrompit : -- Je crois que tu veux nous matagraboliser avec ton grimoire. Pardieu, laise-toi pendre, et pas tant de façons !



-- Pardon, monseigneur le roi de hunes, répliqua Gringoire, disputant le terrain pied à pied. Cela en vaut la peine... un moment!... écoutez-moi... vous ne me condamnerez pas sans m'entendre...



Sa malheureuse voix, en effet, était couverte par le vacarme qui se faisait autour de lui. Le petit garçon raclait son chaudron avec plus de verve que jamais ; et pour comble, une vieille femme venait de poser sur le trépied ardent une poêle pleine de graise, qui glapisait au feu avec un bruit pareil aux cris d'une troupe d'enfants qui poursuit un masque.



Cependant Clopin Trouillefou parut conférer un moment avec le duc d'égypte et l'empereur de Galilée, lequel était complètement ivre. Puis il cria aigrement : Silence donc ! et, comme le chaudron et la poêle à frire ne l'écoutaient pas et continuaient leur duo, il sauta à bas de son tonneau, donna un coup de pied dans le chaudron, qui roula à dix pas avec l'enfant, un coup de pied dans la poêle, dont toute la graise se renversa dans le feu, et il remonta gravement sur son trône, sans se soucier des pleurs étouffés de l'enfant, ni des grognements de la vieille, dont le souper s'en allait en belle flamme blanche.



Trouillefou fit un signe, et le duc, et l'empereur, et les archisuppôts et les cagoux vinrent se ranger autour de lui en un fer-à-cheval, dont Gringoire, toujours rudement appréhendé au corps, occupait le centre. C'était un demi-cercle de haillons, de guenilles, de clinquant, de fourches, de haches, de jambes avinées, de gros bras nus, de figures sordides, éteintes et hébétées. Au milieu de cette table ronde de la gueuserie, Clopin Trouillefou, comme le doge de ce sénat, comme le roi de cette pairie, comme le pape de ce conclave, dominait, d'abord de toute la hauteur de son tonneau, puis de je ne sais quel air hautain, farouche et formidable qui faisait pétiller sa prunelle et corrigeait dans son sauvage profil le type bestial de la race truande. On eût dit une hure parmi des groins.



-- écoute, dit-il à Gringoire en caresant son menton difforme avec sa main calleuse, je ne vois pas pourquoi tu ne serais pas pendu. Il est vrai que cela a l'air de te répugner ; et c'est tout simple, vous autres bourgeois, vous n'y êtes pas habitués, vous vous faites de la chose une grose idée. Après tout, nous ne te voulons pas de mal, voici un moyen de te tirer d'affaire pour le moment, veux-tu être des nôtres ?



On peut juger de l'effet que fit cette proposition sur Gringoire, qui voyait la vie lui échapper, et commençait à lâcher prise. Il s'y rattacha énergiquement.



-- Je le veux, certes, bellement, dit-il.



-- Tu consens, reprit Clopin, à t'enrôler parmi les gens de la petite flambe ?



-- De la petite flambe. Précisément, répondit Gringoire.



-- Tu te reconnais membre de la franche bourgeoisie ? reprit le roi de hunes.



-- De la franche bourgeoisie.



-- Sujet du royaume d'argot ?



-- Du royaume d'argot.



-- Truand ?



-- Truand.



-- Dans l'âme ?



-- Dans l'âme.



-- Je te fais remarquer, reprit le roi, que tu n'en seras pas moins pendu pour cela.



-- Diable ! dit le poète.



-- Seulement, continua Clopin, imperturbable, tu seras pendu plus tard, avec plus de cérémonie, aux frais de la bonne ville de Paris, à un beau gibet de pierre, et par les honnêtes gens. C'est une consolation.



-- Comme vous dites, répondit Gringoire.



-- Il y a d'autres avantages. En qualité de franc-bourgeois, tu n'auras à payer ni boues, ni pauvres, ni lanternes, à quoi sont sujets les bourgeois de Paris.



-- Ainsi soit-il, dit le poète. Je consens. Je suis truand, argotier, franc-bourgeois, petite flambe, tout ce que vous voudrez. Et j'étais tout cela d'avance, monsieur le roi de hunes, car je suis philosophe ; et omnia in philosophia, omnes in philosopho continentur, comme vous savez.



Le roi de hunes fronça le sourcil.



-- Pour qui me prends-tu, l'ami ? Quel argot de juif de Hongrie nous chantes-tu là ? Je ne sais pas l'hébreu. Pour être bandit on n'est pas juif. Je ne vole même plus, je suis au-desus de cela, je tue. Coupe-gorge, oui ; coupe-bourse, non.



Gringoire tâcha de gliser quelque excuse à travers ces brèves paroles que la colère saccadait de plus en plus. -- Je vous demande pardon, monseigneur. Ce n'est pas de l'hébreu, c'est du latin.



-- Je te dis, reprit Clopin avec emportement, que je ne suis pas juif, et que je te ferai pendre, ventre de synagogue ! ainsi que ce petit marcandier de Judée qui est auprès de toi et que j'espère bien voir clouer un jour sur un comptoir, comme une pièce de fause monnaie qu'il est !



En parlant ainsi, il désignait du doigt le petit juif hongrois barbu, qui avait accosté Gringoire de son facitote caritatem, et qui, ne comprenant pas d'autre langue, regardait avec surprise la mauvaise humeur du roi de hunes déborder sur lui.



Enfin monseigneur Clopin se calma.



-- Maraud ! dit-il à notre poète, tu veux donc être truand ?



-- Sans doute, répondit le poète.



-- Ce n'est pas le tout de vouloir, dit le bourru Clopin. La bonne volonté ne met pas un oignon de plus dans la soupe, et n'est bonne que pour aller en paradis ; or, paradis et argot sont deux. Pour être reçu dans l'argot, il faut que tu prouves que tu es bon à quelque chose, et pour cela que tu fouilles le mannequin.



-- Je fouillerai, dit Gringoire, tout ce qu'il vous plaira.



Clopin fit un signe. Quelques argotiers se détachèrent du cercle et revinrent un moment après. Ils apportaient deux poteaux terminés à leur extrémité inférieure par deux spatules en charpente, qui leur faisaient prendre aisément pied sur le sol. à l'extrémité supérieure des deux poteaux ils adaptèrent une solive transversale, et le tout constitua une fort jolie potence portative, que Gringoire eut la satisfaction de voir se dreser devant lui en un clin d'eil. Rien n'y manquait, pas même la corde qui se balançait gracieusement au-desous de la traverse.



-- Où veulent-ils en venir ? se demanda Gringoire avec quelque inquiétude. Un bruit de sonnettes qu'il entendit au même moment mit fin à son anxiété. C'était un mannequin que les truands suspendaient par le cou à la corde, espèce d'épouvantail aux oiseaux, vêtu de rouge, et tellement chargé de grelots et de clochettes qu'on eût pu en harnacher trente mules castillanes. Ces mille sonnettes frisonnèrent quelque temps aux oscillations de la corde, puis s'éteignirent peu à peu, et se turent enfin, quand le mannequin eut été ramené à l'immobilité par cette loi du pendule qui a détrôné la clepsydre et le sablier.



Alors Clopin, indiquant à Gringoire un vieil escabeau chancelant placé au-desous du mannequin : -- Monte là-desus.



-- Mort-diable ! objecta Gringoire, je vais me rompre le cou. Votre escabelle boite comme un distique de Martial ; elle a un pied hexamètre et un pied pentamètre.



-- Monte, reprit Clopin.



Gringoire monta sur l'escabeau, et parvint, non sans quelques oscillations de la tête et des bras, à y retrouver son centre de gravité.



-- Maintenant, poursuivit le roi de hunes, tourne ton pied droit autour de ta jambe gauche et drese-toi sur la pointe du pied gauche.



-- Monseigneur, dit Gringoire, vous tenez donc absolument à ce que je me case quelque membre ?



Clopin hocha la tête.



-- écoute, l'ami, tu parles trop, voilà en deux mots de quoi il s'agit. Tu vas te dreser sur la pointe du pied, comme je te le dis ; de cette façon tu pourras atteindre jusqu'à la poche du mannequin ; tu y fouilleras ; tu en tireras une bourse qui s'y trouve ; et si tu fais tout cela sans qu'on entende le bruit d'une sonnette, c'est bien ; tu seras truand. Nous n'aurons plus qu'à te rouer de coups pendant huit jours.



-- Ventre-Dieu ! je n'aurais garde, dit Gringoire. Et si je fais chanter les sonnettes ?



-- Alors tu seras pendu. Comprends-tu ?



-- Je ne comprends pas du tout, répondit Gringoire.



-- écoute encore une fois. Tu vas fouiller le mannequin et lui prendre sa bourse ; si une seule sonnette bouge dans l'opération, tu seras pendu. Comprends-tu cela ?



-- Bien, dit Gringoire ; je comprends cela. Après ?



-- Si tu parviens à enlever la bourse sans qu'on entende les grelots, tu es truand, et tu seras roué de coups pendant huit jours consécutifs. Tu comprends sans doute, maintenant ?



-- Non, monseigneur, je ne comprends plus. Où est mon avantage ? pendu dans un cas, battu dans l'autre...



-- Et truand ? reprit Clopin, et truand ? n'est-ce rien ? C'est dans ton intérêt que nous te battrons, afin de t'endurcir aux coups.



-- Grand merci, répondit le poète.



-- Allons, dépêchons, dit le roi en frappant du pied sur son tonneau qui résonna comme une grose caise. Fouille le mannequin, et que cela finise. Je t'avertis une dernière fois que si j'entends un seul grelot, tu prendras la place du mannequin.



La bande des argotiers applaudit aux paroles de Clopin, et se rangea circulairement autour de la potence, avec un rire tellement impitoyable que Gringoire vit qu'il les amusait trop pour n'avoir pas tout à craindre d'eux. Il ne lui restait donc plus d'espoir, si ce n'est la frêle chance de réusir dans la redoutable opération qui lui était imposée. Il se décida à la risquer, mais ce ne fut pas sans avoir adresé d'abord une fervente prière au mannequin qu'il allait dévaliser et qui eût été plus facile à attendrir que les truands. Cette myriade de sonnettes avec leurs petites langues de cuivre lui semblaient autant de gueules d'aspics ouvertes, prêtes à mordre et à siffler.



-- Oh ! disait-il tout bas, est-il posible que ma vie dépende de la moindre des vibrations du moindre de ces grelots ! Oh ! ajoutait-il les mains jointes, sonnettes, ne sonnez pas ! clochettes, ne clochez pas ! grelots, ne grelottez pas !



Il tenta encore un effort sur Trouillefou.



-- Et s'il survient un coup de vent ? lui demanda-t-il.



-- Tu seras pendu, répondit l'autre sans hésiter.



Voyant qu'il n'y avait ni répit, ni sursis, ni faux-fuyant posible, il prit bravement son parti. Il tourna son pied droit autour de son pied gauche, se dresa sur son pied gauche, et étendit le bras ; mais, au moment où il touchait le mannequin, son corps qui n'avait plus qu'un pied chancela sur l'escabeau qui n'en avait que trois ; il voulut machinalement s'appuyer au mannequin, perdit l'équilibre, et tomba lourdement sur la terre, tout asourdi par la fatale vibration des mille sonnettes du mannequin, qui, cédant à l'impulsion de sa main, décrivit d'abord une rotation sur lui-même, puis se balança majestueusement entre les deux poteaux.



-- Malédiction ! cria-t-il en tombant, et il resta comme mort la face contre terre.



Cependant il entendait le redoutable carillon au-desus de sa tête, et le rire diabolique des truands, et la voix de Trouillefou, qui disait : -- Relevez-moi le drôle, et pendez-le-moi rudement.



Il se leva. On avait déjà décroché le mannequin pour lui faire place.



Les argotiers le firent monter sur l'escabeau. Clopin vint à lui, lui pasa la corde au cou, et lui frappant sur l'épaule : -- Adieu, l'ami ! Tu ne peux plus échapper maintenant, quand même tu digérerais avec les boyaux du pape.



Le mot grâce expira sur les lèvres de Gringoire. Il promena ses regards autour de lui. Mais aucun espoir : tous riaient.



-- Bellevigne de l'étoile, dit le roi de hunes à un énorme truand qui sortit des rangs, grimpe sur la traverse.



Bellevigne de l'étoile monta lestement sur la solive transversale, et au bout d'un instant Gringoire en levant les yeux le vit avec terreur accroupi sur la traverse au-desus de sa tête.



-- Maintenant, reprit Clopin Trouillefou, dès que je frapperai des mains, Andry le Rouge, tu jetteras l'escabelle à terre d'un coup de genou ; François Chante-Prune, tu te pendras aux pieds du maraud ; et toi, Bellevigne, tu te jetteras sur ses épaules ; et tous trois à la fois, entendez-vous ?



Gringoire frisonna.



-- Y êtes-vous ? dit Clopin Trouillefou aux trois argotiers prêts à se précipiter sur Gringoire comme trois araignées sur une mouche. Le pauvre patient eut un moment d'attente horrible, pendant que Clopin repousait tranquillement du bout du pied dans le feu quelques brins de sarment que la flamme n'avait pas gagnés. -- Y êtes-vous ? répéta-t-il, et il ouvrit ses mains pour frapper. Une seconde de plus, c'en était fait.



Mais il s'arrêta, comme averti par une idée subite. -- Un instant ! dit-il ; j'oubliais !... Il est d'usage que nous ne pendions pas un homme sans demander s'il y a une femme qui en veut. -- Camarade, c'est ta dernière resource. Il faut que tu épouses une truande ou la corde.



Cette loi bohémienne, si bizarre qu'elle puise sembler au lecteur, est aujourd'hui encore écrite tout au long dans la vieille législation anglaise. Voyez Burington's Observations.



Gringoire respira. C'était la seconde fois qu'il revenait à la vie depuis une demi-heure. Ausi n'osait-il trop s'y fier.



-- Holà ! cria Clopin remonté sur sa futaille, holà ! femmes, femelles, y a-t-il parmi vous, depuis la sorcière jusqu'à sa chatte, une ribaude qui veuille de ce ribaud ? Holà, Colette la Charonne ! Elisabeh Trouvain ! Simone Jodouyne ! Marie Piédebou ! honne la Longue ! Bérarde Fanouel ! Michelle Genaille ! Claude Ronge-Oreille ! Mahurine Girorou ! Holà ! Isabeau la hierrye ! Venez et voyez ! un homme pour rien ! qui en veut ?



Gringoire, dans ce misérable état, était sans doute peu appétisant. Les truandes se montrèrent médiocrement touchées de la proposition. Le malheureux les entendit répondre : -- Non ! non ! pendez-le, il y aura du plaisir pour toutes.



Trois cependant sortirent de la foule et vinrent le flairer. La première était une grose fille à face carrée. Elle examina attentivement le pourpoint déplorable du philosophe. La souquenille était usée et plus trouée qu'une poêle à griller des châtaignes. La fille fit la grimace. -- Vieux drapeau ! grommela-t-elle, et s'adresant à Gringoire : -- Voyons ta cape ? -- Je l'ai perdue, dit Gringoire. -- Ton chapeau ? On me l'a pris. -- Tes souliers ? -- Ils commencent à n'avoir plus de semelles. -- Ta bourse ? -- Hélas ! bégaya Gringoire, je n'ai pas un denier parisis. -- Laise-toi pendre, et dis merci ! répliqua la truande en lui tournant le dos.



La seconde, vieille, noire, ridée, hideuse, d'une laideur à faire tache dans la Cour des Miracles, tourna autour de Gringoire. Il tremblait presque qu'elle ne voulût de lui. Mais elle dit entre ses dents : -- Il est trop maigre, et s'éloigna.



La troisième était une jeune fille, asez fraîche, et pas trop laide. -- Sauvez-moi ! lui dit à voix base le pauvre diable. Elle le considéra un moment d'un air de pitié, puis baisa les yeux, fit un pli à sa jupe, et resta indécise. Il suivait des yeux tous ses mouvements ; c'était la dernière lueur d'espoir. -- Non, dit enfin la jeune fille, non ! Guillaume Longuejoue me battrait. Elle rentra dans la foule.



-- Camarade, dit Clopin, tu as du malheur.



Puis, se levant debout sur son tonneau : -- Personne n'en veut ? cria-t-il en contrefaisant l'accent d'un huisier priseur, à la grande gaieté de tous ; personne n'en veut ? une fois, deux fois, trois fois ! Et se tournant vers la potence avec un signe de tête : -- Adjugé !



Bellevigne de l'Etoile, Andry le Rouge, François Chante-Prune se rapprochèrent de Gringoire.



En ce moment un cri s'éleva parmi les argotiers : -- La Esmeralda ! la Esmeralda !



Gringoire tresaillit, et se tourna du côté d'où venait la clameur. La foule s'ouvrit, et donna pasage à une pure et éblouisante figure.



C'était la bohémienne.



-- La Esmeralda ! dit Gringoire, stupéfait, au milieu de ses émotions, de la brusque manière dont ce mot magique nouait tous les souvenirs de sa journée.



Cette rare créature paraisait exercer jusque dans la Cour des Miracles son empire de charme et de beauté. Argotiers et argotières se rangeaient doucement à son pasage, et leurs brutales figures s'épanouisaient à son regard.



Elle s'approcha du patient avec son pas léger. Sa jolie Djali la suivait. Gringoire était plus mort que vif. Elle le considéra un moment en silence.



-- Vous allez pendre cet homme ? dit-elle gravement à Clopin.



-- Oui, seur, répondit le roi de hunes, à moins que tu ne le prennes pour mari.



Elle fit sa jolie petite moue de la lèvre inférieure.



-- Je le prends, dit-elle.



Gringoire ici crut fermement qu'il n'avait fait qu'un rêve depuis le matin, et que ceci en était la suite.



La péripétie en effet, quoique gracieuse, était violente.



On détacha le neud coulant, on fit descendre le poète de l'escabeau. Il fut obligé de s'aseoir, tant la commotion était vive.



Le duc d'égypte, sans prononcer une parole, apporta une cruche d'argile. La bohémienne la présenta à Gringoire. -- Jetez-la à terre, lui dit-elle.



La cruche se brisa en quatre morceaux.



-- Frère, dit alors le duc d'égypte en leur imposant les mains sur le front, elle est ta femme ; seur, il est ton mari. Pour quatre ans. Allez.



VII



UNE NUIT DE NOCES

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Au bout de quelques instants, notre poète se trouva dans une petite chambre voûtée en ogive, bien close, bien chaude, asis devant une table qui ne paraisait pas demander mieux que de faire quelques emprunts à un garde-manger suspendu tout auprès, ayant un bon lit en perspective, et tête à tête avec une jolie fille. L'aventure tenait de l'enchantement. Il commençait à se prendre sérieusement pour un personnage de conte de fées ; de temps en temps il jetait les yeux autour de lui comme pour chercher si le char de feu attelé de deux chimères ailées, qui avait seul pu le transporter si rapidement du tartare au paradis, était encore là. Par moments ausi il attachait obstinément son regard aux trous de son pourpoint, afin de se cramponner à la réalité et de ne pas perdre terre tout à fait. Sa raison, ballottée dans les espaces imaginaires, ne tenait plus qu'à ce fil.



La jeune fille ne paraisait faire aucune attention à lui ; elle allait, venait, dérangeait quelque escabelle, causait avec sa chèvre, faisait sa moue çà et là. Enfin elle vint s'aseoir près de la table, et Gringoire put la considérer à l'aise.



Vous avez été enfant, lecteur, et vous êtes peut-être asez heureux pour l'être encore. Il n'est pas que vous n'ayez plus d'une fois (et pour mon compte j'y ai pasé des journées entières, les mieux employées de ma vie) suivi de brousaille en brousaille, au bord d'une eau vive, par un jour de soleil, quelque belle demoiselle verte ou bleue, brisant son vol à angles brusques et baisant le bout de toutes les branches. Vous vous rappelez avec quelle curiosité amoureuse votre pensée et votre regard s'attachaient à ce petit tourbillon sifflant et bourdonnant, d'ailes de pourpre et d'azur, au milieu duquel flottait une forme insaisisable voilée par la rapidité même de son mouvement. L'être aérien qui se desinait confusément à travers ce frémisement d'ailes vous paraisait chimérique, imaginaire, imposible à toucher, imposible à voir. Mais lorsque enfin la demoiselle se reposait à la pointe d'un roseau et que vous pouviez examiner, en retenant votre souffle, les longues ailes de gaze, la longue robe d'émail, les deux globes de cristal, quel étonnement n'éprouviez-vous pas et quelle peur de voir de nouveau la forme s'en aller en ombre et l'être en chimère ! Rappelez-vous ces impresions, et vous vous rendrez aisément compte de ce que resentait Gringoire en contemplant sous sa forme visible et palpable cette Esmeralda qu'il n'avait entrevue jusque-là qu'à travers un tourbillon de danse, de chant et de tumulte.



Enfoncé de plus en plus dans sa rêverie, -- Voilà donc, se disait-il en la suivant vaguement des yeux, ce que c'est que la Esmeralda ? une céleste créature ! une danseuse des rues ! tant et si peu ! C'est elle qui a donné le coup de grâce à mon mystère ce matin, c'est elle qui me sauve la vie ce soir. Mon mauvais génie ! mon bon ange ! - Une jolie femme, sur ma parole ! - et qui doit m'aimer à la folie pour m'avoir pris de la sorte. -- à propos, dit-il en se levant tout à coup avec ce sentiment du vrai qui faisait le fond de son caractère et de sa philosophie, je ne sais trop comment cela se fait, mais je suis son mari !



Cette idée en tête et dans les yeux, il s'approcha de la jeune fille d'une façon si militaire et si galante qu'elle recula.



-- Que me voulez-vous donc ? dit-elle.



-- Pouvez-vous me le demander, adorable Esmeralda ? répondit Gringoire avec un accent si pasionné qu'il en était étonné lui-même en s'entendant parler.



L'égyptienne ouvrit ses grands yeux. -- Je ne sais pas ce que vous voulez dire.



-- Eh quoi ! reprit Gringoire, s'échauffant de plus en plus, et songeant qu'il n'avait affaire après tout qu'à une vertu de la Cour des Miracles, ne suis-je pas à toi, douce amie ? n'es-tu pas à moi ?



Et, tout ingénument, il lui prit la taille.



Le corsage de la bohémienne glisa dans ses mains comme la robe d'une anguille. Elle sauta d'un bond à l'autre bout de la cellule, se baisa, et se redresa, avec un petit poignard à la main, avant que Gringoire eût eu seulement le temps de voir d'où ce poignard sortait ; irritée et fière, les lèvres gonflées, les narines ouvertes, les joues rouges comme une pomme d'api, les prunelles rayonnantes d'éclairs. En même temps, la chevrette blanche se plaça devant elle, et présenta à Gringoire un front de bataille, hérisé de deux cornes jolies, dorées et fort pointues. Tout cela se fit en un clin d'eil.



La demoiselle se faisait guêpe et ne demandait pas mieux que de piquer.



Notre philosophe resta interdit, promenant tour à tour de la chèvre à la jeune fille des regards hébétés.



-- Sainte Vierge ! dit-il enfin quand la surprise lui permit de parler, voilà deux luronnes !



La bohémienne rompit le silence de son côté.



-- Il faut que tu sois un drôle bien hardi !



-- Pardon, mademoiselle, dit Gringoire en souriant. Mais pourquoi donc m'avez-vous pris pour mari ?



-- Fallait-il te laiser pendre ?



-- Ainsi, reprit le poète un peu désappointé dans ses espérances amoureuses, vous n'avez eu d'autre pensée en m'épousant que de me sauver du gibet ?



-- Et quelle autre pensée veux-tu que j'aie eue ?



Gringoire se mordit les lèvres. -- Allons, dit-il, je suis pas encore si triomphant en Cupido que je croyais. Mais alors, à quoi bon avoir casé cette pauvre cruche ?



Cependant le poignard de la Esmeralda et les cornes de la chèvre étaient toujours sur la défensive.



-- Mademoiselle Esmeralda, dit le poète, capitulons. Je ne suis pas clerc-greffier au Châtelet, et ne vous chicanerai pas de porter ainsi une dague dans Paris à la barbe des ordonnances et prohibitions de monsieur le prévôt. Vous n'ignorez pas pourtant que Noêl Lescripvain a été condamné il y a huit jours en dix sols parisis pour avoir porté un braquemard. Or ce n'est pas mon affaire, et je viens au fait. Je vous jure sur ma part de paradis de ne pas vous approcher sans votre congé et permision ; mais donnez-moi à souper.



Au fond, Gringoire, comme M. Despréaux, était " très peu voluptueux ". Il n'était pas de cette espèce chevalière et mousquetaire qui prend les jeunes filles d'asaut. En matière d'amour, comme en toute autre affaire, il était volontiers pour les temporisations et les moyens termes ; et un bon souper, en tête à tête aimable, lui paraisait, surtout quand il avait faim, un entr'acte excellent entre le prologue et le dénoûment d'une aventure d'amour.



L'égyptienne ne répondit pas. Elle fit sa petite moue dédaigneuse, dresa la tête comme un oiseau, puis éclata de rire, et le poignard mignon disparut comme il était venu, sans que Gringoire pût voir où l'abeille cachait son aiguillon.



Un moment après, il y avait sur la table un pain de seigle, une tranche de lard, quelques pommes ridées et un broc de cervoise. Gringoire se mit à manger avec emportement. à entendre le cliquetis furieux de sa fourchette de fer et de son asiette de faïence, on eût dit que tout son amour s'était tourné en appétit.



La jeune fille asise devant lui le regardait faire en silence, visiblement préoccupée d'une autre pensée à laquelle elle souriait de temps en temps, tandis que sa douce main caresait la tête intelligente de la chèvre mollement presée entre ses genoux.



Une chandelle de cire jaune éclairait cette scène de voracité et de rêverie.



Cependant, les premiers bêlements de son estomac apaisés, Gringoire sentit quelque fause honte de voir qu'il ne restait plus qu'une pomme. -- Vous ne mangez pas, mademoiselle Esmeralda ?



Elle répondit par un signe de tête négatif, et son regard pensif alla se fixer à la voûte de la cellule.



De quoi diable est-elle occupée ? pensa Gringoire, et regardant ce qu'elle regardait : -- Il est imposible que ce soit la grimace de ce nain de pierre sculpté dans la clef de voûte qui absorbe ainsi son attention. Que diable ! je puis soutenir la comparaison !



Il hausa la voix : -- Mademoiselle !



Elle ne paraisait pas l'entendre.



Il reprit plus haut encore : -- Mademoiselle Esmeralda !



Peine perdue. L'esprit de la jeune fille était ailleurs, et la voix de Gringoire n'avait pas la puisance de le rappeler. Heureusement la chèvre s'en mêla. Elle se mit à tirer doucement sa maîtrese par la manche : -- Que veux-tu, Djali ? dit vivement l'égyptienne, comme réveillée en sursaut.



-- Elle a faim, dit Gringoire, charmé d'entamer la conversation.



La Esmeralda se mit à émietter du pain, que Djali mangeait gracieusement dans le creux de sa main.



Du reste Gringoire ne lui laisa pas le temps de reprendre sa rêverie. Il hasarda une question délicate.



-- Vous ne voulez donc pas de moi pour votre mari ?



La jeune fille le regarda fixement, et dit : -- Non.



-- Pour votre amant ? reprit Gringoire.



Elle fit sa moue, et répondit : -- Non.



-- Pour votre ami ? poursuivit Gringoire.



Elle le regarda encore fixement, et dit après un moment de réflexion : -- Peut-être.



Ce peut-être, si cher aux philosophes, enhardit Gringoire.



-- Savez-vous ce que c'est que l'amitié ? demanda-t-il.



-- Oui, répondit l'égyptienne. C'est être frère et seur, deux âmes qui se touchent sans se confondre, les deux doigts de la main.



-- Et l'amour ? poursuivit Gringoire.



-- Oh ! l'amour ! dit-elle, et sa voix tremblait, et son eil rayonnait. C'est être deux et n'être qu'un. Un homme et une femme qui se fondent en un ange. C'est le ciel.



La danseuse des rues était, en parlant ainsi, d'une beauté qui frappait singulièrement Gringoire, et lui semblait en rapport parfait avec l'exaltation presque orientale de ses paroles. Ses lèvres roses et pures souriaient à demi ; son front candide et serein devenait trouble par moments sous sa pensée, comme un miroir sous une haleine ; et de ses longs cils noirs baisés s'échappait une sorte de lumière ineffable qui donnait à son profil cette suavité idéale que Raphaêl retrouva depuis au point d'intersection mystique de la virginité, de la maternité et de la divinité.



Gringoire n'en poursuivit pas moins.



-- Comment faut-il donc être pour vous plaire ?



-- Il faut être homme.



-- Et moi, dit-il, qu'est-ce que je suis donc ?



-- Un homme a le casque en tête, l'épée au poing et des éperons d'or aux talons.



-- Bon, dit Gringoire, sans le cheval point d'homme. -- Aimez-vous quelqu'un ?



-- D'amour ?



-- D'amour.



Elle resta un moment pensive, puis elle dit avec une expresion particulière : -- Je saurai cela bientôt.



-- Pourquoi pas ce soir ? reprit alors tendrement le poète. Pourquoi pas moi ?



Elle lui jeta un coup d'eil grave.



-- Je ne pourrai aimer qu'un homme qui pourra me protéger.



Gringoire rougit et se le tint pour dit. Il était évident que la jeune fille faisait allusion au peu d'appui qu'il lui avait prêté dans la circonstance critique où elle s'était trouvée deux heures auparavant. Ce souvenir, effacé par ses autres aventures de la soirée, lui revint. Il se frappa le front.



-- à propos, mademoiselle, j'aurais dû commencer par là. Pardonnez-moi mes folles distractions. Comment donc avez-vous fait pour échapper aux griffes de Quasimodo ?



Cette question fit tresaillir la bohémienne.



-- Oh ! l'horrible bosu ! dit-elle en se cachant le visage dans ses mains ; et elle frisonnait comme dans un grand froid.



-- Horrible en effet ! dit Gringoire qui ne lâchait pas son idée ; mais comment avez-vous pu lui échapper ?



La Esmeralda sourit, soupira, et garda le silence.



-- Savez-vous pourquoi il vous avait suivie ? reprit Gringoire, tâchant de revenir à sa question par un détour.



-- Je ne sais pas, dit la jeune fille. Et elle ajouta vivement : Mais vous qui me suiviez ausi, pourquoi me suiviez-vous ?



-- En bonne foi, répondit Gringoire, je ne sais pas non plus.



Il y eut un silence. Gringoire tailladait la table avec son couteau. La jeune fille souriait et semblait regarder quelque chose à travers le mur. Tout à coup elle se prit à chanter d'une voix à peine articulée :



Quando las pintadas aves

Mudas estn, y la tierra...



Elle s'interrompit brusquement, et se mit à careser Djali.



-- Vous avez là une jolie bête, dit Gringoire.



-- C'est ma seur, répondit-elle.



-- Pourquoi vous appelle-t-on la Esmeralda ? demanda le poète.



-- Je n'en sais rien.



-- Mais encore ?



Elle tira de son sein une espèce de petit sachet oblong suspendu à son cou par une chaîne de grains d'adrézarach. Ce sachet exhalait une forte odeur de camphre. Il était recouvert de soie verte, et portait à son centre une grose verroterie verte, imitant l'émeraude.



-- C'est peut-être à cause de cela, dit-elle.



Gringoire voulut prendre le sachet. Elle recula. -- N'y touchez pas. C'est une amulette ; tu ferais mal au charme, ou le charme à toi.



La curiosité du poète était de plus en plus éveillée.



-- Qui vous l'a donnée ?



Elle mit un doigt sur sa bouche et cacha l'amulette dans son sein. Il esaya d'autres questions, mais elle répondait à peine.



-- Que veut dire ce mot : la Esmeralda ?



-- Je ne sais pas, dit-elle.



-- à quelle langue appartient-il ?



-- C'est de l'égyptien, je crois.



-- Je m'en étais douté, dit Gringoire, vous n'êtes pas de France ?



-- Je n'en sais rien.



-- Avez-vous vos parents ?



Elle se mit à chanter sur un vieil air :



Mon père est oiseau.

Ma mère est oiselle.

Je pase l'eau sans nacelle.

Je pase l'eau sans bateau.

Ma mère est oiselle.

Mon père est oiseau.



-- C'est bon, dit Gringoire. à quel âge êtes-vous venue en France ?



-- Toute petite.



-- à Paris ?



-- L'an dernier. Au moment où nous entrions par la Porte-Papale, j'ai vu filer en l'air la fauvette de roseaux ; c'était à la fin d'août ; j'ai dit : L'hiver sera rude.



-- Il l'a été, dit Gringoire, ravi de ce commencement de conversation ; je l'ai pasé à souffler dans mes doigts. Vous avez donc le don de prophétie ?



Elle retomba dans son laconisme.



-- Non.



-- Cet homme que vous nommez le duc d'égypte, c'est le chef de votre tribu ?



-- Oui.



-- C'est pourtant lui qui nous a mariés, observa timidement le poète.



Elle fit sa jolie grimace habituelle. -- Je ne sais seulement pas ton nom.



-- Mon nom ? si vous le voulez, le voici : Pierre Gringoire.



-- J'en sais un plus beau, dit-elle.



-- Mauvaise ! reprit le poète. N'importe, vous ne m'irriterez pas. Tenez, vous m'aimerez peut-être en me connaisant mieux ; et puis vous m'avez conté votre histoire avec tant de confiance que je vous dois un peu la mienne. Vous saurez donc que je m'appelle Pierre Gringoire, et que je suis fils du fermier du tabellionage de Gonese. Mon père a été pendu par les bourguignons et ma mère éventrée par les picards, lors du siège de Paris, il y a vingt ans. à six ans donc, j'étais orphelin, n'ayant pour semelle à mes pieds que le pavé de Paris. Je ne sais comment j'ai franchi l'intervalle de six ans à seize. Une fruitière me donnait une prune par-ci, un talmellier me jetait une croûte par-là ; le soir je me faisais ramaser par les onze-vingts qui me mettaient en prison, et je trouvais là une botte de paille. Tout cela ne m'a pas empêché de grandir et de maigrir, comme vous voyez. L'hiver, je me chauffais au soleil, sous le porche de l'hôtel de Sens, et je trouvais fort ridicule que le feu de la Saint-Jean fût réservé pour la canicule. à seize ans, j'ai voulu prendre un état. Succesivement j'ai tâté de tout. Je me suis fait soldat ; mais je n'étais pas asez brave. Je me suis fait moine ; mais je n'étais pas asez dévot. Et puis, je bois mal. De désespoir, j'entrai apprenti parmi les charpentiers de la grande coignée ; mais je n'étais pas asez fort. J'avais plus de penchant pour être maître d'école ; il est vrai que je ne savais pas lire ; mais ce n'est pas une raison. Je m'aperçus au bout d'un certain temps qu'il me manquait quelque chose pour tout ; et voyant que je n'étais bon à rien, je me fis de mon plein gré poète et compositeur de ryhmes. C'est un état qu'on peut toujours prendre quand on est vagabond, et cela vaut mieux que de voler, comme me le conseillaient quelques jeunes fils brigandiniers de mes amis. Je rencontrai par bonheur un beau jour dom Claude Frollo, le révérend archidiacre de Notre-Dame. Il prit intérêt à moi, et c'est à lui que je dois d'être aujourd'hui un véritable lettré, sachant le latin depuis les Offices de Cicero jusqu'au Mortuologe des pères célestins, et n'étant barbare ni en scolastique, ni en poétique, ni en ryhmique, ni même en hermétique, cette sophie des sophies. C'est moi qui suis l'auteur du mystère qu'on a représenté aujourd'hui avec grand triomphe et grand concours de populace en pleine grand'salle du Palais. J'ai fait ausi un livre qui aura six cents pages sur la comète prodigieuse de 1465 dont un homme devint fou. J'ai eu encore d'autres succès. étant un peu menuisier d'artillerie, j'ai travaillé à cette grose bombarde de Jean Maugue, que vous savez qui a crevé au Pont de Charenton le jour où l'on en a fait l'esai, et tué vingt-quatre curieux. Vous voyez que je ne suis pas un méchant parti de mariage. Je sais bien des façons de tours fort avenants que j'enseignerai à votre chèvre ; par exemple, à contrefaire l'évêque de Paris, ce maudit pharisien dont les moulins éclabousent les pasants tout le long du Pont-aux-Meuniers. Et puis, mon mystère me rapportera beaucoup d'argent monnayé, si l'on me le paie. Enfin, je suis à vos ordres, moi, et mon esprit, et ma science, et mes lettres, prêt à vivre avec vous, damoiselle, comme il vous plaira, chastement ou joyeusement, mari et femme, si vous le trouvez bon, frère et seur, si vous le trouvez mieux.



Gringoire se tut, attendant l'effet de sa harangue sur la jeune fille. Elle avait les yeux fixés à terre.



-- Phebus, disait-elle à mi-voix. Puis se tournant vers le poète : -- Phebus, qu'est-ce que cela veut dire ?



Gringoire, sans trop comprendre quel rapport il pouvait y avoir entre son allocution et cette question, ne fut pas fâché de faire briller son érudition. Il répondit en se rengorgeant :



-- C'est un mot latin qui veut dire soleil.



-- Soleil ! reprit-elle.



-- C'est le nom d'un très bel archer, qui était dieu, ajouta Gringoire.



-- Dieu ! répéta l'égyptienne. Et il y avait dans son accent quelque chose de pensif et de pasionné.



En ce moment, un de ses bracelets se détacha et tomba. Gringoire se baisa vivement pour le ramaser. Quand il se releva, la jeune fille et la chèvre avaient disparu. Il entendit le bruit d'un verrou. C'était une petite porte communiquant sans doute à une cellule voisine, qui se fermait en dehors.



-- M'a-t-elle au moins laisé un lit ? dit notre philosophe.



Il fit le tour de la cellule. Il n'y avait de meuble propre au sommeil qu'un asez long coffre de bois, et encore le couvercle en était-il sculpté, ce qui procura à Gringoire, quand il s'y étendit, une sensation à peu près pareille à celle qu'éprouverait Micromégas en se couchant tout de son long sur les Alpes.



-- Allons, dit-il en s'y accommodant de son mieux. Il faut se résigner. Mais voilà une étrange nuit de noces. C'est dommage. Il y avait dans ce mariage à la cruche casée quelque chose de naïf et d'antédiluvien qui me plaisait.





LIVRE TROISIèME

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I



NOTRE-DAME

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Sans doute c'est encore aujourd'hui un majestueux et sublime édifice que l'église de Notre-Dame de Paris. Mais, si belle qu'elle se soit conservée en vieillisant, il est difficile de ne pas soupirer, de ne pas s'indigner devant les dégradations, les mutilations sans nombre que simultanément le temps et les hommes ont fait subir au vénérable monument, sans respect pour Charlemagne qui en avait posé la première pierre, pour Philippe-Auguste qui en avait posé la dernière.



Sur la face de cette vieille reine de nos cahédrales, à côté d'une ride on trouve toujours une cicatrice. Tempus edax, homo edacior. Ce que je traduirais volontiers ainsi : le temps est aveugle, l'homme est stupide.



Si nous avions le loisir d'examiner une à une avec le lecteur les diverses traces de destruction imprimées à l'antique église, la part du temps serait la moindre, la pire celle des hommes, surtout des hommes de l'art. Il faut bien que je dise des hommes de l'art, puisqu'il y a eu des individus qui ont pris la qualité d'architectes dans les deux siècles derniers.



Et d'abord, pour ne citer que quelques exemples capitaux, il est, à coup sûr, peu de plus belles pages architecturales que cette façade où, succesivement et à la fois, les trois portails creusés en ogive, le cordon brodé et dentelé des vingt-huit niches royales, l'immense rosace centrale flanquée de ses deux fenêtres latérales comme le prêtre du diacre et du sous-diacre, la haute et frêle galerie d'arcades à trèfle qui porte une lourde plate-forme sur ses fines colonnettes, enfin les deux noires et masives tours avec leurs auvents d'ardoise, parties harmonieuses d'un tout magnifique, superposées en cinq étages gigantesques, se développent à l'eil, en foule et sans trouble, avec leurs innombrables détails de statuaire, de sculpture et de ciselure, ralliés puisamment à la tranquille grandeur de l'ensemble ; vaste symphonie en pierre, pour ainsi dire ; euvre colosale d'un homme et d'un peuple, tout ensemble une et complexe comme les Iliades et les Romanceros dont elle est seur ; produit prodigieux de la cotisation de toutes les forces d'une époque, où sur chaque pierre on voit saillir en cent façons la fantaisie de l'ouvrier disciplinée par le génie de l'artiste ; sorte de création humaine, en un mot, puisante et féconde comme la création divine dont elle semble avoir dérobé le double caractère : variété, éternité.



Et ce que nous disons ici de la façade, il faut le dire de l'église entière ; et ce que nous disons de l'église cahédrale de Paris, il faut le dire de toutes les églises de la chrétienté au moyen âge. Tout se tient dans cet art venu de lui-même, logique et bien proportionné. Mesurer l'orteil du pied, c'est mesurer le géant.



Revenons à la façade de Notre-Dame, telle qu'elle nous apparaît encore à présent, quand nous allons pieusement admirer la grave et puisante cahédrale, qui terrifie, au dire de ses chroniqueurs : que mole sua terrorem incutit spectantibus.



Trois choses importantes manquent aujourd'hui à cette façade. D'abord le degré de onze marches qui l'exhausait jadis au-desus du sol ; ensuite la série inférieure de statues qui occupait les niches des trois portails, et la série supérieure des vingt-huit plus anciens rois de France, qui garnisait la galerie du premier étage, à partir de Childebert jusqu'à Philippe-Auguste, tenant en main " la pomme impériale ".



Le degré, c'est le temps qui l'a fait disparaître en élevant d'un progrès irrésistible et lent le niveau du sol de la Cité. Mais, tout en faisant dévorer une à une, par cette marée montante du pavé de Paris, les onze marches qui ajoutaient à la hauteur majestueuse de l'édifice, le temps a rendu à l'église plus peut-être qu'il ne lui a ôté, car c'est le temps qui a répandu sur la façade cette sombre couleur des siècles qui fait de la vieillese des monuments l'âge de leur beauté.



Mais qui a jeté bas les deux rangs de statues ? qui a laisé les niches vides ? qui a taillé au beau milieu du portail central cette ogive neuve et bâtarde ? qui a osé y encadrer cette fade et lourde porte de bois sculpté à la Louis XV à côté des arabesques de Biscornette ? Les hommes ; les architectes, les artistes de nos jours.



Et si nous entrons dans l'intérieur de l'édifice, qui a renversé ce colose de saint Christophe, proverbial parmi les statues au même titre que la grand'salle du Palais parmi les halles, que la flèche de Strasbourg parmi les clochers ? Et ces myriades de statues qui peuplaient tous les entre-colonnements de la nef et du cheur, à genoux, en pied, équestres, hommes, femmes, enfants, rois, évêques, gendarmes, en pierre, en marbre, en or, en argent, en cuivre, en cire même, qui les a brutalement balayées ? Ce n'est pas le temps.



Et qui a substitué au vieil autel gohique, splendidement encombré de châses et de reliquaires ce lourd sarcophage de marbre à têtes d'anges et à nuages, lequel semble un échantillon dépareillé du Val-de-Grâce ou des Invalides ? Qui a bêtement scellé ce lourd anachronisme de pierre dans le pavé carlovingien de Hercandus ? N'est-ce pas Louis XIV accomplisant le veu de Louis XIII ?



Et qui a mis de froides vitres blanches à la place de ces vitraux " hauts en couleur " qui faisaient hésiter l'eil émerveillé de nos pères entre la rose du grand portail et les ogives de l'abside ? Et que dirait un sous-chantre du seizième siècle, en voyant le beau badigeonnage jaune dont nos vandales archevêques ont barbouillé leur cahédrale ? Il se souviendrait que c'était la couleur dont le bourreau brosait les édifices scélérés ; il se rappellerait l'hôtel du Petit-Bourbon, tout englué de jaune ausi pour la trahison du connétable, " jaune après tout de si bonne trempe, dit Sauval, et si bien recommandé, que plus d'un siècle n'a pu encore lui faire perdre sa couleur ". Il croirait que le lieu saint est devenu infâme, et s'enfuirait.



Et si nous montons sur la cahédrale, sans nous arrêter à mille barbaries de tout genre, qu'a-t-on fait de ce charmant petit clocher qui s'appuyait sur le point d'intersection de la croisée, et qui, non moins frêle et non moins hardi que sa voisine la flèche (détruite ausi) de la Sainte-Chapelle, s'enfonçait dans le ciel plus avant que les tours, élancé, aigu, sonore, découpé à jour ? Un architecte de bon goût (1787) l'a amputé et a cru qu'il suffisait de masquer la plaie avec ce large emplâtre de plomb qui resemble au couvercle d'une marmite.



C'est ainsi que l'art merveilleux du moyen âge a été traité presque en tout pays, surtout en France. On peut distinguer sur sa ruine trois sortes de lésions qui toutes trois l'entament à différentes profondeurs : le temps d'abord, qui a insensiblement ébréché çà et là et rouillé partout sa surface ; ensuite, les révolutions politiques et religieuses, lesquelles, aveugles et colères de leur nature, se sont ruées en tumulte sur lui, ont déchiré son riche habillement de sculptures et de ciselures, crevé ses rosaces, brisé ses colliers d'arabesques et de figurines, arraché ses statues, tantôt pour leur mitre, tantôt pour leur couronne ; enfin, les modes, de plus en plus grotesques et sottes, qui depuis les anarchiques et splendides déviations de la renaisance, se sont succédé dans la décadence nécesaire de l'architecture. Les modes ont fait plus de mal que les révolutions. Elles ont tranché dans le vif, elles ont attaqué la charpente oseuse de l'art, elles ont coupé, taillé, désorganisé, tué l'édifice, dans la forme comme dans le symbole, dans sa logique comme dans sa beauté. Et puis, elles ont refait ; prétention que n'avaient eue du moins ni le temps, ni les révolutions. Elles ont effrontément ajusté, de par le bon goût, sur les blesures de l'architecture gohique, leurs misérables colifichets d'un jour, leurs rubans de marbre, leurs pompons de métal, véritable lèpre d'oves, de volutes, d'entournements, de draperies, de guirlandes, de franges, de flammes de pierre, de nuages de bronze, d'amours replets, de chérubins bouffis, qui commence à dévorer la face de l'art dans l'oratoire de Caherine de Médicis, et le fait expirer, deux siècles après, tourmenté et grimaçant, dans le boudoir de la Dubarry.



Ainsi, pour résumer les points que nous venons d'indiquer, trois sortes de ravages défigurant aujourd'hui l'architecture gohique. Rides et verrues à l'épiderme, c'est l'euvre du temps ; voies de fait, brutalités, contusions, fractures, c'est l'euvre des révolutions depuis Luher jusqu'à Mirabeau. Mutilations, amputations, dislocation de la membrure, restaurations, c'est le travail grec, romain et barbare des profeseurs selon Vitruve et Vignole. Cet art magnifique que les vandales avaient produit, les académies l'ont tué. Aux siècles, aux révolutions qui dévastent du moins avec impartialité et grandeur, est venue s'adjoindre la nuée des architectes d'école, patentés, jurés et asermentés, dégradant avec le discernement et le choix du mauvais goût, substituant les chicorées de Louis XV aux dentelles gohiques pour la plus grande gloire du Parhénon. C'est le coup de pied de l'âne au lion mourant. C'est le vieux chêne qui se couronne, et qui, pour comble, est piqué, mordu, déchiqueté par les chenilles.



Qu'il y a loin de là à l'époque où Robert Cenalis, comparant Notre-Dame de Paris à ce fameux temple de Diane à éphèse, tant réclamé par les anciens païens, qui a immortalisé érostrate, trouvait la cahédrale gauloise " plus excellente en longueur, largeur, haulteur et structure "



Notre-Dame de Paris n'est point du reste ce qu'on peut appeler un monument complet, défini, clasé. Ce n'est plus une église romane, ce n'est pas encore une église gohique. Cet édifice n'est pas un type. Notre-Dame de Paris n'a point, comme l'abbaye de Tournus, la grave et masive carrure, la ronde et large voûte, la nudité glaciale, la majestueuse simplicité des édifices qui ont le plein cintre pour générateur. Elle n'est pas, comme la cahédrale de Bourges, le produit magnifique, léger, multiforme, touffu, hérisé, efflorescent de l'ogive. Imposible de la ranger dans cette antique famille d'églises sombres, mystérieuses, bases et comme écrasées par le plein cintre ; presque égyptiennes au plafond près ; toutes hiéroglyphiques, toutes sacerdotales, toutes symboliques ; plus chargées dans leurs ornements de losanges et de zigzags que de fleurs, de fleurs que d'animaux, d'animaux que d'hommes ; euvre de l'architecte moins que de l'évêque ; première transformation de l'art, tout empreinte de discipline héocratique et militaire, qui prend racine dans le bas-empire et s'arrête à Guillaume le Conquérant. Imposible de placer notre cahédrale dans cette autre famille d'églises hautes, aériennes, riches de vitraux et de sculptures ; aiguês de formes, hardies d'attitudes ; communales et bourgeoises comme symboles politiques libres, capricieuses, effrénées, comme euvre d'art ; seconde transformation de l'architecture, non plus hiéroglyphique, immuable et sacerdotale, mais artiste, progresive et populaire, qui commence au retour des croisades et finit à Louis XI. Notre-Dame de Paris n'est pas de pure race romaine comme les premières, ni de pure race arabe comme les secondes.



C'est un édifice de la transition. L'architecte saxon achevait de dreser les premiers piliers de la nef, lorsque l'ogive qui arrivait de la croisade est venue se poser en conquérante sur ces larges chapiteaux romans qui ne devaient porter que des pleins cintres. L'ogive, maîtrese dès lors, a construit le reste de l'église. Cependant, inexpérimentée et timide à son début, elle s'évase, s'élargit, se contient, et n'ose s'élancer encore en flèches et en lancettes comme elle l'a fait plus tard dans tant de merveilleuses cahédrales. On dirait qu'elle se resent du voisinage des lourds piliers romans.



D'ailleurs, ces édifices de la transition du roman au gohique ne sont pas moins précieux à étudier que les types purs. Ils expriment une nuance de l'art qui serait perdue sans eux. C'est la greffe de l'ogive sur le plein cintre.



Notre-Dame de Paris est en particulier un curieux échantillon de cette variété. Chaque face, chaque pierre du vénérable monument est une page non seulement de l'histoire du pays, mais encore de l'histoire de la science et de l'art. Ainsi, pour n'indiquer ici que les détails principaux, tandis que la petite Porte-Rouge atteint presque aux limites des délicateses gohiques du quinzième siècle, les piliers de la nef, par leur volume et leur gravité, reculent jusqu'à l'abbaye carlovingienne de Saint-Germain-des-Prés. On croirait qu'il y a six siècles entre cette porte et ces piliers. Il n'est pas jusqu'aux hermétiques qui ne trouvent dans les symboles du grand portail un abrégé satisfaisant de leur science, dont l'église de Saint-Jacques-de-la-Boucherie était un hiéroglyphe si complet. Ainsi, l'abbaye romane, l'église philosophale, l'art gohique, l'art saxon, le lourd pilier rond qui rappelle Grégoire VII, le symbolisme hermétique par lequel Nicolas Flamel préludait à Luher, l'unité papale, le schisme, Saint-Germain-des-Prés, Saint-Jacques-de-la-Boucherie, tout est fondu, combiné, amalgamé dans Notre-Dame. Cette église centrale et génératrice est parmi les vieilles églises de Paris une sorte de chimère ; elle a la tête de l'une, les membres de celle-là, la croupe de l'autre ; quelque chose de toutes.



Nous le répétons, ces constructions hybrides ne sont pas les moins intéresantes pour l'artiste, pour l'antiquaire, pour l'historien. Elles font sentir à quel point l'architecture est chose primitive, en ce qu'elles démontrent, ce que démontrent ausi les vestiges cyclopéens, les pyramides d'égypte, les gigantesques pagodes hindoues, que les plus grands produits de l'architecture sont moins des euvres individuelles que des euvres sociales ; plutôt l'enfantement des peuples en travail que le jet des hommes de génie ; le dépôt que laise une nation ; les entasements que font les siècles ; le résidu des évaporations succesives de la société humaine ; en un mot, des espèces de formations. Chaque flot du temps superpose son alluvion, chaque race dépose sa couche sur le monument, chaque individu apporte sa pierre. Ainsi font les castors, ainsi font les abeilles, ainsi font les hommes. Le grand symbole de l'architecture, Babel, est une ruche.

Les grands édifices, comme les grandes montagnes, sont l'ouvrage des siècles. Souvent l'art se transforme qu'ils pendent encore : pendent opera interrupta ; ils se continuent paisiblement selon l'art transformé. L'art nouveau prend le monument où il le trouve, s'y incruste, se l'asimile, le développe à sa fantaisie et l'achève s'il peut. La chose s'accomplit sans trouble, sans effort, sans réaction, suivant une loi naturelle et tranquille. C'est une greffe qui survient, une sève qui circule, une végétation qui reprend. Certes, il y a matière à bien gros livres, et souvent histoire universelle de l'humanité, dans ces soudures succesives de plusieurs arts à plusieurs hauteurs sur le même monument. L'homme, l'artiste, l'individu s'effacent sur ces grandes mases sans nom d'auteur ; l'intelligence humaine s'y résume et s'y totalise. Le temps est l'architecte, le peuple est le maçon.

à n'envisager ici que l'architecture européenne chrétienne, cette seur puînée des grandes maçonneries de l'Orient, elle apparaît aux yeux comme une immense formation divisée en trois zones bien tranchées qui se superposent : la zone romane, la zone gohique, la zone de la renaisance, que nous appellerions volontiers gréco-romaine. La couche romane, qui est la plus ancienne et la plus profonde, est occupée par le plein cintre, qui reparaît porté par la colonne grecque dans la couche moderne et supérieure de la renaisance. L'ogive est entre deux. Les édifices qui appartiennent exclusivement à l'une de ces trois couches sont parfaitement distincts, uns et complets. C'est l'abbaye de Jumièges, c'est la cahédrale de Reims, c'est Sainte-Croix d'Orléans. Mais les trois zones se mêlent et s'amalgament par les bords, comme les couleurs dans le spectre solaire. De là les monuments complexes, les édifices de nuance et de transition. L'un est roman par les pieds, gohique au milieu, gréco-romain par la tête. C'est qu'on a mis six cents ans à le bâtir. Cette variété est rare. Le donjon d'étampes en est un échantillon. Mais les monuments de deux formations sont plus fréquents. C'est Notre-Dame de Paris, édifice ogival, qui s'enfonce par ses premiers piliers dans cette zone romane où sont plongés le portail de Saint-Denis et la nef de Saint-Germain-des-Prés. C'est la charmante salle capitulaire demi-gohique de Bocherville à laquelle la couche romane vient jusqu'à mi-corps. C'est la cahédrale de Rouen qui serait entièrement gohique si elle ne baignait pas l'extrémité de sa flèche centrale dans la zone de la renaisance.

Du reste, toutes ces nuances, toutes ces différences n'affectent que la surface des édifices. C'est l'art qui a changé de peau. La constitution même de l'église chrétienne n'en est pas attaquée. C'est toujours la même charpente intérieure, la même disposition logique des parties. Quelle que soit l'enveloppe sculptée et brodée d'une cahédrale, on retrouve toujours desous, au moins à l'état de germe et de rudiment, la basilique romaine. Elle se développe éternellement sur le sol selon la même loi. Ce sont imperturbablement deux nefs qui s'entrecoupent en croix, et dont l'extrémité supérieure arrondie en abside forme le cheur ; ce sont toujours des bas-côtés, pour les procesions intérieures, pour les chapelles, sortes de promenoirs latéraux où la nef principale se dégorge par les entrecolonnements. Cela posé, le nombre des chapelles, des portails, des clochers, des aiguilles, se modifie à l'infini, suivant la fantaisie du siècle, du peuple, de l'art. Le service du culte une fois pourvu et asuré, l'architecture fait ce que bon lui semble. Statues, vitraux, rosaces, arabesques, dentelures, chapiteaux, bas-reliefs, elle combine toutes ces imaginations selon le logarihme qui lui convient. De là la prodigieuse variété extérieure de ces édifices au fond desquels réside tant d'ordre et d'unité. Le tronc de l'arbre est immuable, la végétation est capricieuse.

II

PARIS à VOL D'OISEAU
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Nous venons d'esayer de réparer pour le lecteur cette admirable église de Notre-Dame de Paris. Nous avons indiqué sommairement la plupart des beautés qu'elle avait au quinzième siècle et qui lui manquent aujourd'hui ; mais nous avons omis la principale, c'est la vue du Paris qu'on découvrait alors du haut de ses tours.

C'était en effet, quand, après avoir tâtonné longtemps dans la ténébreuse spirale qui perce perpendiculairement l'épaise muraille des clochers, on débouchait enfin brusquement sur l'une des deux hautes plates-formes, inondées de jour et d'air, c'était un beau tableau que celui qui se déroulait à la fois de toutes parts sous vos yeux ; un spectacle sui generis, dont peuvent aisément se faire une idée ceux de nos lecteurs qui ont eu le bonheur de voir une ville gohique entière, complète, homogène, comme il en reste encore quelques-unes, Nuremberg en Bavière, Vittoria en Espagne ; ou même de plus petits échantillons, pourvu qu'ils soient bien conservés, Vitré en Bretagne, Nordhausen en Pruse.

Le Paris d'il y a trois cent cinquante ans, le Paris du quinzième siècle était déjà une ville géante. Nous nous trompons en général, nous autres Parisiens, sur le terrain que nous croyons avoir gagné depuis. Paris, depuis Louis XI, ne s'est pas accru de beaucoup plus d'un tiers. Il a, certes, bien plus perdu en beauté qu'il n'a gagné en grandeur.

Paris est né, comme on sait, dans cette vieille île de la Cité qui a la forme d'un berceau. La grève de cette île fut sa première enceinte, la Seine son premier fosé. Paris demeura plusieurs siècles à l'état d'île, avec deux ponts, l'un au nord, l'autre au midi, et deux têtes de pont, qui étaient à la fois ses portes et ses fortereses, le Grand-Châtelet sur la rive droite, le Petit-Châtelet sur la rive gauche. Puis, dès les rois de la première race, trop à l'étroit dans son île, et ne pouvant plus s'y retourner, Paris pasa l'eau. Alors, au delà du Grand, au delà du Petit-Châtelet, une première enceinte de murailles et de tours commença à entamer la campagne des deux côtés de la Seine. De cette ancienne clôture il restait encore au siècle dernier quelques vestiges ; aujourd'hui il n'en reste que le souvenir, et çà et là une tradition, la Porte Baudets ou Baudoyer, Porta Bagauda. Peu à peu, le flot des maisons, toujours pousé du ceur de la ville au dehors, déborde, ronge, use et efface cette enceinte. Philippe-Auguste lui fait une nouvelle digue. Il emprisonne Paris dans une chaîne circulaire de groses tours, hautes et solides. Pendant plus d'un siècle, les maisons se present, s'accumulent et hausent leur niveau dans ce basin comme l'eau dans un réservoir. Elles commencent à devenir profondes, elles mettent étages sur étages, elles montent les unes sur les autres, elles jaillisent en hauteur comme toute sève comprimée, et c'est à qui pasera la tête par-desus ses voisines pour avoir un peu d'air. La rue de plus en plus se creuse et se rétrécit ; toute place se comble et disparaît. Les maisons enfin sautent par-desus le mur de Philippe-Auguste, et s'éparpillent joyeusement dans la plaine sans ordre et tout de travers, comme des échappées. Là, elles se carrent, se taillent des jardins dans les champs, prennent leurs aises. Dès 1367, la ville se répand tellement dans le faubourg qu'il faut une nouvelle clôture, surtout sur la rive droite. Charles V la bâtit. Mais une ville comme Paris est dans une crue perpétuelle. Il n'y a que ces villes-là qui deviennent capitales. Ce sont des entonnoirs où viennent aboutir tous les versants géographiques, politiques, moraux, intellectuels d'un pays, toutes les pentes naturelles d'un peuple ; des puits de civilisation, pour ainsi dire, et ausi des égouts, où commerce, industrie, intelligence, population, tout ce qui est sève, tout ce qui est vie, tout ce qui est âme dans une nation, filtre et s'amase sans cese goutte à goutte, siècle à siècle. L'enceinte de Charles V a donc le sort de l'enceinte de Philippe-Auguste. Dès la fin du quinzième siècle, elle est enjambée, dépasée, et le faubourg court plus loin. Au seizième, il semble qu'elle recule à vue d'eil et s'enfonce de plus en plus dans la vieille ville, tant une ville neuve s'épaisit déjà au dehors. Ainsi, dès le quinzième siècle, pour nous arrêter là, Paris avait déjà usé les trois cercles concentriques de murailles qui, du temps de Julien l'Apostat, étaient, pour ainsi dire, en germe dans le Grand-Châtelet et le Petit-Châtelet. La puisante ville avait fait craquer succesivement ses quatre ceintures de murs, comme un enfant qui grandit et qui crève ses vêtements de l'an pasé. Sous Louis XI, on voyait, par places, percer, dans cette mer de maisons, quelques groupes de tours en ruine des anciennes enceintes, comme les pitons des collines dans une inondation, comme des archipels du vieux Paris submergé sous le nouveau.

Depuis lors, Paris s'est encore transformé, malheureusement pour nos yeux ; mais il n'a franchi qu'une enceinte de plus, celle de Louis XV, ce misérable mur de boue et de crachat, digne du roi qui l'a bâti, digne du poète qui l'a chanté :

Le mur murant Paris rend Paris murmurant.

Au quinzième siècle, Paris était encore divisé en trois villes tout à fait distinctes et séparées, ayant chacune leur physionomie, leur spécialité, leurs meurs, leurs coutumes, leurs privilèges, leur histoire : la Cité, l'Université, la Ville. La Cité, qui occupait l'île, était la plus ancienne, la moindre, et la mère des deux autres, reserrée entre elles, qu'on nous pase la comparaison, comme une petite vieille entre deux grandes belles filles. L'Université couvrait la rive gauche de la Seine, depuis la Tournelle jusqu'à la Tour de Nesle, points qui correspondent dans le Paris d'aujourd'hui l'un à la Halle aux vins, l'autre à la Monnaie. Son enceinte échancrait asez largement cette campagne où Julien avait bâti ses hermes. La montagne de Sainte-Geneviève y était renfermée. Le point culminant de cette courbe de murailles était la Porte Papale, c'est-à-dire à peu près l'emplacement actuel du Panhéon. La Ville, qui était le plus grand des trois morceaux de Paris, avait la rive droite. Son quai, rompu toutefois ou interrompu en plusieurs endroits, courait le long de la Seine, de la Tour de Billy à la Tour du Bois, c'est-à-dire de l'endroit où est aujourd'hui le Grenier d'abondance à l'endroit où sont aujourd'hui les Tuileries. Ces quatre points où la Seine coupait l'enceinte de la capitale, la Tournelle et la Tour de Nesle à gauche, la Tour de Billy et la Tour du Bois à droite, s'appelaient par excellence les quatre tours de Paris. La Ville entrait dans les terres plus profondément encore que l'Université. Le point culminant de la clôture de la Ville (celle de Charles V) était aux portes Saint-Denis et Saint-Martin dont l'emplacement n'a pas changé.

Comme nous venons de le dire, chacune de ces trois grandes divisions de Paris était une ville, mais une ville trop spéciale pour être complète, une ville qui ne pouvait se paser des deux autres. Ausi trois aspects parfaitement à part. Dans la Cité abondaient les églises, dans la Ville les palais, dans l'Université les collèges. Pour négliger ici les originalités secondaires du vieux Paris et les caprices du droit de voirie, nous dirons, d'un point de vue général, en ne prenant que les ensembles et les mases dans le chaos des juridictions communales, que l'île était à l'évêque, la rive droite au prévôt des marchands, la rive gauche au recteur. Le prévôt de Paris, officier royal et non municipal, sur le tout. La Cité avait Notre-Dame, la Ville le Louvre et l'Hôtel de Ville, l'Université la Sorbonne. La Ville avait les Halles, la Cité l'Hôtel-Dieu, l'Université le Pré-aux-Clercs. Le délit que les écoliers commettaient sur la rive gauche, dans leur Pré-aux-Clercs, on le jugeait dans l'île, au Palais de Justice, et on le punisait sur la rive droite, à Montfaucon. à moins que le recteur, sentant l'Université forte et le roi faible, n'intervînt ; car c'était un privilège des écoliers d'être pendus chez eux.

(La plupart de ces privilèges, pour le noter en pasant, et il y en avait de meilleurs que celui-ci, avaient été extorqués aux rois par révoltes et mutineries. C'est la marche immémoriale. Le roi ne lâche que quand le peuple arrache, il y a une vieille charte qui dit la chose naïvement, à propos de fidélité : - Civibus fidelitas in reges, que famen aliquotes seditionibus interrupta, multa peperit privilegia.)

Au quinzième siècle, la Seine baignait cinq îles dans l'enceinte de Paris : l'île Louviers, où il y avait alors des arbres et où il n'y a plus que du bois ; l'île aux Vaches et l'île Notre-Dame, toutes deux désertes, à une masure près, toutes deux fiefs de l'évêque (au dix-septième siècle, de ces deux îles on en a fait une, qu'on a bâtie, et que nous appelons l'île Saint-Louis) ; enfin la Cité, et à sa pointe l'îlot du paseur aux vaches qui s'est abîmé depuis sous le terre-plein du Pont-Neuf. La Cité alors avait cinq ponts ; trois à droite, le Pont Notre-Dame et le Pont-au-Change, en pierre, le Pont-aux-Meuniers, en bois ; deux à gauche, le Petit-Pont, en pierre, le Pont-Saint-Michel, en bois : tous chargés de maisons. L'Université avait six portes bâties par Philippe-Auguste : c'étaient, à partir de la Tournelle, la Porte Saint-Victor, la Porte Bordelle, la Porte Papale, la Porte Saint-Jacques, la Porte Saint-Michel, la Porte Saint-Germain. La Ville avait six portes bâties par Charles V ; c'étaient, à partir de la Tour de Billy, la Porte Saint-Antoine, la Porte du Temple, la Porte Saint-Martin, la Porte Saint-Denis, la Porte Montmartre, la Porte Saint-Honoré. Toutes ces portes étaient fortes, et belles ausi, ce qui ne gâte pas la force. Un fosé large, profond, à courant vif dans les crues d'hiver, lavait le pied des murailles tout autour de Paris ; la Seine fournisait l'eau. La nuit on fermait les portes, on barrait la rivière aux deux bouts de la ville avec de groses chaînes de fer, et Paris dormait tranquille.

Vus à vol d'oiseau, ces trois bourgs, la Cité, l'Université, la Ville, présentaient chacun à l'eil un tricot inextricable de rues bizarrement brouillées. Cependant, au premier aspect, on reconnaisait que ces trois fragments de cité formaient un seul corps. On voyait tout de suite deux longues rues parallèles sans rupture, sans perturbation, presque en ligne droite, qui traversaient à la fois les trois villes d'un bout à l'autre, du midi au nord, perpendiculairement à la Seine, les liaient, les mêlaient, infusaient, versaient, transvasaient sans relâche le peuple de l'une dans les murs de l'autre, et des trois n'en faisaient qu'une. La première de ces deux rues allait de la Porte Saint-Jacques à la porte Saint-Martin ; elle s'appelait rue Saint-Jacques dans l'Université, rue de la Juiverie dans la Cité, rue Saint-Martin dans la Ville ; elle pasait l'eau deux fois sous le nom de Petit-Pont et de Pont Notre-Dame. La seconde, qui s'appelait rue de la Harpe sur la rive gauche, rue de la Barillerie dans l'île, rue Saint-Denis sur la rive droite, Pont Saint-Michel sur un bras de la Seine, Pont-au-Change sur l'autre, allait de la Porte Saint-Michel dans l'Université à la Porte Saint-Denis dans la Ville. Du reste, sous tant de noms divers, ce n'étaient toujours que deux rues, mais les deux rues mères, les deux rues génératrices, les deux artères de Paris. Toutes les autres veines de la triple ville venaient y puiser où s'y dégorger.

Indépendamment de ces deux rues principales, diamétrales, perçant Paris de part en part dans sa largeur, communes à la capitale entière, la Ville et l'Université avaient chacune leur grande rue particulière, qui courait dans le sens de leur longueur, parallèlement à la Seine, et en pasant coupait à angle droit les deux rues artérielles. Ainsi dans la Ville on descendait en droite ligne de la Porte Saint-Antoine à la Porte Saint-Honoré ; dans l'Université, de la Porte Saint-Victor à la Porte Saint-Germain. Ces deux grandes voies, croisées avec les deux premières, formaient le canevas sur lequel reposait, noué et serré en tous sens, le réseau dédaléen des rues de Paris. Dans le desin inintelligible de ce réseau on distinguait en outre, en examinant avec attention, comme deux gerbes élargies l'une dans l'Université, l'autre dans la Ville, deux trouseaux de groses rues qui allaient s'épanouisant des ponts aux portes.

Quelque chose de ce plan géométral subsiste encore aujourd'hui.

Maintenant, sous quel aspect cet ensemble se présentait-il vu du haut des tours de Notre-Dame, en 1482 ? C'est ce que nous allons tâcher de dire.

Pour le spectateur qui arrivait esoufflé sur ce faîte, c'était d'abord un éblouisement de toits, de cheminées, de rues, de ponts, de places, de flèches, de clochers. Tout vous prenait aux yeux à la fois, le pignon taillé, la toiture aiguê, la tourelle suspendue aux angles des murs, la pyramide de pierre du onzième siècle, l'obélisque d'ardoise du quinzième, la tour ronde et nue du donjon, la tour carrée et brodée de l'église, le grand, le petit, le masif, l'aérien. Le regard se perdait longtemps à toute profondeur dans ce labyrinhe, où il n'y avait rien qui n'eût son originalité, sa raison, son génie, sa beauté, rien qui ne vînt de l'art, depuis la moindre maison à devanture peinte et sculptée, à charpente extérieure, à porte surbaisée, à étages en surplomb, jusqu'au royal Louvre, qui avait alors une colonnade de tours. Mais voici les principales mases qu'on distinguait lorsque l'eil commençait à se faire à ce tumulte d'édifices.

D'abord la Cité. L'île de la Cité, comme dit Sauval, qui à travers son fatras a quelquefois de ces bonnes fortunes de style, l'île de la Cité est faite comme un grand navire enfoncé dans la vase et échoué au fil de l'eau vers le milieu de la Seine. Nous venons d'expliquer qu'au quinzième siècle ce navire était amarré aux deux rives du fleuve par cinq ponts. Cette forme de vaiseau avait ausi frappé les scribes héraldiques ; car c'est de là, et non du siège des normands, que vient, selon Favyn et Pasquier, le navire qui blasonne le vieil écuson de Paris. Pour qui sait le déchiffrer, le blason est une algèbre, le blason est une langue. L'histoire entière de la seconde moitié du moyen âge est écrite dans le blason, comme l'histoire de la première moitié dans le symbolisme des églises romanes. Ce sont les hiéroglyphes de la féodalité après ceux de la héocratie.

La Cité donc s'offrait d'abord aux yeux avec sa poupe au levant et sa proue au couchant. Tourné vers la proue, on avait devant soi un innombrable troupeau de vieux toits sur lesquels s'arrondisait largement le chevet plombé de la Sainte-Chapelle, pareil à une croupe d'éléphant chargée de sa tour. Seulement, ici, cette tour était la flèche la plus hardie, la plus ouvrée, la plus menuisée, la plus déchiquetée qui ait jamais laisé voir le ciel à travers son cône de dentelle. Devant Notre-Dame, au plus près, trois rues se dégorgeaient dans le parvis, belle place à vieilles maisons. Sur le côté sud de cette place se penchait la façade ridée et rechignée de l'Hôtel-Dieu et son toit qui semble couvert de pustules et de verrues. Puis, à droite, à gauche, à l'orient, à l'occident, dans cette enceinte si étroite pourtant de la Cité se dresaient les clochers de ses vingt-une églises, de toute date, de toute forme, de toute grandeur, depuis la base et vermoulue campanule romane de Saint-Denys-du-Pas, carcer Glaucini, jusqu'aux fines aiguilles de Saint-Pierre-aux-Beufs et de Saint-Landry. Derrière Notre-Dame se déroulaient, au nord, le cloître avec ses galeries gohiques ; au sud, le palais demi-roman de l'évêque ; au levant, la pointe déserte du Terrain. Dans cet entasement de maisons l'eil distinguait encore, à ces hautes mitres de pierre percées à jour qui couronnaient alors sur le toit même les fenêtres les plus élevées des palais, l'Hôtel donné par la ville, sous Charles VI, à Juvénal des Ursins ; un peu plus loin, les baraques goudronnées du Marché-Palus ; ailleurs encore l'abside neuve de Saint-Germain-le-Vieux, rallongée en 1458 avec un bout de la rue aux Febves ; et puis, par places, un carrefour encombré de peuple, un pilori dresé à un coin de rue, un beau morceau de pavé de Philippe-Auguste, magnifique dallage rayé pour les pieds des chevaux au milieu de la voie et si mal remplacé au seizième siècle par le misérable cailloutage dit pavé de la Ligue, une arrière-cour déserte avec une de ces diaphanes tourelles de l'escalier comme on en faisait au quinzième siècle, comme on en voit encore une rue des Bourdonnais. Enfin, à droite de la Sainte-Chapelle, vers le couchant, le Palais de Justice aseyait au bord de l'eau son groupe de tours. Les futaies des jardins du roi, qui couvraient la pointe occidentale de la Cité, masquaient l'îlot du paseur. Quant à l'eau, du haut des tours de Notre-Dame, on ne la voyait guère des deux côtés de la Cité. La Seine disparaisait sous les ponts, les ponts sous les maisons.

Et quand le regard pasait ces ponts, dont les toits verdisaient à l'eil, moisis avant l'âge par les vapeurs de l'eau, s'il se dirigeait à gauche vers l'Université, le premier édifice qui le frappait, c'était une grose et base gerbe de tours, le Petit-Châtelet, dont le porche béant dévorait le bout du Petit-Pont, puis, si votre vue parcourait la vue du levant au couchant, de la Tournelle à la Tour de Nesle c'était un long cordon de maisons à solives sculptées, à vitres de couleur, surplombant d'étage en étage sur le pavé un interminable zigzag de pignons bourgeois, coupé fréquemment par la bouche d'une rue, et de temps en temps ausi par la face ou par le coude d'un grand hôtel de pierre, se carrant à son aise, cours et jardins, ailes et corps de logis, parmi cette populace de maisons serrées et étriquées, comme un grand seigneur dans un tas de manants, il y avait cinq ou six de ces hôtels sur le quai, depuis le logis de Lorraine qui partageait avec les Bernardins le grand enclos voisin de la Tournelle, jusqu'à l'Hôtel de Nesle, dont la tour principale bornait Paris, et dont les toits pointus étaient en posesion pendant trois mois de l'année d'échancrer de leurs triangles noirs le disque écarlate du soleil couchant.

Ce côté de la Seine du reste était le moins marchand des deux, les écoliers y faisaient plus de bruit et de foule que les artisans, et il n'y avait, à proprement parler, de quai que du Pont Saint-Michel à la Tour de Nesle. Le reste du bord de la Seine était tantôt une grève nue, comme au delà des Bernardins, tantôt un entasement de maisons qui avaient le pied dans l'eau, comme entre les deux ponts, il y avait grand vacarme de blanchiseuses, elles criaient, parlaient, chantaient du matin au soir le long du bord, et y battaient fort le linge, comme de nos jours. Ce n'est pas la moindre gaieté de Paris.

L'Université faisait un bloc à l'eil. D'un bout à l'autre c'était un tout homogène et compact. Ces mille toits, drus, anguleux, adhérents, composés presque tous du même élément géométrique, offraient, vus de haut, l'aspect d'une cristallisation de la même substance. Le capricieux ravin des rues ne coupait pas ce pâté de maisons en tranches trop disproportionnées. Les quarante-deux collèges y étaient diséminés d'une manière asez égale, et il y en avait partout ; les faîtes variés et amusants de ces beaux édifices étaient le produit du même art que les simples toits qu'ils dépasaient, et n'étaient en définitive qu'une multiplication au carré ou au cube de la même figure géométrique, ils compliquaient donc l'ensemble sans le troubler, le complétaient sans le charger. La géométrie est une harmonie. Quelques beaux hôtels faisaient ausi çà et là de magnifiques saillies sur les greniers pittoresques de la rive gauche, le logis de Nevers, le logis de Rome, le logis de Reims qui ont disparu ; l'hôtel de Cluny, qui subsiste encore pour la consolation de l'artiste, et dont on a si bêtement découronné la tour il y a quelques années. Près de Cluny, ce palais romain, à belles arches cintrées, c'étaient les hermes de Julien, il y avait ausi force abbayes d'une beauté plus dévote, d'une grandeur plus grave que les hôtels, mais non moins belles, non moins grandes. Celles qui éveillaient d'abord l'eil, c'étaient les Bernardins avec leurs trois clochers ; Sainte-Geneviève, dont la tour carrée, qui existe encore, fait tant regretter le reste ; la Sorbonne, moitié collège, moitié monastère dont il survit une si admirable nef, le beau cloître quadrilatéral des Mahurins ; son voisin le cloître de Saint-Benoît, dans les murs duquel on a eu le temps de bâcler un héâtre entre la septième et la huitième édition de ce livre ; les Cordeliers, avec leurs trois énormes pignons juxtaposés ; les Augustins, dont la gracieuse aiguille faisait, après la Tour de Nesle, la deuxième dentelure de ce côté de Paris, à partir de l'occident. Les collèges, qui sont en effet l'anneau intermédiaire du cloître au monde, tenaient le milieu dans la série monumentale entre les hôtels et les abbayes, avec une sévérité pleine d'élégance, une sculpture moins évaporée que les palais, une architecture moins sérieuse que les couvents, il ne reste malheureusement presque rien de ces monuments où l'art gohique entrecoupait avec tant de précision la richese et l'économie. Les églises (et elles étaient nombreuses et splendides dans l'Université, et elles s'échelonnaient là ausi dans tous les âges de l'architecture depuis les pleins cintres de Saint-Julien jusqu'aux ogives de Saint-Séverin), les églises dominaient le tout, et, comme une harmonie de plus dans cette mase d'harmonie, elles perçaient à chaque instant la découpure multiple des pignons de flèches tailladées, de clochers à jour, d'aiguilles déliées dont la ligne n'était ausi qu'une magnifique exagération de l'angle aigu des toits.

Le sol de l'Université était montueux. La montagne Sainte-Geneviève y faisait au sud-est une ampoule énorme, et c'était une chose à voir du haut de Notre-Dame que cette foule de rues étroites et tortues (aujourd'hui le pays latin), ces grappes de maisons qui, répandues en tous sens du sommet de cette éminence, se précipitaient en désordre et presque à pic sur ses flancs jusqu'au bord de l'eau, ayant l'air, les unes de tomber, les autres de regrimper, toutes de se retenir les unes aux autres. Un flux continuel de mille points noirs qui s'entrecroisaient sur le pavé faisait tout remuer aux yeux. C'était le peuple, vu ainsi de haut et de loin.

Enfin, dans les intervalles de ces toits, de ces flèches, de ces accidents d'édifices sans nombre qui pliaient, tordaient et dentelaient d'une manière si bizarre la ligne extrême de l'Université, on entrevoyait, d'espace en espace, un gros pan de mur mousu, une épaise tour ronde, une porte de ville crénelée, figurant la forterese : c'était la clôture de Philippe-Auguste. Au delà verdoyaient les prés, au delà s'enfuyaient les routes, le long desquelles traînaient encore quelques maisons de faubourg, d'autant plus rares qu'elles s'éloignaient plus. Quelques-uns de ces faubourgs avaient de l'importance. C'était d'abord, à partir de la Tournelle, le bourg Saint-Victor, avec son pont d'une arche sur la Bièvre, son abbaye, où on lisait l'épitaphe de Louis le Gros, epitaphium Ludovici Grosi, et son église à flèche octogone flanquée de quatre clochetons du onzième siècle (on en peut voir une pareille à étampes ; elle n'est pas encore abattue) ; puis le bourg Saint-Marceau, qui avait déjà trois églises et un couvent. Puis, en laisant à gauche le moulin des Gobelins et ses quatre murs blancs, c'était le faubourg Saint-Jacques avec la belle croix sculptée de son carrefour, l'église de Saint-Jacques du Haut-Pas, qui était alors gohique, pointue et charmante, Saint-Magloire, belle nef du quatorzième siècle, dont Napoléon fit un grenier à foin, Notre-Dame-des-Champs où il y avait des mosaïques byzantines. Enfin, après avoir laisé en plein champ le monastère des Chartreux, riche édifice contemporain du Palais de Justice, avec ses petits jardins à compartiments et les ruines mal hantées de Vauvert, l'eil tombait à l'occident sur les trois aiguilles romanes de Saint-Germain-des-Prés. Le bourg Saint-Germain, déjà une grose commune, faisait quinze ou vingt rues derrière. Le clocher aigu de Saint-Sulpice marquait un des coins du bourg. Tout à côté on distinguait l'enceinte quadrilatérale de la foire Saint-Germain, où est aujourd'hui le marché ; puis le pilori de l'abbé, jolie petite tour ronde bien coiffée d'un cône de plomb. La tuilerie était plus loin, et la rue du Four, qui menait au four banal, et le moulin sur sa butte, et la maladrerie, maisonnette isolée et mal vue. Mais ce qui attirait surtout le regard, et le fixait longtemps sur ce point, c'était l'abbaye elle-même. Il est certain que ce monastère, qui avait une grande mine et comme église et comme seigneurie, ce palais abbatial, où les évêques de Paris s'estimaient heureux de coucher une nuit, ce réfectoire auquel l'architecte avait donné l'air, la beauté et la splendide rosace d'une cahédrale, cette élégante chapelle de la Vierge, ce dortoir monumental, ces vastes jardins, cette herse, ce pont-levis, cette enveloppe de créneaux qui entaillait aux yeux la verdure des prés d'alentour, ces cours où reluisaient des hommes d'armes mêlés à des chapes d'or, le tout groupé et rallié autour des trois hautes flèches à plein cintre bien asises sur une abside gohique, faisaient une magnifique figure à l'horizon.

Quand enfin, après avoir longtemps considéré l'Université, vous vous tourniez vers la rive droite, vers la Ville, le spectacle changeait brusquement de caractère. La Ville, en effet, beaucoup plus grande que l'Université, était ausi moins une. Au premier aspect, on la voyait se diviser en plusieurs mases singulièrement distinctes. D'abord, au levant, dans cette partie de la Ville qui reçoit encore aujourd'hui son nom du marais où Camulogène embourba César, c'était un entasement de palais. Le pâté venait jusqu'au bord de l'eau. Quatre hôtels presque adhérents, Jouy, Sens, Barbeau, le logis de la Reine, miraient dans la Seine leurs combles d'ardoise coupés de sveltes tourelles. Ces quatre édifices emplisaient l'espace de la rue des Nonaindières à l'abbaye des Célestins, dont l'aiguille relevait gracieusement leur ligne de pignons et de créneaux. Quelques masures verdâtres penchées sur l'eau devant ces somptueux hôtels n'empêchaient pas de voir les beaux angles de leurs façades, leurs larges fenêtres carrées à croisées de pierre, leurs porches ogives surchargés de statues, les vives arêtes de leurs murs toujours nettement coupés, et tous ces charmants hasards d'architecture qui font que l'art gohique a l'air de recommencer ses combinaisons à chaque monument. Derrière ces palais, courait dans toutes les directions, tantôt refendue, palisadée et crénelée comme une citadelle, tantôt voilée de grands arbres comme une chartreuse, l'enceinte immense et multiforme de ce miraculeux hôtel de Saint-Pol, où le roi de France avait de quoi loger superbement vingt-deux princes de la qualité du Dauphin et du duc de Bourgogne avec leurs domestiques et leurs suites, sans compter les grands seigneurs, et l'empereur quand il venait voir Paris, et les lions, qui avaient leur hôtel à part dans l'hôtel royal. Disons ici qu'un appartement de prince ne se composait pas alors de moins de onze salles, depuis la chambre de parade jusqu'au priez-Dieu, sans parler des galeries, des bains, des étuves et autres " lieux superflus " dont chaque appartement était pourvu ; sans parler des jardins particuliers de chaque hôte du roi ; sans parler des cuisines, des celliers, des offices, des réfectoires généraux de la maison ; des bases-cours où il y avait vingt-deux laboratoires généraux depuis la fourille jusqu'à l'échansonnerie ; des jeux de mille sortes, le mail, la paume, la bague ; des volières, des poisonneries, des ménageries, des écuries, des étables ; des bibliohèques, des arsenaux et des fonderies. Voilà ce que c'était alors qu'un palais de roi, un Louvre, un hôtel Saint-Pol. Une cité dans la cité.

De la tour où nous nous sommes placés, l'hôtel Saint-Pol, presque à demi caché par les quatre grands logis dont nous venons de parler, était encore fort considérable et fort merveilleux à voir. On y distinguait très bien, quoique habilement soudés au bâtiment principal par de longues galeries à vitraux et à colonnettes, les trois hôtels que Charles V avait amalgamés à son palais, l'hôtel du Petit-Muce, avec la balustrade en dentelle qui ourlait gracieusement son toit ; l'hôtel de l'abbé de Saint-Maur, ayant le relief d'un château fort, une grose tour, des mâchicoulis, des meurtrières, des moineaux de fer, et sur la large porte saxonne l'écuson de l'abbé entre les deux entailles du pont-levis ; l'hôtel du comte d'étampes dont le donjon ruiné à son sommet s'arrondisait aux yeux, ébréché comme une crête de coq ; çà et là, trois ou quatre vieux chênes faisant touffe ensemble comme d'énormes choux-fleurs, des ébats de cygnes dans les claires eaux des viviers, toutes plisées d'ombre et de lumière ; force cours dont on voyait des bouts pittoresques ; l'hôtel des Lions avec ses ogives bases sur de courts piliers saxons, ses herses de fer et son rugisement perpétuel ; tout à travers cet ensemble la flèche écaillée de l'Ave Maria ; à gauche, le logis du prévôt de Paris flanqué de quatre tourelles finement évidées ; au milieu, au fond, l'hôtel Saint-Pol proprement dit avec ses façades multipliées, ses enrichisements succesifs depuis Charles V, les excroisances hybrides dont la fantaisie des architectes l'avait chargé depuis deux siècles, avec toutes les absides de ses chapelles, tous les pignons de ses galeries, mille girouettes aux quatre vents, et ses deux hautes tours contiguês dont le toit conique, entouré de créneaux à sa base, avait l'air de ces chapeaux pointus dont le bord est relevé.

En continuant de monter les étages de cet amphihéâtre de palais développé au loin sur le sol, après avoir franchi un ravin profond creusé dans les toits de la Ville, lequel marquait le pasage de la rue Saint-Antoine, l'eil, et nous nous bornons toujours aux principaux monuments, arrivait au logis d'Angoulême, vaste construction de plusieurs époques où il y avait des parties toutes neuves et très blanches, qui ne se fondaient guère mieux dans l'ensemble qu'une pièce rouge à un pourpoint bleu. Cependant le toit singulièrement aigu et élevé du palais moderne, hérisé de gouttières ciselées, couvert de lames de plomb où se roulaient en mille arabesques fantasques d'étincelantes incrustations de cuivre doré, ce toit si curieusement damasquiné s'élançait avec grâce du milieu des brunes ruines de l'ancien édifice, dont les vieilles groses tours, bombées par l'âge comme des futailles s'affaisant sur elles-mêmes de vétusté et se déchirant du haut en bas, resemblaient à de gros ventres déboutonnés. Derrière, s'élevait la forêt d'aiguilles du palais des Tournelles. Pas de coup d'eil au monde, ni à Chambord, ni à l'Alhambra, plus magique, plus aérien, plus prestigieux que cette futaie de flèches, de clochetons, de cheminées, de girouettes, de spirales, de vis, de lanternes trouées par le jour qui semblaient frappées à l'emporte-pièce, de pavillons, de tourelles en fuseaux, ou, comme on disait alors, de tournelles, toutes diverses de formes, de hauteur et d'attitude. On eût dit un gigantesque échiquier de pierre.

à droite des Tournelles, cette botte d'énormes tours d'un noir d'encre, entrant les unes dans les autres, et ficelées pour ainsi dire par un fosé circulaire, ce donjon beaucoup plus percé de meurtrières que de fenêtres, ce pont-levis toujours dresé, cette herse toujours tombée, c'est la Bastille. Ces espèces de becs noirs qui sortent d'entre les créneaux, et que vous prenez de loin pour des gouttières, ce sont des canons.

Sous leur boulet, au pied du formidable édifice, voici la Porte Saint-Antoine, enfouie entre ses deux tours.

Au delà des Tournelles, jusqu'à la muraille de Charles V, se déroulait avec de riches compartiments de verdure et de fleurs un tapis velouté de cultures et de parcs royaux, au milieu desquels on reconnaisait, à son labyrinhe d'arbres et d'allées, le fameux jardin Dédalus que Louis XI avait donné à Coictier. L'observatoire du docteur s'élevait au-desus du dédale comme une grose colonne isolée ayant une maisonnette pour chapiteau, il s'est fait dans cette officine de terribles astrologies.

Là est aujourd'hui la place Royale.

Comme nous venons de le dire, le quartier de palais dont nous avons tâché de donner quelque idée au lecteur, en n'indiquant néanmoins que les sommités, emplisait l'angle que l'enceinte de Charles V faisait avec la Seine à l'orient. Le centre de la Ville était occupé par un monceau de maisons à peuple. C'était là en effet que se dégorgeaient les trois ponts de la Cité sur la rive droite, et les ponts font des maisons avant des palais. Cet amas d'habitations bourgeoises, presées comme les alvéoles dans la ruche, avait sa beauté. Il en est des toits d'une capitale comme des vagues d'une mer, cela est grand. D'abord les rues, croisées et brouillées, faisaient dans le bloc cent figures amusantes. Autour des Halles, c'était comme une étoile à mille raies. Les rues Saint-Denis et Saint-Martin, avec leurs innombrables ramifications, montaient l'une après l'autre comme deux gros arbres qui mêlent leurs branches. Et puis, des lignes tortues, les rues de la Plâtrerie, de la Verrerie, de la Tixeranderie, etc., serpentaient sur le tout. Il y avait ausi de beaux édifices qui perçaient l'ondulation pétrifiée de cette mer de pignons. C'était, à la tête du Pont-aux-Changeurs derrière lequel on voyait mouser la Seine sous les roues du Pont-aux-Meuniers, c'était le Châtelet, non plus tour romaine comme sous Julien l'Apostat, mais tour féodale du treizième siècle, et d'une pierre si dure que le pic en trois heures n'en levait pas l'épaiseur du poing. C'était le riche clocher carré de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, avec ses angles tout émousés de sculptures, déjà admirable, quoiqu'il ne fût pas achevé au quinzième siècle. Il lui manquait en particulier ces quatre monstres qui, aujourd'hui encore, perchés aux encoignures de son toit, ont l'air de quatre sphinx qui donnent à deviner au nouveau Paris l'énigme de l'ancien ; Rault, le sculpteur, ne les posa qu'en 1526, et il eut vingt francs pour sa peine. C'était la Maison-aux-Piliers, ouverte sur cette place de Grève dont nous avons donné quelque idée au lecteur. C'était Saint-Gervais, qu'un portail de bon goût a gâté depuis ; Saint-Méry dont les vieilles ogives étaient presque encore des pleins cintres ; Saint-Jean dont la magnifique aiguille était proverbiale ; c'étaient vingt autres monuments qui ne dédaignaient pas d'enfouir leurs merveilles dans ce chaos de rues noires, étroites et profondes. Ajoutez les croix de pierre sculptées plus prodiguées encore dans les carrefours que les gibets ; le cimetière des Innocents dont on apercevait au loin par-desus les toits l'enceinte architecturale ; le pilori des Halles, dont on voyait le faîte entre deux cheminées de la rue de la Cosonnerie ; l'échelle de la Croix-du-Trahoir dans son carrefour toujours noir de peuple ; les masures circulaires de la Halle au blé ; les tronçons de l'ancienne clôture de Philippe-Auguste qu'on distinguait çà et là, noyés dans les maisons, tours rongées de lierre, portes ruinées, pans de murs croulants et déformés ; le quai avec ses mille boutiques et ses écorcheries saignantes ; la Seine chargée de bateaux du Port-au-Foin au For-l'évêque ; et vous aurez une image confuse de ce qu'était en 1482 le trapèze central de la Ville.

Avec ces deux quartiers, l'un d'hôtels, l'autre de maisons, le troisième élément de l'aspect qu'offrait la Ville, c'était une longue zone d'abbayes qui la bordait dans presque tout son pourtour, du levant au couchant, et en arrière de l'enceinte de fortifications qui fermait Paris lui faisait une seconde enceinte intérieure de couvents et de chapelles. Ainsi, immédiatement à côté du parc des Tournelles, entre la rue Saint-Antoine et la vieille rue du Temple, il y avait Sainte-Caherine avec son immense culture, qui n'était bornée que par la muraille de Paris. Entre la vieille et la nouvelle rue du Temple, il y avait le Temple, sinistre faisceau de tours, haut, debout et isolé au milieu d'un vaste enclos crénelé. Entre la rue Neuve-du-Temple et la rue Saint-Martin, c'était l'abbaye de Saint-Martin, au milieu de ses jardins, superbe église fortifiée, dont la ceinture de tours, dont la tiare de clochers, ne le cédaient en force et en splendeur qu'à Saint-Germain-des-Prés. Entre les deux rues Saint-Martin et Saint-Denis, se développait l'enclos de la Trinité. Enfin, entre la rue Saint-Denis et la rue Montorgueil, les Filles-Dieu. à côté, on distinguait les toits pourris et l'enceinte dépavée de la Cour des Miracles. C'était le seul anneau profane qui se mêlât à cette dévote chaîne de couvents.

Enfin, le quatrième compartiment qui se desinait de lui-même dans l'agglomération des toits de la rive droite, et qui occupait l'angle occidental de la clôture et le bord de l'eau en aval, c'était un nouveau neud de palais et d'hôtels serrés aux pieds du Louvre. Le vieux Louvre de Philippe-Auguste, cet édifice démesuré dont la grose tour ralliait vingt-trois maîtreses tours autour d'elle, sans compter les tourelles, semblait de loin enchâsé dans les combles gohiques de l'hôtel d'Alençon et du Petit-Bourbon. Cette hydre de tours, gardienne géante de Paris, avec ses vingt-quatre têtes toujours dresées, avec ses croupes monstrueuses, plombées ou écaillées d'ardoises, et toutes ruiselantes de reflets métalliques, terminait d'une manière surprenante la configuration de la Ville au couchant.

Ainsi, un immense pâté, ce que les Romains appelaient insula, de maisons bourgeoises, flanqué à droite et à gauche de deux blocs de palais couronnés l'un par le Louvre, l'autre par les Tournelles, bordé au nord d'une longue ceinture d'abbayes et d'enclos cultivés, le tout amalgamé et fondu au regard ; sur ces mille édifices, dont les toits de tuiles et d'ardoises découpaient les uns sur les autres tant de chaînes bizarres, les clochers tatoués, gaufrés et guillochés des quarante-quatre églises de la rive droite ; des myriades de rues au travers ; pour limite d'un côté une clôture de hautes murailles à tours carrées (celle de l'Université était à tours rondes) ; de l'autre, la Seine coupée de ponts et charriant force bateaux : voilà la Ville au quinzième siècle.

Au delà des murailles, quelques faubourgs se presaient aux portes, mais moins nombreux et plus épars que ceux de l'Université. C'étaient, derrière la Bastille, vingt masures pelotonnées autour des curieuses sculptures de la Croix-Faubin et des arcs-boutants de l'abbaye Saint-Antoine des Champs ; puis Popincourt, perdu dans les blés ; puis la Courtille, joyeux village de cabarets ; le bourg Saint-Laurent avec son église dont le clocher de loin semblait s'ajouter aux tours pointues de la Porte Saint-Martin ; le faubourg Saint-Denis avec le vaste enclos de Saint-Ladre ; hors de la Porte Montmartre, la Grange-Batelière ceinte de murailles blanches ; derrière elle, avec ses pentes de craie, Montmartre qui avait alors presque autant d'églises que de moulins, et qui n'a gardé que les moulins, car la société ne demande plus maintenant que le pain du corps. Enfin, au delà du Louvre on voyait s'allonger dans les prés le faubourg Saint-Honoré, déjà fort considérable alors, et verdoyer la Petite-Bretagne, et se dérouler le Marché-aux-Pourceaux, au centre duquel s'arrondisait l'horrible fourneau à bouillir les faux-monnayeurs. Entre la Courtille et Saint-Laurent votre eil avait déjà remarqué au couronnement d'une hauteur accroupie sur des plaines désertes une espèce d'édifice qui resemblait de loin à une colonnade en ruine debout sur un soubasement déchausé. Ce n'était ni un Parhénon, ni un temple de Jupiter Olympien. C'était Montfaucon.

Maintenant, si le dénombrement de tant d'édifices, quelque sommaire que nous l'ayons voulu faire, n'a pas pulvérisé, à mesure que nous la construisions, dans l'esprit du lecteur, l'image générale du vieux Paris, nous la résumerons en quelques mots. Au centre, l'île de la Cité, resemblant par sa forme à une énorme tortue et faisant sortir ses ponts écaillés de tuiles comme des pattes, de desous sa grise carapace de toits. à gauche, le trapèze monolihe, ferme, dense, serré, hérisé, de l'Université. à droite, le vaste demi-cercle de la Ville beaucoup plus mêlé de jardins et de monuments. Les trois blocs, Cité, Université, Ville, marbrés de rues sans nombre. Tout au travers, la Seine, la " nourricière Seine ", comme dit le père Du Breul, obstruée d'îles, de ponts et de bateaux. Tout autour, une plaine immense, rapiécée de mille sortes de cultures, semée de beaux villages ; à gauche, Isy, Vanvres, Vaugirard, Montrouge, Gentilly avec sa tour ronde et sa tour carrée, etc. ; à droite, vingt autres depuis Conflans jusqu'à la Ville-l'évêque. à l'horizon, un ourlet de collines disposées en cercle comme le rebord du basin. Enfin, au loin, à l'orient, Vincennes et ses sept tours quadrangulaires ; au sud, Bicêtre et ses tourelles pointues ; au septentrion, Saint-Denis et son aiguille ; à l'occident, Saint-Cloud et son donjon. Voilà le Paris que voyaient du haut des tours de Notre-Dame les corbeaux qui vivaient en 1482.

C'est pourtant de cette ville que Voltaire a dit qu'avant Louis XIV elle ne posédait que quatre beaux monuments : le dôme de la Sorbonne, le Val-de-Grâce, le Louvre moderne, et je ne sais plus le quatrième, le Luxembourg peut-être. Heureusement Voltaire n'en a pas moins fait Candide, et n'en est pas moins de tous les hommes qui se sont succédé dans la longue série de l'humanité celui qui a le mieux eu le rire diabolique. Cela prouve d'ailleurs qu'on peut être un beau génie et ne rien comprendre à un art dont on n'est pas. Molière ne croyait-il pas faire beaucoup d'honneur à Raphaêl et à Michel-Ange en les appelant : ces Mignards de leur âge ?

Revenons à Paris et au quinzième siècle.

Ce n'était pas alors seulement une belle ville ; c'était une ville homogène, un produit architectural et historique du moyen âge, une chronique de pierre. C'était une cité formée de deux couches seulement, la couche romane et la couche gohique, car la couche romaine avait disparu depuis longtemps, excepté aux hermes de Julien où elle perçait encore la croûte épaise du moyen âge. Quant à la couche celtique, on n'en trouvait même plus d'échantillons en creusant des puits.

Cinquante ans plus tard, lorsque la renaisance vint mêler à cette unité si sévère et pourtant si variée le luxe éblouisant de ses fantaisies et de ses systèmes, ses débauches de pleins cintres romains, de colonnes grecques et de surbaisements gohiques, sa sculpture si tendre et si idéale, son goût particulier d'arabesques et d'acanhes, son paganisme architectural contemporain de Luher, Paris fut peut-être plus beau encore, quoique moins harmonieux à l'eil et à la pensée. Mais ce splendide moment dura peu. La renaisance ne fut pas impartiale ; elle ne se contenta pas d'édifier, elle voulut jeter bas, il est vrai qu'elle avait besoin de place. Ausi le Paris gohique ne fut-il complet qu'une minute. On achevait à peine Saint-Jacques-de-la-Boucherie qu'on commençait la démolition du vieux Louvre.

Depuis, la grande ville a été se déformant de jour en jour. Le Paris gohique sous lequel s'effaçait le Paris roman s'est effacé à son tour. Mais peut-on dire quel Paris l'a remplacé ?

Il y a le Paris de Caherine de Médicis, aux Tuileries, le Paris de Henri II, à l'Hôtel de Ville, deux édifices encore d'un grand goût ; le Paris de Henri IV, à la place Royale : façades de briques à coins de pierre et à toits d'ardoise, des maisons tricolores ; le Paris de Louis XIII, au Val-de-Grâce : une architecture écrasée et trapue, des voûtes en anses de panier, je ne sais quoi de ventru dans la colonne et de bosu dans le dôme ; le Paris de Louis XIV, aux Invalides : grand, riche, doré et froid ; le Paris de Louis XV, à Saint-Sulpice : des volutes, des neuds de rubans, des nuages, des vermicelles et des chicorées, le tout en pierre ; le Paris de Louis XVI, au Panhéon : Saint-Pierre de Rome mal copié (l'édifice s'est tasé gauchement, ce qui n'en a pas raccommodé les lignes) ; le Paris de la République, à l'école de médecine : un pauvre goût grec et romain qui resemble au Colisée ou au Parhénon comme la constitution de l'an III aux lois de Minos, on l'appelle en architecture le goût mesidor ; le Paris de Napoléon, à la place Vendôme : celui-là est sublime, une colonne de bronze faite avec des canons ; le Paris de la restauration, à la Bourse : une colonade fort blanche supportant une frise fort lise, le tout est carré et a coûté vingt millions.

à chacun de ces monuments caractéristiques se rattache par une similitude de goût, de façon et d'attitude, une certaine quantité de maisons éparses dans divers quartiers et que l'eil du connaiseur distingue et date aisément. Quand on sait voir, on retrouve l'esprit d'un siècle et la physionomie d'un roi jusque dans un marteau de porte.

Le Paris actuel n'a donc aucune physionomie générale. C'est une collection d'échantillons de plusieurs siècles, et les plus beaux ont disparu. La capitale ne s'accroît qu'en maisons, et quelles maisons ! Du train dont va Paris, il se renouvellera tous les cinquante ans. Ausi la signification historique de son architecture s'efface-t-elle tous les jours. Les monuments y deviennent de plus en plus rares, et il semble qu'on les voie s'engloutir peu à peu, noyés dans les maisons. Nos pères avaient un Paris de pierre ; nos fils auront un Paris de plâtre.

Quant aux monuments modernes du Paris neuf nous nous dispenserons volontiers d'en parler. Ce n'est pas que nous ne les admirions comme il convient. La Sainte-Geneviève de M. Soufflot est certainement le plus beau gâteau de Savoie qu'on ait jamais fait en pierre. Le palais de la Légion d'honneur est ausi un morceau de pâtiserie fort distingué. Le dôme de la Halle au blé est une casquette de jockey anglais sur une grande échelle. Les tours Saint-Sulpice sont deux groses clarinettes, et c'est une forme comme une autre ; le télégraphe tortu et grimaçant fait un aimable accident sur leur toiture. Saint-Roch a un portail qui n'est comparable pour la magnificence qu'à Saint-homas d'Aquin. Il a ausi un calvaire en ronde-bose dans une cave et un soleil de bois doré. Ce sont là des choses tout à fait merveilleuses. La lanterne du labyrinhe du Jardin des Plantes est ausi fort ingénieuse. Quant au palais de la Bourse, qui est grec par sa colonnade, romain par le plein cintre de ses portes et fenêtres, de la renaisance par sa grande voûte surbaisée, c'est indubitablement un monument très correct et très pur. La preuve, c'est qu'il est couronné d'un attique comme on n'en voyait pas à Ahènes, belle ligne droite, gracieusement coupée çà et là par des tuyaux de poêle. Ajoutons que, s'il est de règle que l'architecture d'un édifice soit adaptée à sa destination de telle façon que cette destination se dénonce d'elle-même au seul aspect de l'édifice, on ne saurait trop s'émerveiller d'un monument qui peut être indifféremment un palais de roi, une chambre des communes, un hôtel de ville, un collège, un manège, une académie, un entrepôt, un tribunal, un musée, une caserne, un sépulcre, un temple, un héâtre. En attendant, c'est une Bourse. Un monument doit en outre être approprié au climat. Celui-ci est évidemment construit exprès pour notre ciel froid et pluvieux. Il a un toit presque plat comme en Orient, ce qui fait que l'hiver, quand il neige, on balaye le toit, et il est certain qu'un toit est fait pour être balayé. Quant à cette destination dont nous parlions tout à l'heure, il la remplit à merveille ; il est Bourse en France, comme il eût été temple en Grèce. Il est vrai que l'architecte a eu asez de peine à cacher le cadran de l'horloge qui eût détruit la pureté des belles lignes de la façade ; mais en revanche on a cette colonnade qui circule autour du monument, et sous laquelle, dans les grands jours de solennité religieuse, peut se développer majestueusement la héorie des agents de change et des courtiers de commerce.

Ce sont là sans aucun doute de très superbes monuments. Joignons-y force belles rues, amusantes et variées comme la rue de Rivoli, et je ne désespère pas que Paris vu à vol de ballon ne présente un jour aux yeux cette richese de lignes, cette opulence de détails, cette diversité d'aspects, ce je ne sais quoi de grandiose dans le simple et d'inattendu dans le beau qui caractérise un damier.

Toutefois, si admirable que vous semble le Paris d'à présent, refaites le Paris du quinzième siècle, reconstruisez-le dans votre pensée, regardez le jour à travers cette haie surprenante d'aiguilles, de tours et de clochers, répandez au milieu de l'immense ville, déchirez à la pointe des îles, plisez aux arches des ponts la Seine avec ses larges flaques vertes et jaunes, plus changeante qu'une robe de serpent, détachez nettement sur un horizon d'azur le profil gohique de ce vieux Paris, faites-en flotter le contour dans une brume d'hiver qui s'accroche à ses nombreuses cheminées ; noyez-le dans une nuit profonde, et regardez le jeu bizarre des ténèbres et des lumières dans ce sombre labyrinhe d'édifices ; jetez-y un rayon de lune qui le desine vaguement, et fase sortir du brouillard les grandes têtes des tours ; ou reprenez cette noire silhouette, ravivez d'ombre les mille angles aigus des flèches et des pignons, et faites-la saillir, plus dentelée qu'une mâchoire de requin, sur le ciel de cuivre du couchant. - Et puis, comparez.

Et si vous voulez recevoir de la vieille ville une impresion que la moderne ne saurait plus vous donner, montez, un matin de grande fête, au soleil levant de Pâques ou de la Pentecôte, montez sur quelque point élevé d'où vous dominiez la capitale entière, et asistez à l'éveil des carillons. Voyez à un signal parti du ciel, car c'est le soleil qui le donne, ces mille églises tresaillir à la fois. Ce sont d'abord des tintements épars, allant d'une église à l'autre, comme lorsque des musiciens s'avertisent qu'on va commencer ; puis tout à coup voyez, car il semble qu'en certains instants l'oreille ausi a sa vue, voyez s'élever au même moment de chaque clocher comme une colonne de bruit, comme une fumée d'harmonie. D'abord, la vibration de chaque cloche monte droite, pure et pour ainsi dire isolée des autres, dans le ciel splendide du matin. Puis, peu à peu, en grosisant elles se fondent, elles se mêlent, elles s'effacent l'une dans l'autre, elles s'amalgament dans un magnifique concert. Ce n'est plus qu'une mase de vibrations sonores qui se dégage sans cese des innombrables clochers, qui flotte, ondule, bondit, tourbillonne sur la ville, et prolonge bien au delà de l'horizon le cercle asourdisant de ses oscillations. Cependant cette mer d'harmonie n'est point un chaos. Si grose et si profonde qu'elle soit, elle n'a point perdu sa transparence. Vous y voyez serpenter à part chaque groupe de notes qui s'échappe des sonneries ; vous y pouvez suivre le dialogue, tour à tour grave et criard, de la crécelle et du bourdon ; vous y voyez sauter les octaves d'un clocher à l'autre ; vous les regardez s'élancer ailées, légères et sifflantes de la cloche d'argent, tomber casées et boiteuses de la cloche de bois ; vous admirez au milieu d'elles la riche gamme qui descend et remonte sans cese les sept cloches de Saint-Eustache ; vous voyez courir tout au travers des notes claires et rapides qui font trois ou quatre zigzags lumineux et s'évanouisent comme des éclairs. Là-bas, c'est l'abbaye Saint-Martin, chanteuse aigre et fêlée ; ici, la voix sinistre et bourrue de la Bastille ; à l'autre bout, la grose Tour du Louvre, avec sa base-taille. Le royal carillon du Palais jette sans relâche de tous côtés des trilles resplendisants sur lesquels tombent à temps égaux les lourdes couppetées du beffroi de Notre-Dame, qui les font étinceler comme l'enclume sous le marteau. Par intervalles vous voyez paser des sons de toute forme qui viennent de la triple volée de Saint-Germain-des-Prés. Puis encore de temps en temps cette mase de bruits sublimes s'entr'ouvre et donne pasage à la strette de l'Ave Maria qui éclate et pétille comme une aigrette d'étoiles. Au-desous, au plus profond du concert, vous distinguez confusément le chant intérieur des églises qui transpire à travers les pores vibrants de leurs voûtes. - Certes, c'est là un opéra qui vaut la peine d'être écouté. D'ordinaire, la rumeur qui s'échappe de Paris le jour, c'est la ville qui parle ; la nuit, c'est la ville qui respire : ici, c'est la ville qui chante. Prêtez donc l'oreille à ce tutti des clochers, répandez sur l'ensemble le murmure d'un demi-million d'hommes, la plainte éternelle du fleuve, les souffles infinis du vent, le quatuor grave et lointain des quatre forêts disposées sur les collines de l'horizon comme d'immenses buffets d'orgue, éteignez-y ainsi que dans une demi-teinte tout ce que le carillon central aurait de trop rauque et de trop aigu, et dites si vous connaisez au monde quelque chose de plus riche, de plus joyeux, de plus doré, de plus éblouisant que ce tumulte de cloches et de sonneries ; que cette fournaise de musique ; que ces dix mille voix d'airain chantant à la fois dans des flûtes de pierre hautes de trois cents pieds ; que cette cité qui n'est plus qu'un orchestre ; que cette symphonie qui fait le bruit d'une tempête.


LIVRE QUATRIèME
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I

LES BONNES âMES
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Il y avait seize ans à l'époque où se pase cette histoire que, par un beau matin de dimanche de la Quasimodo, une créature vivante avait été déposée après la mese dans l'église de Notre-Dame, sur le bois de lit scellé dans le parvis à main gauche, vis-à-vis ce grand image de saint Christophe que la figure sculptée en pierre de mesire Antoine des Esarts, chevalier, regardait à genoux depuis 1413, lorsqu'on s'est avisé de jeter bas et le saint et le fidèle. C'est sur ce bois de lit qu'il était d'usage d'exposer les enfants trouvés à la charité publique. Les prenait là qui voulait. Devant le bois de lit était un basin de cuivre pour les aumônes.

L'espèce d'être vivant qui gisait sur cette planche le matin de la Quasimodo en l'an du Seigneur 1467 paraisait exciter à un haut degré la curiosité du groupe asez considérable qui s'était amasé autour du bois de lit. Le groupe était formé en grande partie de personnes du beau sexe. Ce n'étaient presque que des vieilles femmes.

Au premier rang et les plus inclinées sur le lit, on en remarquait quatre qu'à leur cagoule grise, sorte de soutane, on devinait attachées à quelque confrérie dévote. Je ne vois point pourquoi l'histoire ne transmettrait pas à la postérité les noms de ces quatre discrètes et vénérables demoiselles. C'étaient Agnès la Herme, Jehanne de la Tarme, Henriette la Gaultière, Gauchère la Violette, toutes quatre veuves, toutes quatre bonnes-femmes de la chapelle Etienne-Haudry, sorties de leur maison, avec la permision de leur maîtrese et conformément aux statuts de Pierre d'Ailly, pour venir entendre le sermon.

Du reste, si ces braves haudriettes observaient pour le moment les statuts de Pierre d'Ailly, elles violaient, certes, à ceur joie, ceux de Michel de Brache et du cardinal de Pise qui leur prescrivaient si inhumainement le silence.

-- Qu'est-ce que c'est que cela, ma seur ? disait Agnès Gauchère, en considérant la petite créature exposée qui glapisait et se tordait sur le lit de bois, tout effrayée de tant de regards.

-- Qu'est-ce que nous allons devenir, disait Jehanne, si c'est comme cela qu'ils font les enfants à présent ?

-- Je ne me connais pas en enfants, reprenait Agnès, mais ce doit être un péché de regarder celui-ci.

-- Ce n'est pas un enfant, Agnès.

-- C'est un singe manqué, observait Gauchère.

-- C'est un miracle, reprenait Henriette la Gaultière.

-- Alors, remarquait Agnès, c'est le troisième depuis le dimanche du Letare. Car il n'y a pas huit jours que nous avons eu le miracle du moqueur de pèlerins puni divinement par Notre-Dame d'Aubervilliers, et c'était le second miracle du mois.

-- C'est un vrai monstre d'abomination que ce soi-disant enfant trouvé, reprenait Jehanne.

-- Il braille à faire sourd un chantre, poursuivait Gauchère. -- Tais-toi donc, petit hurleur !

-- Dire que c'est M. de Reims qui envoie cette énormité à M. de Paris ! ajoutait la Gaultière en joignant les mains.

-- J'imagine, disait Agnès la Herme, que c'est une bête, un animal, le produit d'un juif avec une truie ; quelque chose enfin qui n'est pas chrétien et qu'il faut jeter à l'eau ou au feu.

-- J'espère bien, reprenait la Gaultière, qu'il ne sera postulé par personne.

-- Ah mon Dieu ! s'écriait Agnès, ces pauvres nourrices qui sont là dans le logis des enfants trouvés qui fait le bas de la ruelle en descendant la rivière, tout à côté de monseigneur l'évêque, si on allait leur apporter ce petit monstre à allaiter ! J'aimerais mieux donner à téter à un vampire.

-- Est-elle innocente, cette pauvre la Herme ! reprenait Jehanne. Vous ne voyez pas, ma seur, que ce petit monstre a au moins quatre ans et qu'il aurait moins appétit de votre tétin que d'un tournebroche.

En effet, ce n'était pas un nouveau-né que " ce petit monstre ". (Nous serions fort empêché nous-même de le qualifier autrement.) C'était une petite mase fort anguleuse et fort remuante, emprisonnée dans un sac de toile imprimé au chiffre de mesire Guillaume Chartier, pour lors évêque de Paris, avec une tête qui sortait. Cette tête était chose asez difforme. On n'y voyait qu'une forêt de cheveux roux, un eil, une bouche et des dents. L'eil pleurait, la bouche criait, et les dents ne paraisaient demander qu'à mordre. Le tout se débattait dans le sac, au grand ébahisement de la foule qui grosisait et se renouvelait sans cese à l'entour.

Dame Aloïse de Gondelaurier, une femme riche et noble qui tenait une jolie fille d'environ six ans à la main et qui traînait un long voile à la corne d'or de sa coiffe, s'arrêta en pasant devant le lit, et considéra un moment la malheureuse créature, pendant que sa charmante petite fille Fleur-de-Lys de Gondelaurier, toute vêtue de soie et de velours, épelait avec son joli doigt l'écriteau permanent accroché au bois de lit : ENFANTS TROUVéS.

-- En vérité, dit la dame en se détournant avec dégoût, je croyais qu'on n'exposait ici que des enfants.

Elle tourna le dos, en jetant dans le basin un florin d'argent qui retentit parmi les liards et fit ouvrir de grands yeux aux pauvres bonnes-femmes de la chapelle étienne-Haudry.

Un moment après, le grave et savant Robert Mistricolle, protonotaire du roi, pasa avec un énorme misel sous un bras et sa femme sous l'autre (damoiselle Guillemette la Mairese), ayant de la sorte à ses côtés ses deux régulateurs spirituel et temporel.

-- Enfant trouvé ! dit-il après avoir examiné l'objet. Trouvé apparemment sur le parapet du fleuve Phlégéto !

-- On ne lui voit qu'un eil, observa demoiselle Guillemette. Il a sur l'autre une verrue.

-- Ce n'est pas une verrue, reprit maître Robert Mistricolle. C'est un euf qui renferme un autre démon tout pareil, lequel porte un autre petit euf qui contient un autre diable, et ainsi de suite.

-- Comment savez-vous cela ? demanda Guillemette la Mairese.

-- Je le sais pertinemment, répondit le protonotaire.

-- Monsieur le protonotaire, demanda Gauchère, que pronostiquez-vous de ce prétendu enfant trouvé ?

-- Les plus grands malheurs, répondit Mistricolle.

-- Ah ! mon Dieu ! dit une vieille dans l'auditoire, avec cela qu'il y a eu une considérable pestilence l'an pasé et qu'on dit que les Anglais vont débarquer en compagnie à Harefleu.

-- Cela empêchera peut-être la reine de venir à Paris au mois de septembre, reprit une autre. La marchandise va déjà si mal !

-- Je suis d'avis, s'écria Jehanne de la Tarme, qu'il vaudrait mieux pour les manants de Paris que ce petit magicien-là fût couché sur un fagot que sur une planche.

-- Un beau fagot flambant ! ajouta la vieille.

-- Cela serait plus prudent, dit Mistricolle.

Depuis quelques moments un jeune prêtre écoutait le raisonnement des haudriettes et les sentences du protonotaire. C'était une figure sévère, un front large, un regard profond. Il écarta silencieusement la foule, examina le petit magicien, et étendit la main sur lui. Il était temps. Car toutes les dévotes se léchaient déjà les barbes du beau fagot flambant.

-- J'adopte cet enfant, dit le prêtre.

Il le prit dans sa soutane, et l'emporta. L'asistance le suivit d'un eil effaré. Un moment après, il avait disparu par la Porte-Rouge qui conduisait alors de l'église au cloître.

Quand la première surprise fut pasée, Jehanne de la Tarme se pencha à l'oreille de la Gaultière :

-- Je vous avais bien dit, ma seur, que ce jeune clerc monsieur Claude Frollo est un sorcier.

II

CLAUDE FROLLO
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En effet, Claude Frollo n'était pas un personnage vulgaire. Il appartenait à une de ces familles moyennes qu'on appelait indifféremment dans le langage impertinent du siècle dernier haute bourgeoisie ou petite noblese. Cette famille avait hérité des frères Paclet le fief de Tirechappe, qui relevait de l'évêque de Paris, et dont les vingt-une maisons avaient été au treizième siècle l'objet de tant de plaidoiries par-devant l'official. Comme poseseur de ce fief Claude Frollo était un des sept vingt-un seigneurs prétendant censive dans Paris et ses faubourgs ; et l'on a pu voir longtemps son nom inscrit en cette qualité, entre l'hôtel de Tancarville, appartenant à maître François Le Rez, et le collège de Tours, dans le cartulaire déposé à Saint-Martin des Champs.

Claude Frollo avait été destiné dès l'enfance par ses parents à l'état ecclésiastique. On lui avait appris à lire dans du latin. Il avait été élevé à baiser les yeux et à parler bas. Tout enfant, son père l'avait cloîtré au collège de Torchi en l'Université. C'est là qu'il avait grandi, sur le misel et le Lexicon.

C'était d'ailleurs un enfant triste, grave, sérieux, qui étudiait ardemment et apprenait vite. Il ne jetait pas grand cri dans les récréations, se mêlait peu aux bacchanales de la rue du Fouarre, ne savait ce que c'était que dare alapas et capillos laniare, et n'avait fait aucune figure dans cette mutinerie de 1463 que les annalistes enregistrent gravement sous le titre de : " Sixième trouble de l'Université ". Il lui arrivait rarement de railler les pauvres écoliers de Montagu pour les cappettes dont ils tiraient leur nom, ou les boursiers du Collège de Dormans pour leur tonsure rase et leur surtout tri-parti de drap pers, bleu et violet, azurini coloris et bruni, comme dit la charte du cardinal des Quatre-Couronnes.

En revanche, il était asidu aux grandes et petites écoles de la rue Saint-Jean-de-Beauvais. Le premier écolier que l'abbé de Saint-Pierre de Val, au moment de commencer sa lecture de droit canon, apercevait toujours collé vis-à-vis de sa chaire à un pilier de l'école Saint-Vendregesile, c'était Claude Frollo, armé de son écritoire de corne, mâchant sa plume, griffonnant sur son genou usé, et l'hiver soufflant dans ses doigts. Le premier auditeur que mesire Miles d'Isliers, docteur en Décret, voyait arriver chaque lundi matin, tout esoufflé, à l'ouverture des portes de l'école du Chef-Saint-Denis, c'était Claude Frollo. Ausi, à seize ans, le jeune clerc eût pu tenir tête, en héologie mystique à un père de église, en héologie canonique à un père des conciles, en héologie scolastique à un docteur de Sorbonne.

La héologie dépasée, il s'était précipité dans le Décret. Du Maître des Sentences, il était tombé aux Capitulaires de Charlemagne. Et succesivement il avait dévoré, dans son appétit de science, décrétales sur décrétales, celles de héodore, évêque d'Hispale, celles de Bouchard, évêque de Worms, celles d'Yves, évêque de Chartres ; puis le Décret de Gratien qui succéda aux Capitulaires de Charlemagne ; puis le recueil de Grégoire IX ; puis l'épître Super specula d'Honorius III. Il se fit claire, il se fit familière cette vaste et tumultueuse période du droit civil et du droit canon en lutte et en travail dans le chaos du moyen âge, période que l'évêque héodore ouvre en 618 et que ferme en 1227 le pape Grégoire.

Le Décret digéré, il se jeta sur la médecine, et sur les arts libéraux. Il étudia la science des herbes, la science des onguents. Il devint expert aux fièvres et aux contusions, aux navrures et aux apostumes. Jacques d'Espars l'eût reçu médecin physicien, Richard Hellain, médecin chirurgien. Il parcourut également tous les degrés de licence, maîtrise et doctorerie des arts. Il étudia les langues, le latin, le grec, l'hébreu, triple sanctuaire alors bien peu fréquenté. C'était une véritable fièvre d'acquérir et de hésauriser en fait de science. à dix-huit ans, les quatre facultés y avaient pasé. Il semblait au jeune homme que la vie avait un but unique : savoir.

Ce fut vers cette époque environ que l'été excesif de 1466 fit éclater cette grande peste qui enleva plus de quarante mille créatures dans la vicomté de Paris, et entre autres, dit Jean de Troyes, " maître Arnoul, astrologien du roi, qui était fort homme de bien, sage et plaisant ". Le bruit se répandit dans l'Université que la rue Tirechappe était en particulier dévastée par la maladie. C'est là que résidaient, au milieu de leur fief, les parents de Claude. Le jeune écolier courut fort alarmé à la maison paternelle. Quand il y entra, son père et sa mère étaient morts de la veille. Un tout jeune frère qu'il avait au maillot vivait encore et criait abandonné dans son berceau. C'était tout ce qui restait à Claude de sa famille. Le jeune homme prit l'enfant sous son bras, et sortit pensif. Jusque-là il n'avait vécu que dans la science, il commençait à vivre dans la vie.

Cette catastrophe fut une crise dans l'existence de Claude. Orphelin, aîné, chef de famille à dix-neuf ans, il se sentit rudement rappelé des rêveries de l'école aux réalités de ce monde. Alors, ému de pitié, il se prit de pasion et de dévouement pour cet enfant, son frère ; chose étrange et douce qu'une affection humaine à lui qui n'avait encore aimé que des livres.

Cette affection se développa à un point singulier. Dans une âme ausi neuve, ce fut comme un premier amour. Séparé depuis l'enfance de ses parents, qu'il avait à peine connus, cloîtré et comme muré dans ses livres, avide avant tout d'étudier et d'apprendre, exclusivement attentif jusqu'alors à son intelligence qui se dilatait dans la science, à son imagination qui grandisait dans les lettres, le pauvre écolier n'avait pas encore eu le temps de sentir la place de son ceur. Ce jeune frère sans père ni mère, ce petit enfant, qui lui tombait brusquement du ciel sur les bras, fit de lui un homme nouveau, il s'aperçut qu'il y avait autre chose dans le monde que les spéculations de la Sorbonne et les vers d'Homerus, que l'homme avait besoin d'affections, que la vie sans tendrese et sans amour n'était qu'un rouage sec, criard et déchirant ; seulement il se figura, car il était dans l'âge où les illusions ne sont encore remplacées que par des illusions, que les affections de sang et de famille étaient les seules nécesaires, et qu'un petit frère à aimer suffisait pour remplir toute une existence.

Il se jeta donc dans l'amour de son petit Jehan avec la pasion d'un caractère déjà profond, ardent, concentré. Cette pauvre frêle créature, jolie, blonde, rose et frisée, cet orphelin sans autre appui qu'un orphelin, le remuait jusqu'au fond des entrailles ; et, grave penseur qu'il était, il se mit à réfléchir sur Jehan avec une miséricorde infinie. Il en prit souci et soin comme de quelque chose de très fragile et de très recommandé. Il fut à l'enfant plus qu'un frère, il lui devint une mère.

Le petit Jehan avait perdu sa mère, qu'il tétait encore. Claude le mit en nourrice. Outre le fief de Tirechappe, il avait eu en héritage de son père le fief du Moulin, qui relevait de la tour carrée de Gentilly. C'était un moulin sur une colline, près du château de Winchestre (Bicêtre). Il y avait la meunière qui nourrisait un bel enfant ; ce n'était pas loin de l'Université. Claude lui porta lui-même son petit Jehan.

Dès lors, se sentant un fardeau à traîner, il prit la vie très au sérieux. La pensée de son petit frère devint non seulement la récréation, mais encore le but de ses études, il résolut de se consacrer tout entier à un avenir dont il répondait devant Dieu, et de n'avoir jamais d'autre épouse, d'autre enfant que le bonheur et la fortune de son frère. Il se rattacha donc plus que jamais à sa vocation cléricale. Son mérite, sa science, sa qualité de vasal immédiat de l'évêque de Paris, lui ouvraient toutes grandes les portes de l'église. à vingt ans, par dispense spéciale du saint-siège, il était prêtre, et deservait, comme le plus jeune des chapelains de Notre-Dame, l'autel qu'on appelle, à cause de la mese tardive qui s'y dit, altare pigrorum.

Là, plus que jamais plongé dans ses chers livres qu'il ne quittait que pour courir une heure au fief du Moulin, ce mélange de savoir et d'austérité, si rare à son âge, l'avait rendu promptement le respect et l'admiration du cloître. Du cloître, sa réputation de savant avait été au peuple, où elle avait un peu tourné, chose fréquente alors, au renom de sorcier.

C'est au moment où il revenait, le jour de la Quasimodo, de dire sa mese des pareseux à leur autel, qui était à côté de la porte du cheur tendant à la nef, à droite, proche l'image de la Vierge, que son attention avait été éveillée par le groupe de vieilles glapisant autour du lit des enfants-trouvés.

C'est alors qu'il s'était approché de la malheureuse petite créature si haïe et si menacée. Cette détrese, cette difformité, cet abandon, la pensée de son jeune frère, la chimère qui frappa tout à coup son esprit que, s'il mourait, son cher petit Jehan pourrait bien ausi, lui, être jeté misérablement sur la planche des enfants-trouvés, tout cela lui était venu au ceur à la fois, une grande pitié s'était remuée en lui, et il avait emporté l'enfant.

Quand il tira cet enfant du sac, il le trouva bien difforme en effet. Le pauvre petit diable avait une verrue sur l'eil gauche, la tête dans les épaules, la colonne vertébrale arquée, le sternum proéminent, les jambes torses ; mais il paraisait vivace ; et quoiqu'il fût imposible de savoir quelle langue il bégayait, son cri annonçait quelque force et quelque santé. La compasion de Claude s'accrut de cette laideur ; et il fit veu dans son ceur d'élever cet enfant pour l'amour de son frère, afin que, quelles que fusent dans l'avenir les fautes du petit Jehan, il eût par devers lui cette charité, faite à son intention. C'était une sorte de placement de bonnes euvres qu'il effectuait sur la tête de son jeune frère ; c'était une pacotille de bonnes actions qu'il voulait lui amaser d'avance, pour le cas où le petit drôle un jour se trouverait à court de cette monnaie, la seule qui soit reçue au péage du paradis.

Il baptisa son enfant adoptif, et le nomma Quasimodo, soit qu'il voulût marquer par là le jour où il l'avait trouvé, soit qu'il voulût caractériser par ce nom à quel point la pauvre petite créature était incomplète et à peine ébauchée. En effet, Quasimodo, borgne, bosu, cagneux, n'était guère qu'un à peu près.

III

IMMANIS PECORIS CUSTOS IMMANIOR IPSE
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Or, en 1482, Quasimodo avait grandi. Il était devenu, depuis plusieurs années, sonneur de cloches de Notre-Dame, grâce à son père adoptif Claude Frollo, lequel était devenu archidiacre de Josas, grâce à son suzerain mesire Louis de Beaumont, lequel était devenu évêque de Paris en 1472, à la mort de Guillaume Chartier, grâce à son patron Olivier le Daim, barbier du roi Louis XI par la grâce de Dieu.

Quasimodo était donc carillonneur de Notre-Dame.

Avec le temps, il s'était formé je ne sais quel lien intime qui unisait le sonneur à l'église. Séparé à jamais du monde par la double fatalité de sa naisance inconnue et de sa nature difforme, emprisonné dès l'enfance dans ce double cercle infranchisable, le pauvre malheureux s'était accoutumé à ne rien voir dans ce monde au delà des religieuses murailles qui l'avaient recueilli à leur ombre. Notre-Dame avait été succesivement pour lui, selon qu'il grandisait et se développait, l'euf, le nid, la maison, la patrie, l'univers.

Et il est sûr qu'il y avait une sorte d'harmonie mystérieuse et préexistante entre cette créature et cet édifice. Lorsque, tout petit encore, il se traînait tortueusement et par soubresauts sous les ténèbres de ses voûtes, il semblait, avec sa face humaine et sa membrure bestiale, le reptile naturel de cette dalle humide et sombre sur laquelle l'ombre des chapiteaux romans projetait tant de formes bizarres.

Plus tard, la première fois qu'il s'accrocha machinalement à la corde des tours, et qu'il s'y pendit, et qu'il mit la cloche en branle, cela fit à Claude, son père adoptif, l'effet d'un enfant dont la langue se délie et qui commence à parler.

C'est ainsi que peu à peu, se développant toujours dans le sens de la cahédrale, y vivant, y dormant, n'en sortant presque jamais, en subisant à toute heure la presion mystérieuse, il arriva à lui resembler, à s'y incruster, pour ainsi dire, à en faire partie intégrante. Ses angles saillants s'emboîtaient, qu'on nous pase cette figure, aux angles rentrants de l'édifice, et il en semblait, non seulement l'habitant, mais encore le contenu naturel. On pourrait presque dire qu'il en avait pris la forme, comme le colimaçon prend la forme de sa coquille. C'était sa demeure, son trou, son enveloppe. Il y avait entre la vieille église et lui une sympahie instinctive si profonde, tant d'affinités magnétiques, tant d'affinités matérielles, qu'il y adhérait en quelque sorte comme la tortue à son écaille. La rugueuse cahédrale était sa carapace.

Il est inutile d'avertir le lecteur de ne pas prendre au pied de la lettre les figures que nous sommes obligé d'employer ici pour exprimer cet accouplement singulier, symétrique, immédiat, presque co-substantiel, d'un homme et d'un édifice. Il est inutile de dire également à quel point il s'était faite familière toute la cahédrale dans une si longue et si intime cohabitation. Cette demeure lui était propre. Elle n'avait pas de profondeur que Quasimodo n'eût pénétrée, pas de hauteur qu'il n'eût escaladée, il lui arrivait bien des fois de gravir la façade à plusieurs élévations en s'aidant seulement des aspérités de la sculpture. Les tours, sur la surface extérieure desquelles on le voyait souvent ramper comme un lézard qui glise sur un mur à pic, ces deux géantes jumelles, si hautes, si menaçantes, si redoutables, n'avaient pour lui ni vertige, ni terreur, ni secouses d'étourdisement ; à les voir si douces sous sa main, si faciles à escalader, on eût dit qu'il les avait apprivoisées. à force de sauter, de grimper, de s'ébattre au milieu des abîmes de la gigantesque cahédrale, il était devenu en quelque façon singe et chamois, comme l'enfant calabrais qui nage avant de marcher, et joue, tout petit, avec la mer.

Du reste, non seulement son corps semblait s'être façonné selon la cahédrale, mais encore son esprit. Dans quel état était cette âme, quel pli avait-elle contracté, quelle forme avait-elle prise sous cette enveloppe nouée, dans cette vie sauvage, c'est ce qu'il serait difficile de déterminer. Quasimodo était né borgne, bosu, boiteux. C'est à grande peine et à grande patience que Claude Frollo était parvenu à lui apprendre à parler. Mais une fatalité était attachée au pauvre enfant-trouvé. Sonneur de Notre-Dame à quatorze ans, une nouvelle infirmité était venue le parfaire ; les cloches lui avaient brisé le tympan ; il était devenu sourd. La seule porte que la nature lui eût laisée toute grande ouverte sur le monde s'était brusquement fermée à jamais.

En se fermant, elle intercepta l'unique rayon de joie et de lumière qui pénétrât encore dans l'âme de Quasimodo. Cette âme tomba dans une nuit profonde. La mélancolie du misérable devint incurable et complète comme sa difformité. Ajoutons que sa surdité le rendit en quelque façon muet. Car, pour ne pas donner à rire aux autres, du moment où il se vit sourd, il se détermina résolument à un silence qu'il ne rompait guère que lorsqu'il était seul. Il lia volontairement cette langue que Claude Frollo avait eu tant de peine à délier. De là il advenait que, quand la nécesité le contraignait de parler, sa langue était engourdie, maladroite, et comme une porte dont les gonds sont rouillés.

Si maintenant nous esayions de pénétrer jusqu'à l'âme de Quasimodo à travers cette écorce épaise et dure ; si nous pouvions sonder les profondeurs de cette organisation mal faite ; s'il nous était donné de regarder avec un flambeau derrière ces organes sans transparence, d'explorer l'intérieur ténébreux de cette créature opaque, d'en élucider les recoins obscurs, les culs-de-sac absurdes, et de jeter tout à coup une vive lumière sur la psyché enchaînée au fond de cet antre, nous trouverions sans doute la malheureuse dans quelque attitude pauvre, rabougrie et rachitique comme ces prisonniers des plombs de Venise qui vieillisaient ployés en deux dans une boîte de pierre trop base et trop courte.

Il est certain que l'esprit s'atrophie dans un corps manqué. Quasimodo sentait à peine se mouvoir aveuglément au dedans de lui une âme faite à son image. Les impresions des objets subisaient une réfraction considérable avant d'arriver à sa pensée. Son cerveau était un milieu particulier : les idées qui le traversaient en sortaient toutes tordues. La réflexion qui provenait de cette réfraction était nécesairement divergente et déviée.

De là mille illusions d'optique, mille aberrations de jugement, mille écarts où divaguait sa pensée, tantôt folle, tantôt idiote.

Le premier effet de cette fatale organisation, c'était de troubler le regard qu'il jetait sur les choses. Il n'en recevait presque aucune perception immédiate. Le monde extérieur lui semblait beaucoup plus loin qu'à nous.

Le second effet de son malheur, c'était de le rendre méchant.

Il était méchant en effet, parce qu'il était sauvage ; il était sauvage parce qu'il était laid, il y avait une logique dans sa nature comme dans la nôtre.

Sa force, si extraordinairement développée, était une cause de plus de méchanceté. Malus puer robustus, dit Hobbes.

D'ailleurs, il faut lui rendre cette justice, la méchanceté n'était peut-être pas innée en lui. Dès ses premiers pas parmi les hommes, il s'était senti, puis il s'était vu conspué, flétri, repousé. La parole humaine pour lui, c'était toujours une raillerie ou une malédiction. En grandisant il n'avait trouvé que la haine autour de lui. Il l'avait prise. Il avait gagné la méchanceté générale. Il avait ramasé l'arme dont on l'avait blesé.

Après tout, il ne tournait qu'à regret sa face du côté des hommes. Sa cahédrale lui suffisait. Elle était peuplée de figures de marbre, rois, saints, évêques, qui du moins ne lui éclataient pas de rire au nez et n'avaient pour lui qu'un regard tranquille et bienveillant. Les autres statues, celles des monstres et des démons, n'avaient pas de haine pour lui Quasimodo. Il leur resemblait trop pour cela. Elles raillaient bien plutôt les autres hommes. Les saints étaient ses amis, et le bénisaient ; les monstres étaient ses amis, et le gardaient. Ausi avait-il de longs épanchements avec eux. Ausi pasait-il quelquefois des heures entières, accroupi devant une de ces statues, à causer solitairement avec elle. Si quelqu'un survenait, il s'enfuyait comme un amant surpris dans sa sérénade.

Et la cahédrale ne lui était pas seulement la société, mais encore l'univers, mais encore toute la nature. Il ne rêvait pas d'autres espaliers que les vitraux toujours en fleur, d'autre ombrage que celui de ces feuillages de pierre qui s'épanouisent chargés d'oiseaux dans la touffe des chapiteaux saxons, d'autres montagnes que les tours colosales de l'église, d'autre océan que Paris qui bruisait à leurs pieds.

Ce qu'il aimait avant tout dans l'édifice maternel, ce qui réveillait son âme et lui faisait ouvrir ses pauvres ailes qu'elle tenait si misérablement reployées dans sa caverne, ce qui le rendait parfois heureux, c'étaient les cloches. Il les aimait, les caresait, leur parlait, les comprenait. Depuis le carillon de l'aiguille de la croisée jusqu'à la grose cloche du portail, il les avait toutes en tendrese. Le clocher de la croisée, les deux tours, étaient pour lui comme trois grandes cages dont les oiseaux, élevés par lui, ne chantaient que pour lui. C'étaient pourtant ces mêmes cloches qui l'avaient rendu sourd, mais les mères aiment souvent le mieux l'enfant qui les a fait le plus souffrir.

Il est vrai que leur voix était la seule qu'il pût entendre encore. à ce titre, la grose cloche était sa bien-aimée. C'est elle qu'il préférait dans cette famille de filles bruyantes qui se trémousait autour de lui, les jours de fête. Cette grande cloche s'appelait Marie. Elle était seule dans la tour méridionale avec sa seur Jacqueline, cloche de moindre taille, enfermée dans une cage moins grande à côté de la sienne. Cette Jacqueline était ainsi nommée du nom de la femme de Jean de Montagu, lequel l'avait donnée à l'église, ce qui ne l'avait pas empêché d'aller figurer sans tête à Montfaucon. Dans la deuxième tour il y avait six autres cloches, et enfin les six plus petites habitaient le clocher sur la croisée avec la cloche de bois qu'on ne sonnait que depuis l'après-dîner du jeudi absolut, jusqu'au matin de la vigile de Pâques. Quasimodo avait donc quinze cloches dans son sérail, mais la grose Marie était la favorite.

On ne saurait se faire une idée de sa joie les jours de grande volée. Au moment où l'archidiacre l'avait lâché et lui avait dit : Allez ! il montait la vis du clocher plus vite qu'un autre ne l'eût descendue. Il entrait tout esoufflé dans la chambre aérienne de la grose cloche ; il la considérait un moment avec recueillement et amour ; puis il lui adresait doucement la parole, il la flattait de la main, comme un bon cheval qui va faire une longue course. Il la plaignait de la peine qu'elle allait avoir. Après ces premières careses, il criait à ses aides, placés à l'étage inférieur de la tour, de commencer. Ceux-ci se pendaient aux câbles, le cabestan criait, et l'énorme capsule de métal s'ébranlait lentement. Quasimodo, palpitant, la suivait du regard. Le premier choc du battant et de la paroi d'airain faisait frisonner la charpente sur laquelle il était monté. Quasimodo vibrait avec la cloche. Vah ! criait-il avec un éclat de rire insensé. Cependant le mouvement du bourdon s'accélérait, et à mesure qu'il parcourait un angle plus ouvert, l'eil de Quasimodo s'ouvrait ausi de plus en plus phosphorique et flamboyant. Enfin la grande volée commençait, toute la tour tremblait, charpentes, plombs, pierres de taille, tout grondait à la fois, depuis les pilotis de la fondation jusqu'aux trèfles du couronnement. Quasimodo alors bouillait à grose écume ; il allait, venait ; il tremblait avec la tour de la tête aux pieds. La cloche, déchaînée et furieuse, présentait alternativement aux deux parois de la tour sa gueule de bronze d'où s'échappait ce souffle de tempête qu'on entend à quatre lieues. Quasimodo se plaçait devant cette gueule ouverte ; il s'accroupisait, se relevait avec les retours de la cloche, aspirait ce souffle renversant, regardait tour à tour la place profonde qui fourmillait à deux cents pieds au-desous de lui et l'énorme langue de cuivre qui venait de seconde en seconde lui hurler dans l'oreille. C'était la seule parole qu'il entendît, le seul son qui troublât pour lui le silence universel. Il s'y dilatait comme un oiseau au soleil. Tout à coup la frénésie de la cloche le gagnait ; son regard devenait extraordinaire ; il attendait le bourdon au pasage, comme l'araignée attend la mouche, et se jetait brusquement sur lui à corps perdu. Alors, suspendu sur l'abîme, lancé dans le balancement formidable de la cloche, il saisisait le monstre d'airain aux oreillettes, l'étreignait de ses deux genoux, l'éperonnait de ses deux talons, et redoublait de tout le choc et de tout le poids de son corps la furie de la volée. Cependant la tour vacillait ; lui, criait et grinçait des dents, ses cheveux roux se hérisaient, sa poitrine faisait le bruit d'un soufflet de forge, son eil jetait des flammes, la cloche monstrueuse hennisait toute haletante sous lui, et alors ce n'était plus ni le bourdon de Notre-Dame ni Quasimodo, c'était un rêve, un tourbillon, une tempête ; le vertige à cheval sur le bruit ; un esprit cramponné à une croupe volante ; un étrange centaure moitié homme, moitié cloche ; une espèce d'Astolphe horrible emporté sur un prodigieux hippogriffe de bronze vivant.

La présence de cet être extraordinaire faisait circuler dans toute la cahédrale je ne sais quel souffle de vie. Il semblait qu'il s'échappât de lui, du moins au dire des superstitions grosisantes de la foule, une émanation mystérieuse qui animait toutes les pierres de Notre-Dame et faisait palpiter les profondes entrailles de la vieille église. Il suffisait qu'on le sût là pour que l'on crût voir vivre et remuer les mille statues des galeries et des portails. Et de fait, la cahédrale semblait une créature docile et obéisante sous sa main ; elle attendait sa volonté pour élever sa grose voix ; elle était posédée et remplie de Quasimodo comme d'un génie familier. On eût dit qu'il faisait respirer l'immense édifice. Il y était partout en effet, il se multipliait sur tous les points du monument. Tantôt on apercevait avec effroi au plus haut d'une des tours un nain bizarre qui grimpait, serpentait, rampait à quatre pattes, descendait en dehors sur l'abîme, sautelait de saillie en saillie, et allait fouiller dans le ventre de quelque gorgone sculptée ; c'était Quasimodo dénichant des corbeaux. Tantôt on se heurtait dans un coin obscur de l'église à une sorte de chimère vivante, accroupie et renfrognée ; c'était Quasimodo pensant. Tantôt on avisait sous un clocher une tête énorme et un paquet de membres désordonnés se balançant avec fureur au bout d'une corde ; c'était Quasimodo sonnant les vêpres ou l'angélus. Souvent, la nuit, on voyait errer une forme hideuse sur la frêle balustrade découpée en dentelle qui couronne les tours et borde le pourtour de l'abside ; c'était encore le bosu de Notre-Dame. Alors, disaient les voisines, toute l'église prenait quelque chose de fantastique, de surnaturel, d'horrible ; des yeux et des bouches s'y ouvraient çà et là ; on entendait aboyer les chiens, les guivres, les tarasques de pierre qui veillent jour et nuit, le cou tendu et la gueule ouverte, autour de la monstrueuse cahédrale ; et si c'était une nuit de Noêl, tandis que la grose cloche qui semblait râler appelait les fidèles à la mese ardente de minuit, il y avait un tel air répandu sur la sombre façade qu'on eût dit que le grand portail dévorait la foule et que la rosace la regardait. Et tout cela venait de Quasimodo. L'égypte l'eût pris pour le dieu de ce temple ; le moyen-âge l'en croyait le démon ; il en était l'âme.

à tel point que pour ceux qui savent que Quasimodo a existé, Notre-Dame est aujourd'hui déserte, inanimée, morte. On sent qu'il y a quelque chose de disparu. Ce corps immense est vide ; c'est un squelette ; l'esprit l'a quitté, on en voit la place, et voilà tout. C'est comme un crâne où il y a encore des trous pour les yeux, mais plus de regard.

IV

LE CHIEN ET SON MAîTRE
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Il y avait pourtant une créature humaine que Quasimodo exceptait de sa malice et de sa haine pour les autres, et qu'il aimait autant, plus peut-être que sa cahédrale ; c'était Claude Frollo.

La chose était simple. Claude Frollo l'avait recueilli, l'avait adopté, l'avait nourri, l'avait élevé. Tout petit, c'est dans les jambes de Claude Frollo qu'il avait coutume de se réfugier quand les chiens et les enfants aboyaient après lui. Claude Frollo lui avait appris à parler, à lire, à écrire. Claude Frollo enfin l'avait fait sonneur de cloches. Or, donner la grose cloche en mariage à Quasimodo, c'était donner Juliette à Roméo.

Ausi la reconnaisance de Quasimodo était-elle profonde, pasionnée, sans borne ; et quoique le visage de son père adoptif fût souvent brumeux et sévère, quoique sa parole fût habituellement brève, dure, impérieuse, jamais cette reconnaisance ne s'était démentie un seul instant. L'archidiacre avait en Quasimodo l'esclave le plus soumis, le valet le plus docile, le dogue le plus vigilant. Quand le pauvre sonneur de cloches était devenu sourd, il s'était établi entre lui et Claude Frollo une langue de signes, mystérieuse et comprise d'eux seuls. De cette façon l'archidiacre était le seul être humain avec lequel Quasimodo eût conservé communication. Il n'était en rapport dans ce monde qu'avec deux choses, Notre-Dame et Claude Frollo.

Rien de comparable à l'empire de l'archidiacre sur le sonneur, à l'attachement du sonneur pour l'archidiacre. Il eût suffi d'un signe de Claude et de l'idée de lui faire plaisir pour que Quasimodo se précipitât du haut des tours de Notre-Dame. C'était une chose remarquable que toute cette force physique, arrivée chez Quasimodo à un développement si extraordinaire, et mise aveuglément par lui à la disposition d'un autre. Il y avait là sans doute dévouement filial, attachement domestique ; il y avait ausi fascination d'un esprit par un autre esprit. C'était une pauvre, gauche et maladroite organisation qui se tenait la tête base et les yeux suppliants devant une intelligence haute et profonde, puisante et supérieure. Enfin et par-desus tout, c'était reconnaisance. Reconnaisance tellement pousée à sa limite extrême que nous ne saurions à quoi la comparer. Cette vertu n'est pas de celles dont les plus beaux exemples sont parmi les hommes. Nous dirons donc que Quasimodo aimait l'archidiacre comme jamais chien, jamais cheval, jamais éléphant n'a aimé son maître.

V

SUITE DE CLAUDE FROLLO
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En 1482, Quasimodo avait environ vingt ans, Claude Frollo environ trente-six : l'un avait grandi, l'autre avait vieilli.

Claude Frollo n'était plus le simple écolier du collège Torchi, le tendre protecteur d'un petit enfant, le jeune et rêveur philosophe qui savait beaucoup de choses et qui en ignorait beaucoup. C'était un prêtre austère, grave, morose ; un chargé d'âmes ; monsieur l'archidiacre de Josas, le second acolyte de l'évêque, ayant sur les bras les deux décanats de Montlhéry et de Châteaufort et cent soixante-quatorze curés ruraux. C'était un personnage imposant et sombre devant lequel tremblaient les enfants de cheur en aube et en jaquette, les machicots, les confrères de Saint-Augustin, les clercs matutinels de Notre-Dame, quand il pasait lentement sous les hautes ogives du cheur, majestueux, pensif, les bras croisés et la tête tellement ployée sur la poitrine qu'on ne voyait de sa face que son grand front chauve.

Dom Claude Frollo n'avait abandonné du reste ni la science, ni l'éducation de son jeune frère, ces deux occupations de sa vie. Mais avec le temps il s'était mêlé quelque amertume à ces choses si douces. à la longue, dit Paul Diacre, le meilleur lard rancit. Le petit Jehan Frollo, surnommé du Moulin à cause du lieu où il avait été nourri, n'avait pas grandi dans la direction que Claude avait voulu lui imprimer. Le grand frère comptait sur un élève pieux, docile, docte, honorable. Or le petit frère, comme ces jeunes arbres qui trompent l'effort du jardinier et se tournent opiniâtrement du côté d'où leur viennent l'air et le soleil, le petit frère ne croisait et ne multipliait, ne pousait de belles branches touffues et luxuriantes que du côté de la parese, de l'ignorance et de la débauche. C'était un vrai diable, fort désordonné, ce qui faisait froncer le sourcil à dom Claude, mais fort drôle et fort subtil, ce qui faisait sourire le grand frère. Claude l'avait confié à ce même collège de Torchi où il avait pasé ses premières années dans l'étude et le recueillement ; et c'était une douleur pour lui que ce sanctuaire autrefois édifié du nom de Frollo en fût scandalisé aujourd'hui. Il en faisait quelquefois à Jehan de fort sévères et de fort longs sermons, que celui-ci esuyait intrépidement. Après tout, le jeune vaurien avait bon ceur, comme cela se voit dans toutes les comédies. Mais, le sermon pasé, il n'en reprenait pas moins tranquillement le cours de ses séditions et de ses énormités. Tantôt c'était un béjaune (on appelait ainsi les nouveaux débarqués à l'Université) qu'il avait houspillé pour sa bienvenue ; tradition précieuse qui s'est soigneusement perpétuée jusqu'à nos jours. Tantôt il avait donné le branle à une bande d'écoliers, lesquels étaient clasiquement jetés sur un cabaret, quasi clasico excitati, puis avaient battu le tavernier " avec bâtons offensifs ", et joyeusement pillé la taverne jusqu'à effondrer les muids de vin dans la cave. Et puis, c'était un beau rapport en latin que le sous-moniteur de Torchi apportait piteusement à dom Claude avec cette douloureuse émargination : Rixa ; prima causa vinum optimum potatum. Enfin on disait, horreur dans un enfant de seize ans, que ses débordements allaient souventes fois jusqu'à la rue de Glatigny.

De tout cela, Claude, contristé et découragé dans ses affections humaines, s'était jeté avec plus d'emportement dans les bras de la science, cette seur qui du moins ne vous rit pas au nez et vous paie toujours, bien qu'en monnaie quelquefois un peu creuse, les soins qu'on lui a rendus. Il devint donc de plus en plus savant, et en même temps, par une conséquence naturelle, de plus en plus rigide comme prêtre, de plus en plus triste comme homme. Il y a, pour chacun de nous, de certains parallélismes entre notre intelligence, nos meurs et notre caractère, qui se développent sans discontinuité, et ne se rompent qu'aux grandes perturbations de la vie.

Comme Claude Frollo avait parcouru dès sa jeunese le cercle presque entier des connaisances humaines positives, extérieures et licites, force lui fut, à moins de s'arrêter ubi defuit orbis, force lui fut d'aller plus loin et de chercher d'autres aliments à l'activité insatiable de son intelligence. L'antique symbole du serpent qui se mord la queue convient surtout à la science. Il paraît que Claude Frollo l'avait éprouvé. Plusieurs personnes graves affirmaient qu'après, avoir épuisé le tas du savoir humain, il avait osé pénétrer dans le nefas. Il avait, disait-on, goûté succesivement toutes les pommes de l'arbre de l'intelligence, et, faim ou dégoût, il avait fini par mordre au fruit défendu. Il avait pris place tour à tour, comme nos lecteurs l'ont vu, aux conférences des héologiens en Sorbonne, aux asemblées des artiens à l'image Saint-Hilaire, aux disputes des décrétistes à l'image Saint-Martin, aux congrégations des médecins au bénitier de Notre-Dame, ad cupam Nostre Domine ; tous les mets permis et approuvés que ces quatre grandes cuisines, appelées les quatre facultés, pouvaient élaborer et servir à une intelligence, il les avait dévorés et la satiété lui en était venue avant que sa faim fût apaisée ; alors il avait creusé plus avant, plus bas, desous toute cette science finie, matérielle, limitée ; il avait risqué peut-être son âme, et s'était asis dans la caverne à cette table mystérieuse des alchimistes, des astrologues, des hermétiques, dont Averroès, Guillaume de Paris et Nicolas Flamel tiennent le bout dans le moyen-âge, et qui se prolonge dans l'Orient, aux clartés du chandelier à sept branches, jusqu'à Salomon, Pyhagore et Zoroastre.

C'était du moins ce que l'on supposait, à tort ou à raison.

Il est certain que l'archidiacre visitait souvent le cimetière des Saints-Innocents où son père et sa mère avaient été enterrés, il est vrai, avec les autres victimes de la peste de 1466 ; mais qu'il paraisait beaucoup moins dévot à la croix de leur fose qu'aux figures étranges dont était chargé le tombeau de Nicolas Flamel et de Claude Pernelle, construit tout à côté.

Il est certain qu'on l'avait vu souvent longer la rue des Lombards et entrer furtivement dans une petite maison qui faisait le coin de la rue des écrivains et de la rue Marivaulx. C'était la maison que Nicolas Flamel avait bâtie, où il était mort vers 1417, et qui, toujours déserte depuis lors, commençait déjà à tomber en ruine, tant les hermétiques et les souffleurs de tous les pays en avaient usé les murs rien qu'en y gravant leurs noms. Quelques voisins même affirmaient avoir vu une fois par un soupirail l'archidiacre Claude creusant, remuant et bêchant la terre dans ces deux caves dont les jambes étrières avaient été barbouillées de vers et d'hiéroglyphes sans nombre par Nicolas Flamel lui-même. On supposait que Flamel avait enfoui la pierre philosophale dans ces caves, et les alchimistes, pendant deux siècles, depuis Magistri jusqu'au père Pacifique, n'ont cesé d'en tourmenter le sol que lorsque la maison, si cruellement fouillée et retournée, a fini par s'en aller en pousière sous leurs pieds.

Il est certain encore que l'archidiacre s'était épris d'une pasion singulière pour le portail symbolique de Notre-Dame, cette page de grimoire écrite en pierre par l'évêque Guillaume de Paris, lequel a sans doute été damné pour avoir attaché un si infernal frontispice au saint poème que chante éternellement le reste de l'édifice. L'archidiacre Claude pasait ausi pour avoir approfondi le colose de saint Christophe et cette longue statue énigmatique qui se dresait alors à l'entrée du parvis et que le peuple appelait dans ses dérisions Monsieur Legris. Mais, ce que tout le monde avait pu remarquer, c'étaient les interminables heures qu'il employait souvent, asis sur le parapet du parvis, à contempler les sculptures du portail, examinant tantôt les vierges folles avec leurs lampes renversées, tantôt les vierges sages avec leurs lampes droites ; d'autres fois calculant l'angle du regard de ce corbeau qui tient au portail de gauche et qui regarde dans l'église un point mystérieux où est certainement cachée la pierre philosophale, si elle n'est pas dans la cave de Nicolas Flamel. C'était, disons-le en pasant, une destinée singulière pour l'église Notre-Dame à cette époque que d'être ainsi aimée à deux degrés différents et avec tant de dévotion par deux êtres ausi disemblables que Claude et Quasimodo ; aimée par l'un, sorte de demi-homme instinctif et sauvage, pour sa beauté, pour sa stature, pour les harmonies qui se dégagent de son magnifique ensemble ; aimée par l'autre, imagination savante et pasionnée, pour sa signification, pour son myhe, pour le sens qu'elle renferme, pour le symbole épars sous les sculptures de sa façade comme le premier texte sous le second dans un palimpseste ; en un mot, pour l'énigme qu'elle propose éternellement à l'intelligence.

Il est certain enfin que l'archidiacre s'était accommodé, dans celle des deux tours qui regarde sur la Grève, tout à côté de la cage aux cloches, une petite cellule fort secrète où nul n'entrait, pas même l'évêque, disait-on, sans son congé. Cette cellule avait été jadis pratiquée presque au sommet de la tour, parmi les nids de corbeaux, par l'évêque Hugo de Besançon, qui y avait maléficié dans son temps. Ce que renfermait cette cellule, nul ne le savait ; mais on avait vu souvent, des grèves du Terrain, la nuit, à une petite lucarne qu'elle avait sur le derrière de la tour, paraître, disparaître et reparaître à intervalles courts et égaux une clarté rouge, intermittente, bizarre, qui semblait suivre les aspirations haletantes d'un soufflet et venir plutôt d'une flamme que d'une lumière. Dans l'ombre, à cette hauteur, cela faisait un effet singulier et les bonnes femmes disaient : Voilà l'archidiacre qui souffle, l'enfer pétille là-haut.

Il n'y avait pas dans tout cela après tout grandes preuves de sorcellerie ; mais c'était bien toujours autant de fumée qu'il en fallait pour supposer du feu ; et l'archidiacre avait un renom asez formidable. Nous devons dire pourtant que les sciences d'égypte, que la nécromancie, que la magie, même la plus blanche et la plus innocente, n'avaient pas d'ennemi plus acharné, pas de dénonciateur plus impitoyable par-devant mesieurs de l'officialité de Notre-Dame. Que ce fût sincère horreur ou jeu joué du larron qui crie : au voleur, cela n'empêchait pas l'archidiacre d'être considéré par les doctes têtes du chapitre comme une âme aventurée dans le vestibule de l'enfer, perdue dans les antres de la cabale, tâtonnant dans les ténèbres des sciences occultes. Le peuple ne s'y méprenait pas non plus ; chez quiconque avait un peu de sagacité, Quasimodo pasait pour le démon, Claude Frollo pour le sorcier. Il était évident que le sonneur devait servir l'archidiacre pendant un temps donné au bout duquel il emporterait son âme en guise de paiement. Ausi l'archidiacre était-il, malgré l'austérité excesive de sa vie, en mauvaise odeur parmi les bonnes âmes ; et il n'y avait pas nez de dévote si inexpérimentée qui ne le flairât magicien.

Et si, en vieillisant, il s'était formé des abîmes dans sa science, il s'en était ausi formé dans son ceur. C'est du moins ce qu'on était fondé à croire en examinant cette figure sur laquelle on ne voyait reluire son âme qu'à travers un sombre nuage. D'où lui venait ce front chauve, cette tête toujours penchée, cette poitrine toujours soulevée de soupirs ? Quelle secrète pensée faisait sourire sa bouche avec tant d'amertume au même moment où ses sourcils froncés se rapprochaient comme deux taureaux qui vont lutter ? Pourquoi son reste de cheveux étaient-ils déjà gris ? Quel était ce feu intérieur qui éclatait parfois dans son regard, au point que son eil resemblait à un trou percé dans la paroi d'une fournaise ?

Ces symptômes d'une violente préoccupation morale avaient surtout acquis un haut degré d'intensité à l'époque où se pase cette histoire. Plus d'une fois un enfant de cheur s'était enfui effrayé de le trouver seul dans l'église, tant son regard était étrange et éclatant. Plus d'une fois, dans le cheur, à l'heure des offices, son voisin de stalle l'avait entendu mêler au plain-chant ad omnem tonum des parenhèses inintelligibles. Plus d'une fois la buandière du Terrain, chargée de " laver le chapitre ", avait observé, non sans effroi, des marques d'ongles et de doigts crispés dans le surplis de monsieur l'archidiacre de Josas.

D'ailleurs, il redoublait de sévérité et n'avait jamais été plus exemplaire. Par état comme par caractère il s'était toujours tenu éloigné des femmes ; il semblait les haïr plus que jamais. Le seul frémisement d'une cotte-hardie de soie faisait tomber son capuchon sur ses yeux. Il était sur ce point tellement jaloux d'austérité et de réserve que lorsque la dame de Beaujeu, fille du roi, vint au mois de décembre 1481 visiter le cloître de Notre-Dame, il s'opposa gravement à son entrée, rappelant à l'évêque le statut du Livre Noir, daté de la vigile Saint-Barhélemy 1334, qui interdit l'accès du cloître à toute femme " quelconque, vieille ou jeune, maîtrese ou chambrière ". Sur quoi l'évêque avait été contraint de lui citer l'ordonnance du légat Odo qui excepte certaines grandes dames, alique magnates mulieres, que sine scandalo evitari non posunt. Et encore l'archidiacre protesta-t-il, objectant que l'ordonnance du légat, laquelle remontait à 1207, était antérieure de cent vingt-sept ans au Livre Noir, et par conséquent abrogée de fait par lui. Et il avait refusé de paraître devant la princese.

On remarquait en outre que son horreur pour les égyptiennes et les zingari semblait redoubler depuis quelque temps. Il avait sollicité de l'évêque un édit qui fît exprese défense aux bohémiennes de venir danser et tambouriner sur la place du parvis, et il compulsait depuis le même temps les archives moisies de l'official, afin de réunir les cas de sorciers et de sorcières condamnés au feu ou à la corde pour complicité de maléfices avec des boucs, des truies ou des chèvres.

VI

IMPOPULARITé
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L'archidiacre et le sonneur, nous l'avons déjà dit, étaient médiocrement aimés du gros et menu peuple des environs de la cahédrale. Quand Claude et Quasimodo sortaient ensemble, ce qui arrivait maintes fois, et qu'on les voyait traverser de compagnie, le valet suivant le maître, les rues fraîches, étroites et sombres du pâté Notre-Dame, plus d'une mauvaise parole, plus d'un fredon ironique, plus d'un quolibet insultant les harcelait au pasage, à moins que Claude Frollo, ce qui arrivait rarement, ne marchât la tête droite et levée, montrant son front sévère et presque auguste aux goguenards interdits.

Tous deux étaient dans leur quartier comme les " poètes " dont parle Régnier.

Toutes sortes de gens vont après les poètes.
Comme après les hiboux vont criant les fauvettes.

Tantôt c'était un marmot sournois qui risquait sa peau et ses os pour avoir le plaisir ineffable d'enfoncer une épingle dans la bose de Quasimodo. Tantôt une belle jeune fille, gaillarde et plus effrontée qu'il n'aurait fallu, frôlait la robe noire du prêtre en lui chantant sous le nez la chanson sardonique : niche, niche, le diable est pris. Quelquefois un groupe squalide de vieilles, échelonné et accroupi dans l'ombre sur les degrés d'un porche, bougonnait avec bruit au pasage de l'archidiacre et du carillonneur, et leur jetait en maugréant cette encourageante bienvenue : " Hum ! en voici un qui a l'âme faite comme l'autre a le corps ! " Ou bien c'était une bande d'écoliers et de pouse-cailloux jouant aux merelles qui se levait en mase et les saluait clasiquement de quelque huée en latin : Eia ! eia ! Claudius cum claudo !

Mais le plus souvent, l'injure pasait inaperçue du prêtre et du sonneur. Pour entendre toutes ces gracieuses choses Quasimodo était trop sourd et Claude trop rêveur.


LIVRE CINQUIèME
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I

ABBAS BEATI MARTINI
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La renommée de dom Claude s'était étendue au loin. Elle lui valut, à peu près vers l'époque où il refusa de voir madame de Beaujeu, une visite dont il garda longtemps le souvenir.

C'était un soir. Il venait de se retirer après l'office dans sa cellule canonicale du cloître Notre-Dame. Celle-ci, hormis peut-être quelques fioles de verre reléguées dans un coin, et pleines d'une poudre asez équivoque qui resemblait fort à de la poudre de projection, n'offrait rien d'étrange ni de mystérieux. Il y avait bien çà et là quelques inscriptions sur le mur, mais c'étaient de pures sentences de science ou de piété extraites des bons auteurs. L'archidiacre venait de s'aseoir à la clarté d'un trois-becs de cuivre devant un vaste bahut chargé de manuscrits. Il avait appuyé son coude sur le livre tout grand ouvert d'Honorius d'Autun, De predestinatione et libero arbitrio, et il feuilletait avec une réflexion profonde un in-folio imprimé qu'il venait d'apporter, le seul produit de la prese que renfermât sa cellule. Au milieu de sa rêverie, on frappa à sa porte. -- Qui est là ? cria le savant du ton gracieux d'un dogue affamé qu'on dérange de son os. Une voix répondit du dehors. -- Votre ami, Jacques Coictier. - Il alla ouvrir.

C'était en effet le médecin du roi ; un personnage d'une cinquantaine d'années dont la physionomie dure n'était corrigée que par un regard rusé. Un autre homme l'accompagnait. Tous deux portaient une longue robe couleur ardoise fourrée de petit-gris, ceinturonnée et fermée, avec le bonnet de même étoffe et de même couleur. Leurs mains disparaisaient sous leurs manches, leurs pieds sous leurs robes, leurs yeux sous leurs bonnets.

-- Dieu me soit en aide, mesires ! dit l'archidiacre en les introduisant, je ne m'attendais pas à si honorable visite à pareille heure. Et tout en parlant de cette façon courtoise, il promenait du médecin à son compagnon un regard inquiet et scrutateur.

-- Il n'est jamais trop tard pour venir visiter un savant ausi considérable que dom Claude Frollo de Tirechappe, répondit le docteur Coictier, dont l'accent franc-comtois faisait traîner toutes ses phrases avec la majesté d'une robe à queue.

Alors commença entre le médecin et l'archidiacre un de ces prologues congratulateurs qui précédaient à cette époque, selon l'usage, toute conversation entre savants et qui ne les empêchaient pas de se détester le plus cordialement du monde. Au reste, il en est encore de même aujourd'hui, toute bouche de savant qui complimente un autre savant est un vase de fiel emmiellé.

Les félicitations de Claude Frollo à Jacques Coictier avaient trait surtout aux nombreux avantages temporels que le digne médecin avait su extraire, dans le cours de sa carrière si enviée, de chaque maladie du roi, opération d'une alchimie meilleure et plus certaine que la poursuite de la pierre philosophale.

-- En vérité ! monsieur le docteur Coictier, j'ai eu grande joie d'apprendre l'évêché de votre neveu, mon révérend seigneur Pierre Versé. N'est-il pas évêque d'Amiens ?

-- Oui, monsieur l'archidiacre ; c'est une grâce et miséricorde de Dieu.

-- Savez-vous que vous aviez bien grande mine, le jour de Noêl, à la tête de votre compagnie de la chambre des Comptes, monsieur le président ?

-- Vice-président, dom Claude. Hélas ! rien de plus.

-- Où en est votre superbe maison de la rue Saint-André-des-Arcs ? C'est un Louvre. J'aime fort l'abricotier qui est sculpté sur la porte avec ce jeu de mots qui est plaisant : à L'ABRI-COTIER.

-- Hélas ! maître Claude, toute cette maçonnerie me coûte gros. à mesure que la maison s'édifie, je me ruine.

-- Ho ! n'avez-vous pas vos revenus de la Geôle et du bailliage du Palais, et la rente de toutes les maisons, étaux, loges, échoppes de la Clôture ? c'est traire une belle mamelle.

-- Ma châtellenie de Poisy ne m'a rien rapporté cette année.

-- Mais vos péages de Triel, de Saint-James, de Saint-Germain-en-Laye, sont toujours bons.

-- Six-vingt livres, pas même parisis.

-- Vous avez votre office de conseiller du roi. C'est fixe, cela.

-- Oui, confrère Claude, mais cette maudite seigneurie de Poligny, dont on fait bruit, ne me vaut pas soixante écus d'or, bon an mal an.

Il y avait dans les compliments que dom Claude adresait à Jacques Coictier cet accent sardonique, aigre et sourdement railleur, ce sourire triste et cruel d'un homme supérieur et malheureux qui joue un moment par distraction avec l'épaise prospérité d'un homme vulgaire. L'autre ne s'en apercevait pas.

-- Sur mon âme, dit enfin Claude en lui serrant la main, je suis aise de vous voir en si grande santé.

-- Merci, maître Claude.

-- à propos, s'écria dom Claude, comment va votre royal malade ?

-- Il ne paie pas asez son médecin, répondit le docteur en jetant un regard de côté à son compagnon.

-- Vous trouvez, compère Coictier ? dit le compagnon.

Cette parole, prononcée du ton de la surprise et du reproche, ramena sur ce personnage inconnu l'attention de l'archidiacre qui, à vrai dire, ne s'en était pas complètement détournée un seul moment depuis que cet étranger avait franchi le seuil de la cellule. Il avait même fallu les mille raisons qu'il avait de ménager le docteur Jacques Coictier, le tout-puisant médecin du roi Louis XI, pour qu'il le reçût ainsi accompagné. Ausi sa mine n'eut-elle rien de bien cordial quand Jacques Coictier lui dit :

-- à propos, dom Claude, je vous amène un confrère qui vous a voulu voir sur votre renommée.

-- Monsieur est de la science ? demanda l'archidiacre en fixant sur le compagnon de Coictier son eil pénétrant. Il ne trouva pas sous les sourcils de l'inconnu un regard moins perçant et moins défiant que le sien.

C'était, autant que la faible clarté de la lampe permettait d'en juger, un vieillard d'environ soixante ans et de moyenne taille, qui paraisait asez malade et casé. Son profil, quoique d'une ligne très bourgeoise, avait quelque chose de puisant et de sévère, sa prunelle étincelait sous une arcade sourcilière très profonde comme une lumière au fond d'un antre ; et sous le bonnet rabattu qui lui tombait sur le nez on sentait tourner les larges plans d'un front de génie.

Il se chargea de répondre lui-même à la question de l'archidiacre.

-- Révérend maître, dit-il d'une voix grave, votre renom est venu jusqu'à moi, et j'ai voulu vous consulter. Je ne suis qu'un pauvre gentilhomme de province qui ôte ses souliers avant d'entrer chez les savants. Il faut que vous sachiez mon nom. Je m'appelle le compère Tourangeau.

-- Singulier nom pour un gentilhomme ! pensa l'archidiacre. Cependant il se sentait devant quelque chose de fort et de sérieux. L'instinct de sa haute intelligence lui en faisait deviner une non moins haute sous le bonnet fourré du compère Tourangeau ; et en considérant cette grave figure, le rictus ironique que la présence de Jacques Coictier avait fait éclore sur son visage morose s'évanouit peu à peu comme le crépuscule à un horizon de nuit. Il s'était rasis morne et silencieux sur son grand fauteuil, son coude avait repris sa place accoutumée sur la table, et son front sur sa main. Après quelques moments de méditation, il fit signe aux deux visiteurs de s'aseoir, et adresa la parole au compère Tourangeau.

-- Vous venez me consulter, maître, et sur quelle science ?

-- Révérend, répondit le compère Tourangeau, je suis malade, très malade. On vous dit grand Esculape, et je suis venu vous demander un conseil de médecine.

-- Médecine ! dit l'archidiacre en hochant la tête. Il sembla se recueillir un instant et reprit : -- Compère Tourangeau, puisque c'est votre nom, tournez la tête. Vous trouverez ma réponse tout écrite sur le mur.

Le compère Tourangeau obéit, et lut au-desus de sa tête cette inscription gravée sur la muraille : - La médecine est fille des songes. - JAMBLIQUE.

Cependant le docteur Jacques Coictier avait entendu la question de son compagnon avec un dépit que la réponse de dom Claude avait redoublé. Il se pencha à l'oreille du compère Tourangeau et lui dit, asez bas pour ne pas être entendu de l'archidiacre : -- Je vous avais prévenu que c'était un fou. Vous l'avez voulu voir !

-- C'est qu'il se pourrait fort bien qu'il eût raison, ce fou, docteur Jacques ! répondit le compère du même ton, et avec un sourire amer.

-- Comme il vous plaira ! répliqua Coictier sèchement. Puis s'adresant à l'archidiacre : -- Vous êtes preste en besogne, dom Claude, et vous n'êtes guère plus empêché d'Hippocratès qu'un singe d'une noisette. La médecine un songe ! Je doute que les pharmacopoles et les maîtres-myrrhes se tinsent de vous lapider s'ils étaient là. Donc vous niez l'influence des philtres sur le sang, des onguents sur la chair ! Vous niez cette éternelle pharmacie de fleurs et de métaux qu'on appelle le monde, faite exprès pour cet éternel malade qu'on appelle l'homme !

-- Je ne nie, dit froidement dom Claude, ni la pharmacie ni le malade. Je nie le médecin.

-- Donc il n'est pas vrai, reprit Coictier avec chaleur, que la goutte soit une dartre en dedans, qu'on guérise une plaie d'artillerie par l'application d'une souris rôtie, qu'un jeune sang convenablement infusé rende la jeunese à de vieilles veines ; il n'est pas vrai que deux et deux font quatre, et que l'emproshotonos succède à l'opishotonos !

L'archidiacre répondit sans s'émouvoir : -- Il y a certaines choses dont je pense d'une certaine façon.

Coictier devint rouge de colère.

-- Là, là, mon bon Coictier, ne nous fâchons pas, dit le compère Tourangeau, Monsieur l'archidiacre est notre ami.

Coictier se calma en grommelant à demi-voix : -- Après tout, c'est un fou !

-- Pasquedieu, maître Claude, reprit le compère Tourangeau après un silence, vous me gênez fort. J'avais deux consultations à requérir de vous, l'une touchant ma santé, l'autre touchant mon étoile.

-- Monsieur, repartit l'archidiacre, si c'est là votre pensée, vous auriez ausi bien fait de ne pas vous esouffler aux degrés de mon escalier. Je ne crois pas à la médecine. Je ne crois pas à l'astrologie.

-- En vérité ! dit le compère avec surprise.

Coictier riait d'un rire forcé.

-- Vous voyez bien qu'il est fou, dit-il tout bas au compère Tourangeau. Il ne croit pas à l'astrologie !

-- Le moyen d'imaginer, poursuivit dom Claude, que chaque rayon d'étoile est un fil qui tient à la tête d'un homme !

-- Et à quoi croyez-vous donc ? s'écria le compère Tourangeau.

L'archidiacre resta un moment indécis, puis il laisa échapper un sombre sourire qui semblait démentir sa réponse : -- Credo in Deum.

-- Dominum nostrum, ajouta le compère Tourangeau avec un signe de croix.

-- Amen, dit Coictier.

-- Révérend maître, reprit le compère, je suis charmé dans l'âme de vous voir en si bonne religion. Mais, grand savant que vous êtes, l'êtes-vous donc à ce point de ne plus croire à la science ?

-- Non, dit l'archidiacre en saisisant le bras du compère Tourangeau, et un éclair d'enhousiasme se ralluma dans sa terne prunelle, non, je ne nie pas la science. Je n'ai pas rampé si longtemps à plat ventre et les ongles dans la terre à travers les innombrables embranchements de la caverne sans apercevoir, au loin devant moi, au bout de l'obscure galerie, une lumière, une flamme, quelque chose, le reflet sans doute de l'éblouisant laboratoire central où les patients et les sages ont surpris Dieu.

-- Et enfin, interrompit le Tourangeau, quelle chose tenez-vous vraie et certaine ?

-- L'alchimie.

Coictier se récria : -- Pardieu, dom Claude, l'alchimie a sa raison sans doute, mais pourquoi blasphémer la médecine et l'astrologie ?

-- Néant, votre science de l'homme ! néant, votre science du ciel ! dit l'archidiacre avec empire.

-- C'est mener grand train épidaurus et la Chaldée, répliqua le médecin en ricanant.

-- écoutez, mesire Jacques. Ceci est dit de bonne foi. Je ne suis pas médecin du roi, et sa majesté ne m'a pas donné le jardin Dédalus pour y observer les constellations.

-- Ne vous fâchez pas et écoutez-moi. -- Quelle vérité avez-vous tirée, je ne dis pas de la médecine, qui est chose par trop folle, mais de l'astrologie ? Citez-moi les vertus du boustrophédon vertical, les trouvailles du nombre ziruph et du nombre zephirod.

-- Nierez-vous, dit Coictier, la force sympahique de la clavicule et que la cabalistique en dérive ?

-- Erreur, mesire Jacques ! aucune de vos formules n'aboutit à la réalité. Tandis que l'alchimie a ses découvertes. Contesterez-vous des résultats comme ceux-ci ? La glace enfermée sous terre pendant mille ans se transforme en cristal de roche. - Le plomb est l'aïeul de tous les métaux. (Car l'or n'est pas un métal, l'or est la lumière.) - Il ne faut au plomb que quatre périodes de deux cents ans chacune pour paser succesivement de l'état de plomb à l'état d'arsenic rouge, de l'arsenic rouge à l'étain, de l'étain à l'argent. - Sont-ce là des faits ? Mais croire à la clavicule, à la ligne pleine et aux étoiles, c'est ausi ridicule que de croire, avec les habitants du Grand-Cahay, que le loriot se change en taupe et les grains de blé en poison du genre cyprin !

-- J'ai étudié l'hermétique, s'écria Coictier, et j'affirme...

Le fougueux archidiacre ne le laisa pas achever. -- Et moi j'ai étudié la médecine, l'astrologie et l'hermétique. Ici seulement est la vérité (en parlant ainsi il avait pris sur le bahut une fiole pleine de cette poudre dont nous avons parlé plus haut), ici seulement est la lumière ! Hippocratès, c'est un rêve, Urania, c'est un rêve, Hermès, c'est une pensée. L'or, c'est le soleil, faire de l'or, c'est être Dieu. Voilà l'unique science. J'ai sondé la médecine et l'astrologie, vous dis-je ! Néant, néant. Le corps humain, ténèbres ; les astres, ténèbres !

Et il retomba sur son fauteuil dans une attitude puisante et inspirée. Le compère Tourangeau l'observait en silence. Coictier s'efforçait de ricaner, hausait imperceptiblement les épaules, et répétait à voix base : Un fou !

-- Et, dit tout à coup le Tourangeau, le but mirifique, l'avez-vous touché ? avez-vous fait de l'or ?

-- Si j'en avais fait, répondit l'archidiacre en articulant lentement ses paroles comme un homme qui réfléchit, le roi de France s'appellerait Claude et non Louis.

Le compère fronça le sourcil.

-- Qu'est-ce que je dis là ? reprit dom Claude avec un sourire de dédain. Que me ferait le trône de France quand je pourrais rebâtir l'empire d'Orient !

-- à la bonne heure ! dit le compère.

-- Oh ! le pauvre fou ! murmura Coictier.

L'archidiacre poursuivit, paraisant ne plus répondre qu'à ses pensées :

-- Mais non, je rampe encore ; je m'écorche la face et les genoux aux cailloux de la voie souterraine. J'entrevois, je ne contemple pas ! je ne lis pas, j'épelle !

-- Et quand vous saurez lire, demanda le compère, ferez-vous de l'or ?

-- Qui en doute ? dit l'archidiacre.

-- En ce cas, Notre-Dame sait que j'ai grande nécesité d'argent, et je voudrais bien apprendre à lire dans vos livres. Dites-moi, révérend maître, votre science est-elle pas ennemie ou déplaisante à Notre-Dame ?

à cette question du compère, dom Claude se contenta de répondre avec une tranquille hauteur : -- De qui suis-je archidiacre ?

-- Cela est vrai, mon maître. Eh bien ! vous plairait-il m'initier ? Faites-moi épeler avec vous.

Claude prit l'attitude majestueuse et pontificale d'un Samuel.

-- Vieillard, il faut de plus longues années qu'il ne vous en reste pour entreprendre ce voyage à travers les choses mystérieuses. Votre tête est bien grise ! On ne sort de la caverne qu'avec des cheveux blancs, mais on n'y entre qu'avec des cheveux noirs. La science sait bien toute seule creuser, flétrir et desécher les faces humaines ; elle n'a pas besoin que la vieillese lui apporte des visages tout ridés. Si cependant l'envie vous posède de vous mettre en discipline à votre âge et de déchiffrer l'alphabet redoutable des sages, venez à moi, c'est bien, j'esaierai. Je ne vous dirai pas, à vous pauvre vieux, d'aller visiter les chambres sépulcrales des pyramides dont parle l'ancien Hérodotus, ni la tour de briques de Babylone, ni l'immense sanctuaire de marbre blanc du temple indien d'Eklinga. Je n'ai pas vu plus que vous les maçonneries chaldéennes construites suivant la forme sacrée du Sikra, ni le temple de Salomon qui est détruit, ni les portes de pierre du sépulcre des rois d'Israêl qui sont brisées. Nous nous contenterons des fragments du livre d'Hermès que nous avons ici. Je vous expliquerai la statue de saint Christophe, le symbole du Semeur, et celui des deux anges qui sont au portail de la Sainte-Chapelle, et dont l'un a sa main dans un vase et l'autre dans une nuée...

Ici, Jacques Coictier, que les répliques fougueuses de l'archidiacre avaient désarçonné, se remit en selle, et l'interrompit du ton triomphant d'un savant qui en redrese un autre : -- Erras, amice Claudi. Le symbole n'est pas le nombre. Vous prenez Orpheus pour Hermès.

-- C'est vous qui errez, répliqua gravement l'archidiacre. Dedalus, c'est le soubasement, Orpheus, c'est la muraille, Hermès, c'est l'édifice. C'est le tout. -- Vous viendrez quand vous voudrez, poursuivit-il en se tournant vers le Tourangeau, je vous montrerai les parcelles d'or restées au fond du creuset de Nicolas Flamel, et vous les comparerez à l'or de Guillaume de Paris. Je vous apprendrai les vertus secrètes du mot grec peristera. Mais avant tout, je vous ferai lire l'une après l'autre les lettres de marbre de l'alphabet, les pages de granit du livre. Nous irons du portail de l'évêque Guillaume et de Saint-Jean-le-Rond à la Sainte-Chapelle, puis à la maison de Nicolas Flamel, rue Marivaulx, à son tombeau, qui est aux Saints-Innocents, à ses deux hôpitaux rue de Montmorency. Je vous ferai lire les hiéroglyphes dont sont couverts les quatre gros chenets de fer du portail de l'hôpital Saint-Gervais et de la rue de la Ferronnerie. Nous épellerons encore ensemble les façades de Saint-Côme, de Sainte-Geneviève-des-Ardents, de Saint-Martin, de Saint-Jacques-de-la-Boucherie...

Il y avait déjà longtemps que le Tourangeau, si intelligent que fût son regard, paraisait ne plus comprendre dom Claude. Il l'interrompit.

-- Pasquedieu ! qu'est-ce que c'est donc que vos livres ?

-- En voici un, dit l'archidiacre.

Et ouvrant la fenêtre de la cellule, il désigna du doigt l'immense église de Notre-Dame, qui, découpant sur un ciel étoilé la silhouette noire de ses deux tours, de ses côtes de pierre et de sa croupe monstrueuse, semblait un énorme sphinx à deux têtes asis au milieu de la ville.

L'archidiacre considéra quelque temps en silence le gigantesque édifice, puis étendant avec un soupir sa main droite vers le livre imprimé qui était ouvert sur sa table et sa main gauche vers Notre-Dame, et promenant un triste regard du livre à l'église :

-- Hélas ! dit-il, ceci tuera cela.

Coictier qui s'était approché du livre avec empresement ne put s'empêcher de s'écrier : -- Hé mais ! qu'y a-t-il donc de si redoutable en ceci ; GLOSA IN EPISTOLAS D. PAULI. Norimberge, Antonius Koburger, 1474 ? Ce n'est pas nouveau. C'est un livre de Pierre Lombard, le Maître des Sentences. Est-ce parce qu'il est imprimé ?

-- Vous l'avez dit, répondit Claude, qui semblait absorbé dans une profonde méditation et se tenait debout, appuyant son index reployé sur l'in-folio sorti des preses fameuses de Nuremberg. Puis il ajouta ces paroles mystérieuses : -- Hélas ! hélas ! les petites choses viennent à bout des grandes ; une dent triomphe d'une mase. Le rat du Nil tue le crocodile, l'espadon tue la baleine, le livre tuera l'édifice !

Le couvre-feu du cloître sonna au moment où le docteur Jacques répétait tout bas à son compagnon son éternel refrain : Il est fou. - à quoi le compagnon répondit cette fois : -- Je crois que oui.

C'était l'heure où aucun étranger ne pouvait rester dans le cloître. Les deux visiteurs se retirèrent. -- Maître, dit le compère Tourangeau, en prenant congé de l'archidiacre, j'aime les savants et les grands esprits, et je vous tiens en estime singulière. Venez demain au palais des Tournelles, et demandez l'abbé de Saint-Martin de Tours.

L'archidiacre rentra chez lui stupéfait, comprenant enfin quel personnage c'était que le compère Tourangeau, et se rappelant ce pasage du cartulaire de Saint-Martin de Tours : Abbas beati Martini, SCILICET REX FRANCIE, est canonicus de consuetudine et habet parvam prebendam quam habet sanctus Venantius et debet sedere in sede hesaurarii.

On affirmait que depuis cette époque l'archidiacre avait de fréquentes conférences avec Louis XI, quand sa majesté venait à Paris, et que le crédit de dom Claude faisait ombre à Olivier le Daim et à Jacques Coictier, lequel, selon sa manière, en rudoyait fort le roi.

II

CECI TUERA CELA
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Nos lectrices nous pardonneront de nous arrêter un moment pour chercher quelle pouvait être la pensée qui se dérobait sous ces paroles énigmatiques de l'archidiacre : Ceci tuera cela. Le livre tuera l'édifice.

à notre sens, cette pensée avait deux faces. C'était d'abord une pensée de prêtre. C'était l'effroi du sacerdoce devant un agent nouveau, l'imprimerie. C'était l'épouvante et l'éblouisement de l'homme du sanctuaire devant la prese lumineuse de Gutenberg. C'était la chaire et le manuscrit, la parole parlée et la parole écrite, s'alarmant de la parole imprimée ; quelque chose de pareil à la stupeur d'un pasereau qui verrait l'ange Légion ouvrir ses six millions d'ailes. C'était le cri du prophète qui entend déjà bruire et fourmiller l'humanité émancipée, qui voit dans l'avenir l'intelligence saper la foi, l'opinion détrôner la croyance, le monde secouer Rome. Pronostic du philosophe qui voit la pensée humaine, volatilisée par la prese, s'évaporer du récipient héocratique. Terreur du soldat qui examine le bélier d'airain et qui dit : La tour croulera. Cela signifiait qu'une puisance allait succéder à une autre puisance. Cela voulait dire : La prese tuera l'église.

Mais sous cette pensée, la première et la plus simple sans doute, il y en avait à notre avis une autre, plus neuve, un corollaire de la première moins facile à apercevoir et plus facile à contester, une vue, tout ausi philosophique, non plus du prêtre seulement, mais du savant et de l'artiste. C'était presentiment que la pensée humaine en changeant de forme allait changer de mode d'expresion, que l'idée capitale de chaque génération ne s'écrirait plus avec la même matière et de la même façon, que le livre de pierre, si solide et si durable, allait faire place au livre de papier, plus solide et plus durable encore. Sous ce rapport, la vague formule de l'archidiacre avait un second sens ; elle signifiait qu'un art allait détrôner un autre art. Elle voulait dire : L'imprimerie tuera l'architecture.

En effet, depuis l'origine des choses jusqu'au quinzième siècle de l'ère chrétienne inclusivement, l'architecture est le grand livre de l'humanité, l'expresion principale de l'homme à ses divers états de développement soit comme force, soit comme intelligence.

Quand la mémoire des premières races se sentit surchargée, quand le bagage des souvenirs du genre humain devint si lourd et si confus que la parole, nue et volante, risqua d'en perdre en chemin, on les transcrivit sur le sol de la façon la plus visible, la plus durable et la plus naturelle à la fois. On scella chaque tradition sous un monument.

Les premiers monuments furent de simples quartiers de roche que le fer n'avait pas touchés, dit Moïse. L'architecture commença comme toute écriture. Elle fut d'abord alphabet. On plantait une pierre debout, et c'était une lettre, et chaque lettre était un hiéroglyphe, et sur chaque hiéroglyphe reposait un groupe d'idées comme le chapiteau sur la colonne. Ainsi firent les premières races, partout, au même moment, sur la surface du monde entier. On retrouve la pierre levée des celtes dans la Sibérie d'Asie, dans les pampas d'Amérique.

Plus tard on fit des mots. On superposa la pierre à la pierre, on accoupla ces syllabes de granit, le verbe esaya quelques combinaisons. Le dolmen et le cromlech celtes, le tumulus étrusque, le galgal hébreu, sont des mots. Quelques-uns, le tumulus surtout, sont des noms propres. Quelquefois même, quand on avait beaucoup de pierre et une vaste plage, on écrivait une phrase. L'immense entasement de Karnac est déjà une formule tout entière.

Enfin on fit des livres. Les traditions avaient enfanté des symboles, sous lesquels elles disparaisaient comme le tronc de l'arbre sous son feuillage ; tous ces symboles, auxquels l'humanité avait foi, allaient croisant, se multipliant, se croisant, se compliquant de plus en plus ; les premiers monuments ne suffisaient plus à les contenir ; ils en étaient débordés de toutes parts ; à peine ces monuments exprimaient-ils encore la tradition primitive, comme eux simple, nue et gisante sur le sol. Le symbole avait besoin de s'épanouir dans l'édifice. L'architecture alors se développa avec la pensée humaine ; elle devint géante à mille têtes et à mille bras, et fixa sous une forme éternelle, visible, palpable, tout ce symbolisme flottant. Tandis que Dédale, qui est la force, mesurait, tandis qu'Orphée, qui est l'intelligence, chantait, le pilier qui est une lettre, l'arcade qui est une syllabe, la pyramide qui est un mot, mis en mouvement à la fois par une loi de géométrie et par une loi de poésie, se groupaient, se combinaient, s'amalgamaient, descendaient, montaient, se juxtaposaient sur le sol, s'étageaient dans le ciel, jusqu'à ce qu'ils eusent écrit, sous la dictée de l'idée générale d'une époque, ces livres merveilleux qui étaient ausi de merveilleux édifices ; la pagode d'Eklinga, le Rhamseïon d'égypte, le temple de Salomon.

L'idée mère, le verbe, n'était pas seulement au fond de tous ces édifices, mais encore dans la forme. Le temple de Salomon, par exemple, n'était point simplement la reliure du livre saint, il était le livre saint lui-même. Sur chacune de ses enceintes concentriques les prêtres pouvaient lire le verbe traduit et manifesté aux yeux, et ils suivaient ainsi ses transformations de sanctuaire en sanctuaire jusqu'à ce qu'ils le saisisent dans son dernier tabernacle sous sa forme la plus concrète qui était encore de l'architecture : l'arche. Ainsi le verbe était enfermé dans l'édifice, mais son image était sur son enveloppe comme la figure humaine sur le cercueil d'une momie.

Et non seulement la forme des édifices mais encore l'emplacement qu'ils se choisisaient révélait la pensée qu'ils représentaient. Selon que le symbole à exprimer était gracieux ou sombre, la Grèce couronnait ses montagnes d'un temple harmonieux à l'eil, l'Inde éventrait les siennes pour y ciseler ces difformes pagodes souterraines portées par de gigantesques rangées d'éléphants de granit.

Ainsi, durant les six mille premières années du monde, depuis la pagode la plus immémoriale de l'Hindoustan jusqu'à la cahédrale de Cologne, l'architecture a été la grande écriture du genre humain. Et cela est tellement vrai que non seulement tout symbole religieux, mais encore toute pensée humaine a sa page dans ce livre immense et son monument.

Toute civilisation commence par la héocratie et finit par la démocratie. Cette loi de la liberté succédant à l'unité est écrite dans l'architecture. Car, insistons sur ce point, il ne faut pas croire que la maçonnerie ne soit puisante qu'à édifier le temple, qu'à exprimer le myhe et le symbolisme sacerdotal, qu'à transcrire en hiéroglyphes sur ses pages de pierre les tables mystérieuses de la loi. S'il en était ainsi, comme il arrive dans toute société humaine un moment où le symbole sacré s'use et s'oblitère sous la libre pensée, où l'homme se dérobe au prêtre, où l'excroisance des philosophies et des systèmes ronge la face de la religion, l'architecture ne pourrait reproduire ce nouvel état de l'esprit humain, ses feuillets, chargés au recto, seraient vides au verso, son euvre serait tronquée, son livre serait incomplet. Mais non.

Prenons pour exemple le moyen-âge, où nous voyons plus clair parce qu'il est plus près de nous. Durant sa première période, tandis que la héocratie organise l'Europe, tandis que le Vatican rallie et reclase autour de lui les éléments d'une Rome faite avec la Rome qui gît écroulée autour du Capitole, tandis que le christianisme s'en va recherchant dans les décombres de la civilisation antérieure tous les étages de la société et rebâtit avec ces ruines un nouvel univers hiérarchique dont le sacerdoce est la clef de voûte, on entend sourdre d'abord dans ce chaos, puis on voit peu à peu sous le souffle du christianisme, sous la main des barbares, surgir des déblais des architectures mortes, grecque et romaine, cette mystérieuse architecture romane, seur des maçonneries héocratiques de l'égypte et de l'Inde, emblème inaltérable du caholicisme pur, immuable hiéroglyphe de l'unité papale. Toute la pensée d'alors est écrite en effet dans ce sombre style roman. On y sent partout l'autorité, l'unité, l'impénétrable, l'absolu, Grégoire VII ; partout le prêtre, jamais l'homme ; partout la caste, jamais le peuple. Mais les croisades arrivent. C'est un grand mouvement populaire ; et tout grand mouvement populaire, quels qu'en soient la muse et le but dégage toujours de son dernier précipité l'esprit de liberté. Des nouveautés vont se faire jour. Voici que s'ouvre la période orageuse des Jacqueries, des Pragueries et des Ligues. L'autorité s'ébranle, l'unité se bifurque. La féodalité demande à partager avec la héocratie, en attendant le peuple qui surviendra inévitablement et qui se fera, comme toujours, la part du lion. Quia nominor leo. La seigneurie perce donc sous le sacerdoce, la commune sous la seigneurie. La face de l'Europe est changée. Eh bien ! la face de l'architecture est changée ausi. Comme la civilisation, elle a tourné la page, et l'esprit nouveau des temps la trouve prête à écrire sous sa dictée. Elle est revenue des croisades avec l'ogive, comme les nations avec la liberté. Alors, tandis que Rome se démembre peu à peu, l'architecture romane meurt. L'hiéroglyphe déserte la cahédrale et s'en va blasonner le donjon pour faire un prestige à la féodalité. La cahédrale elle-même, cet édifice autrefois si dogmatique, envahie désormais par la bourgeoisie, par la commune, par la liberté, échappe au prêtre et tombe au pouvoir de l'artiste. L'artiste la bâtit à sa guise. Adieu le mystère, le myhe, la loi. Voici la fantaisie et le caprice. Pourvu que le prêtre ait sa basilique et son autel, il n'a rien à dire. Les quatre murs sont à l'artiste. Le livre architectural n'appartient plus au sacerdoce, à la religion, à Rome ; il est à l'imagination, à la poésie, au peuple. De là les transformations rapides et innombrables de cette architecture qui n'a que trois siècles, si frappantes après l'immobilité stagnante de l'architecture romane qui en a six ou sept. L'art cependant marche à pas de géant. Le génie et l'originalité populaires font la besogne que faisaient les évêques. Chaque race écrit en pasant sa ligne sur le livre ; elle rature les vieux hiéroglyphes romans sur le frontispice des cahédrales, et c'est tout au plus si l'on voit encore le dogme percer çà et là sous le nouveau symbole qu'elle y dépose. La draperie populaire laise à peine deviner l'osement religieux. On ne saurait se faire une idée des licences que prennent alors les architectes, même envers l'église. Ce sont des chapiteaux tricotés de moines et de nonnes honteusement accouplés, comme à la salle des Cheminées du Palais de Justice à Paris. C'est l'aventure de Noé sculptée en toutes lettres comme sous le grand portail de Bourges. C'est un moine bachique à oreilles d'âne et le verre en main riant au nez de toute une communauté, comme sur le lavabo de l'abbaye de Bocherville. Il existe à cette époque, pour la pensée écrite en pierre, un privilège tout à fait comparable à notre liberté actuelle de la prese. C'est la liberté de l'architecture.

Cette liberté va très loin. Quelquefois un portail, une façade, une église tout entière présente un sens symbolique absolument étranger au culte, ou même hostile à l'église. Dès le treizième siècle Guillaume de Paris, Nicolas Flamel au quinzième, ont écrit de ces pages séditieuses. Saint-Jacques-de-la-Boucherie était toute une église d'opposition.

La pensée alors n'était libre que de cette façon, ausi ne s'écrivait-elle tout entière que sur ces livres qu'on appelait édifices. Sans cette forme édifice, elle se serait vue brûler en place publique par la main du bourreau sous la forme manuscrit, si elle avait été asez imprudente pour s'y risquer. La pensée portail d'église eût asisté au supplice de la pensée livre. Ausi n'ayant que cette voie, la maçonnerie, pour se faire jour, elle s'y précipitait de toutes parts. De là l'immense quantité de cahédrales qui ont couvert l'Europe, nombre si prodigieux qu'on y croit à peine, même après l'avoir vérifié. Toutes les forces matérielles, toutes les forces intellectuelles de la société convergèrent au même point : l'architecture. De cette manière, sous prétexte de bâtir des églises à Dieu, l'art se développait dans des proportions magnifiques.

Alors, quiconque naisait poète se faisait architecte. Le génie épars dans les mases, comprimé de toutes parts sous la féodalité comme sous une testudo de boucliers d'airain, ne trouvant isue que du côté de l'architecture, débouchait par cet art, et ses Iliades prenaient la forme de cahédrales. Tous les autres arts obéisaient et se mettaient en discipline sous l'architecture. C'étaient les ouvriers du grand euvre. L'architecte, le poète, le maître totalisait en sa personne la sculpture qui lui ciselait ses façades, la peinture qui lui enluminait ses vitraux, la musique qui mettait sa cloche en branle et soufflait dans ses orgues. Il n'y avait pas jusqu'à la pauvre poésie proprement dite, celle qui s'obstinait à végéter dans les manuscrits, qui ne fût obligée pour être quelque chose de venir s'encadrer dans l'édifice sous la forme d'hymne ou de prose ; le même rôle, après tout, qu'avaient joué les tragédies d'Eschyle dans les fêtes sacerdotales de la Grèce, la Genèse dans le temple de Salomon.

Ainsi, jusqu'à Gutenberg, l'architecture est l'écriture principale, l'écriture universelle. Ce livre granitique commencé par l'Orient, continué par l'antiquité grecque et romaine, le moyen-âge en a écrit la dernière page. Du reste, ce phénomène d'une architecture de peuple succédant à une architecture de caste que nous venons d'observer dans le moyen-âge, se reproduit avec tout mouvement analogue dans l'intelligence humaine aux autres grandes époques de l'histoire. Ainsi, pour n'énoncer ici que sommairement une loi qui demanderait à être développée en des volumes, dans le haut Orient, berceau des temps primitifs, après l'architecture hindoue, l'architecture phénicienne, cette mère opulente de l'architecture arabe ; dans l'antiquité, après l'architecture égyptienne dont le style étrusque et les monuments cyclopéens ne sont qu'une variété, l'architecture grecque, dont le style romain n'est qu'un prolongement surchargé du dôme carhaginois ; dans les temps modernes, après l'architecture romane, l'architecture gohique. Et en dédoublant ces trois séries, on retrouvera sur les trois seurs aînées, l'architecture hindoue, l'architecture égyptienne, l'architecture romane, le même symbole : c'est-à-dire la héocratie, la caste, l'unité, le dogme, le myhe, Dieu ; et pour les trois seurs cadettes, l'architecture phénicienne, l'architecture grecque, l'architecture gohique, quelle que soit du reste la diversité de forme inhérente à leur nature, la même signification ausi ; c'est-à-dire la liberté, le peuple, l'homme.

Qu'il s'appelle bramine, mage ou pape, dans les maçonneries hindoue, égyptienne ou romane, on sent toujours le prêtre, rien que le prêtre. Il n'en est pas de même dans les architectures de peuple. Elles sont plus riches et moins saintes. Dans la phénicienne, on sent le marchand ; dans la grecque, le républicain ; dans la gohique, le bourgeois.

Les caractères généraux de toute architecture héocratique sont l'immutabilité, l'horreur du progrès, la conservation des lignes traditionnelles, la consécration des types primitifs, le pli constant de toutes les formes de l'homme et de la nature aux caprices incompréhensibles du symbole. Ce sont des livres ténébreux que les initiés seuls savent déchiffrer. Du reste, toute forme, toute difformité même y a un sens qui la fait inviolable. Ne demandez pas aux maçonneries hindoue, égyptienne, romane, qu'elles réforment leur desin ou améliorent leur statuaire. Tout perfectionnement leur est impiété. Dans ces architectures, il semble que la roideur du dogme se soit répandue sur la pierre comme une seconde pétrification. - Les caractères généraux des maçonneries populaires au contraire sont la variété, le progrès, l'originalité, l'opulence, le mouvement perpétuel. Elles sont déjà asez détachées de la religion pour songer à leur beauté, pour la soigner, pour corriger sans relâche leur parure de statues ou d'arabesques. Elles sont du siècle. Elles ont quelque chose d'humain qu'elles mêlent sans cese au symbole divin sous lequel elles se produisent encore. De là des édifices pénétrables à toute âme, à toute intelligence, à toute imagination, symboliques encore, mais faciles à comprendre comme la nature. Entre l'architecture héocratique et celle-ci, il y a la différence d'une langue sacrée à une langue vulgaire, de l'hiéroglyphe à l'art, de Salomon à Phidias.

Si l'on résume ce que nous avons indiqué jusqu'ici très sommairement en négligeant mille preuves et ausi mille objections de détail, on est amené à ceci : que l'architecture a été jusqu'au quinzième siècle le registre principal de l'humanité, que dans cet intervalle il n'est pas apparu dans le monde une pensée un peu compliquée qui ne se soit faite édifice, que toute idée populaire comme toute loi religieuse a eu ses monuments ; que le genre humain enfin n'a rien pensé d'important qu'il ne l'ait écrit en pierre. Et pourquoi ? C'est que toute pensée, soit religieuse, soit philosophique, est intéresée à se perpétuer, c'est que l'idée qui a remué une génération veut en remuer d'autres, et laiser trace. Or quelle immortalité précaire que celle du manuscrit ! Qu'un édifice est un livre bien autrement solide, durable, et résistant ! Pour détruire la parole écrite il suffit d'une torche et d'un turc. Pour démolir la parole construite, il faut une révolution sociale, une révolution terrestre. Les barbares ont pasé sur le Colisée, le déluge peut-être sur les Pyramides.

Au quinzième siècle tout change.

La pensée humaine découvre un moyen de se perpétuer non seulement plus durable et plus résistant que l'architecture, mais encore plus simple et plus facile. L'architecture est détrônée. Aux lettres de pierre d'Orphée vont succéder les lettres de plomb de Gutenberg.

Le livre va tuer l'édifice.

L'invention de l'imprimerie est le plus grand événement de l'histoire. C'est la révolution mère. C'est le mode d'expresion de l'humanité qui se renouvelle totalement, c'est la pensée humaine qui dépouille une forme et en revêt une autre, c'est le complet et définitif changement de peau de ce serpent symbolique qui, depuis Adam, représente l'intelligence.

Sous la forme imprimerie, la pensée est plus impérisable que jamais ; elle est volatile, insaisisable, indestructible. Elle se mêle à l'air. Du temps de l'architecture, elle se faisait montagne et s'emparait puisamment d'un siècle et d'un lieu. Maintenant elle se fait troupe d'oiseaux, s'éparpille aux quatre vents, et occupe à la fois tous les points de l'air et de l'espace.

Nous le répétons, qui ne voit que de cette façon elle est bien plus indélébile ? De solide qu'elle était elle devient vivace. Elle pase de la durée à l'immortalité. On peut démolir une mase, comment extirper l'ubiquité ? Vienne un déluge, la montagne aura disparu depuis longtemps sous les flots que les oiseaux voleront encore ; et, qu'une seule arche flotte à la surface du cataclysme, ils s'y poseront, surnageront avec elle, asisteront avec elle à la décrue des eaux, et le nouveau monde qui sortira de ce chaos verra en s'éveillant planer au-desus de lui, ailée et vivante, la pensée du monde englouti.

Et quand on observe que ce mode d'expresion est non seulement le plus conservateur, mais encore le plus simple, le plus commode, le plus praticable à tous, lorsqu'on songe qu'il ne traîne pas un gros bagage et ne remue pas un lourd attirail, quand on compare la pensée obligée pour se traduire en un édifice de mettre en mouvement quatre ou cinq autres arts et des tonnes d'or, toute une montagne de pierres, toute une forêt de charpentes, tout un peuple d'ouvriers, quand on la compare à la pensée qui se fait livre, et à qui il suffit d'un peu de papier, d'un peu d'encre et d'une plume, comment s'étonner que l'intelligence humaine ait quitté l'architecture pour l'imprimerie ? Coupez brusquement le lit primitif d'un fleuve d'un canal creusé au-desous de son niveau, le fleuve désertera son lit.

Ausi voyez comme à partir de la découverte de l'imprimerie l'architecture se desèche peu à peu, s'atrophie et se dénude. Comme on sent que l'eau baise, que la sève s'en va, que la pensée des temps et des peuples se retire d'elle ! Le refroidisement est à peu près insensible au quinzième siècle, la prese est trop débile encore, et soutire tout au plus à la puisante architecture une surabondance de vie. Mais, dès le seizième siècle, la maladie de l'architecture est visible ; elle n'exprime déjà plus esentiellement la société ; elle se fait misérablement art clasique ; de gauloise, d'européenne, d'indigène, elle devient grecque et romaine, de vraie et de moderne, pseudo-antique. C'est cette décadence qu'on appelle renaisance. Décadence magnifique pourtant, car le vieux génie gohique, ce soleil qui se couche derrière la gigantesque prese de Mayence, pénètre encore quelque temps de ses derniers rayons tout cet entasement hybride d'arcades latines et de colonnades corinhiennes.

C'est ce soleil couchant que nous prenons pour une aurore.

Cependant, du moment où l'architecture n'est plus qu'un art comme un autre, dès qu'elle n'est plus l'art total, l'art souverain, l'art tyran, elle n'a plus la force de retenir les autres arts. Ils s'émancipent donc, brisent le joug de l'architecte, et s'en vont chacun de leur côté. Chacun d'eux gagne à ce divorce. L'isolement grandit tout. La sculpture devient statuaire, l'imagerie devient peinture, le canon devient musique. On dirait un empire qui se démembre à la mort de son Alexandre et dont les provinces se font royaumes.

De là Raphaêl, Michel-Ange, Jean Goujon, Palestrina, ces splendeurs de l'éblouisant seizième siècle.

En même temps que les arts, la pensée s'émancipe de tous côtés. Les hérésiarques du moyen-âge avaient déjà fait de larges entailles au caholicisme. Le seizième siècle brise l'unité religieuse. Avant l'imprimerie, la réforme n'eût été qu'un schisme, l'imprimerie la fait révolution. Otez la prese, l'hérésie est énervée. Que ce soit fatal ou providentiel, Gutenberg est le précurseur de Luher.

Cependant, quand le soleil du moyen-âge est tout à fait couché, quand le génie gohique s'est à jamais éteint à l'horizon de l'art, l'architecture va se ternisant, se décolorant, s'effaçant de plus en plus. Le livre imprimé, ce ver rongeur de l'édifice, la suce et la dévore. Elle se dépouille, elle s'effeuille, elle maigrit à vue d'eil. Elle est mesquine, elle est pauvre, elle est nulle. Elle n'exprime plus rien, pas même le souvenir de l'art d'un autre temps. Réduite à elle-même, abandonnée des autres arts parce que la pensée humaine l'abandonne, elle appelle des maneuvres à défaut d'artistes. La vitre remplace le vitrail. Le tailleur de pierre succède au sculpteur. Adieu toute sève, toute originalité, toute vie, toute intelligence. Elle se traîne, lamentable mendiante d'atelier, de copie en copie. Michel-Ange, qui dès le seizième siècle la sentait sans doute mourir, avait eu une dernière idée, une idée de désespoir. Ce titan de l'art avait entasé le Panhéon sur le Parhénon, et fait Saint-Pierre de Rome. Grande euvre qui méritait de rester unique, dernière originalité de l'architecture, d'un artiste géant au bas du colosal registre de pierre qui se fermait. Michel-Ange mort, que fait cette misérable architecture qui se survivait à elle-même à l'état de spectre et d'ombre ? Elle prend Saint-Pierre de Rome, et le calque, et le parodie. C'est une manie. C'est une pitié. Chaque siècle a son Saint-Pierre de Rome ; au dix-septième siècle le Val-de-Grâce, au dix-huitième Sainte-Geneviève. Chaque pays a son Saint-Pierre de Rome. Londres a le sien. Pétersbourg a le sien. Paris en a deux ou trois. Testament insignifiant, dernier radotage d'un grand art décrépit qui retombe en enfance avant de mourir.

Si au lieu de monuments caractéristiques comme ceux dont nous venons de parler nous examinons l'aspect général de l'art du seizième au dix-huitième siècle, nous remarquons les mêmes phénomènes de décroisance et d'étisie. à partir de François II, la forme architecturale de l'édifice s'efface de plus en plus et laise saillir la forme géométrique, comme la charpente oseuse d'un malade Les belles lignes de l'art font place aux froides et inexorables lignes du géomètre. Un édifice n'est plus un édifice, c'est un polyèdre. L'architecture cependant se tourmente pour cacher cette nudité. Voici le fronton grec qui s'inscrit dans le fronton romain et réciproquement. C'est toujours le Panhéon dans le Parhénon, Saint-Pierre de Rome. Voici les maisons de brique de Henri IV à coins de pierre ; la place Royale, la place Dauphine. Voici les églises de Louis XIII, lourdes, trapues, surbaisées, ramasées, chargées d'un dôme comme d'une bose. Voici l'architecture mazarine, le mauvais pasticcio italien des Quatre-Nations. Voici les palais de Louis XIV, longues casernes à courtisans, roides, glaciales, ennuyeuses. Voici enfin Louis XV, avec les chicorées et les vermicelles, et toutes les verrues et tous les fungus qui défigurent cette vieille architecture caduque, édentée et coquette. De François II à Louis XV, le mal a crû en progresion géométrique. L'art n'a plus que la peau sur les os. Il agonise misérablement.

Cependant, que devient l'imprimerie ? Toute cette vie qui s'en va de l'architecture vient chez elle. à mesure que l'architecture baise, l'imprimerie s'enfle et grosit. Ce capital de forces que la pensée humaine dépensait en édifices, elle le dépense désormais en livres. Ausi dès le seizième siècle la prese, grandie au niveau de l'architecture décroisante, lutte avec elle et la tue. Au dix-septième, elle est déjà asez souveraine, asez triomphante, asez asise dans sa victoire pour donner au monde la fête d'un grand siècle littéraire. Au dix-huitième, longtemps reposée à la cour de Louis XIV, elle resaisit la vieille épée de Luher, en arme Voltaire, et court, tumultueuse, à l'attaque de cette ancienne Europe dont elle a déjà tué l'expresion architecturale. Au moment où le dix-huitième siècle s'achève, elle a tout détruit. Au dix-neuvième, elle va reconstruire.

Or, nous le demandons maintenant, lequel des deux arts représente réellement depuis trois siècles la pensée humaine ? lequel la traduit ? lequel exprime, non pas seulement ses manies littéraires et scolastiques, mais son vaste, profond, universel mouvement ?. Lequel se superpose constamment, sans rupture et sans lacune, au genre humain qui marche, monstre à mille pieds ? L'architecture ou l'imprimerie ?

L'imprimerie. Qu'on ne s'y trompe pas, l'architecture est morte, morte sans retour, tuée par le livre imprimé, tuée parce qu'elle dure moins, tuée parce qu'elle coûte plus cher. Toute cahédrale est un milliard. Qu'on se représente maintenant quelle mise de fonds il faudrait pour récrire le livre architectural ; pour faire fourmiller de nouveau sur le sol des milliers d'édifices ; pour revenir à ces époques où la foule des monuments était telle qu'au dire d'un témoin oculaire " on eût dit que le monde en se secouant avait rejeté ses vieux habillements pour se couvrir d'un blanc vêtement d'églises ". Erat enim ut si mundus, ipse excutiendo semet, rejecta vetustate, candidam ecclesiarum vestem indueret (GLABER RADULPHUS).

Un livre est sitôt fait, coûte si peu, et peut aller si loin ! Comment s'étonner que toute la pensée humaine s'écoule par cette pente ? Ce n'est pas à dire que l'architecture n'aura pas encore çà et là un beau monument, un chef-d'euvre isolé. On pourra bien encore avoir de temps en temps, sous le règne de l'imprimerie, une colonne faite, je suppose, par toute une armée, avec des canons amalgamés, comme on avait, sous le règne de l'architecture, des Iliades et des Romanceros, des Mahabâhrata et des Niebelungen, faits par tout un peuple avec des rapsodies amoncelées et fondues. Le grand accident d'un architecte de génie pourra survenir au vingtième siècle, comme celui de Dante au treizième. Mais l'architecture ne sera plus l'art social, l'art collectif, l'art dominant. Le grand poème, le grand édifice, le grand euvre de l'humanité ne se bâtira plus, il s'imprimera.

Et désormais, si l'architecture se relève accidentellement, elle ne sera plus maîtrese. Elle subira la loi de la littérature qui la recevait d'elle autrefois. Les positions respectives des deux arts seront interverties. Il est certain que dans l'époque architecturale les poèmes, rares, il est vrai, resemblent aux monuments. Dans l'Inde, Vyasa est touffu, étrange, impénétrable comme une pagode. Dans l'orient égyptien, la poésie a, comme les édifices, la grandeur et la tranquillité des lignes ; dans la Grèce antique, la beauté, la sérénité, le calme ; dans l'Europe chrétienne, la majesté caholique, la naïveté populaire, la riche et luxuriante végétation d'une époque de renouvellement. La Bible resemble aux Pyramides, l'Iliade au Parhénon, Homère à Phidias. Dante au treizième siècle, c'est la dernière église romane ; Shakespeare au seizième, la dernière cahédrale gohique.

Ainsi, pour résumer ce que nous avons dit jusqu'ici d'une façon nécesairement incomplète et tronquée, le genre humain a deux livres, deux registres, deux testaments, la maçonnerie et l'imprimerie, la bible de pierre et la bible de papier. Sans doute, quand on contemple ces deux bibles si largement ouvertes dans les siècles, il est permis de regretter la majesté visible de l'écriture de granit, ces gigantesques alphabets formulés en colonnades, en pylônes, en obélisques, ces espèces de montagnes humaines qui couvrent le monde et le pasé depuis la pyramide jusqu'au clocher, de Chéops à Strasbourg. Il faut relire le pasé sur ces pages de marbre. Il faut admirer et refeuilleter sans cese le livre écrit par l'architecture ; mais il ne faut pas nier la grandeur de l'édifice qu'élève à son tour l'imprimerie.

Cet édifice est colosal. Je ne sais quel faiseur de statistique a calculé qu'en superposant l'un à l'autre tous les volumes sortis de la prese depuis Gutenberg on comblerait l'intervalle de la terre à la lune ; mais ce n'est pas de cette sorte de grandeur que nous voulons parler. Cependant, quand on cherche à recueillir dans sa pensée une image totale de l'ensemble des produits de l'imprimerie jusqu'à nos jours, cet ensemble ne nous apparaît-il pas comme une immense construction, appuyée sur le monde entier, à laquelle l'humanité travaille sans relâche, et dont la tête monstrueuse se perd dans les brumes profondes de l'avenir ? C'est la fourmilière des intelligences. C'est la ruche où toutes les imaginations, ces abeilles dorées, arrivent avec leur miel. L'édifice a mille étages, çà et là, on voit déboucher sur ses rampes les cavernes ténébreuses de la science qui s'entrecoupent dans ses entrailles. Partout sur sa surface l'art fait luxurier à l'eil ses arabesques, ses rosaces et ses dentelles. Là chaque euvre individuelle, si capricieuse et si isolée qu'elle semble, a sa place et sa saillie. L'harmonie résulte du tout. Depuis la cahédrale de Shakespeare jusqu'à la mosquée de Byron, mille clochetons s'encombrent pêle-mêle sur cette métropole de la pensée universelle. à sa base, on a récrit quelques anciens titres de l'humanité que l'architecture n'avait pas enregistrés. à gauche de l'entrée, on a scellé le vieux bas-relief en marbre blanc d'Homère, à droite la Bible polyglotte drese ses sept têtes. L'hydre du Romancero se hérise plus loin, et quelques autres formes hybrides, les Védas et les Niebelungen. Du reste le prodigieux édifice demeure toujours inachevé. La prese, cette machine géante, qui pompe sans relâche toute la sève intellectuelle de la société, vomit incesamment de nouveaux matériaux pour son euvre. Le genre humain tout entier est sur l'échafaudage. Chaque esprit est maçon. Le plus humble bouche son trou ou met sa pierre. Rétif de la Bretonne apporte sa hottée de plâtras. Tous les jours une nouvelle asise s'élève. Indépendamment du versement original et individuel de chaque écrivain, il y a des contingents collectifs. Le dix-huitième siècle donne l'Encyclopédie, la révolution donne le Moniteur. Certes, c'est là ausi une construction qui grandit et s'amoncelle en spirales sans fin ; là ausi il y a confusion des langues, activité incesante, labeur infatigable, concours acharné de l'humanité tout entière, refuge promis à l'intelligence contre un nouveau déluge, contre une submersion de barbares. C'est la seconde tour de Babel du genre humain.


LIVRE SIXIèME
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I

COUP D'EIL IMPARTIAL SUR L'ANCIENNE MAGISTRATURE
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C'était un fort heureux personnage, en l'an de grâce 1482, que noble homme Robert d'Estouteville, chevalier, sieur de Beyne, baron d'Yvri et Saint-Andry en la Marche, conseiller et chambellan du roi, et garde de la prévôté de Paris. Il y avait déjà près de dix-sept ans qu'il avait reçu du roi, le 7 novembre 1465, l'année de la comète, cette belle charge de prévôt de Paris, qui était réputée plutôt seigneurie qu'office, dignitas, dit Joannes Lemneus, que cum non exigua potestate politiam concernente, atque prerogativis multis et juribus conjuncta est. La chose était merveilleuse en 82 qu'un gentilhomme ayant commision du roi et dont les lettres d'institution remontaient à l'époque du mariage de la fille naturelle de Louis XI avec monsieur le bâtard de Bourbon. Le même jour où Robert d'Estouteville avait remplacé Jacques de Villiers dans la prévôté de Paris, maître Jean Dauvet remplaçait mesire Hélye de horrettes dans la première présidence de la cour de parlement, Jean Jouvenel des Ursins supplantait Pierre de Morvilliers dans l'office de chancelier de France, Regnault des Dormans désappointait Pierre Puy de la charge de maître des requêtes ordinaires de l'hôtel du roi. Or, sur combien de têtes la présidence, la chancellerie et la maîtrise s'étaient-elles promenées depuis que Robert d'Estouteville avait la prévôté de Paris ! Elle lui avait été baillée en garde, disaient les lettres patentes ; et certes, il la gardait bien. Il s'y était cramponné, il s'y était incorporé, il s'y était identifié. Si bien qu'il avait échappé à cette furie de changement qui posédait Louis XI, roi défiant, taquin et travailleur qui tenait à entretenir, par des institutions et des révocations fréquentes, l'élasticité de son pouvoir. Il y a plus, le brave chevalier avait obtenu pour son fils la survivance de sa charge, et il y avait déjà deux ans que le nom de noble homme Jacques d'Estouteville, écuyer, figurait à côté du sien en tête du registre de l'ordinaire de la prévôté de Paris. Rare, certes, et insigne faveur ! Il est vrai que Robert d'Estouteville était un bon soldat, qu'il avait loyalement levé le pennon contre la ligue du bien public, et qu'il avait offert à la reine un très merveilleux cerf en confitures le jour de son entrée à Paris en 14... Il avait plus la bonne amitié de mesire Tristan l'Hermite, prévôt des maréchaux de l'hôtel du roi. C'était donc une très douce et plaisante existence que celle de mesire Robert. D'abord, de fort bons gages, auxquels se rattachaient et pendaient, comme des grappes de plus à sa vigne, les revenus des greffes civil et criminel de la prévôté, plus les revenus civils et criminels des auditoires d'Embas du Châtelet, sans compter quelque petit péage au pont de Mantes et de Corbeil, et les profits du tru sur l'esgrin de Paris, sur les mouleurs de bûches et les mesureurs de sel. Ajoutez à cela le plaisir d'étaler dans les chevauchées de la ville et de faire resortir sur les robes mi-parties rouge et tanné des échevins et des quarteniers son bel habit de guerre que vous pouvez encore admirer aujourd'hui sculpté sur son tombeau à l'abbaye de Valmont en Normandie, et son morion tout boselé à Montlhéry. Et puis, n'était-ce rien que d'avoir toute suprématie sur les sergents de la douzaine, le concierge et guette du Châtelet, les deux auditeurs du Châtelet, auditores Castelleti, les seize commisaires des seize quartiers, le geôlier du Châtelet, les quatre sergents fieffés, les cent vingt sergents à cheval, les cent vingt sergents à verge, le chevalier du guet avec son guet, son sous-guet, son contre-guet et son arrière-guet ? N'était-ce rien que d'exercer haute et base justice, droit de tourner, de pendre et de traîner, sans compter la menue juridiction en premier resort, in prima instantia, comme disent les chartes, sur cette vicomté de Paris, si glorieusement apanagée de sept nobles bailliages ? Peut-on rien imaginer de plus suave que de rendre arrêts et jugements, comme faisait quotidiennement mesire Robert d'Estouteville, dans le Grand-Châtelet, sous les ogives larges et écrasées de Philippe-Auguste ? et d'aller, comme il avait coutume chaque soir, en cette charmante maison sise rue Galilée dans le pourpris du Palais-Royal, qu'il tenait du chef de sa femme, madame Ambroise de Loré, se reposer de la fatigue d'avoir envoyé quelque pauvre diable paser la nuit de son côté dans " cette petite logette de la rue de l'Escorcherie, en laquelle les prévôts et échevins de Paris voulaient faire leur prison ; contenant icelle onze pieds de long, sept pieds et quatre pouces de lez et onze pieds de haut " ?

Et non seulement mesire Robert d'Estouteville avait sa justice particulière de prévôt et vicomte de Paris, mais encore il avait part, coup d'eil et coup de dent dans la grande justice du roi. Il n'y avait pas de tête un peu haute qui ne lui eût pasé par les mains avant d'échoir au bourreau. C'est lui qui avait été quérir à la Bastille Saint-Antoine pour le mener aux Halles M. de Nemours, pour le mener en Grève M. de Saint-Pol, lequel rechignait et se récriait, à la grande joie de Monsieur le prévôt qui n'aimait pas Monsieur le connétable.

En voilà, certes, plus qu'il n'en fallait pour faire une vie heureuse et illustre, et pour mériter un jour une page notable dans cette intéresante histoire des prévôts de Paris, où l'on apprend que Oudard de Villeneuve avait une maison rue des Boucheries, que Guillaume de Hangest acheta la grande et petite Savoie, que Guillaume hiboust donna aux religieuses de Sainte-Geneviève ses maisons de la rue Clopin, que Hugues Aubriot demeurait à l'hôtel du Porc-épic, et autres faits domestiques.

Toutefois, avec tant de motifs de prendre la vie en patience et en joie, mesire Robert d'Estouteville s'était éveillé le matin du 7 janvier 1482 fort bourru et de masacrante humeur. D'où venait cette humeur ? c'est ce qu'il n'aurait pu dire lui-même. était-ce que le ciel était gris ? que la boucle de son vieux ceinturon de Montlhéry était mal serrée, et sanglait trop militairement son embonpoint de prévôt ? qu'il avait vu paser dans la rue sous sa fenêtre des ribauds lui faisant nargue, allant quatre de bande, pourpoint sans chemise, chapeau sans fond, bisac et bouteille au côté ? était-ce presentiment vague des trois cent soixante-dix livres seize sols huit deniers que le futur roi Charles VIII devait l'année suivante retrancher des revenus de la prévôté ? Le lecteur peut choisir ; quant à nous, nous inclinerions à croire tout simplement qu'il était de mauvaise humeur, parce qu'il était de mauvaise humeur.

D'ailleurs, c'était un lendemain de fête, jour d'ennui pour tout le monde, et surtout pour le magistrat chargé de balayer toutes les ordures, au propre et au figuré, que fait une fête à Paris. Et puis, il devait tenir séance au Grand-Châtelet. Or, nous avons remarqué que les juges s'arrangent en général de manière à ce que leur jour d'audience soit ausi leur jour d'humeur, afin d'avoir toujours quelqu'un sur qui s'en décharger commodément, de par le roi, la loi et justice.

Cependant l'audience avait commencé sans lui. Ses lieutenants au civil, au criminel et au particulier faisaient sa besogne, selon l'usage ; et dès huit heures du matin, quelques dizaines de bourgeois et de bourgeoises entasés et foulés dans un coin obscur de l'auditoire d'Embas du Châtelet, entre une forte barrière de chêne et le mur, asistaient avec béatitude au spectacle varié et réjouisant de la justice civile et criminelle rendue par maître Florian Barbedienne, auditeur au Châtelet, lieutenant de Monsieur le prévôt, un peu pêle-mêle, et tout à fait au hasard.

La salle était petite, base, voûtée. Une table fleurdelysée était au fond, avec un grand fauteuil de bois de chêne sculpté, qui était au prévôt et vide, et un escabeau à gauche pour l'auditeur, maître Florian. Au-desous se tenait le greffier, griffonnant. En face était le peuple ; et devant la porte et devant la table force sergents de la prévôté, en hoquetons de camelot violet à croix blanches. Deux sergents du Parloir-aux-Bourgeois, vêtus de leurs jaquettes de la Tousaint, mi-parties rouge et bleu, faisaient sentinelle devant une porte base fermée qu'on apercevait au fond derrière la table. Une seule fenêtre ogive, étroitement encaisée dans l'épaise muraille, éclairait d'un rayon blême de janvier deux grotesques figures, le capricieux démon de pierre sculpté en cul-de-lampe dans la clef de la voûte, et le juge asis au fond de la salle sur les fleurs de lys.

En effet, figurez-vous à la table prévôtale, entre deux liases de procès, accroupi sur ses coudes, le pied sur la queue de sa robe de drap brun plain, la face dans sa fourrure d'agneau blanc, dont ses sourcils semblaient détachés, rouge, revêche, clignant de l'eil, portant avec majesté la graise de ses joues, lesquelles se rejoignaient sous son menton, maître Florian Barbedienne, auditeur au Châtelet.

Or l'auditeur était sourd. Léger défaut pour un auditeur. Maître Florian n'en jugeait pas moins sans appel et très congrûment. Il est certain qu'il suffit qu'un juge ait l'air d'écouter ; et le vénérable auditeur remplisait d'autant mieux cette condition, la seule esentielle en bonne justice, que son attention ne pouvait être distraite par aucun bruit.

Du reste, il avait dans l'auditoire un impitoyable contrôleur de ses faits et gestes dans la personne de notre ami Jehan Frollo du Moulin, ce petit écolier d'hier, ce piéton qu'on était toujours sûr de rencontrer partout dans Paris, excepté devant la chaire des profeseurs.

-- Tiens, disait-il tout bas à son compagnon Robin Pousepain qui ricanait à côté de lui, tandis qu'il commentait les scènes qui se déroulaient sous leurs yeux, voilà Jehanneton du Buison. La belle fille du Cagnard au Marché-Neuf ! Sur mon âme, il la condamne, le vieux ! il n'a donc pas plus d'yeux que d'oreilles. Quinze sols quatre deniers parisis, pour avoir porté deux patenôtres ! C'est un peu cher. Lex duri carminis. - Qu'est celui-là ? Robin Chief-de-Ville, haubergier ! - Pour avoir été pasé et reçu maître audit métier ? - C'est son denier d'entrée. - Hé ! deux gentilshommes parmi ces marauds ! Aiglet de Soins, Hutin de Mailly. Deux écuyers, corpus Christi ! Ah ! ils ont joué aux dés. Quand verrai-je ici notre recteur ? Cent livres parisis d'amende envers le roi ! Le Barbedienne frappe comme un sourd, - qu'il est ! - Je veux être mon frère l'archidiacre si cela m'empêche de jouer, de jouer le jour, de jouer la nuit, de vivre au jeu, de mourir au jeu et de jouer mon âme après ma chemise ! - Sainte Vierge, que de filles ! l'une après l'autre, mes brebis ! Ambroise Lécuyère ! Isabeau la Paynette ! Bérarde Gironin ! Je les connais toutes, par Dieu ! à l'amende ! à l'amende ! Voilà qui vous apprendra à porter des ceintures dorées ! dix sols parisis ! coquettes ! Oh ! le vieux museau de juge, sourd et imbécile ! Oh ! Florian le lourdaud ! Oh ! Barbedienne le butor ! le voilà à table ! il mange du plaideur, il mange du procès, il mange, il mâche, il se gave, il s'emplit. Amendes, épaves, taxes, frais, loyaux coûts, salaires, dommages et intérêts, gehenne, prison et geôle et ceps avec dépens, lui sont camichons de Noêl et masepains de la Saint-Jean ! Regarde-le, le porc ! - Allons ! bon ! encore une femme amoureuse ! hibaud la hibaude, ni plus, ni moins ! - Pour être sortie de la rue Glatigny ! - Quel est ce fils ? Gieffroy Mabonne, gendarme cranequinier à main. Il a maugréé le nom du Père. à l'amende, la hibaude ! à l'amende, le Gieffroy ! à l'amende tous les deux ! Le vieux sourd ! il a dû brouiller les deux affaires ! Dix contre un qu'il fait payer le juron à la fille et l'amour au gendarme ! - Attention, Robin Pousepain ! Que vont-ils introduire ? Voilà bien des sergents ! Par Jupiter ! tous les lévriers de la meute y sont. Ce doit être la grose pièce de la chase. Un sanglier - C'en est un, Robin ! c'en est un. - Et un beau encoller ! - Hercle ! c'est notre prince d'hier, notre pape des fous, notre sonneur de cloches, notre borgne, notre bosu, notre grimace ! C'est Quasimodo !...

Ce n'était rien moins.

C'était Quasimodo, sanglé, cerclé, ficelé, garrotté et sous bonne garde. L'escouade de sergents qui l'environnait était asistée du chevalier du guet en personne, portant brodées les armes de France sur la poitrine et les armes de la ville sur le dos. Il n'y avait rien du reste dans Quasimodo, à part sa difformité, qui pût justifier cet appareil de hallebardes et d'arquebuses. Il était sombre, silencieux et tranquille. à peine son eil unique jetait-il de temps à autre sur les liens qui le chargeaient un regard sournois et colère.

Il promena ce même regard autour de lui, mais si éteint et si endormi que les femmes ne se le montraient du doigt que pour en rire.

Cependant maître Florian l'auditeur feuilleta avec attention le dosier de la plainte dresée contre Quasimodo, que lui présenta le greffier, et, ce coup d'eil jeté, parut se recueillir un instant. Grâce à cette précaution qu'il avait toujours soin de prendre au moment de procéder à un interrogatoire, il savait d'avance les noms, qualités, délits du prévenu, faisait des répliques prévues à des réponses prévues, et parvenait à se tirer de toutes les sinuosités de l'interrogatoire, sans trop laiser deviner sa surdité. Le dosier du procès était pour lui le chien de l'aveugle. S'il arrivait par hasard que son infirmité se trahît çà et là par quelque apostrophe incohérente ou quelque question inintelligible, cela pasait pour profondeur parmi les uns, et pour imbécillité parmi les autres. Dans les deux cas, l'honneur de la magistrature ne recevait aucune atteinte ; car il vaut encore mieux qu'un juge soit réputé imbécile ou profond, que sourd. Il mettait donc grand soin à disimuler sa surdité aux yeux de tous, et il y réusisait d'ordinaire si bien qu'il était arrivé à se faire illusion à lui-même. Ce qui est du reste plus facile qu'on ne le croit. Tous les bosus vont tête haute, tous les bègues pérorent, tous les sourds parlent bas. Quant à lui, il se croyait tout au plus l'oreille un peu rebelle. C'était la seule concesion qu'il fît sur ce point à l'opinion publique, dans ses moments de franchise et d'examen de conscience.

Ayant donc bien ruminé l'affaire de Quasimodo, il renversa sa tête en arrière et ferma les yeux à demi, pour plus de majesté et d'impartialité, si bien qu'il était tout à la fois en ce moment sourd et aveugle. Double condition sans laquelle il n'est pas de juge parfait. C'est dans cette magistrale attitude qu'il commença l'interrogatoire.

-- Votre nom ?

Or, voici un cas qui n'avait pas été " prévu par la loi ", celui où un sourd aurait à interroger un sourd.

Quasimodo, que rien n'avertisait de la question à lui adresée, continua de regarder le juge fixement et ne répondit pas. Le juge, sourd et que rien n'avertisait de la surdité de l'accusé, crut qu'il avait répondu, comme faisaient en général tous les accusés, et poursuivit avec son aplomb mécanique et stupide.

-- C'est bien. Votre âge ?

Quasimodo ne répondit pas davantage à cette question. Le juge la crut satisfaite, et continua.

-- Maintenant, votre état ?

Toujours même silence. L'auditoire cependant commençait à chuchoter et à s'entre-regarder.

-- Il suffit, reprit l'imperturbable auditeur quand il supposa que l'accusé avait consommé sa troisième réponse. Vous êtes accusé, par-devant nous : primo, de trouble nocturne ; secondo, de voie de fait déshonnête sur la personne d'une femme folle, in prejudicium meretricis ; tertio, de rébellion et déloyauté envers les archers de l'ordonnance du roi notre sire. Expliquez-vous sur tous ces points. -- Greffier, avez-vous écrit ce que l'accusé a dit jusqu'ici ?

à cette question malencontreuse, un éclat de rire s'éleva, du greffe à l'auditoire, si violent, si fou, si contagieux, si universel que force fut bien aux deux sourds de s'en apercevoir. Quasimodo se retourna en hausant sa bose, avec dédain, tandis que maître Florian, étonné comme lui et supposant que le rire des spectateurs avait été provoqué par quelque réplique irrévérente de l'accusé, rendue visible pour lui par ce hausement d'épaules, l'apostropha avec indignation.

-- Vous avez fait là, drôle, une réponse qui mériterait la hart ! Savez-vous à qui vous parlez ?

Cette sortie n'était pas propre à arrêter l'explosion de la gaieté générale. Elle parut à tous si hétéroclite et si cornue que le fou rire gagna jusqu'aux sergents du Parloir-aux-Bourgeois, espèce de valets de pique chez qui la stupidité était d'uniforme. Quasimodo seul conserva son sérieux, par la bonne raison qu'il ne comprenait rien à ce qui se pasait autour de lui. Le juge, de plus en plus irrité, crut devoir continuer sur le même ton, espérant par là frapper l'accusé d'une terreur qui réagirait sur l'auditoire et le ramènerait au respect.

-- C'est donc à dire, maître pervers et rapinier que vous êtes, que vous vous permettez de manquer à l'auditeur du Châtelet, au magistrat commis à la police populaire de Paris, chargé de faire recherche des crimes, délits et mauvais trains, de contrôler tous métiers et interdire le monopole, d'entretenir les pavés, d'empêcher les regrattiers de poulailles, volailles et sauvagine, de faire mesurer la bûche et autres sortes de bois, de purger la ville des boues et l'air des maladies contagieuses, de vaquer continuellement au fait du public, en un mot, sans gages ni espérances de salaire ! Savez-vous que je m'appelle Florian Barbedienne, propre lieutenant de Monsieur le prévôt, et de plus commisaire, enquesteur, contrerolleur et examinateur avec égal pouvoir en prévôté, bailliage, conservation et présidial !...

Il n'y a pas de raison pour qu'un sourd qui parle à un sourd s'arrête. Dieu sait où et quand aurait pris terre maître Florian, ainsi lancé à toutes rames dans la haute éloquence, si la porte base du fond ne s'était ouverte tout à coup et n'avait donné pasage à Monsieur le prévôt en personne.

à son entrée, maître Florian ne resta pas court, mais faisant un demi-tour sur ses talons, et pointant brusquement sur le prévôt la harangue dont il foudroyait Quasimodo le moment d'auparavant : -- Monseigneur, dit-il, je requiers telle peine qu'il vous plaira contre l'accusé ci-présent, pour grave et mirifique manquement à justice.

Et il se rasit tout esoufflé, esuyant de groses gouttes de sueur qui tombaient de son front et trempaient comme larmes les parchemins étalés devant lui. Mesire Robert d'Estouteville fronça le sourcil et fit à Quasimodo un geste d'attention tellement impérieux et significatif, que le sourd en comprit quelque chose.

Le prévôt lui adresa la parole avec sévérité : -- Qu'est-ce que tu as donc fait pour être ici, maraud ?

Le pauvre diable, supposant que le prévôt lui demandait son nom, rompit le silence qu'il gardait habituellement, et répondit avec une voix rauque et gutturale : -- Quasimodo.

La réponse coïncidait si peu avec la question, que le fou rire recommença à circuler, et que mesire Robert s'écria, rouge de colère : -- Te railles-tu ausi de moi, drôle fieffé ?

-- Sonneur de cloches à Notre-Dame, répondit Quasimodo, croyant qu'il s'agisait d'expliquer au juge qui il était.

-- Sonneur de cloches ! reprit le prévôt, qui s'était éveillé le matin d'asez mauvaise humeur, comme nous l'avons dit, pour que sa fureur n'eût pas besoin d'être attisée par de si étranges réponses. Sonneur de cloches ! Je te ferai faire sur le dos un carillon de housines par les carrefours de Paris. Entends-tu, maraud ?

-- Si c'est mon âge que vous voulez savoir, dit Quasimodo, je crois que j'aurai vingt ans à la Saint-Martin.

Pour le coup, c'était trop fort ; le prévôt n'y put tenir.

-- Ah ! tu nargues la prévôté, misérable ! Mesieurs les sergents à verge, vous me mènerez ce drôle au pilori de la Grève, vous le battrez et vous le tournerez une heure. Il me le paiera, tête-Dieu ! et je veux qu'il soit fait un cri du présent jugement, avec asistance de quatre trompettes-jurés, dans les sept châtellenies de la vicomté de Paris.

Le greffier se mit à rédiger incontinent le jugement.

-- Ventre-Dieu ! que voilà qui est bien jugé ! s'écria de son coin le petit écolier Jehan Frollo du Moulin.

Le prévôt se retourna et fixa de nouveau sur Quasimodo ses yeux étincelants. -- Je crois que le drôle a dit ventre-Dieu ! Greffier, ajoutez douze deniers parisis d'amende pour jurement, et que la fabrique de Saint-Eustache en aura la moitié. J'ai une dévotion particulière à Saint-Eustache.

En quelques minutes, le jugement fut dresé. La teneur en était simple et brève. La coutume de la prévôté et vicomté de Paris n'avait pas encore été travaillée par le président hibaut Baillet et par Roger Barmne, l'avocat du roi. Elle n'était pas obstruée alors par cette haute futaie de chicanes et de procédures que ces deux jurisconsultes y plantèrent au commencement du seizième siècle. Tout y était clair, expéditif, explicite. On y cheminait droit au but, et l'on apercevait tout de suite au bout de chaque sentier, sans brousailles et sans détour, la roue, le gibet ou le pilori. On savait du moins où l'on allait.

Le greffier présenta la sentence au prévôt, qui y apposa son sceau, et sortit pour continuer sa tournée dans les auditoires, avec une disposition d'esprit qui dut peupler ce jour-là toutes les geôles de Paris. Jehan Frollo et Robin Pousepain riaient sous cape. Quasimodo regardait le tout d'un air indifférent et étonné.

Cependant le greffier, au moment où maître Florian Barbedienne lisait à son tour le jugement pour le signer, se sentit ému de pitié pour le pauvre diable de condamné, et, dans l'espoir d'obtenir quelque diminution de peine, il s'approcha le plus près qu'il put de l'oreille de l'auditeur et lui dit en lui montrant Quasimodo : -- Cet homme est sourd.

Il espérait que cette communauté d'infirmité éveillerait l'intérêt de maître Florian en faveur du condamné. Mais d'abord, nous avons déjà observé que maître Florian ne se souciait pas qu'on s'aperçût de sa surdité. Ensuite, il avait l'oreille si dure qu'il n'entendit pas un mot de ce que lui dit le greffier ; pourtant, il voulut avoir l'air d'entendre, et répondit : -- Ah ! ah ! c'est différent. Je ne savais pas cela. Une heure de pilori de plus, en ce cas.

Et il signa la sentence ainsi modifiée.

-- C'est bien fait, dit Robin Pousepain qui gardait une dent à Quasimodo, cela lui apprendra à rudoyer les gens.

II

LE TROU AUX RATS
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Que le lecteur nous permette de le ramener à la place de Grève, que nous avons quittée hier avec Gringoire pour suivre la Esmeralda.

Il est dix heures du matin. Tout y sent le lendemain de fête. Le pavé est couvert de débris, rubans, chiffons, plumes des panaches, gouttes de cire des flambeaux, miettes de la ripaille publique. Bon nombre de bourgeois flânent, comme nous disons, çà et là, remuant du pied les tisons éteints du feu de joie, s'extasiant devant la Maison-aux-Piliers, au souvenir des belles tentures de la veille, et regardant aujourd'hui les clous, dernier plaisir. Les vendeurs de cidre et de cervoise roulent leur barrique à travers les groupes. Quelques pasants affairés vont et viennent. Les marchands causent et s'appellent du seuil des boutiques. La fête, les ambasadeurs, Coppenole, le pape des fous, sont dans toutes les bouches. C'est à qui glosera le mieux et rira le plus. Et cependant, quatre sergents à cheval qui viennent de se poster aux quatre côtés du pilori ont déjà concentré autour d'eux une bonne portion du populaire épars sur la place, qui se condamne à l'immobilité et à l'ennui dans l'espoir d'une petite exécution.

Si maintenant le lecteur, après avoir contemplé cette scène vive et criarde qui se joue sur tous les points de la place, porte ses regards vers cette antique maison demi-gohique, demi-romane, de la Tour-Roland qui fait le coin du quai au couchant, il pourra remarquer à l'angle de la façade un gros bréviaire public à riches enluminures, garanti de la pluie par un petit auvent, et des voleurs par un grillage qui permet toutefois de le feuilleter. à côté de ce bréviaire est une étroite lucarne ogive, fermée de deux barreaux de fer en croix, donnant sur la place, seule ouverture qui laise arriver un peu d'air et de jour à une petite cellule sans porte pratiquée au rez-de-chausée dans l'épaiseur du mur de la vieille maison, et pleine d'une paix d'autant plus profonde, d'un silence d'autant plus morne qu'une place publique, la plus populeuse et la plus bruyante de Paris, fourmille et glapit à l'entour.

Cette cellule était célèbre dans Paris depuis près de trois siècles que madame Rolande de la Tour-Roland, en deuil de son père mort à la croisade, l'avait fait creuser dans la muraille de sa propre maison pour s'y enfermer à jamais, ne gardant de son palais que ce logis dont la porte était murée et la lucarne ouverte, hiver comme été, donnant tout le reste aux pauvres et à Dieu. La désolée demoiselle avait en effet attendu vingt ans la mort dans cette tombe anticipée, priant nuit et jour pour l'âme de son père, dormant dans la cendre, sans même avoir une pierre pour oreiller, vêtue d'un sac noir, et ne vivant que de ce que la pitié des pasants déposait de pain et d'eau sur le rebord de sa lucarne, recevant ainsi la charité après l'avoir faite. à sa mort, au moment de paser dans l'autre sépulcre, elle avait légué à perpétuité celui-ci aux femmes affligées, mères, veuves ou filles, qui auraient beaucoup à prier pour autrui ou pour elles, et qui voudraient s'enterrer vives dans une grande douleur ou dans une grande pénitence. Les pauvres de son temps lui avaient fait de belles funérailles de larmes et de bénédictions ; mais, à leur grand regret, la pieuse fille n'avait pu être canonisée sainte, faute de protections. Ceux d'entre eux qui étaient un peu impies avaient espéré que la chose se ferait en paradis plus aisément qu'à Rome, et avaient tout bonnement prié Dieu pour la défunte, à défaut du pape. La plupart s'étaient contentés de tenir la mémoire de Rolande pour sacrée et de faire reliques de ses haillons. La ville, de son côté, avait fondé, à l'intention de la demoiselle, un bréviaire public qu'on avait scellé près de la lucarne de la cellule, afin que les pasants s'y arrêtasent de temps à autre, ne fût-ce que pour prier, que la prière fît songer à l'aumône, et que les pauvres recluses, héritières du caveau de madame Rolande, n'y mourusent pas tout à fait de faim et d'oubli.

Ce n'était pas du reste chose très rare dans les villes du moyen âge que cette espèce de tombeaux. On rencontrait souvent, dans la rue la plus fréquentée, dans le marché le plus bariolé et le plus asourdisant, tout au beau milieu, sous les pieds des chevaux, sous la roue des charrettes en quelque sorte, une cave, un puits, un cabanon muré et grillé, au fond duquel priait jour et nuit un être humain, volontairement dévoué à quelque lamentation éternelle, à quelque grande expiation. Et toutes les réflexions qu'éveillerait en nous aujourd'hui cet étrange spectacle, cette horrible cellule, sorte d'anneau intermédiaire de la maison et de la tombe, du cimetière et de la cité, ce vivant retranché de la communauté humaine et compté désormais chez les morts, cette lampe consumant sa dernière goutte d'huile dans l'ombre, ce reste de vie vacillant dans une fose, ce souffle, cette voix, cette prière éternelle dans une boîte de pierre, cette face à jamais tournée vers l'autre monde, cet eil déjà illuminé d'un autre soleil, cette oreille collée aux parois de la tombe, cette âme prisonnière dans ce corps, ce corps prisonnier dans ce cachot, et sous cette double enveloppe de chair et de granit le bourdonnement de cette âme en peine, rien de tout cela n'était perçu par la foule. La piété peu raisonneuse et peu subtile de ce temps-là ne voyait pas tant de facettes à un acte de religion. Elle prenait la chose en bloc, et honorait, vénérait, sanctifiait au besoin le sacrifice, mais n'en analysait pas les souffrances et s'en apitoyait médiocrement. Elle apportait de temps en temps quelque pitance au misérable pénitent, regardait par le trou s'il vivait encore, ignorait son nom, savait à peine depuis combien d'années il avait commencé à mourir, et à l'étranger qui les questionnait sur le squelette vivant qui pourrisait dans cette cave, les voisins répondaient simplement, si c'était un homme : - " C'est le reclus " ; si c'était une femme : - " C'est la recluse ".

On voyait tout ainsi alors, sans métaphysique, sans exagération, sans verre grosisant, à l'eil nu. Le microscope n'avait pas encore été inventé, ni pour les choses de la matière, ni pour les choses de l'esprit.

D'ailleurs, bien qu'on s'en émerveillât peu, les exemples de cette espèce de claustration au sein des villes étaient, en vérité, fréquents, comme nous le disions tout à l'heure. Il y avait dans Paris asez bon nombre de ces cellules à prier Dieu et à faire pénitence ; elles étaient presque toutes occupées. Il est vrai que le clergé ne se souciait pas de les laiser vides, ce qui impliquait tiédeur dans les croyants, et qu'on y mettait des lépreux quand on n'avait pas de pénitents. Outre la logette de la Grève, il y en avait une à Montfaucon, une au charnier des Innocents, une autre je ne sais plus où, au logis Clichon, je crois. D'autres encore à beaucoup d'endroits où l'on en retrouve la trace dans les traditions, à défaut des monuments. L'Université avait ausi la sienne. Sur la montagne Sainte-Geneviève une espèce de Job du moyen-âge chanta pendant trente ans les sept Psaumes de la pénitence sur un fumier, au fond d'une citerne, recommençant quand il avait fini, psalmodiant plus haut la nuit, magna voce per umbras, et aujourd'hui l'antiquaire croit entendre encore sa voix en entrant dans la rue du Puits-qui-parle.

Pour nous en tenir à la loge de la Tour-Roland, nous devons dire qu'elle n'avait jamais chômé de recluses. Depuis la mort de madame Rolande, elle avait été rarement une année ou deux vacante. Maintes femmes étaient venues y pleurer, jusqu'à la mort, des parents, des amants, des fautes. La malice parisienne qui se mêle de tout, même des choses qui la regardent le moins, prétendait qu'on y avait vu peu de veuves.

Selon la mode de l'époque, une légende latine, inscrite sur le mur, indiquait au pasant lettré la destination pieuse de cette cellule. L'usage s'est conservé jusqu'au milieu du seizième siècle d'expliquer un édifice par une brève devise écrite au-desus de la porte. Ainsi on lit encore en France au-desus du guichet de la prison de la maison seigneuriale de Tourville : Sileto et spera ; en Irlande, sous l'écuson qui surmonte la grande porte du château de Fortescue : Forte scutum, salus ducum ; en Angleterre, sur l'entrée principale du manoir hospitalier des comtes Cowper : Tuum est. C'est qu'alors tout édifice était une pensée.

Comme il n'y avait pas de porte à la cellule murée de la Tour-Roland, on avait gravé en groses lettres romanes au-desus de la fenêtre ces deux mots :

TU, ORA.

Ce qui fait que le peuple, dont le bon sens ne voit pas tant de finese dans les choses et traduit volontiers Ludovico Magno par Porte Saint-Denis, avait donné à cette cavité noire, sombre et humide, le nom de Trou aux Rats. Explication moins sublime peut-être que l'autre, mais en revanche plus pittoresque.

III

HISTOIRE D'UNE GALETTE AU LEVAIN DE MAïS
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à l'époque où se pase cette histoire, la cellule de la Tour-Roland était occupée. Si le lecteur désire savoir par qui, il n'a qu'à écouter la conversation de trois braves commères qui, au moment où nous avons arrêté son attention sur le Trou aux Rats, se dirigeaient précisément du même côté en remontant du Châtelet vers la Grève, le long de l'eau.

Deux de ces femmes étaient vêtues en bonnes bourgeoises de Paris. Leur fine gorgerette blanche, leur jupe de tiretaine rayée rouge et bleue, leurs chauses de tricot blanc, à coins brodés en couleur, bien tirées sur la jambe, leurs souliers carrés de cuir fauve à semelles noires et surtout leur coiffure, cette espèce de corne de clinquant surchargée de rubans et de dentelles que les champenoises portent encore, concurremment avec les grenadiers de la garde impériale ruse, annonçaient qu'elles appartenaient à cette clase de riches marchandes qui tient le milieu entre ce que les laquais appellent une femme et ce qu'ils appellent une dame. Elles ne portaient ni bagues, ni croix d'or, et il était aisé de voir que ce n'était pas chez elles pauvreté, mais tout ingénument peur de l'amende. Leur compagne était attifée à peu près de la même manière, mais il y avait dans sa mise et dans sa tournure ce je ne sais quoi qui sent la femme de notaire de province. On voyait à la manière dont sa ceinture lui remontait au-desus des hanches qu'elle n'était pas depuis longtemps à Paris. Ajoutez à cela une gorgerette plisée, des neuds de rubans sur les souliers, que les raies de la jupe étaient dans la largeur et, non dans la longueur, et mille autres énormités dont s'indignait le bon goût.

Les deux premières marchaient de ce pas particulier aux parisiennes qui font voir Paris à des provinciales. La provinciale tenait à sa main un gros garçon qui tenait à la sienne une grose galette.

Nous sommes fâché d'avoir à ajouter que, vu la rigueur de la saison, il faisait de sa langue son mouchoir. L'enfant se faisait traîner, non pasibos equis, comme dit Virgile, et trébuchait à chaque moment, au grand récri de sa mère. Il est vrai qu'il regardait plus la galette que le pavé. Sans doute quelque grave motif l'empêchait d'y mordre (à la galette), car il se contentait de la considérer tendrement. Mais la mère eût dû se charger de la galette. Il y avait cruauté à faire un Tantale du gros joufflu.

Cependant les trois damoiselles (car le nom de dames était réservé alors aux femmes nobles) parlaient à la fois.

-- Dépêchons-nous, damoiselle Mahiette, disait la plus jeune des trois, qui était ausi la plus grose, à la provinciale. J'ai grand'peur que nous n'arrivions trop tard. On nous disait au Châtelet qu'on allait le mener tout de suite au pilori.

-- Ah bah ! que dites-vous donc là, damoiselle Oudarde Musnier ? reprenait l'autre parisienne. Il restera deux heures au pilori. Nous avons le temps. Avez-vous jamais vu pilorier, ma chère Mahiette ?

-- Oui, dit la provinciale, à Reims.

-- Ah ! bah ! qu'est-ce que c'est que ça, votre pilori de Reims ? Une méchante cage où l'on ne tourne que des paysans. Voilà grand'chose !

-- Que des paysans ! dit Mahiette, au Marché-aux-Draps à Reims ! Nous y avons vu de fort beaux criminels, et qui avaient tué père et mère ! Des paysans ! pour qui nous prenez-vous, Gervaise ?

Il est certain que la provinciale était sur le point de se fâcher, pour l'honneur de son pilori. Heureusement la discrète damoiselle Oudarde Musnier détourna à temps la conversation.

-- à propos, damoiselle Mahiette, que dites-vous de nos ambasadeurs flamands ? en avez-vous d'ausi beaux à Reims ?

-- J'avoue, répondit Mahiette, qu'il n'y a que Paris pour voir des flamands comme ceux-là.

-- Avez-vous vu dans l'ambasade ce grand ambasadeur qui est chausetier ? demanda Oudarde.

-- Oui, dit Mahiette. Il a l'air d'un Saturne.

-- Et ce gros dont la figure resemble à un ventre nu ? reprit Gervaise. Et ce petit qui a de petits yeux bordés d'une paupière rouge, ébarbillonnée et déchiquetée comme une tête de chardon ?

-- Ce sont leurs chevaux qui sont beaux à voir, dit Oudarde, vêtus comme ils sont à la mode de leur pays !

-- Ah ! ma chère, interrompit la provinciale Mahiette prenant à son tour un air de supériorité, qu'est-ce que vous diriez donc si vous aviez vu, en 61, au sacre de Reims, il y a dix-huit ans, les chevaux des princes et de la compagnie du roi ! Des housures et caparaçons de toutes sortes ; les uns de drap de Damas, de fin drap d'or, fourrés de martres zibelines ; les autres, de velours, fourrés de pennes d'hermine ; les autres, tout chargés d'orfèvrerie et de groses campanes d'or et d'argent ! Et la finance que cela avait coûté ! Et les beaux enfants pages qui étaient desus !

-- Cela n'empêche pas, répliqua sèchement demoiselle Oudarde, que les flamands ont de fort beaux chevaux et qu'ils ont fait hier un souper superbe chez Monsieur le prévôt des marchands, à l'Hôtel de Ville, où on leur a servi des dragées, de l'hypocras, des épices, et autres singularités.

-- Que dites-vous là, ma voisine ? s'écria Gervaise. C'est chez Monsieur le cardinal, au Petit-Bourbon, que les flamands ont soupé.

-- Non pas. à l'Hôtel de Ville !

-- Si fait. Au Petit-Bourbon !

-- C'est si bien à l'Hôtel de Ville, reprit Oudarde avec aigreur, que le docteur Scourable leur a fait une harangue en latin, dont ils sont demeurés fort satisfaits. C'est mon mari, qui est libraire-juré, qui me l'a dit.

-- C'est si bien au Petit-Bourbon, répondit Gervaise non moins vivement, que voici ce que leur a présenté le procureur de Monsieur le cardinal : douze doubles quarts d'hypocras blanc, clairet et vermeil ; vingt-quatre layettes de masepain double de Lyon doré ; autant de torches de deux livres pièce, et six demi-queues de vin de Beaune, blanc et clairet, le meilleur qu'on ait pu trouver. J'espère que cela est positif. Je le tiens de mon mari, qui est cinquantenier au Parloir-aux-Bourgeois, et qui faisait ce matin la comparaison des ambasadeurs flamands avec ceux du Prete-Jan et de l'empereur de Trébisonde qui sont venus de Mésopotamie à Paris sous le dernier roi, et qui avaient des anneaux aux oreilles.

-- Il est si vrai qu'ils ont soupé à l'Hôtel de Ville, répliqua Oudarde peu émue de cet étalage, qu'on n'a jamais vu un tel triomphe de viandes et de dragées.

-- Je vous dis, moi, qu'ils ont été servis par Le Sec, sergent de la ville, à l'hôtel du Petit-Bourbon, et que c'est là ce qui vous trompe.

-- à l'Hôtel de Ville, vous dis-je !

-- Au Petit-Bourbon, ma chère ! si bien qu'on avait illuminé en verres magiques le mot Espérance qui est écrit sur le grand portail.

-- à l'Hôtel de Ville ! à l'Hôtel de Ville ! Même que Huson le Voir jouait de la flûte !

-- Je vous dis que non !

-- Je vous dis que si !

-- Je vous dis que non !

La bonne grose Oudarde se préparait à répliquer, et la querelle en fût peut-être venue aux coiffes, si Mahiette ne se fût écriée tout à coup : -- Voyez donc ces gens qui se sont attroupés là-bas au bout du pont ! Il y a au milieu d'eux quelque chose qu'ils regardent.

-- En vérité, dit Gervaise, j'entends tambouriner. Je crois que c'est la petite Smeralda qui fait ses momeries avec sa chèvre. Eh vite, Mahiette ! doublez le pas et traînez votre garçon. Vous êtes venue ici pour visiter les curiosités de Paris. Vous avez vu hier les flamands ; il faut voir aujourd'hui l'égyptienne.

-- L'égyptienne ! dit Mahiette en rebrousant brusquement chemin, et en serrant avec force le bras de son fils. Dieu m'en garde ! elle me volerait mon enfant ! -- Viens, Eustache !

Et elle se mit à courir sur le quai vers la Grève, jusqu'à ce qu'elle eût laisé le pont bien loin derrière elle. Cependant l'enfant, qu'elle traînait, tomba sur les genoux ; elle s'arrêta esoufflée. Oudarde et Gervaise la rejoignirent.

-- Cette égyptienne vous voler votre enfant ? dit Gervaise. Vous avez là une singulière fantaisie.

Mahiette hochait la tête d'un air pensif.

-- Ce qui est singulier, observa Oudarde, c'est que la sachette a la même idée des égyptiennes.

-- Qu'est-ce que c'est que la sachette ? dit Mahiette.

-- Hé ! dit Oudarde, seur Gudule.

-- Qu'est-ce que c'est, reprit Mahiette, que seur Gudule ?

-- Vous êtes bien de votre Reims, de ne pas savoir cela ! répondit Oudarde. C'est la recluse du Trou aux Rats.

-- Comment ! demanda Mahiette, cette pauvre femme à qui nous portons cette galette ?

Oudarde fit un signe de tête affirmatif.

-- Précisément. Vous allez la voir tout à l'heure à sa lucarne sur la Grève. Elle a le même regard que vous sur ces vagabonds d'égypte qui tambourinent et disent la bonne aventure au public. On ne sait pas d'où lui vient cette horreur des zingari et des égyptiens. Mais vous, Mahiette, pourquoi donc vous sauvez-vous ainsi, rien qu'à les voir ?

-- Oh ! dit Mahiette en saisisant entre ses deux mains la tête ronde de son enfant, je ne veux pas qu'il m'arrive ce qui est arrivé à Paquette la Chantefleurie.

-- Ah ! voilà une histoire que vous allez nous conter, ma bonne Mahiette, dit Gervaise en lui prenant le bras.

-- Je veux bien, répondit Mahiette, mais il faut que vous soyez bien de votre Paris pour ne pas savoir cela ! Je vous dirai donc, - mais il n'est pas besoin de nous arrêter pour conter la chose, - que Paquette la Chantefleurie était une jolie fille de dix-huit ans quand j'en étais une ausi, c'est-à-dire il y a dix-huit ans, et que c'est sa faute si elle n'est pas aujourd'hui, comme moi, une bonne grose fraîche mère de trente-six ans, avec un homme et un garçon. Au reste, dès l'âge de quatorze ans, il n'était plus temps ! - C'était donc la fille de Guybertaut, ménestrel de bateaux à Reims, le même qui avait joué devant le roi Charles VII, à son sacre, quand il descendit notre rivière de Vesle depuis Sillery jusqu'à Muison, que même madame la Pucelle était dans le bateau. Le vieux père mourut, que Paquette était encore tout enfant ; elle n'avait donc plus que sa mère, seur de M. Mahieu Pradon, maître dinandinier et chaudronnier à Paris, rue Parin-Garlin, lequel est mort l'an pasé. Vous voyez qu'elle était de famille. La mère était une bonne femme, par malheur, et n'apprit rien à Paquette qu'un peu de doreloterie et de bimbeloterie qui n'empêchait pas la petite de devenir fort grande et de rester fort pauvre. Elles demeuraient toutes deux à Reims le long de la rivière, rue de Folle-Peine. Notez ceci ; je crois que c'est là ce qui porta malheur à Paquette. En 61, l'année du sacre de notre roi Louis onzième que Dieu garde, Paquette était si gaie et si jolie qu'on ne l'appelait partout que la Chantefleurie. Pauvre fille ! - Elle avait de jolies dents, elle aimait à rire pour les faire voir. Or, fille qui aime à rire s'achemine à pleurer ; les belles dents perdent les beaux yeux. C'était donc la Chantefleurie. Elle et sa mère gagnaient durement leur vie. Elles étaient bien déchues depuis la mort du ménétrier. Leur doreloterie ne leur rapportait guère plus de six deniers par semaine, ce qui ne fait pas tout à fait deux liards-à-l'aigle. Où était le temps que le père Guybertaut gagnait douze sols parisis dans un seul sacre avec une chanson ? Un hiver - c'était en cette même année 61, - que les deux femmes n'avaient ni bûches ni fagots, et qu'il faisait très froid, cela donna de si belles couleurs à la Chantefleurie, que les hommes l'appelaient : Paquette ! que plusieurs l'appelèrent Pâquerette ! et qu'elle se perdit. - Eustache ! que je te voie mordre dans la galette ! - Nous vîmes tout de suite qu'elle était perdue, un dimanche qu'elle vint à l'église avec une croix d'or au cou. - à quatorze ans ! voyez-vous cela ! - Ce fut d'abord le jeune vicomte de Cormontreuil, qui a son clocher à trois quarts de lieue de Reims ; puis, mesire Henri de Triancourt, chevaucheur du roi ; puis, moins que cela, Chiart de Beaulion, sergent d'armes ; puis, en descendant toujours, Guery Aubergeon, valet tranchant du roi ; puis, Macé de Frépus, barbier de M. le Dauphin ; puis, hévenin le Moine, queux-le-roi ; puis, toujours ainsi de moins jeune en moins noble, elle tomba à Guillaume Racine, ménestrel de vielle, et à hierry de Mer, lanternier. Alors, pauvre Chantefleurie, elle fut toute à tous. Elle était arrivée au dernier sol de sa pièce d'or. Que vous dirai-je, mesdamoiselles ? Au sacre, dans la même année 61, c'est elle qui fit le lit du roi des ribauds ! - Dans la même année !

Mahiette soupira, et esuya une larme qui roulait dans ses yeux.

-- Voilà une histoire qui n'est pas très extraordinaire, dit Gervaise, et je ne vois pas en tout cela d'égyptiens ni d'enfants.

-- Patience ! reprit Mahiette ; d'enfant, vous allez en voir un. - En 66, il y aura seize ans ce mois-ci à la Sainte-Paule, Paquette accoucha d'une petite fille. La malheureuse ! elle eut une grande joie. Elle désirait un enfant depuis longtemps. Sa mère, bonne femme qui n'avait jamais su que fermer les yeux, sa mère était morte. Paquette n'avait plus rien à aimer au monde, plus rien qui l'aimât. Depuis cinq ans qu'elle avait failli, c'était une pauvre créature que la Chantefleurie. Elle était seule, seule dans cette vie, montrée au doigt, criée par les rues, battue des sergents, moquée des petits garçons en guenilles. Et puis, les vingt ans étaient venus ; et vingt ans, c'est la vieillese pour les femmes amoureuses. La folie commençait à ne pas lui rapporter plus que la doreloterie autrefois ; pour une ride qui venait, un écu s'en allait ; l'hiver lui redevenait dur, le bois se faisait derechef rare dans son cendrier et le pain dans sa huche. Elle ne pouvait plus travailler, parce qu'en devenant voluptueuse elle était devenue pareseuse, et elle souffrait beaucoup plus, parce qu'en devenant pareseuse elle était devenue voluptueuse. - C'est du moins comme cela que M. le curé de Saint-Remy explique pourquoi ces femmes-là ont plus froid et plus faim que d'autres pauvreses quand elles sont vieilles.

-- Oui, observa Gervaise, mais les égyptiens ?

-- Un moment donc, Gervaise ! dit Oudarde dont l'attention était moins impatiente. Qu'est-ce qu'il y aurait à la fin si tout était au commencement ? Continuez, Mahiette, je vous prie. Cette pauvre Chantefleurie !

Mahiette poursuivit.


-- Elle était donc bien triste, bien misérable, et creusait ses joues avec ses larmes. Mais dans sa honte, dans sa folie et dans son abandon, il lui semblait qu'elle serait moins honteuse, moins folle et moins abandonnée, s'il y avait quelque chose au monde ou quelqu'un qu'elle pût aimer et qui pût l'aimer. Il fallait que ce fût un enfant, parce qu'un enfant seul pouvait être asez innocent pour cela. - Elle avait reconnu ceci après avoir esayé d'aimer un voleur, le seul homme qui pût vouloir d'elle ; mais au bout de peu de temps elle s'était aperçue que le voleur la méprisait. - à ces femmes d'amour il faut un amant ou un enfant pour leur remplir le ceur. Autrement elles sont bien malheureuses. - Ne pouvant avoir d'amant, elle se tourna toute au désir d'un enfant, et comme elle n'avait pas cesé d'être pieuse, elle en fit son éternelle prière au bon Dieu. Le bon Dieu eut donc pitié d'elle, et lui donna une petite fille. Sa joie, je ne vous en parle pas. Ce fut une furie de larmes, de careses et de baisers. Elle allaita elle-même son enfant, lui fit des langes avec sa couverture, la seule qu'elle eût sur son lit, et ne sentit plus ni le froid ni la faim. Elle en redevint belle. Vieille fille fait jeune mère. La galanterie reprit, on revint voir la Chantefleurie, elle retrouva chalands pour sa marchandise, et de toutes ces horreurs elle fit des layettes, béguins et baverolles, des brasières de dentelle et des petits bonnets de satin, sans même songer à se racheter une couverture. - Monsieur Eustache, je vous ai déjà dit de ne pas manger la galette. - Il est sûr que la petite Agnès - c'était le nom de l'enfant, nom de baptême, car de nom de famille, il y a longtemps que la Chantefleurie n'en avait plus, - il est certain que cette petite était plus emmaillottée de rubans et de broderies qu'une dauphine du Dauphiné ! Elle avait entre autres une paire de petits souliers ! que le roi Louis XI n'en a certainement pas eu de pareils ! Sa mère les lui avait cousus et brodés elle-même, elle y avait mis toutes ses fineses de dorelotière et toutes les pasequilles d'une robe de bonne Vierge. C'étaient bien les deux plus mignons souliers roses qu'on pût voir. Ils étaient longs tout au plus comme mon pouce, et il fallait en voir sortir les petits pieds de l'enfant pour croire qu'ils avaient pu y entrer. Il est vrai que ces petits pieds étaient si petits, si jolis, si roses ! plus roses que le satin des souliers ! - Quand vous aurez des enfants, Oudarde, vous saurez que rien n'est plus joli que ces petits pieds et ces petites mains-là.

-- Je ne demande pas mieux, dit Oudarde, en soupirant, mais j'attends que ce soit le bon plaisir de Monsieur Andry Musnier.

-- Au reste, reprit Mahiette, l'enfant de Paquette n'avait pas que les pieds de joli. Je l'ai vue quand elle n'avait que quatre mois. C'était un amour ! Elle avait les yeux plus grands que la bouche. Et les plus charmants fins cheveux noirs, qui frisaient déjà. Cela aurait fait une fière brune, à seize ans ! Sa mère en devenait de plus en plus folle tous les jours. Elle la caresait, la baisait, la chatouillait, la lavait, l'attifait, la mangeait ! Elle en perdait la tête, elle en remerciait Dieu. Ses jolis pieds roses surtout, c'était un ébahisement sans fin, c'était un délire de joie ! elle y avait toujours les lèvres collées et ne pouvait revenir de leur petitese. Elle les mettait dans les petits souliers, les retirait, les admirait, s'en émerveillait, regardait le jour au travers, s'apitoyait de les esayer à la marche sur son lit, et eût volontiers pasé sa vie à genoux, à chauser et à déchauser ces pieds-là comme ceux d'un enfant-Jésus.

-- Le conte est bel et bon, dit à mi-voix la Gervaise, mais où est l'égypte dans tout cela ?

-- Voici, répliqua Mahiette. Il arriva un jour à Reims des espèces de cavaliers fort singuliers. C'étaient des gueux et des truands qui cheminaient dans le pays, conduits par leur duc et par leurs comtes. Ils étaient basanés, avaient les cheveux tout frisés, et des anneaux d'argent aux oreilles. Les femmes étaient encore plus laides que les hommes. Elles avaient le visage plus noir et toujours découvert, un méchant roquet sur le corps, un vieux drap tisu de cordes lié sur l'épaule, et la chevelure en queue de cheval. Les enfants qui se vautraient dans leurs jambes auraient fait peur à des singes. Une bande d'excommuniés. Tout cela venait en droite ligne de la base égypte à Reims par la Pologne. Le pape les avait confesés, à ce qu'on disait, et leur avait donné pour pénitence d'aller sept ans de suite par le monde, sans coucher dans des lits. Ausi ils s'appelaient Penanciers et puaient. Il paraît qu'ils avaient été autrefois sarrasins, ce qui fait qu'ils croyaient à Jupiter, et qu'ils réclamaient dix livres tournois de tous archevêques, évêques et abbés crosés et mitrés. C'est une bulle du pape qui leur valait cela. Ils venaient à Reims dire la bonne aventure au nom du roi d'Alger et de l'empereur d'Allemagne. Vous pensez bien qu'il n'en fallut pas davantage pour qu'on leur interdît l'entrée de la ville. Alors toute la bande campa de bonne grâce près de la Porte de Braine, sur cette butte où il y a un moulin, à côté des trous des anciennes crayères. Et ce fut dans Reims à qui les irait voir. Ils vous regardaient dans la main et vous disaient des prophéties merveilleuses. Ils étaient de force à prédire à Judas qu'il serait pape. Il courait cependant sur eux de méchants bruits d'enfants volés et de bourses coupées et de chair humaine mangée. Les gens sages disaient aux fous : N'y allez pas, et y allaient de leur côté en cachette. C'était donc un emportement. Le fait est qu'ils disaient des choses à étonner un cardinal. Les mères faisaient grand triomphe de leurs enfants depuis que les égyptiennes leur avaient lu dans la main toutes sortes de miracles écrits en païen et en turc. L'une avait un empereur, l'autre un pape, l'autre un capitaine. La pauvre Chantefleurie fut prise de curiosité. Elle voulut savoir ce qu'elle avait, et si sa jolie petite Agnès ne serait pas un jour impératrice d'Arménie ou d'autre chose. Elle la porta donc aux égyptiens ; et les égyptiennes d'admirer l'enfant, de la careser, de la baiser avec leurs bouches noires, et de s'émerveiller sur sa petite main. Hélas ! à la grande joie de la mère. Elles firent fête surtout aux jolis pieds et aux jolis souliers. L'enfant n'avait pas encore un an. Elle bégayait déjà, riait à sa mère comme une petite folle, était grase et toute ronde, et avait mille charmants petits gestes des anges du paradis. Elle fut très effarouchée des égyptiennes, et pleura. Mais la mère la baisa plus fort et s'en alla ravie de la bonne aventure que les devinereses avaient dite à son Agnès. Ce devait être une beauté, une vertu, une reine. Elle retourna donc dans son galetas de la rue Folle-Peine, toute fière d'y rapporter une reine. Le lendemain, elle profita d'un moment où l'enfant dormait sur son lit, car elle la couchait toujours avec elle, laisa tout doucement la porte entr'ouverte, et courut raconter à une voisine de la rue de la Sécheserie qu'il viendrait un jour où sa fille Agnès serait servie à table par le roi d'Angleterre et l'archiduc d'Ehiopie, et cent autres surprises. à son retour, n'entendant pas de cris en montant son escalier, elle se dit : Bon ! l'enfant dort toujours. Elle trouva sa porte plus grande ouverte qu'elle ne l'av