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Jean-Baptiste POQUELIN (1622-1673)

dit MOLIèRE


LES AMANTS MAGNIFIQUES


Personnages de la comédie

ARISTIONE, Princese, mère d'ériphile.
éRIPHILE, fille de la Princese.
CLéONICE, confidente d'ériphile.
CHORèBE, de la suite de la Princese.
IPHICRATE, TIMOCLèS, amants magnifiques.
SOSTRATE, général d'armée, amant d'ériphile.
CLITIDAS, plaisant de cour, de la suite d'ériphile.
ANAXARQUE, astrologue.
CLéON, fils d'Anaxarque.
UNE FAUSE VéNUS, d'intelligence avec Anaxarque.

La scène est en hesalie, dans la délicieuse vallée de Tempé.

ACTE I, Scène première

SOSTRATE, CLITIDAS.

CLITIDAS : Il est attaché à ses pensées.

SOSTRATE : Non, Sostrate, je ne vois rien où tu puises avoir recours, et
tes maux sont d'une nature à ne te laiser nulle espérance d'en sortir.

CLITIDAS : Il raisonne tout seul.

SOSTRATE : Hélas !

CLITIDAS : Voilà des soupirs qui veulent dire quelque chose, et ma
conjecture se trouvera véritable.

SOSTRATE : Sur quelles chimères, dis-moi, pourrais-tu bâtir quelque
espoir ? Et que peux-tu envisager, que l'affreuse longueur d'une vie
malheureuse, et des ennuis à ne finir que par la mort ?

CLITIDAS : Cette tête-là est plus embarrasée que la mienne.

SOSTRATE : Ah ! mon cur, ah ! mon cur, où m'avez-vous jeté ?

CLITIDAS : Serviteur, Seigneur Sostrate.

SOSTRATE : Où vas-tu, Clitidas ?

CLITIDAS : Mais vous plutôt, que faites-vous ici ? et quelle secrète
mélancolie, quelle humeur sombre, s'il vous plaît, vous peut retenir dans
ces bois, tandis que tout le monde a couru en foule à la magnificence de la
fête dont l'amour du Prince Iphicrate vient de régaler sur la mer la
promenade des princeses, tandis qu'elles y ont reçu des cadeaux
merveilleux de musique et de danse, et qu'on a vu les rochers et les ondes
se parer de divinités pour faire honneur à leurs attraits ?

SOSTRATE : Je me figure asez, sans la voir, cette magnificence, et tant de
gens d'ordinaire s'empresent à porter de la confusion dans ces sortes de
fêtes, que j'ai cru à propos de ne pas augmenter le nombre des importuns.

CLITIDAS : Vous savez que votre présence ne gâte jamais rien, et que vous
n'êtes point de trop, en quelque lieu que vous soyez. Votre visage est bien
venu partout, et il n'a garde d'être de ces visages disgraciés qui ne sont
jamais bien reçus des regards souverains. Vous êtes également bien auprès
des deux Princeses ; et la mère et la fille vous font asez connaître
l'estime qu'elles font de vous, pour n'appréhender pas de fatiguer leurs
yeux ; et ce n'est pas cette crainte enfin qui vous a retenu.

SOSTRATE : J'avoue que je n'ai pas naturellement grande curiosité pour ces
sortes de choses.

CLITIDAS : Mon Dieu ! quand on n'aurait nulle curiosité pour les choses, on
en a toujours pour aller où l'on trouve tout le monde, et quoi que vous
puisiez dire, on ne demeure point tout seul, pendant une fête, à rêver
parmi des arbres, comme vous faites, à moins d'avoir en tête quelque chose
qui embarrase.

SOSTRATE : Que voudrais-tu que j'y puse avoir ?

CLITIDAS : Ouais, je ne sais d'où cela vient, mais il sent ici l'amour : ce
n'est pas moi. Ah, par ma foi ! c'est vous.

SOSTRATE : Que tu es fou, Clitidas !

CLITIDAS : Je ne suis point fou, vous êtes amoureux : j'ai le nez délicat,
et j'ai senti cela d'abord.

SOSTRATE : Sur quoi prends-tu cette pensée ?

CLITIDAS : Sur quoi ? Vous seriez bien étonné si je vous disais encore de
qui vous êtes amoureux.

SOSTRATE : Moi ?

CLITIDAS : Oui. Je gage que je vais deviner tout à l'heure celle que vous
aimez. J'ai mes secrets ausi bien que notre astrologue, dont la Princese
Aristione est entêtée ; et, s'il a la science de lire dans les astres la
fortune des hommes, j'ai celle de lire dans les yeux le nom des personnes
qu'on aime. Tenez-vous un peu, et ouvrez les yeux. é, par soi, é ; r, i,
ri, éri ; p, h, i, phi, ériphi ; l, e, le : ériphile. Vous êtes amoureux de
la Princese ériphile.

SOSTRATE : Ah ! Clitidas, j'avoue que je ne puis cacher mon trouble, et tu
me frappes d'un coup de foudre.

CLITIDAS : Vous voyez si je suis savant ?

SOSTRATE : Hélas ! si, par quelque aventure, tu as pu découvrir le secret
de mon cur, je te conjure au moins de ne le révéler à qui que ce soit, et
surtout de le tenir caché à la belle Princese dont tu viens de dire le
nom.

CLITIDAS : Et sérieusement parlant, si dans vos actions j'ai bien pu
connaître, depuis un temps, la pasion que vous voulez tenir secrète,
pensez-vous que la Princese ériphile puise avoir manqué de lumière pour
s'en apercevoir ? Les belles, croyez-moi, sont toujours les plus
clairvoyantes à découvrir les ardeurs qu'elles causent, et le langage des
yeux et des soupirs se fait entendre mieux qu'à tout autre à celles à qui
il s'adrese.

SOSTRATE : Laisons-la, Clitidas, laisons-la voir, si elle peut, dans mes
soupirs et mes regards l'amour que ses charmes m'inspirent ; mais gardons
bien que, par nulle autre voie, elle en apprenne jamais rien.

CLITIDAS : Et qu'appréhendez-vous ? Est-il posible que ce même Sostrate
qui n'a pas craint ni Brennus, ni tous les Gaulois, et dont le bras a si
glorieusement contribué à nous défaire de ce déluge de barbares qui
ravageait la Grèce, est-il posible, dis-je, qu'un homme si asuré dans la
guerre soit si timide en amour, et que je le voie trembler à dire seulement
qu'il aime ?

SOSTRATE : Ah ! Clitidas, je tremble avec raison, et tous les Gaulois du
monde ensemble sont bien moins redoutables que deux beaux yeux pleins de
charmes.

CLITIDAS : Je ne suis pas de cet avis, et je sais bien pour moi qu'un seul
Gaulois, l'épée à la main, me ferait beaucoup plus trembler que cinquante
beaux yeux ensemble les plus charmants du monde. Mais dites-moi un peu,
qu'espérez-vous faire ?

SOSTRATE : Mourir sans déclarer ma pasion.

CLITIDAS : L'espérance est belle. Allez, allez, vous vous moquez : un peu
de hardiese réusit toujours aux amants ; il n'y a en amour que les
honteux qui perdent, et je dirais ma pasion à une déese, moi, si j'en
devenais amoureux.

SOSTRATE : Trop de choses, hélas ! condamnent mes feux à un éternel
silence.

CLITIDAS : Hé quoi ?

SOSTRATE : La basese de ma fortune, dont il plaît au Ciel de rabattre
l'ambition de mon amour ; le rang de la Princese, qui met entre elle et
mes désirs une distance si fâcheuse ; la concurrence de deux Princes
appuyés de tous les grands titres qui peuvent soutenir les prétentions de
leurs flammes, de deux Princes qui, par mille et mille magnificences, se
disputent, à tous moments, la gloire de sa conquête, et sur l'amour de qui
on attend tous les jours de voir son choix se déclarer ; mais plus que
tout, Clitidas, le respect inviolable où ses beaux yeux asujettisent
toute la violence de mon ardeur.

CLITIDAS : Le respect bien souvent n'oblige pas tant que l'amour, et je me
trompe fort, ou la jeune Princese a connu votre flamme, et n'y est pas
insensible.

SOSTRATE : Ah ! ne t'avise point de vouloir flatter par pitié le cur d'un
misérable.

CLITIDAS : Ma conjecture est fondée. Je lui vois reculer beaucoup le choix
de son époux, et je veux éclaircir un peu cette petite affaire-là. Vous
savez que je suis auprès d'elle en quelque espèce de faveur, que j'y ai les
accès ouverts, et qu'à force de me tourmenter, je me suis acquis le
privilège de me mêler à la conversation et parler à tort et à travers de
toutes choses. Quelquefois cela ne me réusit pas, mais quelquefois ausi
cela me réusit. Laisez-moi faire : je suis de vos amis, les gens de
mérite me touchent, et je veux prendre mon temps pour entretenir la
Princese de...

SOSTRATE : Ah ! de grâce, quelque bonté que mon malheur t'inspire, garde-
toi bien de lui rien dire de ma flamme. J'aimerais mieux mourir que de
pouvoir être accusé par elle de la moindre témérité, et ce profond respect
où ses charmes divins...

CLITIDAS : Taisons-nous : voici tout le monde.

Scène II

ARISTIONE, IPHICRATE, TIMOCLèS, SOSTRATE, ANAXARQUE, CLéON, CLITIDAS.

ARISTIONE : Prince, je ne puis me laser de le dire, il n'est point de
spectacle au monde qui puise le disputer en magnificence à celui que vous
venez de nous donner. Cette fête a eu des ornements qui l'emportent sans
doute sur tout ce que l'on saurait voir, et elle vient de produire à nos
yeux quelque chose de si noble, de si grand et de si majestueux, que le
Ciel même ne saurait aller au delà, et je puis dire asurément qu'il n'y a
rien dans l'univers qui s'y puise égaler.

TIMOCLèS : Ce sont des ornements dont on ne peut pas espérer que toutes les
fêtes soient embellies, et je dois fort trembler, Madame, pour la
simplicité du petit divertisement que je m'apprête à vous donner dans le
bois de Diane.

ARISTIONE : Je crois que nous n'y verrons rien que de fort agréable, et
certes il faut avouer que la campagne a lieu de nous paraître belle, et que
nous n'avons pas le temps de nous ennuyer dans cet agréable séjour qu'ont
célébré tous les poètes sous le nom de Tempé. Car enfin, sans parler des
plaisirs de la chase que nous y prenons à toute heure, et de la solennité
des jeux Pyhiens que l'on y célèbre tantôt, vous prenez soin l'un et
l'autre de nous y combler de tous les divertisements qui peuvent charmer
les chagrins des plus mélancoliques. D'où vient, Sostrate, qu'on ne vous a
point vu dans notre promenade ?

SOSTRATE : Une petite indisposition, Madame, m'a empêché de m'y trouver.

IPHICRATE : Sostrate est de ces gens, Madame, qui croient qu'il ne sied pas
bien d'être curieux comme les autres ; et il est beau d'affecter de ne pas
courir où tout le monde court.

SOSTRATE : Seigneur, l'affectation n'a guère de part à tout ce que je fais,
et, sans vous faire compliment, il y avait des choses à voir dans cette
fête qui pouvaient m'attirer, si quelque autre motif ne m'avait retenu.

ARISTIONE : Et Clitidas a-t-il vu cela ?

CLITIDAS : Oui, Madame, mais du rivage.

ARISTIONE : Et pourquoi du rivage ?

CLITIDAS : Ma foi ! Madame, j'ai craint quelqu'un des accidents qui
arrivent d'ordinaire dans ses confusions. Cette nuit, j'ai songé de poison
mort, et d'ufs casés, et j'ai appris du seigneur Anaxarque que les ufs
casés et le poison mort signifient malencontre.

ANAXARQUE : Je remarque une chose : que Clitidas n'aurait rien à dire s'il
ne parlait de moi.

CLITIDAS : C'est qu'il y a tant de choses à dire de vous, qu'on n'en
saurait parler asez.

ANAXARQUE : Vous pourriez prendre d'autres matières, puisque je vous en ai
prié.

CLITIDAS : Le moyen ? Ne dites-vous pas que l'ascendant est plus fort que
tout ? et s'il est écrit dans les astres que je sois enclin à parler de
vous, comment voulez-vous que je résiste à ma destinée ?

ANAXARQUE : Avec tout le respect, Madame, que je vous dois, il y a une
chose qui est fâcheuse dans votre cour, que tout le monde y prenne liberté
de parler, et que le plus honnête homme y soit exposé aux railleries du
premier méchant plaisant.

CLITIDAS : Je vous rends grâce de l'honneur.

ARISTIONE : Que vous êtes fou de vous chagriner de ce qu'il dit !

CLITIDAS : Avec tout le respect que je dois à Madame, il y a une chose qui
m'étonne dans l'astrologie : comment des gens qui savent tous les secrets
des Dieux, et qui posèdent des connaisances à se mettre au-desus de tous
les hommes, aient besoin de faire leur cour, et de demander quelque chose.

ANAXARQUE : Vous devriez gagner un peu mieux votre argent, et donner à
Madame de meilleures plaisanteries.

CLITIDAS : Ma foi ! on les donne telles qu'on peut. Vous en parlez fort à
votre aise, et le métier de plaisant n'est pas comme celui d'astrologue.
Bien mentir et bien plaisanter sont deux choses fort différentes, et il est
bien plus facile de tromper les gens que de les faire rire.

ARISTIONE : Eh ! qu'est-ce donc que cela veut dire ?

CLITIDAS, se parlant à lui-même : Paix ! impertinent que vous êtes. Ne
savez-vous pas bien que l'astrologie est une affaire d'état, et qu'il ne
faut point toucher à cette corde-là ? Je vous l'ai dit plusieurs fois, vous
vous émancipez trop, et vous prenez de certaines libertés qui vous joueront
un mauvais tour : je vous en avertis ; vous verrez qu'un de ces jours on
vous donnera du pied au cul, et qu'on vous chasera comme un faquin.
Taisez-vous, si vous êtes sage.

ARISTIONE : Où est ma fille ?

TIMOCLèS : Madame, elle s'est écartée, et je lui ai présenté une main
qu'elle a refusé d'accepter.

ARISTIONE : Princes, puisque l'amour que vous avez pour ériphile a bien
voulu se soumettre aux lois que j'ai voulu vous imposer, puisque j'ai su
obtenir de vous que vous fusiez rivaux sans devenir ennemis, et qu'avec
pleine soumision aux sentiments de ma fille, vous attendez un choix dont
je l'ai faite seule maîtrese, ouvrez-moi tous deux le fond de votre âme,
et me dites sincèrement quel progrès vous croyez l'un et l'autre avoir fait
sur son cur.

TIMOCLèS : Madame, je ne suis point pour me flatter : j'ai fait ce que j'ai
pu pour toucher le cur de la Princese ériphile, et je m'y suis pris, que
je crois, de toutes les tendres manières dont un amant se peut servir, je
lui ai fait des hommages soumis de tous mes vux, j'ai montré des
asiduités, j'ai rendu des soins chaque jour, j'ai fait chanter ma pasion
aux voix les plus touchantes, et l'ai fait exprimer en vers aux plumes les
plus délicates, je me suis plaint de mon martyre en des termes pasionnés,
j'ai fait dire à mes yeux, ausi bien qu'à ma bouche, le désespoir de mon
amour, j'ai pousé, à ses pieds, des soupirs languisants, j'ai même
répandu des larmes ; mais tout cela inutilement, et je n'ai point connu
qu'elle ait dans l'âme aucun resentiment de mon ardeur.

ARISTIONE : Et vous, Prince ?

IPHICRATE : Pour moi, Madame, connaisant son indifférence et le peu de cas
qu'elle fait des devoirs qu'on lui rend, je n'ai voulu perdre auprès d'elle
ni plaintes, ni soupirs, ni larmes. Je sais qu'elle est toute soumise à vos
volontés, et que ce n'est que de votre main seule qu'elle voudra prendre un
époux. Ausi n'est-ce qu'à vous que je m'adrese pour l'obtenir, à vous
plutôt qu'à elle que je rends tous mes soins et tous mes hommages. Et plût
au Ciel, Madame, que vous eusiez pu vous résoudre à tenir sa place, que
vous eusiez voulu jouir des conquêtes que vous lui faites, et recevoir
pour vous les vux que vous lui renvoyez !

ARISTIONE : Prince, le compliment est d'un amant adroit, et vous avez
entendu dire qu'il fallait cajoler les mères pour obtenir les filles ; mais
ici, par malheur, tout cela devient inutile, et je me suis engagée à
laiser le choix tout entier à l'inclination de ma fille.

IPHICRATE : Quelque pouvoir que vous lui donniez pour ce choix, ce n'est
point compliment, Madame, que ce que je vous dis : je ne recherche la
Princese ériphile que parce qu'elle est votre sang ; je la trouve
charmante par tout ce qu'elle tient de vous, et c'est vous que j'adore en
elle.

ARISTIONE : Voilà qui est fort bien.

IPHICRATE : Oui, Madame, toute la terre voit en vous des attraits et des
charmes que je

ARISTIONE : De grâce, Prince, ôtons ces charmes et ces attraits : Vous
savez que ce sont des mots que je retranche des compliments qu'on me veut
faire. Je souffre qu'on me loue de ma sincérité, qu'on dise que je suis une
bonne princese, que j'ai de la parole pour tout le monde, de la chaleur
pour mes amis, et de l'estime pour le mérite et la vertu : je puis tâter de
tout cela ; mais pour les douceurs de charmes et d'attraits, je suis bien
aise qu'on ne m'en serve point ; et quelque vérité qui s'y pût rencontrer,
on doit faire quelque scrupule d'en goûter la louange, quand on est mère
d'une fille comme la mienne.

IPHICRATE : Ah ! Madame, c'est vous qui voulez être mère malgré tout le
monde ; il n'est point d'yeux qui ne s'y opposent. Et si vous le vouliez,
la Princese ériphile ne serait que votre sur.

ARISTIONE : Mon Dieu, Prince, je ne donne point dans tous ces galimatias où
donnent la plupart des femmes ; je veux être mère, parce que je la suis, et
ce serait en vain que je ne la voudrais pas être. Ce titre n'a rien qui me
choque, puisque, de mon consentement, je me suis exposée à le recevoir.
C'est un faible de notre sexe, dont, grâce au Ciel, je suis exempte ; et je
ne m'embarrase point de ces grandes disputes d'âge, sur quoi nous voyons
tant de folles. Revenons à notre discours. Est-il posible que jusqu'ici
vous n'ayez pu connaître où penche l'inclination d'ériphile ?

IPHICRATE : Ce sont obscurités pour moi.

TIMOCLèS : C'est pour moi un mystère impénétrable.

ARISTIONE : La pudeur peut-être l'empêche de s'expliquer à vous et à moi :
servons-nous de quelque autre pour découvrir le secret de son cur.
Sostrate, prenez de ma part cette commision, et rendez cet office à ces
Princes, de savoir adroitement de ma fille vers qui des deux ses sentiments
peuvent tourner.

SOSTRATE : Madame, vous avez cent personnes dans votre cour sur qui vous
pourriez mieux verser l'honneur d'un tel emploi, et je me sens mal propre à
bien exécuter ce que vous souhaitez de moi.

ARISTIONE : Votre mérite, Sostrate, n'est point borné aux seuls emplois de
la guerre : vous avez de l'esprit, de la conduite, de l'adrese, et ma
fille fait cas de vous.

SOSTRATE : Quelque autre mieux que moi, Madame,

ARISTIONE : Non, non ; en vain vous vous en défendez.

SOSTRATE : Puisque vous le voulez, Madame, il vous faut obéir ; mais je
vous jure que, dans toute votre cour, vous ne pouviez choisir personne qui
ne fût en état de s'acquitter beaucoup mieux que moi d'une telle
commision.

ARISTIONE : C'est trop de modestie, et vous vous acquitterez toujours bien
de toutes les choses dont on vous chargera. Découvrez doucement les
sentiments d'ériphile, et faites-la resouvenir qu'il faut se rendre de
bonne heure dans le bois de Diane.

Scène III

IPHICRATE, TIMOCLèS, CLITIDAS, SOSTRATE.

IPHICRATE : Vous pouvez croire que je prends part à l'estime que la
Princese vous témoigne.

TIMOCLèS : Vous pouvez croire que je suis ravi du choix que l'on a fait de
vous.

IPHICRATE : Vous voilà en état de servir vos amis.

TIMOCLèS : Vous avez de quoi rendre de bons offices aux gens qu'il vous
plaira.

IPHICRATE : Je ne vous recommande point mes intérêts.

TIMOCLèS : Je ne vous dis point de parler pour moi.

SOSTRATE : Seigneurs, il serait inutile : j'aurais tort de paser les
ordres de ma commision, et vous trouverez bon que je ne parle ni pour
l'un, ni pour l'autre.

IPHICRATE : Je vous laise agir comme il vous plaira.

TIMOCLèS : Vous en userez comme vous voudrez.

Scène IV

IPHICRATE, TIMOCLèS, CLITIDAS.

IPHICRATE : Clitidas se resouvient bien qu'il est de mes amis. Je lui
recommande toujours de prendre mes intérêts auprès de sa maîtrese, contre
ceux de mon rival.

CLITIDAS : Laisez-moi faire : il y a bien de la comparaison de lui à vous,
et c'est un prince bien bâti pour vous le disputer !

IPHICRATE : Je reconnaîtrai ce service.

TIMOCLèS : Mon rival fait sa cour à Clitidas, mais Clitidas sait bien qu'il
m'a promis d'appuyer contre lui les prétentions de mon amour.

CLITIDAS : Asurément ; et il se moque de croire l'emporter sur vous :
voilà, auprès de vous, un beau petit morveux de prince.

TIMOCLèS : Il n'y a rien que je ne fase pour Clitidas.

CLITIDAS : Belles paroles de tous côtés. Voici la Princese ; prenons mon
temps pour l'aborder.

Scène V

éRIPHILE, CLéONICE.

CLéONICE : On trouvera étrange, Madame, que vous vous soyez ainsi écartée
de tout le monde.

éRIPHILE : Ah ! qu'aux personnes comme nous, qui sommes toujours accablées
de tant de gens, un peu de solitude est parfois agréable, et qu'après mille
impertinents entretiens il est doux de s'entretenir avec ses pensées !
Qu'on me laise ici promener toute seule.

CLéONICE : Ne voudriez-vous pas, Madame, voir un petit esai de la
disposition de ces gens admirables qui veulent se donner à vous ? Ce sont
des personnes qui, par leurs pas, leurs gestes et leurs mouvements,
expriment aux yeux toutes choses, et on appelle cela pantomimes. J'ai
tremblé à vous dire ce mot, et il y a des gens dans votre cour qui ne me le
pardonneraient pas.

éRIPHILE : Vous avez bien la mine, Cléonice, de me venir ici régaler d'un
mauvais divertisement ; car, grâce au Ciel, vous ne manquez pas de vouloir
produire indifféremment tout ce qui se présente à vous, et vous avez une
affabilité qui ne rejette rien. Ausi est-ce à vous seule qu'on voit avoir
recours toutes les muses nécesitantes ; vous êtes la grande protectrice du
mérite incommodé ; et tout ce qu'il y a de vertueux indigents au monde va
débarquer chez vous.

CLéONICE : Si vous n'avez pas envie de les voir, Madame, il ne faut que les
laiser là.

éRIPHILE : Non, non ; voyons-les, faites-les venir.

CLéONICE : Mais peut-être, Madame, que leur danse sera méchante.

éRIPHILE : Méchante ou non, il la faut voir : ce ne serait avec vous que
reculer la chose, et il vaut mieux en être quitte.

CLéONICE : Ce ne sera ici, Madame, qu'une danse ordinaire : une autre fois

éRIPHILE : Point de préambule, Cléonice ; qu'ils dansent.

SECOND INTERMèDE


La confidente de la jeune Princese lui produit trois danseurs, sous le nom
de pantomimes, c'est-à-dire qui expriment par leurs gestes toutes sortes de
choses. La Princese les voit danser, et les reçoit à son service.

ENTRéE DE BALLET de trois Pantomimes.

ACTE II, Scène première

éRIPHILE, CLéONICE, CLITIDAS.

éRIPHILE : Voilà qui est admirable ! je ne crois pas qu'on puise mieux
danser qu'ils dansent, et je suis bien aise de les avoir à moi.

CLéONICE : Et moi, Madame, je suis bien aise que vous ayez vu que je n'ai
pas si méchant goût que vous avez pensé.

éRIPHILE : Ne triomphez point tant : vous ne tarderez guère à me faire
avoir ma revanche. Qu'on me laise ici.

CLéONICE : Je vous avertis, Clitidas, que la Princese veut être seule.

CLITIDAS : Laisez-moi faire : je suis homme qui sais ma cour.

Scène II

éRIPHILE, CLITIDAS.

CLITIDAS fait semblant de chanter : La, la, la, la, ah !

éRIPHILE : Clitidas.

CLITIDAS : Je ne vous avais pas vue là, Madame.

éRIPHILE : Approche. D'où viens-tu ?

CLITIDAS : De laiser la Princese votre mère, qui s'en allait vers le
temple d'Apollon, accompagnée de beaucoup de gens.

éRIPHILE : Ne trouves-tu pas ces lieux les plus charmants du monde ?

CLITIDAS : Asurément. Les Princes, vos amants, y étaient.

éRIPHILE : Le fleuve Pénée fait ici d'agréables détours.

CLITIDAS : Fort agréables. Sostrate y était ausi.

éRIPHILE : D'où vient qu'il n'est pas venu à la promenade ?

CLITIDAS : Il a quelque chose dans la tête qui l'empêche de prendre plaisir
à tous ces beaux régales. Il m'a voulu entretenir ; mais vous m'avez
défendu si expresément de me charger d'aucune affaire auprès de vous, que
je n'ai point voulu lui prêter l'oreille, et je lui ai dit nettement que je
n'avais pas le loisir de l'entendre.

éRIPHILE : Tu as eu tort de lui dire cela, et tu devais l'écouter.

CLITIDAS : Je lui ai dit d'abord que je n'avais pas le loisir de
l'entendre ; mais après je lui ai donné audience.

éRIPHILE : Tu as bien fait.

CLITIDAS : En vérité, c'est un homme qui me revient, un homme fait comme je
veux que les hommes soient faits : ne prenant point des manières bruyantes
et des tons de voix asommants ; sage et posé en toutes choses ; ne parlant
jamais que bien à propos ; point prompt à décider ; point du tout
exagérateur incommode ; et, quelques beaux vers que nos poètes lui aient
récités, je ne lui ai jamais ouï dire : " Voilà qui est plus beau que tout
ce qu'a jamais fait Homère. " Enfin c'est un homme pour qui je me sens de
l'inclination ; et si j'étais Princese, il ne serait pas malheureux.

éRIPHILE : C'est un homme d'un grand mérite asurément ; mais de quoi t'a-
t-il parlé ?

CLITIDAS : Il m'a demandé si vous aviez témoigné grande joie au magnifique
régale que l'on vous a donné, m'a parlé de votre personne avec des
transports les plus grands du monde, vous a mise au-desus du Ciel, et vous
a donné toutes les louanges qu'on peut donner à la Princese la plus
accomplie de la terre, entremêlant tout cela de plusieurs soupirs, qui
disaient plus qu'il ne voulait. Enfin, à force de le tourner de tous côtés,
et de le preser sur la cause de cette profonde mélancolie, dont toute la
cour s'aperçoit, il a été contraint de m'avouer qu'il était amoureux.

éRIPHILE : Comment amoureux ? quelle témérité est la sienne ! c'est un
extravagant que je ne verrai de ma vie.

CLITIDAS : De quoi vous plaignez-vous, Madame ?

éRIPHILE : Avoir l'audace de m'aimer, et de plus avoir l'audace de le
dire ?

CLITIDAS : Ce n'est pas vous, Madame, dont il est amoureux.

éRIPHILE : Ce n'est pas moi ?

CLITIDAS : Non, Madame : il vous respecte trop pour cela, et est trop sage
pour y penser.

éRIPHILE : Et de qui donc, Clitidas ?

CLITIDAS : D'une de vos filles, la jeune Arsinoé.

éRIPHILE : A-t-elle tant d'appas, qu'il n'ait trouvé qu'elle digne de son
amour ?

CLITIDAS : Il l'aime éperdument, et vous conjure d'honorer sa flamme de
votre protection.

éRIPHILE : Moi ?

CLITIDAS : Non, non, Madame : je vois que la chose ne vous plaît pas. Votre
colère m'a obligé à prendre ce détour, et pour vous dire la vérité, c'est
vous qu'il aime éperdument.

éRIPHILE : Vous êtes un insolent de venir ainsi surprendre mes sentiments.
Allons, sortez d'ici ; vous vous mêlez de vouloir lire dans les âmes, de
vouloir pénétrer dans les secrets du cur d'une Princese. ôtez-vous de mes
yeux, et que je ne vous voie jamais, Clitidas.

CLITIDAS : Madame.

éRIPHILE : Venez ici. Je vous pardonne cette affaire-là.

CLITIDAS : Trop de bonté, Madame.

éRIPHILE : Mais à condition, prenez bien garde à ce que je vous dis, que
vous n'en ouvrirez la bouche à personne du monde, sur peine de la vie.

CLITIDAS : Il suffit.

éRIPHILE : Sostrate t'a donc dit qu'il m'aimait ?

CLITIDAS : Non, Madame : il faut vous dire la vérité. J'ai tiré de son
cur, par surprise, un secret qu'il veut cacher à tout le monde, et avec
lequel il est, dit-il, résolu de mourir ; il a été au désespoir du vol
subtil que je lui en ai fait ; et bien loin de me charger de vous le
découvrir, il m'a conjuré, avec toutes les instantes prières qu'on saurait
faire, de ne vous en rien révéler, et c'est trahison contre lui que ce que
je viens de vous dire.

éRIPHILE : Tant mieux : c'est par son seul respect qu'il peut me plaire ;
et s'il était si hardi que de me déclarer son amour, il perdrait pour
jamais et ma présence et mon estime.

CLITIDAS : Ne craignez point, Madame

éRIPHILE : Le voici. Souvenez-vous au moins, si vous êtes sage, de la
défense que je vous ai faite.

CLITIDAS : Cela est fait, Madame : il ne faut pas être courtisan indiscret.

Scène III

SOSTRATE, éRIPHILE.

SOSTRATE : J'ai une excuse, Madame, pour oser interrompre votre solitude,
et j'ai reçu de la Princese votre mère une commision qui autorise la
hardiese que je prends maintenant.

éRIPHILE : Quelle commision, Sostrate ?

SOSTRATE : Celle, Madame, de tâcher d'apprendre de vous vers lequel des
deux Princes peut incliner votre cur.

éRIPHILE : La Princese ma mère montre un esprit judicieux dans le choix
qu'elle a fait de vous pour un pareil emploi. Cette commision, Sostrate,
vous a été agréable sans doute, et vous l'avez acceptée avec beaucoup de
joie.

SOSTRATE : Je l'ai acceptée, Madame, par la nécesité que mon devoir
m'impose d'obéir ; et si la Princese avait voulu recevoir mes excuses,
elle aurait honoré quelque autre de cet emploi.

éRIPHILE : Quelle cause, Sostrate, vous obligeait à le refuser ?

SOSTRATE : La crainte, Madame, de m'en acquitter mal.

éRIPHILE : Croyez-vous que je ne vous estime pas asez pour vous ouvrir mon
cur, et vous donner toutes les lumières que vous pourrez désirer de moi
sur le sujet de ces deux Princes ?

SOSTRATE : Je ne désire rien pour moi là-desus, Madame, et je ne vous
demande que ce que vous croirez devoir donner aux ordres qui m'amènent.

éRIPHILE : Jusques ici je me suis défendue de m'expliquer, et la Princese
ma mère a eu la bonté de souffrir que j'aie reculé toujours ce choix qui me
doit engager ; mais je serai bien aise de témoigner à tout le monde que je
veux faire quelque chose pour l'amour de vous ; et si vous m'en presez, je
rendrai cet arrêt qu'on attend depuis si longtemps.

SOSTRATE : C'est une chose, Madame, dont vous ne serez point importunée par
moi, et je ne saurais me résoudre à preser une Princese qui sait trop ce
qu'elle a à faire.

éRIPHILE : Mais c'est ce que la Princese ma mère attend de vous.

SOSTRATE : Ne lui ai-je pas dit ausi que je m'acquitterais mal de cette
commision ?

éRIPHILE : ô çà, Sostrate, les gens comme vous ont toujours les yeux
pénétrants, et je pense qu'il ne doit y avoir guère de choses qui échappent
aux vôtres. N'ont-ils pu découvrir, vos yeux, ce dont tout le monde est en
peine, et ne vous ont-ils point donné quelques petites lumières du penchant
de mon cur ? Vous voyez les soins qu'on me rend, l'empresement qu'on me
témoigne : quel est celui de ces deux Princes que vous croyez que je
regarde d'un il plus doux ?

SOSTRATE : Les doutes que l'on forme sur ces sortes de choses ne sont
réglés d'ordinaire que par les intérêts qu'on prend.

éRIPHILE : Pour qui, Sostrate, pencheriez-vous des deux ? Quel est celui,
dites-moi, que vous souhaiteriez que j'épousase ?

SOSTRATE : Ah ! Madame, ce ne seront pas mes souhaits, mais votre
inclination qui décidera de la chose.

éRIPHILE : Mais si je me conseillais à vous pour ce choix ?

SOSTRATE : Si vous vous conseilliez à moi, je serais fort embarrasé.

éRIPHILE : Vous ne pourriez pas dire qui des deux vous semble plus digne de
cette préférence ?

SOSTRATE : Si l'on s'en rapporte à mes yeux, il n'y aura personne qui soit
digne de cet honneur. Tous les princes du monde seront trop peu de chose
pour aspirer à vous ; les Dieux seuls y pourront prétendre, et vous ne
souffrirez des hommes que l'encens et les sacrifices.

éRIPHILE : Cela est obligeant, et vous êtes de mes amis. Mais je veux que
vous me disiez pour qui des deux vous vous sentez plus d'inclination, quel
est celui que vous mettez le plus au rang de vos amis.

Scène IV

CHORèBE, SOSTRATE, éRIPHILE.

CHORèBE : Madame, voilà la Princese qui vient vous prendre ici, pour aller
au bois de Diane.

SOSTRATE : Hélas ! petit garçon, que tu es venu à propos !

Scène V

ARISTIONE, ANAXARQUE, IPHICRATE, TIMOCLèS, CLITIDAS, SOSTRATE, éRIPHILE.

ARISTIONE : On vous a demandée, ma fille, et il y a des gens que votre
absence chagrine fort.

éRIPHILE : Je pense, Madame, qu'on m'a demandée par compliment, et on ne
s'inquiète pas tant qu'on vous dit.

ARISTIONE : On enchaîne pour nous ici tant de divertisements les uns aux
autres, que toutes nos heures sont retenues, et nous n'avons aucun moment à
perdre, si nous voulons les goûter tous. Entrons vite dans le bois, et
voyons ce qui nous y attend ; ce lieu est le plus beau du monde, prenons
vite nos places.

TROISIèME INTERMèDE


Le héâtre est une forêt, où la Princese est invitée d'aller ; une Nymphe
lui en fait les honneurs en chantant, et, pour la divertir, on lui joue une
petite comédie en musique, dont voici le sujet. Un berger se plaint à deux
bergers ses amis des froideurs de celle qu'il aime ; les deux amis le
consolent ; et, comme la bergère aimée arrive, tous trois se retirent pour
l'observer. Après quelque plainte amoureuse, elle se repose sur un gazon,
et s'abandonne aux douceurs du sommeil. L'amant fait approcher ses amis
pour contempler les grâces de sa bergère, et invite toutes choses à
contribuer à son repos. La bergère, en s'éveillant, voit son berger à ses
pieds, se plaint de sa poursuite ; mais, considérant sa constance, elle lui
accorde sa demande, et consent d'en être aimée en présence des deux bergers
amis. Deux satyres arrivant se plaignent de son changement et, étant
touchés de cette disgrâce, cherchent leur consolation dans le vin.

PROLOGUE

LA NYMPHE DE TEMPé

Venez, grande Princese, avec tous vos appas,
Venez prêter vos yeux aux innocents ébats
Que notre désert vous présente ;
N'y cherchez point l'éclat des fêtes de la cour :
On ne sent ici que l'amour,
Ce n'est que d'amour qu'on y chante.

Scène I

TIRCIS

Vous chantez sous ces feuillages,
Doux rosignols pleins d'amour,
Et de vos tendres ramages
Vous réveillez tour à tour
Les échos de ces bocages :
Hélas ! petits oiseaux, hélas !
Si vous aviez mes maux, vous ne chanteriez pas.

Scène II

LYCASTE, MENANDRE, TIRCIS.

LYCASTE

Hé quoi ! toujours languisant, sombre et triste ?

MENANDRE

Hé quoi ! toujours aux pleurs abandonné ?

TIRCIS

Toujours adorant Caliste,
Et toujours infortuné.

LYCASTE

Dompte, dompte, berger, l'ennui qui te posède.

TIRCIS

Eh ! le moyen ? hélas !

MENANDRE

Fais, fais-toi quelque effort.

TIRCIS

Eh ! le moyen, hélas ! quand le mal est trop fort ?

LYCASTE

Ce mal trouvera son remède.

TIRCIS

Je ne guérirai qu'à ma mort.

LYCASTE et MENANDRE

Ah ! Tircis !

TIRCIS

Ah ! bergers !

LYCASTE et MENANDRE

Prends sur toi plus d'empire.

TIRCIS

Rien ne me peut secourir.

LYCASTE et MENANDRE

C'est trop, c'est trop céder.

TIRCIS

C'est trop, c'est trop souffrir.

LYCASTE et MENANDRE

Quelle faiblese !

TIRCIS

Quel martyre !

LYCASTE et MENANDRE

Il faut prendre courage.

TIRCIS

Il faut plutôt mourir.

LYCASTE

Il n'est point de bergère
Si froide et si sévère,
Dont la presante ardeur
D'un cur qui persévère
Ne vainque la froideur.

MENANDRE

Il est, dans les affaires
Des amoureux mystères,
Certains petits moments
Qui changent les plus fières,
Et font d'heureux amants.

TIRCIS

Je la vois, la cruelle,
Qui porte ici ses pas ;
Gardons d'être vu d'elle.
L'ingrate, hélas !
N'y viendrait pas.

Scène III

CALISTE

Ah ! que sur notre cur
La sévère loi de l'honneur
Prend un cruel empire !
Je ne fais voir que rigueurs pour Tircis,
Et cependant, sensible à ses cuisants soucis,
De sa langueur en secret je soupire,
Et voudrais bien soulager son martyre.
C'est à vous seuls que je le dis :
Arbres, n'allez pas le redire.

Puisque le Ciel a voulu nous former
Avec un cur qu'amour peut enflammer,
Quelle rigueur impitoyable
Contre des traits si doux nous force à nous armer,
Et pourquoi, sans être blâmable,
Ne peut-on pas aimer
Ce que l'on trouve aimable ?

Hélas ! que vous êtes heureux,
Innocents animaux, de vivre sans contrainte,
Et de pouvoir suivre sans crainte
Les doux emportements de vos curs amoureux !

Hélas ! petits oiseaux, que vous êtes heureux
De ne sentir nulle contrainte,
Et de pouvoir suivre sans crainte
Les doux emportements de vos curs amoureux !

Mais le sommeil sur ma paupière
Verse de ses pavots l'agréable fraîcheur ;
Donnons-nous à lui toute entière :
Nous n'avons point de loi sévère
Qui défende à nos sens d'en goûter la douceur.

Scène IV

CALISTE, endormie, TIRCIS, LYCASTE, MENANDRE.

TIRCIS

Vers ma belle ennemie
Portons sans bruit nos pas,
Et ne réveillons pas
Sa rigueur endormie.

TOUS TROIS

Dormez, dormez, beaux yeux, adorables vainqueurs,
Et goûtez le repos que vous ôtez aux curs ;
Dormez, dormez, beaux yeux.

TIRCIS

Silence, petits oiseaux ;
Vents, n'agitez nulle chose ;
Coulez doucement, ruiseaux :
C'est Caliste qui repose.

TOUS TROIS

Dormez, dormez, beaux yeux, adorables vainqueurs,
Et goûtez le repos que vous ôtez aux curs ;
Dormez, dormez, beaux yeux.

CALISTE

Ah ! quelle peine extrême !
Suivre partout mes pas ?

TIRCIS

Que voulez-vous qu'on suive, hélas !
Que ce qu'on aime ?

CALISTE

Berger, que voulez-vous ?

TIRCIS

Mourir, belle bergère,
Mourir à vos genoux,
Et finir ma misère.
Puisque en vain à vos pieds on me voit soupirer,
Il y faut expirer.

CALISTE

Ah ! Tircis, ôtez-vous, j'ai peur que dans ce jour
La pitié dans mon cur n'introduise l'amour.

LYCASTE et MENANDRE, l'un après l'autre.

Soit amour, soit pitié,
Il sied bien d'être tendre ;
C'est par trop vous défendre :
Bergère, il faut se rendre
à sa longue amitié :
Soit amour, soit pitié,
Il sied bien d'être tendre.

CALISTE

C'est trop, c'est trop de rigueur :
J'ai maltraité votre ardeur,
Chérisant votre personne ;
Vengez-vous de mon cur :
Tircis, je vous le donne.

TIRCIS

ô Ciel ! Bergers ! Caliste ! Ah ! je suis hors de moi.
Si l'on meurt de plaisir, je dois perdre la vie.

LYCASTE

Digne prix de ta foi !

MENANDRE

ô sort digne d'envie !

Scène V

DEUX SATIRES, TIRCIS, LYCASTE, CALISTE, MENANDRE.

PREMIER SATYRE

Quoi ? tu me fuis, ingrate, et je te vois ici
De ce berger à moi faire une préférence ?

DEUXIèME SATYRE

Quoi ? mes soins n'ont rien pu sur ton indifférence,
Et pour ce langoureux ton cur s'est adouci ?

CALISTE

Le destin le veut ainsi ;
Prenez tous deux patience.

PREMIER SATYRE

Aux amants qu'on pouse à bout
L'amour fait verser des larmes ;
Mais ce n'est pas notre goût,
Et la bouteille a des charmes
Qui nous consolent de tout.

DEUXIèME SATYRE

Notre amour n'a pas toujours
Tout le bonheur qu'il désire ;
Mais nous avons un secours,
Et le bon vin nous fait rire,
Quand on rit de nos amours.

TOUS

Champêtres divinités,
Faunes, dryades, sortez
De vos paisibles retraites ;
Mêlez vos pas à nos sons,
Et tracez sur les herbettes
L'image de nos chansons.

En même temps, six Dryades et six Faunes sortent de leurs demeures, et font
ensemble une danse agréable, qui, s'ouvrant tout d'un coup, laise voir un
berger et une bergère, qui font en musique une petite scène d'un dépit
amoureux.

DéPIT AMOUREUX

CLIMèNE, PHILINTE.

PHILINTE

Quand je plaisais à tes yeux,
J'étais content de ma vie,
Et ne voyais Roi ni Dieux
Dont le sort me fît envie.

CLIMèNE

Lors qu'à toute autre personne
Me préférait ton ardeur,
J'aurais quitté la couronne
Pour régner desus ton cur.

PHILINTE

Une autre a guéri mon âme
Des feux que j'avais pour toi.

CLIMèNE

Un autre a vengé ma flamme
Des faibleses de ta foi.

PHILINTE

Cloris, qu'on vante si fort,
M'aime d'une ardeur fidèle ;
Si ses yeux voulaient ma mort,
Je mourrais content pour elle.

CLIMèNE

Myrtil, si digne d'envie,
Me chérit plus que le jour,
Et moi je perdrais la vie
Pour lui montrer mon amour.

PHILINTE

Mais si d'une douce ardeur
Quelque renaisante trace
Chasait Cloris de mon cur
Pour te remettre en sa place ?

CLIMèNE

Bien qu'avec pleine tendrese
Myrtil me puise chérir,
Avec toi, je le confese,
Je voudrais vivre et mourir.

TOUS DEUX ensemble.

Ah ! plus que jamais aimons-nous,
Et vivons et mourons en des liens si doux.

TOUS LES ACTEURS DE LA COMéDIE chantent.

Amants, que vos querelles
Sont aimables et belles !
Qu'on y voit succéder
De plaisirs, de tendrese !
Querellez-vous sans cese
Pour vous raccommoder.
Amants, que vos querelles
Sont aimables et belles, etc.

Les Faunes et les Dryades recommencent leur danse, que les Bergères et
Bergers musiciens entremêlent de leurs chansons, tandis que trois petites
Dryades et trois petits Faunes font paraître, dans l'enfoncement du
héâtre, tout ce qui se pase sur le devant.

LES BERGERS et BERGèRES

Jouisons, jouisons des plaisirs innocents
Dont les feux de l'amour savent charmer nos sens.

Des grandeurs, qui voudra se soucie :
Tous ces honneurs dont on a tant d'envie
Ont des chagrins qui sont vieillisants.
Jouisons, jouisons des plaisirs innocents
Dont les feux de l'amour savent charmer nos sens.

En aimant, tout nous plaît dans la vie ;
Deux curs unis de leur sort sont contents ;
Cette ardeur, de plaisirs suivie,
De tous nos jours fait d'éternels printemps :
Jouisons, jouisons des plaisirs innocents
Dont les feux de l'amour savent charmer nos sens.

ACTE III, Scène première

ARISTIONE, IPHICRATE, TIMOCLèS, ANAXARQUE, CLITIDAS, éRIPHILE, SOSTRATE,
SUITE

ARISTIONE : Les mêmes paroles toujours se présentent à dire, il faut
toujours s'écrier : " Voilà qui est admirable, il ne se peut rien de plus
beau, cela pase tout ce qu'on a jamais vu. "

TIMOCLèS : C'est donner de trop grandes paroles, Madame, à de petites
bagatelles.

ARISTIONE : Des bagatelles comme celles-là peuvent occuper agréablement les
plus sérieuses personnes. En vérité, ma fille, vous êtes bien obligée à ces
Princes, et vous ne sauriez asez reconnaître tous les soins qu'ils
prennent pour vous.

éRIPHILE : J'en ai, Madame, tout le resentiment qu'il est posible.

ARISTIONE : Cependant vous les faites longtemps languir sur ce qu'ils
attendent de vous. J'ai promis de ne vous point contraindre ; mais leur
amour vous prese de vous déclarer, et de ne plus traîner en longueur la
récompense de leurs services. J'ai chargé Sostrate d'apprendre doucement de
vous les sentiments de votre cur, et je ne sais pas s'il a commencé à
s'acquitter de cette commision.

éRIPHILE : Oui, Madame. Mais il me semble que je ne puis asez reculer ce
choix dont on me prese, et que je ne saurais le faire sans mériter quelque
blâme. Je me sens également obligée à l'amour, aux empresements, aux
services de ces deux Princes, et je trouve une espèce d'injustice bien
grande à me montrer ingrate ou vers l'un, ou vers l'autre, par le refus
qu'il m'en faudra faire dans la préférence de son rival.

IPHICRATE : Cela s'appelle, Madame, un fort honnête compliment pour nous
refuser tous deux.

ARISTIONE : Ce scrupule, ma fille, ne doit point vous inquiéter, et ces
Princes tous deux se sont soumis il y a longtemps à la préférence que
pourra faire votre inclination.

éRIPHILE : L'inclination, Madame, est fort sujette à se tromper, et des
yeux désintéresés sont beaucoup plus capables de faire un juste choix.

ARISTIONE : Vous savez que je suis engagée de parole à ne rien prononcer
là-desus, et, parmi ces deux Princes, votre inclination ne peut point se
tromper et faire un choix qui soit mauvais.

éRIPHILE : Pour ne point violenter votre parole, ni mon scrupule, agréez,
Madame, un moyen que j'ose proposer.

ARISTIONE : Quoi, ma fille ?

éRIPHILE : Que Sostrate décide de cette préférence. Vous l'avez pris pour
découvrir le secret de mon cur : souffrez que je le prenne pour me tirer
de l'embarras où je me trouve.

ARISTIONE : J'estime tant Sostrate que, soit que vous vouliez vous servir
de lui pour expliquer vos sentiments, ou soit que vous vous en remettiez
absolument à sa conduite, je fais, dis-je, tant d'estime de sa vertu et de
son jugement, que je consens, de tout mon cur, à la proposition que vous
me faites.

IPHICRATE : C'est à dire, Madame, qu'il nous faut faire notre cour à
Sostrate ?

SOSTRATE : Non, Seigneur, vous n'aurez point de cour à me faire, et, avec
tout le respect que je dois aux Princeses, je renonce à la gloire où elles
veulent m'élever.

ARISTIONE : D'où vient cela, Sostrate ?

SOSTRATE : J'ai des raisons, Madame, qui ne permettent pas que je reçoive
l'honneur que vous me présentez.

IPHICRATE : Craignez-vous, Sostrate, de vous faire un ennemi ?

SOSTRATE : Je craindrais peu, Seigneur, les ennemis que je pourrais me
faire en obéisant à mes souveraines.

TIMOCLèS : Par quelle raison donc refusez-vous d'accepter le pouvoir qu'on
vous donne, et de vous acquérir l'amitié d'un Prince qui vous devrait tout
son bonheur ?

SOSTRATE : Par la raison que je ne suis pas en état d'accorder à ce Prince
ce qu'il souhaiterait de moi.

IPHICRATE : Quelle pourrait être cette raison ?

SOSTRATE : Pourquoi me tant preser là-desus ? Peut-être ai-je, Seigneur,
quelque intérêt secret qui s'oppose aux prétentions de votre amour. Peut-
être ai-je un ami qui brûle, sans oser le dire, d'une flamme respectueuse
pour les charmes divins dont vous êtes épris ; peut-être cet ami me fait-il
tous les jours confidence de son martyre, qu'il se plaint à moi tous les
jours des rigueurs de sa destinée, et regarde l'hymen de la Princese ainsi
que l'arrêt redoutable qui le doit pouser au tombeau. Et si cela était,
Seigneur, serait-il raisonnable que ce fût de ma main qu'il reçût le coup
de sa mort ?

IPHICRATE : Vous auriez bien la mine, Sostrate, d'être vous-même cet ami
dont vous prenez les intérêts.

SOSTRATE : Ne cherchez point, de grâce, à me rendre odieux aux personnes
qui vous écoutent : je sais me connaître, Seigneur, et les malheureux comme
moi n'ignorent pas jusques où leur fortune leur permet d'aspirer.

ARISTIONE : Laisons cela : nous trouverons moyen de terminer
l'irrésolution de ma fille.

ANAXARQUE : En est-il un meilleur, Madame, pour terminer les choses au
contentement de tout le monde, que les lumières que le Ciel peut donner sur
ce mariage ? J'ai commencé, comme je vous ai dit, à jeter pour cela les
figures mystérieuses que notre art nous enseigne, et j'espère vous faire
voir tantôt ce que l'avenir garde à cette union souhaitée. Après cela
pourra-t-on balancer encore ? La gloire et les prospérités que le Ciel
promettra ou à l'un ou à l'autre choix ne seront-elles pas suffisantes pour
le déterminer, et celui qui sera exclus pourra-t-il s'offenser quand ce
sera le Ciel qui décidera cette préférence ?

IPHICRATE : Pour moi, je m'y soumets entièrement, et je déclare que cette
voie me semble la plus raisonnable.

TIMOCLèS : Je suis de même avis, et le Ciel ne saurait rien faire où je ne
souscrive sans répugnance.

éRIPHILE : Mais, Seigneur Anaxarque, voyez-vous si clair dans les
destinées, que vous ne vous trompiez jamais, et ces prospérités et cette
gloire que vous dites que le Ciel nous promet, qui en sera caution, je vous
prie ?

ARISTIONE : Ma fille, vous avez une petite incrédulité qui ne vous quitte
point.

ANAXARQUE : Les épreuves, Madame, que tout le monde a vues de
l'infaillibilité de mes prédictions sont les cautions suffisantes des
promeses que je puis faire. Mais enfin, quand je vous aurai fait voir ce
que le Ciel vous marque, vous vous réglerez là-desus, à votre fantaisie,
et ce sera à vous à prendre la fortune de l'un ou de l'autre choix.

éRIPHILE : Le Ciel, Anaxarque, me marquera les deux fortunes qui
m'attendent ?

ANAXARQUE : Oui, Madame, les félicités qui vous suivront, si vous épousez
l'un, et les disgrâces qui vous accompagneront, si vous épousez l'autre.

éRIPHILE : Mais comme il est imposible que je les épouse tous deux, il
faut donc qu'on trouve écrit dans le Ciel, non seulement ce qui doit
arriver, mais ausi ce qui ne doit pas arriver.

CLITIDAS : Voilà mon astrologue embarrasé.

ANAXARQUE : Il faudrait vous faire, Madame, une longue discusion des
principes de l'astrologie pour vous faire comprendre cela.

CLITIDAS : Bien répondu. Madame, je ne dis point de mal de l'astrologie :
l'astrologie est une belle chose, et le Seigneur Anaxarque est un grand
homme.

IPHICRATE : La vérité de l'astrologie est une chose incontestable, et il
n'y a personne qui puise disputer contre la certitude de ses prédictions.

CLITIDAS : Asurément.

TIMOCLèS : Je suis asez incrédule pour quantité de choses ; mais, pour ce
qui est de l'astrologie, il n'y a rien de plus sûr et de plus constant que
le succès des horoscopes qu'elle tire.

CLITIDAS : Ce sont des choses les plus claires du monde.

IPHICRATE : Cent aventures prédites arrivent tous les jours, qui
convainquent les plus opiniâtres.

CLITIDAS : Il est vrai.

TIMOCLèS : Peut-on contester sur cette matière les incidents célèbres dont
les histoires nous font foi ?

CLITIDAS : Il faut n'avoir pas le sens commun. Le moyen de contester ce qui
est moulé ?

ARISTIONE : Sostrate n'en dit mot : quel est son sentiment là-desus ?

SOSTRATE : Madame, tous les esprits ne sont pas nés avec les qualités qu'il
faut pour la délicatese de ces belles sciences qu'on nomme curieuses, et
il y en a de si matériels, qu'ils ne peuvent aucunement comprendre ce que
d'autres conçoivent le plus facilement du monde. Il n'est rien de plus
agréable, Madame, que toutes les grandes promeses de ces connaisances
sublimes. Transformer tout en or, faire vivre éternellement, guérir par des
paroles, se faire aimer de qui l'on veut, savoir tous les secrets de
l'avenir, faire descendre, comme on veut, du Ciel sur des métaux des
impresions de bonheur, commander aux démons, se faire des armées
invisibles et des soldats invulnérables : tout cela est charmant, sans
doute ; et il y a des gens qui n'ont aucune peine à en comprendre la
posibilité : cela leur est le plus aisé du monde à concevoir. Mais pour
moi, je vous avoue que mon esprit grosier a quelque peine à le comprendre
et à le croire, et j'ai toujours trouvé cela trop beau pour être véritable.
Toutes ces belles raisons de sympahie, de force magnétique et de vertu
occulte, sont si subtiles et délicates, qu'elles échappent à mon sens
matériel, et, sans parler du reste, jamais il n'a été en ma puisance de
concevoir comme on trouve écrit dans le Ciel jusqu'aux plus petites
particularités de la fortune du moindre homme. Quel rapport, quel commerce,
quelle correspondance peut-il y avoir entre nous et des globes éloignés de
notre terre d'une distance si effroyable ? et d'où cette belle science
enfin peut-elle être venue aux hommes ? Quel Dieu l'a révélée, ou quelle
expérience l'a pu former de l'observation de ce grand nombre d'astres qu'on
n'a pu voir encore deux fois dans la même disposition ?

ANAXARQUE : Il ne sera pas difficile de vous le faire concevoir.

SOSTRATE : Vous serez plus habile que tous les autres.

CLITIDAS : Il vous fera une discusion de tout cela quand vous voudrez.

IPHICRATE : Si vous ne comprenez pas les choses, au moins les pouvez-vous
croire, sur ce que l'on voit tous les jours.

SOSTRATE : Comme mon sens est si grosier, qu'il n'a pu rien comprendre,
mes yeux ausi sont si malheureux, qu'ils n'ont jamais rien vu.

IPHICRATE : Pour moi, j'ai vu, et des choses tout à fait convaincantes.

TIMOCLèS : Et moi ausi.

SOSTRATE : Comme vous avez vu, vous faites bien de croire, et il faut que
vos yeux soient faits autrement que les miens.

IPHICRATE : Mais enfin la Princese croit à l'astrologie, et il me semble
qu'on y peut bien croire après elle. Est-ce que Madame, Sostrate, n'a pas
de l'esprit et du sens ?

SOSTRATE : Seigneur, la question est un peu violente. L'esprit de la
Princese n'est pas une règle pour le mien, et son intelligence peut
l'élever à des lumières où mon sens ne peut pas atteindre.

ARISTIONE : Non, Sostrate, je ne vous dirai rien sur quantité de choses
auxquelles je ne donne guère plus de créance que vous. Mais pour
l'astrologie, on m'a dit et fait voir des choses si positives, que je ne la
puis mettre en doute.

SOSTRATE : Madame, je n'ai rien à répondre à cela.

ARISTIONE : Quittons ce discours, et qu'on nous laise un moment. Dresons
notre promenade, ma fille, vers cette belle grotte où j'ai promis d'aller.
Des galanteries à chaque pas !

QUATRIèME INTERMèDE


Huit statues, portant chacune deux flambeaux à leurs main, sortent de leurs
niches et font une danse variée de plusieurs figures et de plusieurs belles
attitudes où elles demeurent par intervalles. ENTRéE DE BALLET de huit
Statues.

ACTE IV, Scène première

ARISTIONE, éRIPHILE.

ARISTIONE : De qui que cela soit, on ne peut rien de plus galant et de
mieux entendu. Ma fille, j'ai voulu me séparer de tout le monde pour vous
entretenir, et je veux que vous ne me cachiez rien de la vérité. N'auriez-
vous point dans l'âme quelque inclination secrète que vous ne voulez pas
nous dire ?

éRIPHILE : Moi, Madame ?

ARISTIONE : Parlez à cur ouvert, ma fille : ce que j'ai fait pour vous
mérite bien que vous usiez avec moi de franchise. Tourner vers vous toutes
mes pensées, vous préférer à toutes choses, et fermer l'oreille, en l'état
où je suis, à toutes les propositions que cent princeses en ma place
écouteraient avec bienséance, tout cela vous doit asez persuader que je
suis une bonne mère, et que je ne suis pas pour recevoir avec sévérité les
ouvertures que vous pourriez me faire de votre cur.

éRIPHILE : Si j'avais si mal suivi votre exemple que de m'être laisée
aller à quelques sentiments d'inclination que j'euse raison de cacher,
j'aurais, Madame, asez de pouvoir sur moi-même pour imposer silence à
cette pasion, et me mettre en état de ne rien faire voir qui fût indigne
de votre sang.

ARISTIONE : Non, non, ma fille : vous pouvez sans scrupule m'ouvrir vos
sentiments. Je n'ai point renfermé votre inclination dans le choix de deux
Princes : vous pouvez l'étendre où vous voudrez, et le mérite auprès de moi
tient un rang si considérable, que je l'égale à tout ; et, si vous m'avouez
franchement les choses, vous me verrez souscrire sans répugnance au choix
qu'aura fait votre cur.

éRIPHILE : Vous avez des bontés pour moi, Madame, dont je ne puis asez me
louer ; mais je ne les mettrai point à l'épreuve sur le sujet dont vous me
parlez, et tout ce que je leur demande, c'est de ne point preser un
mariage où je ne me sens pas encore bien résolue.

ARISTIONE : Jusqu'ici je vous ai laisée asez maîtrese de tout, et
l'impatience des Princes vos amants Mais quel bruit est-ce que j'entends ?
Ah ! ma fille, quel spectacle s'offre à nos yeux ? Quelque divinité descend
ici, et c'est la déese Vénus qui semble nous vouloir parler.

Scène II

VéNUS, accompagnée de quatre petits Amours dans une machine, ARISTIONE,
éRIPHILE.

Princese, dans tes soins brille un zèle exemplaire,
Qui par les Immortels doit être couronné,
Et pour te voir un gendre illustre et fortuné,
Leur main te veut marquer le choix que tu dois faire :
Ils t'annoncent tous par ma voix
La gloire et les grandeurs, que, par ce digne choix,
Ils feront pour jamais entrer dans ta famille.
De tes difficultés termine donc le cours,
Et pense à donner ta fille
à qui sauvera tes jours.

ARISTIONE : Ma fille, les Dieux imposent silence à tous nos raisonnements.
Après cela, nous n'avons plus rien à faire qu'à recevoir ce qu'ils
s'apprêtent à nous donner, et vous venez d'entendre distinctement leur
volonté. Allons dans le premier temple les asurer de notre obéisance, et
leur rendre grâce de leurs bontés.

Scène III

ANAXARQUE, CLéON

CLéON : Voilà la Princese qui s'en va : ne voulez-vous pas lui parler ?

ANAXARQUE : Attendons que sa fille soit séparée d'elle : c'est un esprit
que je redoute, et qui n'est pas de trempe à se laiser mener, ainsi que
celui de sa mère. Enfin, mon fils, comme nous venons de voir par cette
ouverture, le stratagème a réusi. Notre Vénus a fait des merveilles ; et
l'admirable ingénieur qui s'est employé à cet artifice a si bien disposé
tout, a coupé avec tant d'adrese le plancher de cette grotte, si bien
caché ses fils de fer et tous ses resorts, si bien ajusté ses lumières et
habillé ses personnages, qu'il y a peu de gens qui n'y eusent été trompés.
Et comme la Princese Aristione est fort superstitieuse, il ne faut point
douter qu'elle ne donne à pleine tête dans cette tromperie. Il y a
longtemps, mon fils, que je prépare cette machine, et me voilà tantôt au
but de mes prétentions.

CLéON : Mais pour lequel des deux Princes au moins dresez-vous tout cet
artifice ?

ANAXARQUE : Tous deux ont recherché mon asistance, et je leur promets à
tous deux la faveur de mon art ; mais les présents du Prince Iphicrate et
les promeses qu'il m'a faites l'emportent de beaucoup sur tout ce qu'a pu
faire l'autre. Ainsi ce sera lui qui recevra les effets favorables de tous
les resorts que je fais jouer ; et, comme son ambition me devra toute
chose, voilà, mon fils, notre fortune faite. Je vais prendre mon temps pour
affermir dans son erreur l'esprit de la Princese, pour la mieux prévenir
encore par le rapport que je lui ferai voir adroitement des paroles de
Vénus avec les prédictions des figures célestes que je lui dis que j'ai
jetées. Va-t'en tenir la main au reste de l'ouvrage, préparer nos six
hommes à se bien cacher dans leur barque derrière le rocher, à posément
attendre le temps que la Princese Aristione vient tous les soirs se
promener seule sur le rivage, à se jeter bien à propos sur elle, ainsi que
des corsaires, et donner lieu au Prince Iphicrate de lui apporter ce
secours qui, sur les paroles du Ciel, doit mettre entre ses mains la
Princese ériphile. Ce Prince est averti par moi, et, sur la foi de ma
prédiction, il doit se tenir dans ce petit bois qui borde le rivage. Mais
sortons de cette grotte : je te dirai en marchant toutes les choses qu'il
faut bien observer. Voilà la Princese ériphile : évitons sa rencontre.

Scène IV

éRIPHILE, CLéONICE, SOSTRATE.

éRIPHILE : Hélas ! quelle est ma destinée, et qu'ai-je fait aux Dieux pour
mériter les soins qu'ils veulent prendre de moi ?

CLéONICE : Le voici, Madame, que j'ai trouvé, et, à vos premiers ordres, il
n'a pas manqué de me suivre.

éRIPHILE : Qu'il approche, Cléonice, et qu'on nous laise seuls un moment.
Sostrate, vous m'aimez ?

SOSTRATE : Moi, Madame ?

éRIPHILE : Laisons cela, Sostrate : je le sais, je l'approuve, et vous
permets de me le dire. Votre pasion a paru à mes yeux accompagnée de tout
le mérite qui me la pouvait rendre agréable. Si ce n'était le rang où le
Ciel m'a fait naître, je puis vous dire que cette pasion n'aurait pas été
malheureuse, et que cent fois je lui ai souhaité l'appui d'une fortune qui
pût mettre pour elle en pleine liberté les secrets sentiments de mon âme.
Ce n'est pas, Sostrate, que le mérite seul n'ait à mes yeux tout le prix
qu'il doit avoir, et que dans mon cur je ne préfère les vertus qui sont en
vous à tous les titres magnifiques dont les autres sont revêtus. Ce n'est
pas même que la Princese ma mère ne m'ait asez laisé la disposition de
mes vux, et je ne doute point, je vous l'avoue, que mes prières n'eusent
pu tourner son consentement du côté que j'aurais voulu. Mais il est des
états, Sostrate, où il n'est pas honnête de vouloir tout ce qu'on peut
faire ; il y a des chagrins à se mettre au-desus de toutes choses, et les
bruits fâcheux de la renommée vous font trop acheter le plaisir que l'on
trouve à contenter son inclination. C'est à quoi, Sostrate, je ne me serais
jamais résolue, et j'ai cru faire asez de fuir l'engagement dont j'étais
sollicitée. Mais enfin les Dieux veulent prendre le soin eux-mêmes de me
donner un époux ; et tous ces longs délais avec lesquels j'ai reculé mon
mariage, et que les bontés de la Princese ma mère ont accordés à mes
désirs, ces délais, dis-je, ne me sont plus permis, et il me faut résoudre
à subir cet arrêt du Ciel. Soyez sûr, Sostrate, que c'est avec toutes les
répugnances du monde que je m'abandonne à cet hyménée, et que, si j'avais
pu être maîtrese de moi, ou j'aurais été à vous, ou je n'aurais été à
personne. Voilà, Sostrate, ce que j'avais à vous dire, voilà ce que j'ai
cru devoir à votre mérite, et la consolation que toute ma tendrese peut
donner à votre flamme.

SOSTRATE : Ah ! Madame, c'en est trop pour un malheureux : je ne m'étais
pas préparé à mourir avec tant de gloire, et je cese, dans ce moment, de
me plaindre des destinées. Si elles m'ont fait naître dans un rang beaucoup
moins élevé que mes désirs, elles m'ont fait naître asez heureux pour
attirer quelque pitié du cur d'une grande Princese ; et cette pitié
glorieuse vaut des sceptres et des couronnes, vaut la fortune des plus
grands princes de la terre. Oui, Madame, dès que j'ai osé vous aimer, c'est
vous, Madame, qui voulez bien que je me serve de ce mot téméraire, dès que
j'ai, dis-je, osé vous aimer, j'ai condamné d'abord l'orgueil de mes
désirs, je me suis fait moi-même la destinée que je devais attendre. Le
coup de mon trépas, Madame, n'aura rien qui me surprenne, puisque je m'y
étais préparé ; mais vos bontés le comblent d'un honneur que mon amour
jamais n'eût osé espérer, et je m'en vais mourir après cela le plus content
et le plus glorieux de tous les hommes. Si je puis encore souhaiter quelque
chose, ce sont deux grâces, Madame, que je prends la hardiese de vous
demander à genoux : de vouloir souffrir ma présence jusqu'à cet heureux
hyménée, qui doit mettre fin à ma vie ; et parmi cette grande gloire, et
ces longues prospérités que le Ciel promet à votre union, de vous souvenir
quelquefois de l'amoureux Sostrate. Puis-je, divine Princese, me promettre
de vous cette précieuse faveur ?

éRIPHILE : Allez, Sostrate, sortez d'ici : ce n'est pas aimer mon repos,
que de me demander que je me souvienne de vous.

SOSTRATE : Ah ! Madame, si votre repos

éRIPHILE : ôtez-vous, vous dis-je, Sostrate ; épargnez ma faiblese, et ne
m'exposez point à plus que je n'ai résolu.

Scène V

CLéONICE, éRIPHILE.

CLéONICE : Madame, je vous vois l'esprit tout chagrin : vous plaît-il que
vos danseurs, qui expriment si bien toutes les pasions, vous donnent
maintenant quelque épreuve de leur adrese ?

éRIPHILE : Oui, Cléonice, qu'ils fasent tout ce qu'ils voudront, pourvu
qu'ils me laisent à mes pensées.

CINQUIèME INTERMèDE


Quatre pantomimes, pour épreuve de leur adrese, ajustent leurs gestes et
leurs pas aux inquiétudes de la jeune Princese. éRIPHILE, ENTRéE DE BALLET
de quatre pantomimes.

ACTE V, Scène première

CLITIDAS, éRIPHILE.

CLITIDAS : De quel côté porter mes pas ? où m'aviserai-je d'aller, et en
quel lieu puis-je croire que je trouverai maintenant la Princese
ériphile ? Ce n'est pas un petit avantage que d'être le premier à porter
une nouvelle. Ah ! la voilà. Madame, je vous annonce que le Ciel vient de
vous donner l'époux qu'il vous destinait.

éRIPHILE : Eh ! laise-moi, Clitidas, dans ma sombre mélancolie.

CLITIDAS : Madame, je vous demande pardon, je pensais faire bien de vous
venir dire que le Ciel vient de vous donner Sostrate pour époux ; mais,
puisque cela vous incommode, je rengaine ma nouvelle, et m'en retourne
droit comme je suis venu.

éRIPHILE : Clitidas, holà, Clitidas !

CLITIDAS : Je vous laise, Madame, dans votre sombre mélancolie.

éRIPHILE : Arrête, te dis-je, approche. Que viens-tu me dire ?

CLITIDAS : Rien, Madame : on a parfois des empresements de venir dire aux
grands de certaines choses dont ils ne se soucient pas, et je vous prie de
m'excuser.

éRIPHILE : Que tu es cruel !

CLITIDAS : Une autre fois j'aurai la discrétion de ne vous pas venir
interrompre.

éRIPHILE : Ne me tiens point dans l'inquiétude : qu'est-ce que tu viens
m'annoncer ?

CLITIDAS : C'est une bagatelle de Sostrate, Madame, que je vous dirai une
autre fois, quand vous ne serez point embarrasée.

éRIPHILE : Ne me fais point languir davantage, te dis-je, et m'apprends
cette nouvelle.

CLITIDAS : Vous la voulez savoir, Madame ?

éRIPHILE : Oui, dépêche. Qu'as-tu à me dire de Sostrate ?

CLITIDAS : Une aventure merveilleuse, où personne ne s'attendait.

éRIPHILE : Dis-moi vite ce que c'est.

CLITIDAS : Cela ne troublera-t-il point, Madame, votre sombre mélancolie ?

éRIPHILE : Ah ! parle promptement.

CLITIDAS : J'ai donc à vous dire, Madame, que la Princese votre mère
pasait presque seule dans la forêt, par ces petites routes qui sont si
agréables, lorsqu'un sanglier hideux (ces vilains sangliers-là font
toujours du désordre, et l'on devrait les bannir des forêts bien policées),
lors, dis-je, qu'un sanglier hideux, pousé, je crois, par des chaseurs,
est venu traverser la route où nous étions. Je devrais vous faire peut-
être, pour orner mon récit, une description étendue du sanglier dont je
parle, mais vous vous en paserez, s'il vous plaît, et je me contenterai de
vous dire que c'était un fort vilain animal. Il pasait son chemin, et il
était bon de ne lui rien dire, de ne point chercher de noise avec lui ;
mais la Princese a voulu égayer sa dextérité, et de son dard, qu'elle lui
a lancé un peu mal à propos, ne lui en déplaise, lui a fait au-desus de
l'oreille une asez petite blesure. Le sanglier, mal moriginé s'est
impertinemment détourné contre nous ; nous étions là deux ou trois
misérables qui avons pâli de frayeur ; chacun gagnait son arbre, et la
Princese sans défense demeurait exposée à la furie de la bête, lorsque
Sostrate a paru, comme si les Dieux l'eusent envoyé.

éRIPHILE : Hé bien ! Clitidas ?

CLITIDAS : Si mon récit vous ennuie, Madame, je remettrai le reste à une
autre fois.

éRIPHILE : Achève promptement.

CLITIDAS : Ma foi ! c'est promptement, de vrai, que j'achèverai ; car un
peu de poltronnerie m'a empêché de voir tout le détail de ce combat, et
tout ce que je puis vous dire, c'est que, retournant sur la place, nous
avons vu le sanglier mort, tout vautré dans son sang, et la Princese
pleine de joie, nommant Sostrate son libérateur et l'époux digne et fortuné
que les Dieux lui marquaient pour vous. à ces paroles, j'ai cru que j'en
avais asez entendu, et je me suis hâté de vous en venir, avant tous,
apporter la nouvelle.

éRIPHILE : Ah ! Clitidas, pouvais-tu m'en donner une qui me pût être plus
agréable ?

CLITIDAS : Voilà qu'on vient vous trouver.

Scène II

ARISTIONE, SOSTRATE, CLITIDAS, éRIPHILE.

ARISTIONE : Je vois, ma fille, que vous savez déjà tout ce que nous
pourrions vous dire. Vous voyez que les Dieux se sont expliqués bien plus
tôt que nous n'eusions pensé ; mon péril n'a guère tardé à nous marquer
leurs volontés, et l'on connaît asez que ce sont eux qui se sont mêlés de
ce choix, puisque le mérite tout seul brille dans cette préférence. Aurez-
vous quelque répugnance à récompenser de votre cur celui à qui je dois la
vie, et refuserez-vous Sostrate pour époux ?

éRIPHILE : Et de la main des Dieux, et de la vôtre, Madame, je ne puis rien
recevoir qui ne me soit fort agréable.

SOSTRATE : Ciel ! n'est-ce point ici quelque songe, tout plein de gloire,
dont les Dieux me veuillent flatter, et quelque réveil malheureux ne me
replongera-t-il point dans la basese de ma fortune ?

Scène III

CLéONICE, ARISTIONE, SOSTRATE, éRIPHILE, CLITIDAS.

CLéONICE : Madame, je viens vous dire qu'Anaxarque a jusqu'ici abusé l'un
et l'autre Prince par l'espérance de ce choix qu'ils poursuivent depuis
longtemps, et qu'au bruit qui s'est répandu de votre aventure, ils ont fait
éclater tous deux leur resentiment contre lui, jusque-là que, de paroles
en paroles, les choses se sont échauffées, et il en a reçu quelques
blesures dont on ne sait pas bien ce qui arrivera. Mais les voici.

Scène IV

IPHICRATE, TIMOCLèS, CLéONICE, ARISTIONE, SOSTRATE, éRIPHILE, CLITIDAS.

ARISTIONE : Princes, vous agisez tous deux avec une violence bien grande,
et si Anaxarque a pu vous offenser, j'étais pour vous en faire justice moi-
même.

IPHICRATE : Et quelle justice, Madame, auriez-vous pu nous faire de lui, si
vous la faites si peu à notre rang dans le choix que vous embrasez ?

ARISTIONE : Ne vous êtes-vous pas soumis l'un et l'autre à ce que
pourraient décider ou les ordres du Ciel, ou l'inclination de ma fille ?

TIMOCLèS : Oui, Madame, nous nous sommes soumis à ce qu'ils pourraient
décider entre le Prince Iphicrate et moi, mais non pas à nous voir rebutés
tous deux.

ARISTIONE : Et si chacun de vous a bien pu se résoudre à souffrir une
préférence, que vous arrive-t-il à tous deux où vous ne soyez préparés, et
que peuvent importer à l'un et à l'autre les intérêts de son rival ?

IPHICRATE : Oui, Madame, il importe. C'est quelque consolation de se voir
préférer un homme qui vous est égal, et votre aveuglement est une chose
épouvantable.

ARISTIONE : Prince, je ne veux pas me brouiller avec une personne qui m'a
fait tant de grâce que de me dire des douceurs ; et je vous prie, avec
toute l'honnêteté qu'il m'est posible, de donner à votre chagrin un
fondement plus raisonnable, de vous souvenir, s'il vous plaît, que Sostrate
est revêtu d'un mérite qui s'est fait connaître à toute la Grèce, et que le
rang où le Ciel l'élève aujourd'hui va remplir toute la distance qui était
entre lui et vous.

IPHICRATE : Oui, oui, Madame, nous nous en souviendrons ; mais peut-être
ausi vous souviendrez-vous que deux Princes outragés ne sont pas deux
ennemis peu redoutables.

TIMOCLèS : Peut-être, Madame, qu'on ne goûtera pas longtemps la joie du
mépris que l'on fait de nous.

ARISTIONE : Je pardonne toutes ces menaces aux chagrins d'un amour qui se
croit offensé, et nous n'en verrons pas avec moins de tranquillité la fête
des jeux Pyhiens. Allons-y de ce pas, et couronnons par ce pompeux
spectacle cette merveilleuse journée.

SIXIèME INTERMèDE

qui est la solennité des jeux Pyhiens.

Le héâtre est une grande salle, en manière d'amphihéâtre, ouverte d'une
grande arcade dans le fond, au-desus de laquelle est une tribune fermée
d'un rideau ; et dans l'éloignement paraît un autel pour le sacrifice. Six
hommes, habillés comme s'ils étaient presque nus, portant chacun une hache
sur l'épaule, comme ministres du sacrifice, entrent par le portique, au son
des violons, et sont suivis de deux Sacrificateurs musiciens, d'une
Prêtrese musicienne et leur suite.

LA PRêTRESE

Chantez, peuples, chantez, en mille et mille lieux,
Du Dieu que nous servons les brillantes merveilles ;
Parcourez la terre et les cieux :
Vous ne sauriez chanter rien de plus précieux,
Rien de plus doux pour les oreilles.

UNE GRECQUE

à ce Dieu plein de force, à ce Dieu plein d'appas
Il n'est rien qui résiste.

AUTRE GRECQUE

Il n'est rien ici-bas
Qui par ses bienfaits ne subsiste.

AUTRE GRECQUE

Toute la terre est triste
Quand on ne le voit pas.

LE CHUR

Pousons à sa mémoire
Des concerts si touchants,
Que du haut de sa gloire
Il écoute nos chants.

PREMIèRE ENTRéE DE BALLET

Les six hommes portant les haches font entre eux une danse ornée de toutes
les attitudes que peuvent exprimer des gens qui étudient leur force, puis
ils se retirent aux deux côtés du héâtre pour faire place à six
voltigeurs,

DEUXIèME ENTRéE DE BALLET

Six voltigeurs font paraître en cadence leur adrese sur des chevaux de
bois, qui sont apportés par des esclaves.

TROISIèME ENTRéE DE BALLET

Quatre conducteurs d'esclaves amènent en cadence douze esclaves, qui
dansent en marquant la joie qu'ils ont d'avoir recouvré leur liberté.

QUATRIèME ENTRéE DE BALLET

Quatre femmes et quatre hommes armés à la grecque font ensemble une manière
de jeu pour les armes. La tribune s'ouvre. Un héraut, six trompettes et un
timbalier se mêlant à tous les instruments, annonce, avec un grand bruit,
la venue d'Apollon.

LE CHUR

Ouvrons tous nos yeux
à l'éclat suprême
Qui brille en ces lieux.

Quelle grâce extrême !
Quel port glorieux !
Où voit-on des Dieux
Qui soient faits de même ?

Apollon, au bruit des trompettes et des violons, entre par le portique,
précédé de six jeunes gens, qui portent des lauriers entrelacés autour d'un
bâton, et un soleil d'or au-desus, avec la devise royale en manière de
trophée. Les six jeunes gens, pour danser avec Apollon, donnent leur
trophée à tenir aux six hommes qui portent les haches, et commencent avec
Apollon une danse héroïque, à laquelle se joignent, en diverses manières,
les six hommes portant les trophées, les quatre femmes armées, avec leurs
timbres, et les quatre hommes armés, avec leurs tambours, tandis que les
six trompettes, le timbalier, les sacrificateurs, la prêtrese, et le chur
de musique accompagnent tout cela, en s'y mêlant par diverses reprises : ce
qui finit la fête des jeux Pyhiens, et tout le divertisement.

CINQUIèME et DERNIèRE ENTRéE DE BALLET

APOLLON, et six jeunes gens de sa suite. Chur de musique.

POUR LE ROI, représentant le Soleil.

Je suis la source des clartés,
Et les astres les plus vantés,
Dont le beau cercle m'environne,
Ne sont brillants et respectés
Que par l'éclat que je leur donne.

Du char où je me puis aseoir,
Je vois le désir de me voir
Poséder la nature entière,
Et le monde n'a son espoir
Qu'aux seuls bienfaits de ma lumière.

Bienheureuses de toutes parts
Et pleines d'exquises richeses
Les terres où de mes regards
J'arrête les douces careses !

POUR M. LE GRAND, suivant d'Apollon.

Bien qu'auprès du soleil tout autre éclat s'efface,
S'en éloigner pourtant n'est pas ce que l'on veut,
Et vous voyez bien, quoi qu'il fase,
Que l'on s'en tient toujours le plus près que l'on peut.

POUR LE MARQUIS DE VILLEROI, suivant d'Apollon.

De notre maître incomparable
Vous me voyez inséparable,
Et le zèle puisant qui m'attache à ses vux
Le suit parmi les eaux, le suit parmi les feux.

POUR LE MARQUIS DE RASENT, suivant d'Apollon.

Je ne serai pas vain quand je ne croirai pas
Qu'un autre mieux que moi suive partout ses pas.





IHDE