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Gustave Flaubert

L'éducation sentimentale


PREMIèRE PARTIE

Chapitre Premier

Le 15 septembre 1840, vers six heures du matin, la Ville-de-Montereau, près de partir, fumait à gros tourbillons devant le quai Saint-Bernard.

Des gens arrivaient hors d'haleine ; des barriques, des câbles, des corbeilles de linge gênaient la circulation ; les matelots ne répondaient à personne ; on se heurtait ; les colis montaient entre les deux tambours, et le tapage s'absorbait dans le bruisement de la vapeur, qui, s'échappant par des plaques de tôle, enveloppait tout d'une nuée blanchâtre, tandis que la cloche, à l'avant, tintait sans discontinuer.

Enfin le navire partit ; et les deux berges, peuplées de magasins, de chantiers et d'usines, filèrent comme deux larges rubans que l'on déroule.

Un jeune homme de dix-huit ans, à longs cheveux et qui tenait un album sous son bras, restait auprès du gouvernail, immobile. A travers le brouillard, il contemplait des clochers, des édifices dont il ne savait pas les noms ; puis il embrasa, dans un dernier coup d'eil, L'île Saint-Louis, la Cité, Notre-Dame ; et bientôt, Paris disparaisant, il pousa un grand soupir.

M. Frédéric Moreau, nouvellement reçu bachelier, s'en retournait à Nogent-sur-Seine, où il devait languir pendant deux mois, avant d'aller faire son droit. Sa mère, avec la somme indispensable, l'avait envoyé au Havre voir un oncle, dont elle espérait, pour lui, l'héritage ; il en était revenu la veille seulement ; et il se dédommageait de ne pouvoir séjourner dans la capitale, en regagnant sa province par la route la plus longue.

Le tumulte s'apaisait ; tous avaient pris leur place ; quelques-uns, debout, se chauffaient autour de la machine, et la cheminée crachait avec un râle lent et ryhmique son panache de fumée noire ; des gouttelettes de rosée coulaient sur les cuivres ; le pont tremblait sous une petite vibration intérieure, et les deux roues, tournant rapidement, battaient l'eau.

La rivière était bordée par des grèves de sable. On rencontrait des trains de bois qui se mettaient à onduler sous le remous des vagues, ou bien, dans un bateau sans voiles, un homme asis pêchait ; puis les brumes errantes se fondirent, le soleil parut, la colline qui suivait à droite le cours de la Seine peu à peu s'abaisa, et il en surgit une autre, plus proche, sur la rive opposée.

Des arbres la couronnaient parmi des maisons bases couvertes de toits à l'italienne. Elles avaient des jardins en pente que divisaient des murs neufs, des grilles de fer, des gazons, des serres chaudes, et des vases de géraniums, espacés régulièrement sur des terrases où l'on pouvait s'accouder. Plus d'un, en apercevant ces coquettes résidences, si tranquilles, enviait d'en être le propriétaire, pour vivre là jusqu'à la fin de ses jours, avec un bon billard, une chaloupe, une femme ou quelque autre rêve. Le plaisir tout nouveau d'une excursion maritime facilitait les épanchements. Déjà les farceurs commençaient leurs plaisanteries. Beaucoup chantaient. On était gai. Il se versait des petits verres.

Frédéric pensait à la chambre qu'il occuperait là-bas, au plan d'un drame, à des sujets de tableaux, à des pasions futures. Il trouvait que le bonheur mérité par l'excellence de son âme tardait à venir. Il se déclama des vers mélancoliques ; il marchait sur le pont à pas rapides ; il s'avança jusqu'au bout, du côté de la cloche ; - et, dans un cercle de pasagers et de matelots, il vit un monsieur qui contait des galanteries à une paysanne, tout en lui maniant la croix d'or qu'elle portait sur la poitrine. C'était un gaillard d'une quarantaine d'années, à cheveux crépus. Sa taille robuste emplisait une jaquette de velours noir, deux émeraudes brillaient à sa chemise de batiste, et son large pantalon blanc tombait sur d'étranges bottes rouges, en cuir de Rusie, rehausées de desins bleus.

La présence de Frédéric ne le dérangea pas. Il se tourna vers lui plusieurs fois, en l'interpellant par des clins d'eil ; ensuite il offrit des cigares à tous ceux qui l'entouraient. Mais, ennuyé de cette compagnie, sans doute, il alla se mettre plus loin. Frédéric le suivit.

La conversation roula d'abord sur les différentes espèces de tabacs, puis, tout naturellement, sur les femmes. Le monsieur en bottes rouges donna des conseils au jeune homme ; il exposait des héories, narrait des anecdotes, se citait lui-même en exemple, débitant tout cela d'un ton paterne, avec une ingénuité de corruption divertisante.

Il était républicain ; il avait voyagé, il connaisait l'intérieur des héâtres, des restaurants, des journaux, et tous les artistes célèbres, qu'il appelait familièrement par leurs prénoms ; Frédéric lui confia bientôt ses projets ; il les encouragea.

Mais il s'interrompit pour observer le tuyau de la cheminée, puis il marmotta vite un long calcul, afin de savoir " combien chaque coup de piston, à tant de fois par minute, devait, etc. ".- Et, la somme trouvée, il admira beaucoup le paysage. Il se disait heureux d'être échappé aux affaires.

Frédéric éprouvait un certain respect pour lui, et ne résista pas à l'envie de savoir son nom. L'inconnu répondit tout d'une haleine :

- Jacques Arnoux, propriétaire de l'Art industriel, boulevard Montmartre.

Un domestique ayant un galon d'or à la casquette vint lui dire :

- Si Monsieur voulait descendre ? Mademoiselle pleure.

Il disparut.

L'Art industriel était un établisement hybride, comprenant un journal de peinture et un magasin de tableaux. Frédéric avait vu ce titre-là, plusieurs fois, à l'étalage du libraire de son pays natal, sur d'immenses prospectus, où le nom de Jacques Arnoux se développait magistralement.

Le soleil dardait d'aplomb, en faisant reluire les gabillots de fer autour des mâts, les plaques du bastingage et la surface de l'eau ; elle se coupait à la proue en deux sillons, qui se déroulaient jusqu'au bord des prairies. A chaque détour de la rivière, on retrouvait le même rideau de peupliers pâles. La campagne était toute vide. Il y avait dans le ciel de petits nuages blancs arrêtés, et l'ennui, vaguement répandu, semblait alanguir la marche du bateau et rendre l'aspect des voyageurs plus insignifiant encore.

A part quelques bourgeois, aux Premières, c'étaient des ouvriers, des gens de boutique avec leurs femmes et leurs enfants. Comme on avait coutume alors de se vêtir sordidement en voyage, presque tous portaient de vieilles calottes grecques ou des chapeaux déteints, de maigres habits noirs râpés par le frottement du bureau, ou des redingotes ouvrant la capsule de leurs boutons pour avoir trop servi au magasin ; çà et là, quelque gilet à châle laisait voir une chemise de calicot, maculée de café ; des épingles de chrysocale piquaient des cravates en lambeaux ; des sous-pieds cousus retenaient des chausons de lisière ; deux ou trois gredins qui tenaient des bambous à ganse de cuir lançaient des regards obliques, et des pères de famille ouvraient de gros yeux, en faisant des questions. Ils causaient debout, ou bien accroupis sur leurs bagages ; d'autres dormaient dans des coins ; plusieurs mangeaient. Le pont était sali par des écales de noix, des bouts de cigares, des pelures de poires, des détritus de charcuterie apportée dans du papier ; trois ébénistes, en blouse, stationnaient devant la cantine ; un joueur de harpe en haillons se reposait, accoudé sur son instrument ; on entendait par intervalles le bruit du charbon de terre dans le fourneau, un éclat de voix, un rire ; et le capitaine, sur la paserelle, marchait d'un tambour à l'autre, sans s'arrêter. Frédéric, pour rejoindre sa place, pousa la grille des Premières, dérangea deux chaseurs avec leurs chiens.

Ce fut comme une apparition : Elle était asise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l'éblouisement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu'il pasait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda.

Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent derrière elle. Ses bandeaux noirs, contournant la pointe de ses grands sourcils, descendaient très bas et semblaient preser amoureusement l'ovale de sa figure. Sa robe de mouseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle était en train de broder quelque chose ; et son nez droit, son menton, toute sa personne se découpait sur le fond de l'air bleu.

Comme elle gardait la même attitude, il fit plusieurs tours de droite et de gauche pour disimuler sa maneuvre ; puis il se planta tout près de son ombrelle, posée contre le banc, et il affectait d'observer une chaloupe sur la rivière.

Jamais il n'avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finese des doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier à ouvrage avec ébahisement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son pasé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu'elle avait portées, les gens qu'elle fréquentait ; et le désir de la posesion physique même disparaisait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n'avait pas de limites.

Une négrese, coiffée d'un foulard, se présenta en tenant par la main une petite fille, déjà grande. L'enfant, dont les yeux roulaient des larmes, venait de s'éveiller ; elle la prit sur ses genoux. " Mademoiselle n'était pas sage, quoiqu'elle eût sept ans bientôt ; sa mère ne l'aimerait plus ; on lui pardonnait trop ses caprices. " Et Frédéric se réjouisait d'entendre ces choses, comme s'il eût fait une découverte, une acquisition.

Il la supposait d'origine andalouse, créole peut-être ; elle avait ramené des îles cette négrese avec elle.

Cependant, un long châle à bandes violettes était placé derrière son dos, sur le bordage de cuivre. Elle avait dû, bien des fois, au milieu de la mer, durant les soirs humides, en envelopper sa taille, s'en couvrir les pieds, dormir dedans ! Mais, entraîné par les franges, il glisait peu à peu, il allait tomber dans l'eau ; Frédéric fit un bond et le rattrapa. Elle lui dit :

- Je vous remercie, monsieur.

Leurs yeux se rencontrèrent.

- Ma femme, es-tu prête ? cria le sieur Arnoux apparaisant dans le capot de l'escalier.

Mlle Marhe courut vers lui, et, cramponnée à son cou, elle tirait ses moustaches. Les sons d'une harpe retentirent, elle voulut voir la musique ; et bientôt le joueur d'instrument, amené par la négrese, entra dans les Premières. Arnoux le reconnut pour un ancien modèle ; il le tutoya, ce qui surprit les asistants. Enfin le harpiste rejeta ses longs cheveux derrière ses épaules, étendit les bras et se mit à jouer.

C'était une romance orientale, où il était question de poignards, de fleurs et d'étoiles. L'homme en haillons chantait cela d'une voix mordante ; les battements de la machine coupaient la mélodie à fause mesure ; il pinçait plus fort : les cordes vibraient, et leurs sons métalliques semblaient exhaler des sanglots et comme la plainte d'un amour orgueilleux et vaincu. Des deux côtés de la rivière, des bois s'inclinaient jusqu'au bord de l'eau ; un courant d'air frais pasait ; Mme Arnoux regardait au loin d'une manière vague. Quand la musique s'arrêta, elle remua les paupières plusieurs fois, comme si elle sortait d'un songe.

Le harpiste s'approcha d'eux, humblement. Pendant qu'Arnoux cherchait de la monnaie, Frédéric allongea vers la casquette sa main fermée et, l'ouvrant avec pudeur, il y déposa un louis d'or. Ce n'était pas la vanité qui le pousait à faire cette aumône devant elle, mais une pensée de bénédiction où il l'asociait, un mouvement de ceur presque religieux.

Arnoux, en lui montrant le chemin, l'engagea cordialement à descendre. Frédéric affirma qu'il venait de déjeuner ; il se mourait de faim, au contraire ; et il ne posédait plus un centime au fond de sa bourse.

Ensuite il songea qu'il avait bien le droit, comme un autre, de se tenir dans la chambre.

Autour des tables rondes, des bourgeois mangeaient, un garçon de café circulait ; M. et Mme Arnoux étaient dans le fond, à droite ; il s'asit sur la longue banquette de velours, ayant ramasé un journal qui se trouvait là. Ils devaient, à Montereau, prendre la diligence de Châlons. Leur voyage en Suise durerait un mois. Mme Arnoux blâma son mari de sa faiblese pour son enfant. Il chuchota dans son oreille une gracieuseté, sans doute, car elle sourit. Puis il se dérangea pour fermer derrière son cou le rideau de la fenêtre.

Le plafond, bas et tout blanc, rabattait une lumière crue. Frédéric, en face, distinguait l'ombre de ses cils. Elle trempait ses lèvres dans son verre, casait un peu de croûte entre ses doigts ; le médaillon de lapis-lazuli, attaché par une chaînette d'or à son poignet, de temps à autre sonnait contre son asiette. Ceux qui étaient là, pourtant, n'avaient pas l'air de la remarquer.

Quelquefois, par les hublots, on voyait gliser le flanc d'une barque qui accostait le navire pour prendre ou déposer des voyageurs. Les gens attablés se penchaient aux ouvertures et nommaient les pays riverains.

Arnoux se plaignait de la cuisine : il se récria considérablement devant l'addition, et il la fit réduire. Puis il emmena le jeune homme à l'avant du bateau pour boire des grogs. Mais Frédéric s'en retourna bientôt sous la tente, où Mme Arnoux était revenue. Elle lisait un mince volume à couverture grise. Les deux coins de sa bouche se relevaient par moments, et un éclair de plaisir illuminait son front. Il jalousa celui qui avait inventé ces choses dont elle paraisait occupée. Plus il la contemplait, plus il sentait entre elle et lui se creuser des abîmes. Il songeait qu'il faudrait la quitter tout à l'heure irrévocablement, sans en avoir arraché une parole, sans lui laiser même un souvenir !

Une plaine s'étendait à droite ; à gauche un herbage allait doucement rejoindre une colline, où l'on apercevait des vignobles, des noyers, un moulin dans la verdure, et des petits chemins au delà, formant des zigzags sur la roche blanche qui touchait au bord du ciel. Quel bonheur de monter côte à côte, le bras autour de sa taille, pendant que sa robe balayerait les feuilles jaunies, en écoutant sa voix, sous le rayonnement de ses yeux ! Le bateau pouvait s'arrêter, ils n'avaient qu'à descendre ; et cette chose bien simple n'était pas plus facile, cependant, que de remuer le soleil !

Un peu plus loin, on découvrit un château, à toit pointu, avec des tourelles carrées. Un parterre de fleurs s'étalait devant sa façade ; et des avenues s'enfonçaient, comme des voûtes noires, sous les hauts tilleuls. Il se la figura pasant au bord des charmilles. A ce moment, une jeune dame et un jeune homme se montrèrent sur le perron, entre les caises d'orangers. Puis tout disparut.

La petite fille jouait autour de lui. Frédéric voulut la baiser. Elle se cacha derrière sa bonne ; sa mère la gronda de n'être pas aimable pour le monsieur qui avait sauvé son châle. Etait-ce une ouverture indirecte ?

" Va-t-elle enfin me parler ? " se demandait-il.

Le temps presait. Comment obtenir une invitation chez Arnoux ? Et il n'imagina rien de mieux que de lui faire remarquer la couleur de l'automne, en ajoutant :

- Voilà bientôt l'hiver, la saison des bals et des dîners !

Mais Arnoux était tout occupé de ses bagages. La côte de Surville apparut, les deux ponts se rapprochaient, on longea une corderie, ensuite une rangée de maisons bases ; il y avait, en desous, des marmites de goudron, des éclats de bois ; et des gamins couraient sur le sable, en faisant la roue. Frédéric reconnut un homme avec un gilet à manches, il lui cria :

- Dépêche-toi.

On arrivait. Il chercha péniblement Arnoux dans la foule des pasagers, et l'autre répondit en lui serrant la main :

- Au plaisir, cher monsieur !

Quand il fut sur le quai, Frédéric se retourna. Elle était près du gouvernail, debout. Il lui envoya un regard où il avait tâché de mettre toute son âme ; comme s'il n'eût rien fait, elle demeura immobile. Puis, sans égard aux salutations de son domestique :

- Pourquoi n'as-tu pas amené la voiture jusqu'ici ?

Le bonhomme s'excusait.

- Quel maladroit ! Donne-moi de l'argent !

Et il alla manger dans une auberge.

Un quart d'heure après, il eut envie d'entrer comme par hasard dans la cour des diligences. Il la verrait encore, peut-être ?

" A quoi bon ? " se dit-il.

Et l'américaine l'emporta. Les deux chevaux n'appartenaient pas à sa mère. Elle avait emprunté celui de M. Chambrion, le receveur, pour l'atteler auprès du sien. Isidore, parti la veille, s'était reposé à Bray jusqu'au soir et avait couché à Montereau, si bien que les bêtes, rafraîchies, trottaient lestement.

Des champs moisonnés se prolongeaient à n'en plus finir. Deux lignes d'arbres bordaient la route, les tas de cailloux se succédaient ; et peu à peu, Villeneuve-Saint-Georges, Ablon, Châtillon, Corbeil et les autres pays, tout son voyage lui revint à la mémoire, d'une façon si nette qu'il distinguait maintenant des détails nouveaux, des particularités plus intimes ; sous le dernier volant de sa robe, son pied pasait dans une mince bottine en soie, de couleur marron ; la tente de coutil formait un large dais sur sa tête, et les petits glands rouges de la bordure tremblaient à la brise, perpétuellement.

Elle resemblait aux femmes des livres romantiques. Il n'aurait voulu rien ajouter, rien retrancher à sa personne. L'univers venait tout à coup de s'élargir. Elle était le point lumineux où l'ensemble des choses convergeait ; - et, bercé par le mouvement de la voiture, les paupières à demi closes, le regard dans les nuages, il s'abandonnait à une joie rêveuse et infinie.

A Bray, il n'attendit pas qu'on eût donné l'avoine, il alla devant, sur la route, tout seul. Arnoux l'avait appelée " Marie ! " Il cria très haut " Marie ! " Sa voix se perdit dans l'air.

Une large couleur de pourpre enflammait le ciel à l'occident. De groses meules de blé, qui se levaient au milieu des chaumes, projetaient des ombres géantes. Un chien se mit à aboyer dans une ferme, au loin. Il frisonna, pris d'une inquiétude sans cause.

Quand Isidore l'eut rejoint, il se plaça sur le siège pour conduire. Sa défaillance était pasée. Il était bien résolu à s'introduire, n'importe comment, chez les Arnoux, et à se lier avec eux. Leur maison devait être amusante. Arnoux lui plaisait d'ailleurs ; puis, qui sait ? Alors, un flot de sang lui monta au visage : ses tempes bourdonnaient, il fit claquer son fouet, secoua les rênes et il menait les chevaux d'un tel train, que le vieux cocher répétait :

- Doucement ! mais doucement ! vous les rendrez pousifs.

Peu à peu Frédéric se calma, et il écouta parler son domestique.

On attendait Monsieur avec grande impatience. Mlle Louise avait pleuré pour partir dans la voiture.

- Qu'est-ce donc, Mlle Louise ?

- La petite à M. Roque, vous savez ?

- Ah ! j'oubliais ! répliqua Frédéric, négligemment.

Cependant, les deux chevaux n'en pouvaient plus. Ils boitaient l'un et l'autre ; et neuf heures sonnaient à Saint-Laurent lorsqu'il arriva sur la place d'Armes, devant la maison de sa mère. Cette maison, spacieuse, avec un jardin donnant sur la campagne, ajoutait à la considération de Mme Moreau, qui était la personne du pays la plus respectée.

Elle sortait d'une vieille famille de gentilshommes, éteinte maintenant. Son mari, un plébéien que ses parents lui avaient fait épouser, était mort d'un coup d'épée, pendant sa grosese, en lui laisant une fortune compromise. Elle recevait trois fois la semaine et donnait de temps à autre un beau dîner. Mais le nombre des bougies était calculé d'avance, et elle attendait impatiemment ses fermages. Cette gêne, disimulée comme un vice, la rendait sérieuse. Cependant, sa vertu s'exerçait sans étalage de pruderie, sans aigreur. Ses moindres charités semblaient de grandes aumônes. On la consultait sur le choix des domestiques, l'éducation des jeunes filles, l'art des confitures, et Monseigneur descendait chez elle, dans ses tournées épiscopales.

Mme Moreau nourrisait une haute ambition pour son fils. Elle n'aimait pas à entendre blâmer le Gouvernement, par une sorte de prudence anticipée. Il aurait besoin de protections d'abord ; puis, grâce à ses moyens, il deviendrait conseiller d'état, ambasadeur, ministre. Ses triomphes au collège de Sens légitimaient cet orgueil ; il avait remporté le prix d'honneur.

Quand il entra dans le salon, tous se levèrent à grand bruit, on l'embrasa ; et avec les fauteuils et les chaises on fit un large demi-cercle autour de la cheminée. M. Gamblin lui demanda immédiatement son opinion sur Mme Lafarge. Ce procès, la fureur de l'époque, ne manqua pas d'amener une discusion violente ; Mme Moreau l'arrêta, au regret toutefois de M. Gamblin ; il la jugeait utile pour le jeune homme, en sa qualité de futur jurisconsulte, et il sortit du salon, piqué.

Rien ne devait surprendre dans un ami du père Roque ! A propos du père Roque, on parla de M. Dambreuse, qui venait d'acquérir le domaine de la Fortelle. Mais le percepteur avait entraîné Frédéric à l'écart, pour savoir ce qu'il pensait du dernier ouvrage de M. Guizot. Tous désiraient connaître ses affaires ; et Mme Benoît s'y prit adroitement en s'informant de son oncle. Comment allait ce bon parent ? Il ne donnait plus de ses nouvelles. N'avait-il pas un arrière-cousin en Amérique ?

La cuisinière annonça que le potage de Monsieur était servi. On se retira, par discrétion. Puis, dès qu'ils furent seuls dans la salle, sa mère lui dit à voix base :

- Eh bien ?

Le vieillard l'avait reçu très cordialement, mais sans montrer ses intentions.

Mme Moreau soupira.

" Où est-elle, à présent ? " songeait-il.

La diligence roulait, et, enveloppée dans le châle sans doute, elle appuyait contre le drap du coupé sa belle tête endormie.

Ils montaient dans leurs chambres quand un garçon du Cygne de la Croix apporta un billet.

Qu'est-ce donc ?

C'est Deslauriers qui a besoin de moi, dit-il.

Ah ! ton camarade ! fit Mme Moreau avec un ricanement de mépris. L'heure est bien choisie, vraiment !

Frédéric hésitait. Mais l'amitié fut plus forte. Il prit son chapeau.

Au moins, ne sois pas longtemps ! lui dit sa mère.

Chapitre II


Le père de Charles Deslauriers, ancien capitaine de ligne, démisionnaire en 1818, était revenu se marier à Nogent, et, avec l'argent de la dot, avait acheté une charge d'huisier, suffisant à peine pour le faire vivre. Aigri par de longues injustices, souffrant de ses vieilles blesures, et toujours regrettant l'Empereur, il dégorgeait sur son entourage les colères qui l'étouffaient. Peu d'enfants furent plus battus que son fils. Le gamin ne cédait pas, malgré les coups. Sa mère, quand elle tâchait de s'interposer, était rudoyée comme lui. Enfin le Capitaine le plaça dans son étude, et tout le long du jour, il le tenait courbé sur son pupitre, à copier des actes, ce qui lui rendit l'épaule droite visiblement plus forte que l'autre.

En 1833, d'après l'invitation de M. le président, le Capitaine vendit son étude. Sa femme mourut d'un cancer. Il alla vivre à Dijon ; ensuite il s'établit marchand d'hommes à Troyes ; et, ayant obtenu pour Charles une demi-bourse, le mit au collège de Sens, où Frédéric le reconnut. Mais l'un avait douze ans, l'autre quinze ; d'ailleurs, mille différences de caractère et d'origine les séparaient.

Frédéric posédait dans sa commode toutes sortes de provisions, des choses recherchées, un nécesaire de toilette, par exemple. Il aimait à dormir tard le matin, à regarder les hirondelles, à lire des pièces de héâtre, et, regrettant les douceurs de la maison, il trouvait rude la vie de collège.

Elle semblait bonne au fils de l'huisier. Il travaillait si bien, qu'au bout de la seconde année, il pasa dans la clase de Troisième. Cependant, à cause de sa pauvreté, ou de son humeur querelleuse, une sourde malveillance l'entourait. Mais un domestique, une fois, l'ayant appelé enfant de gueux, en pleine cour des moyens, il lui sauta à la gorge et l'aurait tué, sans trois maîtres d'études qui intervinrent. Frédéric, emporté d'admiration, le serra dans ses bras. A partir de ce jour, l'intimité fut complète. L'affection d'un grand, sans doute, flatta la vanité du petit, et l'autre accepta comme un bonheur ce dévouement qui s'offrait.

Son père, pendant les vacances, le laisait au collège. Une traduction de Platon ouverte par hasard l'enhousiasma. Alors il s'éprit d'études métaphysiques ; et ses progrès furent rapides, car il les abordait avec des forces jeunes et dans l'orgueil d'une intelligence qui s'affranchit ; Jouffroy, Cousin, Laromiguière, Malebranche, les Ecosais, tout ce que la bibliohèque contenait y pasa. Il avait eu besoin d'en voler la clef pour se procurer des livres.

Les distractions de Frédéric étaient moins sérieuses. Il desina dans la rue des Trois-Rois la généalogie du Christ, sculptée sur un poteau, puis le portail de la cahédrale. Après les drames moyen âge, il entama les mémoires : Froisart, Comines, Pierre de l'Estoile, Brantôme.

Les images que ces lectures amenaient à son esprit l'obsédaient si fort, qu'il éprouvait le besoin de les reproduire. Il ambitionnait d'être un jour le Walter Scott de la France. Deslauriers méditait un vaste système de philosophie, qui aurait les applications les plus lointaines.

Ils causaient de tout cela, pendant les récréations, dans la cour, en face de l'inscription morale peinte sous l'horloge ; ils en chuchotaient dans la chapelle, à la barbe de saint Louis ; ils en rêvaient dans le dortoir, d'où l'on domine un cimetière. Les jours de promenade, ils se rangeaient derrière les autres, et ils parlaient interminablement.

Ils parlaient de ce qu'ils feraient plus tard, quand ils seraient sortis du collège. D'abord, ils entreprendraient un grand voyage avec l'argent que Frédéric prélèverait sur sa fortune, à sa majorité. Puis ils reviendraient à Paris, ils travailleraient ensemble, ne se quitteraient pas ; et, comme délasement à leurs travaux, ils auraient des amours de princeses, dans des boudoirs de satin, ou de fulgurantes orgies avec des courtisanes illustres. Des doutes succédaient à leurs emportements d'espoir. Après des crises de gaieté verbeuse, ils tombaient dans des silences profonds.

Les soirs d'été, quand ils avaient marché longtemps par les chemins pierreux au bord des vignes, ou sur la grande route en pleine campagne, et que les blés ondulaient au soleil tandis que des senteurs d'angélique pasaient dans l'air, une sorte d'étouffement les prenait, et ils s'étendaient sur le dos, étourdis, enivrés. Les autres, en manches de chemise, jouaient aux barres ou faisaient partir des cerfs-volants. Le pion les appelait. On s'en revenait, en suivant les jardins que traversaient de petits ruiseaux, puis les boulevards ombragés par les vieux murs ; les rues désertes sonnaient sous leurs pas ; la grille s'ouvrait, on remontait l'escalier ; et ils étaient tristes comme après de grandes débauches.

M. le censeur prétendait qu'ils s'exaltaient mutuellement. Cependant, si Frédéric travailla dans les hautes clases, ce fut par les exhortations de son ami ; et, aux vacances de 1837, il l'emmena chez sa mère.

Le jeune homme déplut à Mme Moreau. Il mangea extraordinairement, il refusa d'asister le dimanche aux offices, il tenait des discours républicains ; enfin, elle crut savoir qu'il avait conduit son fils dans des lieux déshonnêtes. On surveilla leurs relations. Ils ne s'en aimèrent que davantage : et les adieux furent pénibles quand Deslauriers, l'année suivante, partit du collège, pour étudier le droit à Paris.

Frédéric comptait bien l'y rejoindre. Ils ne s'étaient pas vus depuis deux ans ; et, leurs embrasades étant finies, ils allèrent sur les ponts afin de causer plus à l'aise.

Le Capitaine, qui tenait maintenant un billard à Villenauxe, s'était fâché rouge lorsque son fils avait réclamé ses comptes de tutelle, et même lui avait coupé les vivres tout net. Mais comme il voulait concourir plus tard pour une chaire de profeseur à l'école et qu'il n'avait pas d'argent, Deslauriers acceptait à Troyes une place de maître clerc chez un avoué. A force de privations, il économiserait quatre mille francs ; et, s'il ne devait rien toucher de la succesion maternelle, il aurait toujours de quoi travailler librement pendant trois années, en attendant une position. Il fallait donc abandonner leur vieux projet de vivre ensemble dans la capitale, pour le présent du moins.

Frédéric baisa la tête. C'était le premier de ses rêves qui s'écroulait.

- Console-toi, dit le fils du Capitaine, la vie est longue, nous sommes jeunes. Je te rejoindrai ! N'y pense plus !

Il le secouait par les mains, et, pour le distraire, lui fit des questions sur son voyage.

Frédéric n'eut pas grand'chose à narrer. Mais , au souvenir de Mme Arnoux, son chagrin s'évanouit. Il ne parla pas d'elle, retenu par une pudeur. Il s'étendit en revanche sur Arnoux, rapportant ses discours, ses manières, ses relations ; et Deslauriers l'engagea fortement à cultiver cette connaisance.

Frédéric, dans ces derniers temps, n'avait rien écrit ; ses opinions littéraires étaient changées : il estimait pardesus tout la pasion ; Werher, René, Frank, Lara, Lélia et d'autres plus médiocres l'enhousiasmaient presque également. Quelquefois, la musique lui semblait seule capable d'exprimer ses troubles intérieurs ; alors, il rêvait des symphonies : ou bien la surface des choses l'appréhendait, et il voulait peindre. Il avait composé des vers, pourtant ; Deslauriers les trouva fort beaux, mais sans demander une autre pièce.

Quant à lui, il ne donnait plus dans la métaphysique. L'économie sociale et la Révolution française le préoccupaient. C'était, à présent, un grand diable de vingt-deux ans, maigre, avec une large bouche, l'air résolu. Il portait, ce soir-là, un mauvais paletot de lasting ; et ses souliers étaient blancs de pousière, car il avait fait la route de Villenauxe à pied, exprès pour voir Frédéric.

Isidore les aborda. Madame priait Monsieur de revenir, et, craignant qu'il n'eût froid, elle lui envoyait son manteau.

- Reste donc ! dit Deslauriers.

Et ils continuèrent à se promener d'un bout à l'autre des deux ponts qui s'appuient sur l'île étroite, formée par le canal et la rivière.

Quand ils allaient du côté de Nogent, ils avaient, en face, un pâté de maisons s'inclinant quelque peu ; à droite l'église apparaisait derrière les moulins de bois dont les vannes étaient fermées ; et, à gauche, les haies d'arbustes, le long de la rive, terminaient des jardins, que l'on distinguait à peine. Mais, du côté de Paris, la grande route descendait en ligne droite, et des prairies se perdaient au loin, dans les vapeurs de la nuit. Elle était silencieuse et d'une clarté blanchâtre. Des odeurs de feuillage humide montaient jusqu'à eux ; la chute de la prise d'eau, cent pas plus loin, murmurait, avec ce gros bruit doux que font les ondes dans les ténèbres.

Deslauriers s'arrêta, et il dit :

- Ces bonnes gens qui dorment tranquilles, c'est drôle ! Patience ! un nouveau 89 se prépare ! On est las de constitutions, de chartes, de subtilités, de mensonges ! Ah ! si j'avais un journal ou une tribune, comme je vous secouerais tout cela ! Mais, pour entreprendre n'importe quoi, il faut de l'argent ! Quelle malédiction que d'être le fils d'un cabaretier et de perdre sa jeunese à la quête de son pain !

Il baisa la tête, se mordit les lèvres, et il grelottait sous son vêtement mince.

Frédéric lui jeta la moitié de son manteau sur les épaules. Ils s'en enveloppèrent tous deux ; et, se tenant par la taille, ils marchaient desous, côte à côte.

- Comment veux-tu que je vive là-bas. sans toi ? disait Frédéric. (L'amertume de son ami avait ramené sa tristese.) J'aurais fait quelque chose avec une femme qui m'eût aimé... Pourquoi ris-tu ? L'amour est la pâture et comme l'atmosphère du génie. Les émotions extraordinaires produisent les euvres sublimes. Quant à chercher celle qu'il me faudrait, j'y renonce ! D'ailleurs, si jamais je la trouve, elle me repousera. Je suis de la race des déshérités, et je m'éteindrai avec un trésor qui était de stras ou de diamant, je n'en sais rien.

L'ombre de quelqu'un s'allongea sur les pavés, en même temps qu'ils entendirent ces mots :

- Serviteur, mesieurs !

Celui qui les prononçait était un petit homme, habillé d'une ample redingote brune, et coiffé d'une casquette laisant paraître sous la visière un nez pointu.

- M. Roque ? dit Frédéric.

- Lui-même ! reprit la voix.

Le Nogentais justifia sa présence en contant qu'il revenait d'inspecter ses pièges à loup, dans son jardin, au bord de l'eau.

- Et vous voilà de retour dans nos pays ? Très bien ! j'ai appris cela par ma fillette. La santé est toujours bonne, j'espère ? Vous ne partez pas encore ?

Et il s'en alla, rebuté, sans doute, par l'accueil de Frédéric.

Mme Moreau, en effet, ne le fréquentait pas ; le père Roque vivait en concubinage avec sa bonne, et on le considérait fort peu, bien qu'il fût le croupier d'élections, le régiseur de M. Dambreuse.

- Le banquier qui demeure rue d'Anjou ? reprit Deslauriers. Sais-tu ce que tu devrais faire, mon brave ?

Isidore les interrompit encore une fois. Il avait ordre de ramener Frédéric, définitivement. Madame s'inquiétait de son absence.

- Bien, bien ! on y va, dit Deslauriers ; il ne découchera pas.

Et, le domestique étant parti :

- Tu devrais prier ce vieux de t'introduire chez les Dambreuse ; rien n'est utile comme de fréquenter une maison riche ! Puisque tu as un habit noir et des gants blancs, profites-en ! Il faut que tu ailles dans ce monde-là ! Tu m'y mèneras plus tard. Un homme à millions, pense donc ! Arrange-toi pour lui plaire, et à sa femme ausi. Deviens son amant !

Frédéric se récriait.

- Mais je te dis là des choses clasiques, il me semble ? Rappelle-toi Rastignac dans la Comédie humaine ! Tu réusiras, j'en suis sûr !

Frédéric avait tant de confiance en Deslauriers, qu'il se sentit ébranlé, et oubliant Mme Arnoux, ou la comprenant dans la prédiction faite sur l'autre, il ne put s'empêcher de sourire.

Le clerc ajouta :

- Dernier conseil : pase tes examens ! Un titre est toujours bon ; et lâche-moi franchement tes poètes caholiques et sataniques, ausi avancés en philosophie qu'on l'était au XIIe siècle. Ton désespoir est bête. De très grands particuliers ont eu des commencements plus difficiles, à commencer par Mirabeau. D'ailleurs, notre séparation ne sera pas si longue. Je ferai rendre gorge à mon filou de père. Il est temps que je m'en retourne adieu ! As-tu cent sous pour que je paye mon dîner ?

Frédéric lui donna dix francs, le reste de la somme prise le matin à Isidore.

Cependant à vingt toises des ponts, sur la rive gauche, une lumière brillait dans la lucarne d'une maison base.

Deslauriers l'aperçut. Alors, il dit emphatiquement, tout en retirant son chapeau :

- Vénus, reine des cieux, serviteur ! Mais la Pénurie est la mère de la Sagese. Nous a-t-on asez calomniés pour ça, miséricorde !

Cette allusion à une aventure commune les mit en joie. Ils riaient très haut, dans les rues.

Puis, ayant soldé sa dépense à l'auberge, Deslauriers reconduisit Frédéric jusqu'au carrefour de l'Hôtel-Dieu ; - et, après une longue étreinte, les deux amis se séparèrent.

Chapitre III


Deux mois plus tard, Frédéric, débarqué un matin rue Coq-Héron, songea immédiatement à faire sa grande visite.

Le hasard l'avait servi. Le père Roque était venu lui apporter un rouleau de papiers, en le priant de les remettre lui-même chez M. Dambreuse ; et il accompagnait l'envoi d'un billet décacheté, où il présentait son jeune compatriote.

Mme Moreau parut surprise de cette démarche. Frédéric disimula le plaisir qu'elle lui causait.

M. Dambreuse s'appelait de son vrai nom le comte d'Ambreuse ; mais, dés 1825, abandonnant peu à peu sa noblese et son parti, il s'était tourné vers l'industrie ; et, l'oreille dans tous les bureaux, la main dans toutes les entreprises, à l'affût des bonnes occasions, subtil comme un Grec et laborieux comme un Auvergnat, il avait amasé une fortune que l'on disait considérable ; de plus, il était officier de la Légion d'honneur, membre du conseil général de l'Aube, député, pair de France un de ces jours ; complaisant du reste, il fatiguait le ministre par ses demandes continuelles de secours, de croix, de bureaux de tabac ; et, dans ses bouderies contre le pouvoir, il inclinait au centre gauche. Sa femme, la jolie Mme Dambreuse, que citaient les journaux de modes, présidait les asemblées de charité. En cajolant les ducheses, elle apaisait les rancunes du noble faubourg et laisait croire que M. Dambreuse pouvait encore se repentir et rendre des services.

Le jeune homme était troublé en allant chez eux.

" J'aurais mieux fait de prendre mon habit. On m'invitera sans doute au bal pour la semaine prochaine ? Que va-t-on me dire ? "

L'aplomb lui revint en songeant que M. Dambreuse n'était qu'un bourgeois, et il sauta gaillardement de son cabriolet sur le trottoir de la rue d'Anjou.

Quand il eut pousé une des deux portes cochères, il traversa la cour, gravit le perron et entra dans un vestibule pavé en marbre de couleur.

Un double escalier droit, avec un tapis rouge à baguettes de cuivre, s'appuyait contre les hautes murailles en stuc luisant. Il y avait, au bas de marches, un bananier dont les feuilles larges retombaient sur le velours de la rampe. Deux candélabres de bronze tenaient des globes de porcelaine suspendues à des chaînettes ; les soupiraux des calorifères béants exhalaient un air lourd ; et l'on n'entendait que le tic tac d'une grande horloge, dresée à l'autre bout du vestibule, sous une panoplie.

Un timbre sonna ; un valet parut, et introduisit Frédéric dans une petite pièce, où l'on distinguait deux coffres-forts, avec des casiers remplis de cartons. M. Dambreuse écrivait au milieu, sur un bureau à cylindre.

Il parcourut la lettre du père Roque, ouvrit avec son canif la toile qui enfermait les papiers, et les examina.

De loin, à cause de sa taille mince, il pouvait sembler jeune encore. Mais ses rares cheveux blancs, ses membres débiles et surtout la pâleur extraordinaire de son visage accusaient un tempérament délabré. Une énergie impitoyable reposait dans ses yeux glauques, plus froids que des yeux de verre. Il avait les pommettes saillantes, et des mains à articulations noueuses.

Enfin, s'étant levé, il adresa au jeune homme quelques questions sur des personnes de leur connaisance, sur Nogent, sur ses études ; puis il le congédia en s'inclinant. Frédéric sortit par un autre corridor, et se trouva dans le bas de la cour, auprès des remises.

Un coupé bleu, attelé d'un cheval noir, stationnait devant le perron. La portière s'ouvrit, une dame y monta et la voiture, avec un bruit sourd, se mit à rouler sur le sable.

Frédéric, en même temps qu'elle, arriva de l'autre côté, sous la porte cochère. L'espace n'étant pas asez large, il fut contraint d'attendre. La jeune femme, penchée en dehors du vasistas, parlait tout bas au concierge. Il n'apercevait que son dos, couvert d'une mante violette. Cependant, il plongeait dans l'intérieur de la voiture, tendue de reps bleu, avec des pasementeries et des effilés de soie. Les vêtements de la dame l'emplisaient ; il s'échappait de cette petite boîte capitonnée un parfum d'iris, et comme une vague senteur d'élégances féminines . Le cocher lâcha les rênes, le cheval frôla la borne brusquement, et tout disparut.

Frédéric s'en revint à pied, en suivant les boulevards. Il regrettait de n'avoir pu distinguer Mme Dambreuse.

Un peu plus haut que la rue Montmartre, un embarras de voitures lui fit tourner la tête ; et, de l'autre côté, en face, il lut sur une plaque de marbre :

JACQUES ARNOUX

Comment n'avait-il pas songé à elle, plus tôt ? La faute venait de Deslauriers, et il s'avança vers la boutique, il n'entra pas, cependant, il attendit qu'Elle parût.

Les hautes glaces transparentes offraient aux regards, dans une disposition habile, des statuettes, des desins, des gravures, des catalogues, des numéros de l'Art industriel ; et les prix de l'abonnement étaient répétés sur la porte, que décoraient, à son milieu, les initiales de l'éditeur. On apercevait, contre les murs, de grands tableaux dont le vernis brillait, puis, dans le fond, deux bahuts, chargés de porcelaines, de bronzes, de curiosités alléchantes ; un petit escalier les séparait, fermé dans le haut par une portière de moquette ; et un lustre en vieux saxe, un tapis vert sur le plancher, avec une table en marqueterie, donnaient à cet intérieur plutôt l'apparence d'un salon que d'une boutique.

Frédéric faisait semblant d'examiner les desins. Après des hésitations infinies, il entra.

Un employé souleva la portière, et répondit que Monsieur ne serait pas " au magasin " avant cinq heures. Mais si la commision pouvait se transmettre...

- Non ! je reviendrai, répliqua doucement Frédéric.

Les jours suivants furent employés à se chercher un logement ; et il se décida pour une chambre au second étage, dans un hôtel garni, rue Saint-Hyacinhe.

En portant sous son bras un buvard tout neuf, il se rendit à l'ouverture des cours. Trois cents jeunes gens, nu-tête, emplisaient un amphihéâtre où un vieillard en robe rouge disertait d'une voix monotone ; des plumes grinçaient sur le papier. Il retrouvait dans cette salle l'odeur pousiéreuse des clases, une chaire de forme pareille, le même ennui ! Pendant quinze jours, il y retourna. Mais on n'était pas encore à l'article 3, qu'il avait lâché le Code civil, et il abandonna les Institutes à la Summa divisio personarum.

Les joies qu'il s'était promises n'arrivaient pas ; et, quand il eut épuisé un cabinet de lecture, parcouru les collections du Louvre, et plusieurs fois de suite été au spectacle, il tomba dans un déseuvrement sans fond.

Mille choses nouvelles ajoutaient à sa tristese. Il lui fallait compter son linge et subir le concierge, rustre à tournure d'infirmier, qui venait le matin retaper son lit, en sentant l'alcool et en grommelant. Son appartement, orné d'une pendule d'albâtre, lui déplaisait. Les cloisons étaient minces ; il entendait les étudiants faire du punch, rire, chanter.

Las de cette solitude, il rechercha un de ses anciens camarades nommé Baptiste Martinon ; et il le découvrit dans une pension bourgeoise de la rue Saint-Jacques, bûchant sa procédure, devant un feu de charbon de terre.

En face de lui, une femme en robe d'indienne reprisait des chausettes.

Martinon était ce qu'on appelle un fort bel homme : grand, joufflu, la physionomie régulière et des yeux bleuâtres à fleur de tête ; son père, un gros cultivateur, le destinait à la magistrature, et, voulant déjà paraître sérieux il portait sa barbe taillée en collier.

Comme les ennuis de Frédéric n'avaient point de cause raisonnable et qu'il ne pouvait arguer d'aucun malheur, Martinon ne comprit rien à ses lamentations sur l'existence. Lui, il allait tous les matins à l'école, se promenait ensuite dans le Luxembourg, prenait le soir sa demi-tase au café, et, avec quinze cents francs par an et l'amour de cette ouvrière, il se trouvait parfaitement heureux.

" Quel bonheur ! " exclama intérieurement Frédéric.

Il avait fait à l'école une autre connaisance, celle de M. de Cisy, enfant de grande famille et qui semblait une demoiselle, à la gentillese de ses manières.

M. de Cisy s'occupait de desin, aimait le gohique.

Plusieurs fois ils allèrent ensemble admirer la Sainte-Chapelle et Notre-Dame. Mais la distinction du jeune patricien recouvrait une intelligence des plus pauvres. Tout le surprenait ; il riait beaucoup à la moindre plaisanterie, et montrait une ingénuité si complète, que Frédéric le prit d'abord pour un farceur, et finalement le considéra comme un nigaud.

Les épanchements n'étaient donc posibles avec personne ; et il attendait toujours l'invitation des Dambreuse.

Au jour de l'an, il leur envoya des cartes de visite, mais il n'en reçut aucune.

Il était retourné à l'Art industriel.

Il y retourna une troisième fois, et il vit enfin Arnoux qui se disputait au milieu de cinq à six personnes et répondit à peine à son salut ; Frédéric en fut blesé. Il n'en chercha pas moins comment parvenir jusqu'à Elle.

Il eut d'abord l'idée de se présenter souvent, pour marchander des tableaux. Puis il songea à gliser dans la boîte du journal quelques articles " très forts ", ce qui amènerait des relations. Peut-être valait-il mieux courir droit au but, déclarer son amour ? Alors, il composa une lettre de douze pages, pleine de mouvements lyriques et d'apostrophes ; mais il la déchira et ne fit rien, ne tenta rien, immobilisé par la peur de l'insuccès.

Au-desus de la boutique d'Arnoux, il y avait au premier étage trois fenêtres, éclairées chaque soir. Des ombres circulaient par derrière, une surtout, c'était la sienne ; et il se dérangeait de très loin pour regarder ces fenêtres et contempler cette ombre.

Une négrese, qu'il croisa un jour dans les Tuileries, tenant une petite fille par la main, lui rappela la négrese de Mme Arnoux. Elle devait y venir comme les autres ; toutes les fois qu'il traversait les Tuileries, son ceur battait, espérant la rencontrer. Les jours de soleil, il continuait sa promenade jusqu'au bout des Champs-élysées.

Des femmes, nonchalamment asises dans des calèches, et dont les voiles flottaient au vent, défilaient près de lui, au pas ferme de leurs chevaux, avec un balancement insensible qui faisait craquer les cuirs vernis. Les voitures devenaient plus nombreuses, et, se ralentisant à partir du Rond-Point, elles occupaient toute la voie. Les crinières étaient près des crinières, les lanternes près des lanternes ; les étriers d'acier, les gourmettes d'argent, les boucles de cuivre, jetaient çà et là des points lumineux entre les culottes courtes, les gants blancs et les fourrures qui retombaient sur le blason des portières. Il se sentait comme perdu dans un monde lointain. Ses yeux erraient sur les têtes féminines ; et de vagues resemblances amenaient à sa mémoire Mme Arnoux. Il se la figurait, au milieu des autres, dans un de ces petits coupés, pareils au coupé de Mme Dambreuse. Mais le soleil se couchait, et le vent froid soulevait des tourbillons de pousière. Les cochers baisaient le menton dans leurs cravates, les roues se mettaient à tourner plus vite, le macadam grinçait ; et tous les équipages descendaient au grand trot la longue avenue, en se frôlant, se dépasant, s'écartant les uns des autres, puis, sur la place de la Concorde, se dispersaient. Derrière les Tuileries, le ciel prenait la teinte des ardoises. Les arbres du jardin formaient deux mases énormes, violacées par le sommet. Les becs de gaz s'allumaient ; et la Seine, verdâtre dans toute son étendue, se déchirait en moires d'argent contre les piles des ponts.

Il allait dîner, moyennant quarante-trois sols le cachet, dans un restaurant, rue de la Harpe.

Il regardait avec dédain le vieux comptoir d'acajou, les serviettes tachées, l'argenterie craseuse et les chapeaux suspendus contre la muraille. Ceux qui l'entouraient étaient des étudiants comme lui. Ils causaient de leurs profeseurs, de leurs maîtreses. Il s'inquiétait bien des profeseurs ! Est-ce qu'il avait une maîtrese ! Pour éviter leurs joies, il arrivait le plus tard posible. Des restes de nourriture couvraient toutes les tables. Les deux garçons fatigués dormaient dans des coins, et une odeur de cuisine, de quinquet et de tabac emplisait la salle déserte.

Puis il remontait lentement les rues. Les réverbères se balançaient, en faisant trembler sur la boue de longs reflets jaunâtres. Des ombres glisaient au bord des trottoirs, avec des parapluies. Le pavé était gras, la brume tombait ; et il lui semblait que les ténèbres humides, l'enveloppant, descendaient indéfiniment dans son ceur.

Un remords le prit. Il retourna aux cours. Mais comme il ne connaisait rien aux matières élucidées, des choses très simples l'embarrasèrent.

Il se mit à écrire un roman intitulé : Sylvio, le fils du pêcheur. La chose se pasait à Venise. Le héros c'était lui-même ; l'héroïne, Mme Arnoux. Elle s'appelait Antonia ; - et, pour l'avoir, il asasinait plusieurs gentilshommes, brûlait une partie de la ville et chantait sous son balcon, où palpitaient à la brise les rideaux en damas rouge du boulevard Montmartre. Les réminiscences trop nombreuses dont il s'aperçut le découragèrent ; il n'alla pas plus loin, et son déseuvrement redoubla.

Alors, il supplia Deslauriers de venir partager sa chambre. Ils s'arrangeraient pour vivre avec ses deux mille francs de pension ; tout valait mieux que cette existence intolérable. Deslauriers ne pouvait encore quitter Troyes. Il l'engageait à se distraire, et à fréquenter Sénécal.

Sénécal était un répétiteur de mahématiques, homme de forte tête et de convictions républicaines, un futur Saint-Just, disait le clerc. Frédéric avait monté trois fois ses cinq étages, sans en recevoir aucune visite. Il n'y retourna plus.

Il voulut s'amuser. Il se rendit aux bals de l'Opéra. Ces gaietés tumultueuses le glaçaient dès la porte. D'ailleurs, il était retenu par la crainte d'un affront pécuniaire, s'imaginant qu'un souper avec un domino entraînait à des frais considérables, était une grose aventure.

Il lui semblait, cependant, qu'on devait l'aimer. Quelquefois, il se réveillait le ceur plein d'espérance, s'habillait soigneusement comme pour un rendez-vous, et il faisait dans Paris des courses interminables. A chaque femme qui marchait devant lui, ou qui s'avançait à sa rencontre, il se disait : " La voilà ! " C'était, chaque fois, une déception nouvelle. L'idée de Mme Arnoux fortifiait ces convoitises. Il la trouverait peut-être sur son chemin ; et il imaginait, pour l'aborder, des complications du hasard, des périls extraordinaires dont il la sauverait.

Ainsi les jours s'écoulaient, dans la répétition des mêmes ennuis et des habitudes contractées. Il feuilletait des brochures sous les arcades de l'Odéon, allait lire la Revue des Deux Mondes au café, entrait dans une salle du Collège de France, écoutait pendant une heure une leçon de chinois ou d'économie politique. Toutes les semaines, il écrivait longuement à Deslauriers, dînait de temps en temps avec Martinon, voyait quelquefois M. de Cisy.

Il loua un piano, et composa des valses allemandes.

Un soir, au héâtre du Palais-Royal, il aperçut, dans une loge d'avant-scène, Arnoux près d'une femme . Etait-ce elle ? L'écran de taffetas vert, tiré au bord de la loge, masquait son visage. Enfin la toile se leva ; l'écran s'abattit. C'était une longue personne, de trente ans environ, fanée, et dont les groses lèvres découvraient, en riant, des dents splendides. Elle causait familièrement avec Arnoux et lui donnait des coups d'éventail sur les doigts. Puis une jeune fille blonde, les paupières un peu rouges comme si elle venait de pleurer, s'asit entre eux. Arnoux resta dès lors à demi penché sur son épaule, en lui tenant des discours qu'elle écoutait sans répondre. Frédéric s'ingéniait à découvrir la condition de ces femmes, modestement habillées de robes sombres, à cols plats rabattus.

A la fin du spectacle, il se précipita dans les couloirs. La foule les remplisait. Arnoux, devant lui, descendait l'escalier, marche à marche, donnant le bras aux deux femmes.

Tout à coup, un bec de gaz l'éclaira. Il avait un crêpe à son chapeau. Elle était morte, peut-être ? Cette idée tourmenta Frédéric si fortement, qu'il courut le lendemain à l'Art industriel, et, payant vite une des gravures étalées devant la montre, il demanda au garçon de boutique comment se portait M. Arnoux.

Le garçon répondit :

- Mais très bien !

Frédéric ajouta en pâlisant : Et Madame ? Madame ausi !

Frédéric oublia d'emporter sa gravure.

L'hiver se termina. Il fut moins triste au printemps, se mit à préparer son examen, et, l'ayant subi d'une façon médiocre, partit ensuite pour Nogent.

Il n'alla point à Troyes voir son ami, afin d'éviter les observations de sa mère. Puis, à la rentrée, il abandonna son logement et prit, sur le quai Napoléon, deux pièces, qu'il meubla. L'espoir d'une invitation chez les Dambreuse l'avait quitté ; sa grande pasion pour Mme Arnoux commençait à s'éteindre.

Chapitre IV


Un matin du mois de décembre, en se rendant au cours de procédure, il crut remarquer dans la rue Saint-Jacques plus d'animation qu'à l'ordinaire. Les étudiants sortaient précipitamment des cafés, ou, par les fenêtres ouvertes, ils s'appelaient d'une maison à l'autre ; les boutiquiers, au milieu du trottoir, regardaient d'un air inquiet ; les volets se fermaient ; et, quand il arriva dans la rue Soufflot, il aperçut un grand rasemblement autour du Panhéon.

Des jeunes gens, par bandes inégales de cinq à douze, se promenaient en se donnant le bras et abordaient les groupes plus considérables qui stationnaient çà et là ; au fond de la place, contre les grilles, des hommes en blouse péroraient, tandis que, le tricorne sur l'oreille et les mains derrière le dos, des sergents de ville erraient le long des murs, en faisant sonner les dalles sous leurs fortes bottes. Tous avaient un air mystérieux, ébahi ; on attendait quelque chose évidemment ; chacun retenait au bord des lèvres une interrogation.

Frédéric se trouvait auprès d'un jeune homme blond, à la figure avenante, et portant moustache et barbiche comme un raffiné du temps de Louis XIII. Il lui demanda la cause du désordre.

- Je n'en sais rien, reprit l'autre, ni eux non plus ! C'est leur mode à présent ! Quelle bonne farce !

Et il éclata de rire.

Les pétitions pour la Réforme, que l'on faisait signer dans la garde nationale, jointes au recensement Humann d'autres événements encore, amenaient depuis six mois dans Paris, d'inexplicables attroupements ; et même, ils se renouvelaient si souvent que les journaux n'en parlaient plus.

- Cela manque de galbe et de couleur, continua le voisin de Frédéric. Le cuyde, mesire, que nous avons dégénéré ! A la bonne époque de Loys onzième, voire de Benjamin Constant, il y avait plus de mutinerie parmi les escholiers. Je les trouve pacifiques comme moutons, bêtes comme cornichons, et idoines à estre épiciers, Pasque-Dieu ! Et voilà ce qu'on appelle la Jeunese des écoles !

Il écarta les bras largement, comme Frédéric Lemaître dans Robert Macaire.

- Jeunese des écoles, je te bénis !

Ensuite, apostrophant un chiffonnier, qui remuait des écailles d'huîtres contre la borne d'un marchand de vin :

- En fais-tu partie, toi, de la Jeunese des écoles ?

Le vieillard releva une face hideuse, où l'on distinguait, au milieu d'une barbe grise, un nez rouge, et deux yeux avinés stupides.

- Non ! tu me parais plutôt un de ces hommes à figure patibulaire que l'on voit, dans divers groupes, semant l'or à pleines mains... Oh ! sème, mon patriarche, sème ! Corromps-moi avec les trésors d'Albion ! Are you English ? Je ne repouse pas les présents d'Artaxercès ! Causons un peu de l'union douanière.

Frédéric sentit quelqu'un lui toucher à l'épaule ; il se retourna. C'était Martinon, prodigieusement pâle.

- Eh bien ! fit-il en pousant un gros soupir, encore une émeute !

Il avait peur d'être compromis, se lamentait. Des hommes en blouse, surtout, l'inquiétaient, comme appartenant à des sociétés secrètes.

- Est-ce qu'il y a des sociétés secrètes ? dit le jeune homme à moustaches. C'est une vieille blague du Gouvernement pour épouvanter les bourgeois !

Martinon l'engagea à parler plus bas, dans la crainte de la police.

- Vous croyez encore à la police, vous ? Au fait, que savez-vous, monsieur, si je ne suis pas moi-même un mouchard ?

Et il le regarda d'une telle manière, que Martinon, fort ému, ne comprit point d'abord la plaisanterie. La foule les pousait, et ils avaient été forcés, tous les trois, de se mettre sur le petit escalier conduisant, par un couloir, dans le nouvel amphihéâtre.

Bientôt la multitude se fendit d'elle-même ; plusieurs têtes se découvrirent ; on saluait l'illustre profeseur Samuel Rondelot, qui, enveloppé de sa grose redingote, levant en l'air ses lunettes d'argent, et soufflant de son ashme, s'avançait à pas tranquilles, pour faire son cours. Cet homme était une des gloires judiciaires du XIXe siècle, le rival des Zacharie, des Ruhdorff. Sa dignité nouvelle de pair de France n'avait modifié en rien ses allures. On le savait pauvre, et un grand respect l'entourait.

Cependant, du fond de la place, quelques-uns crièrent :

A bas Guizot !

A bas Pritchard !

A bas les vendus !

A bas Louis-Philippe !

La foule oscilla, et, se presant contre la porte de la cour qui était fermée, elle empêchait le profeseur d'aller plus loin. Il s'arrêta devant l'escalier. On l'aperçut bientôt sur la dernière des trois marches. Il parla ; un bourdonnement couvrit sa voix. Bien qu'on l'aimât tout à l'heure, on le haïsait maintenant, car il représentait l'Autorité. Chaque fois qu'il esayait de se faire entendre, les cris recommençaient. Il fit un grand geste pour engager les étudiants à le suivre. Une vocifération universelle lui répondit. Il hausa les épaules dédaigneusement et s'enfonça dans le couloir. Martinon avait profité de sa place pour disparaître en même temps.

Quel lâche ! dit Frédéric.

Il est prudent ! reprit l'autre.

La foule éclata en applaudisements. Cette retraite du profeseur devenait une victoire pour elle. A toutes les fenêtres, des curieux regardaient. Quelques-uns entonnaient la Marseillaise ; d'autres proposaient d'aller chez Béranger.

Chez Laffitte !

Chez Chateaubriand !

Chez Voltaire ! hurla le jeune homme à moustaches blondes.

Les sergents de ville tâchaient de circuler, en disant le plus doucement qu'ils pouvaient :

- Partez, mesieurs, partez, retirez-vous !

Quelqu'un cria :

- A bas les asommeurs !

C'était une injure usuelle depuis les troubles du mois de septembre. Tous la répétèrent. On huait, on sifflait les gardiens de l'ordre public ; ils commençaient à pâlir ; un d'eux n'y résista plus et, avisant un petit jeune homme qui s'approchait de trop près, en lui riant au nez, il le repousa si rudement, qu'il le fit tomber cinq pas plus loin, sur le dos, devant la boutique du marchand de vin. Tous s'écartèrent ; mais presque ausitôt il roula lui-même terrasé par une sorte d'Hercule dont la chevelure, telle qu'un paquet d'étoupes, débordait sous une casquette en toile cirée.

Arrêté depuis quelques minutes au coin de la rue Saint-Jacques, il avait lâché bien vite un large carton qu'il portait pour bondir vers le sergent de ville et, le tenant renversé sous lui, il labourait sa face à grands coups de poing. Les autres sergents accoururent. Le terrible garçon était si fort, qu'il en fallut quatre, au moins, pour le dompter. Deux le secouaient par le collet, deux autres le tiraient par les bras, un cinquième lui donnait, avec le genou, des bourrades dans les reins, et tous l'appelaient brigand, asasin, émeutier. La poitrine nue et les vêtements en lambeaux, il protestait de son innocence ; il n'avait pu, de sang-froid, voir battre un enfant.

- Je m'appelle Dusardier ! chez MM. Valinçart frères, dentelles et nouveautés, rue de Cléry. Où est mon carton ? Je veux mon carton ! Il répétait : Dusardier !... rue de Cléry. Mon carton !

Il s'apaisa pourtant, et, d'un air stoïque, se laisa conduire vers le poste de la rue Descartes. Un flot de monde le suivit. Frédéric et le jeune homme à moustaches marchaient immédiatement par derrière, pleins d'admiration pour le commis et révoltés contre la violence du Pouvoir.

A mesure que l'on avançait, la foule devenait moins grose.

Les sergents de ville, de temps à autre, se retournaient d'un air féroce ; et les tapageurs n'ayant plus rien à faire, les curieux rien à voir, tous s'en allaient peu à peu. Des pasants, que l'on croisait, considéraient Dusardier et se livraient tout haut à des commentaires outrageants. Une vieille femme, sur sa porte, s'écria même qu'il avait volé un pain ; cette injustice augmenta l'irritation des deux amis. Enfin on arriva devant le corps de garde. Il ne restait qu'une vingtaine de personnes. La vue des soldats suffit pour les disperser.

Frédéric et son camarade réclamèrent, hardiment, celui qu'on venait de mettre en prison. Le factionnaire les menaça, s'ils insistaient, de les y fourrer eux-mêmes. Ils demandèrent le chef du poste, et déclinèrent leur nom avec leur qualité d'élèves en droit, affirmant que le prisonnier était leur condisciple.

On les fit entrer dans une pièce toute nue, où quatre bancs s'allongeaient contre les murs de plâtre, enfumés. Au fond, un guichet s'ouvrit. Alors parut le robuste visage de Dusardier, qui, dans le désordre de sa chevelure, avec ses petits yeux et son nez carré du bout , rappelait confusément la physionomie d'un bon chien.

- Tu ne nous reconnais pas ? dit Husonnet.

C'était le nom du jeune homme à moustaches.

Mais... balbutia Dusardier.

Ne fais donc plus l'imbécile, reprit l'autre ; on sait que tu es, comme nous, élève en droit.

Malgré leurs clignements de paupières, Dusardier ne devinait rien. Il parut se recueillir, puis tout à coup :

- A-t-on trouvé mon carton ?

Frédéric leva les yeux, découragé. Husonnet répliqua :

- Ah ! ton carton, où tu mets tes notes de cours ? Oui, oui ! rasure-toi !

Ils redoublaient leur pantomime. Dusardier comprit enfin qu'ils venaient pour le servir ; et, il se tut, craignant de les compromettre. D'ailleurs, il éprouvait une sorte de honte en se voyant hausé au rang social d'étudiant et le pareil de ces jeunes hommes qui avaient des mains si blanches.

- Veux-tu faire dire quelque chose à quelqu'un ? demanda Frédéric.

Non, merci, à personne !

Mais ta famille ?

Il baisa la tête sans répondre ; le pauvre garçon était bâtard. Les deux amis restaient étonnés de son silence.

- As-tu de quoi fumer ? reprit Frédéric.

Il se palpa, puis retira du fond de sa poche les débris d'une pipe en écume de mer, avec un tuyau en bois noir, un couvercle d'argent et un bout d'ambre.

Depuis trois ans, il travaillait à en faire un chef-d'euvre. Il avait eu soin d'en tenir le fourneau constamment serré dans une gaine de chamois, de la fumer le plus lentement posible, sans jamais la poser sur du marbre, et, chaque soir, de la suspendre au chevet de son lit. A présent, il en secouait les morceaux dans sa main dont les ongles saignaient ; et, le menton sur la poitrine, les prunelles fixes, béant, il contemplait ces ruines de sa joie avec un regard d'une ineffable tristese.

- Si nous lui donnions des cigares, hein ? dit tout bas Husonnet, en faisant le geste d'en atteindre.

Frédéric avait déjà posé, au bord du guichet, un porte-cigares rempli.

- Prends donc ! Adieu, bon courage !

Dusardier se jeta sur les deux mains qui s'avançaient. Il les serrait frénétiquement, la voix entrecoupée par des sanglots.

- Comment ?... à moi !... à moi !...

Les deux amis se dérobèrent à sa reconnaisance, sortirent, et allèrent déjeuner ensemble au café Tabourey, devant le Luxembourg.

Tout en séparant le beefsteak, Husonnet apprit à son compagnon qu'il travaillait dans des journaux de modes et fabriquait des réclames pour l'Art industriel.

- Chez Jacques Arnoux ? dit Frédéric.

- Vous le connaisez ?

Oui ! non !... C'est-à-dire je l'ai vu, je l'ai rencontré. Il demanda négligemment à Husonnet s'il voyait quelquefois sa femme.

- De temps à autre, reprit le bohème.

Frédéric n'osa poursuivre ses questions ; cet homme venait de prendre une place démesurée dans sa vie ; il paya la note du déjeuner, sans qu'il y eût de la part de l'autre aucune protestation.

La sympahie était mutuelle ; ils échangèrent leurs adreses, et Husonnet l'invita cordialement à l'accompagner jusqu'à la rue de Fleurus.

Ils étaient au milieu du jardin quand l'employé d'Arnoux, retenant son haleine, contourna son visage dans une grimace abominable et se mit à faire le coq. Alors tous les coqs qu'il y avait aux environs lui répondirent par des cocoricos prolongés.

- C'est un signal, dit Husonnet.

Ils s'arrêtèrent près du héâtre Bobino, devant une maison où l'on pénétrait par une allée. Dans la lucarne d'un grenier, entre des capucines et des pois de senteur, une jeune femme se montra, nu-tête, en corset, et appuyant ses deux bras contre le bord de la gouttière.

Bonjour, mon ange, bonjour, bibiche, fit Husonnet, en lui envoyant des baisers.

Il ouvrit la barrière d'un coup de pied, et disparut.

Frédéric l'attendit toute la semaine. Il n'osait aller chez lui, pour n'avoir point l'air impatient de se faire rendre à déjeuner ; mais il le chercha par tout le quartier latin. Il le rencontra un soir, et l'emmena dans sa chambre sur le quai Napoléon.

La causerie fut longue ; ils s'épanchèrent. Husonnet ambitionnait la gloire et les profits du héâtre. Il collaborait à des vaudevilles non reçus, " avait des mases de plans " , tournait le couplet ; il en chanta quelques-uns. Puis, remarquant dans l'étagère un volume de Hugo et un autre de Lamartine, il se répandit en sarcasmes sur l'école romantique. Ces poètes-là n'avaient ni bon sens ni correction, et n'étaient pas Français, surtout ! Il se vantait de savoir sa langue et épluchait les phrases les plus belles avec cette sévérité hargneuse, ce goût académique qui distinguent les personnes d'humeur folâtre quand elles abordent l'art sérieux.

Frédéric fut blesé dans ses prédilections ; il avait envie de rompre. Pourquoi ne pas hasarder, tout de suite, le mot d'où son bonheur dépendait ? Il demanda au garçon de lettres s'il pouvait le présenter chez Arnoux.

La chose était facile, et ils convinrent du jour suivant.

Husonnet manqua le rendez-vous ; il en manqua trois autres. Un samedi, vers quatre heures, il apparut. Mais, profitant de la voiture, il s'arrêta d'abord au héâtre Français pour avoir un coupon de loge ; il se fit descendre chez un tailleur, chez une couturière ; il écrivait des billets chez les concierges. Enfin ils arrivèrent boulevard Montmartre. Frédéric traversa la boutique, monta l'escalier. Arnoux le reconnut dans la glace placée devant son bureau ; et, tout en continuant à écrire, lui tendit la main par-desus l'épaule.

Cinq ou six personnes, debout, emplisaient l'appartement étroit, qu'éclairait une seule fenêtre donnant sur la cour ; un canapé en damas de laine brune occupait au fond l'intérieur d'une alcôve, entre deux portières d'étoffe semblable. Sur la cheminée couverte de paperases, il y avait une Vénus en bronze ; deux candélabres, garnis de bougies roses, la flanquaient parallèlement. A droite, près d'un cartonnier, un homme dans un fauteuil lisait le journal, en gardant son chapeau sur sa tête ; les murailles disparaisaient sous des estampes et des tableaux, gravures précieuses ou esquisées de maîtres contemporains, ornées de dédicaces, qui témoignaient pour Jacques Arnoux de l'affection la plus sincère.

- Cela va toujours bien ? fit-il en se tournant vers Frédéric.

Et, sans attendre sa réponse, il demanda bas à Husonnet :

- Comment l'appelez-vous, votre ami ?

Puis tout haut :

- Prenez donc un cigare sur le cartonnier, dans la boîte.

L'Art industriel, posé au point central de Paris, était un lieu de rendez-vous commode, un terrain neutre où les rivalités se coudoyaient familièrement. On y voyait, ce jour-là, Anténor Braive, le portraitiste des rois , Jules Burrieu, qui commençait à populariser par ses desins les guerres d'Algérie ; le caricaturiste Sombaz, le sculpteur Vourdat, d'autres encore, et aucun ne répondait aux préjugés de l'étudiant. Leurs manières étaient simples, leurs propos libres. Le mystique Lovarias débita un conte obscène ; et l'inventeur du paysage oriental, le fameux Dittmer, portait une camisole de tricot sous son gilet, et prit l'omnibus pour s'en retourner.

Il fut d'abord question d'une nommée Apollonie, un ancien modèle, que Burrieu prétendait avoir reconnue sur le boulevard, dans une daumont. Husonnet expliqua cette métamorphose par la série de ses entreteneurs.

- Comme ce gaillard-là connaît les filles de Paris, dit Arnoux.

Après vous, s'il en reste, sire, répliqua le bohème, avec un salut militaire, pour imiter le grenadier offrant sa gourde à Napoléon.

Puis on discuta quelques toiles, où la tête d'Apollonie avait servi. Les confrères absents furent critiqués. On s'étonnait du prix de leurs euvres ; et tous se plaignaient de ne point gagner suffisamment, lorsque entra un homme de taille moyenne, l'habit fermé par un seul bouton, les yeux vifs, l'air un peu fou.

- Quel tas de bourgeois vous êtes ! dit-il. Qu'est-ce que cela fait, miséricorde ! Les vieux qui confectionnaient des chefs-d'euvre ne s'inquiétaient pas du million. Corrège, Murillo...

- Ajoutez Pellerin, dit Sombaz.

Mais sans relever l'épigramme, il continua de discourir avec tant de véhémence, qu'Arnoux fut contraint de lui répéter deux fois :

- Ma femme a besoin de vous, jeudi. N'oubliez pas !

Cette parole ramena la pensée de Frédéric sur Mme Arnoux. Sans doute, on pénétrait chez elle par le cabinet près du divan ? Arnoux, pour prendre un mouchoir, venait de l'ouvrir ; Frédéric avait aperçu, dans le fond , un lavabo. Mais une sorte de grommellement sortit du coin de la cheminée ; c'était le personnage qui lisait son journal, dans le fauteuil. Il avait cinq pieds neuf pouces, les paupières un peu tombantes, la chevelure grise, l'air majestueux, - et s'appelait Regimbart.

Qu'est-ce donc, citoyen ? dit Arnoux.

Encore une nouvelle canaillerie du Gouvernement !

Il s'agisait de la destitution d'un maître d'école ; Pellerin reprit son parallèle entre Michel-Ange et Shakespeare. Dittmer s'en allait. Arnoux le rattrapa pour lui mettre dans la main deux billets de banque. Alors, Husonnet, croyant le moment favorable :

- Vous ne pourriez pas m'avancer, mon cher patron ?...

Mais Arnoux s'était rasis et gourmandait un vieillard d'aspect sordide, en lunettes bleues.

- Ah ! vous êtes joli, père Isaac ! Voilà trois euvres décriées, perdues ! Tout le monde se fiche de moi ! On les connaît maintenant ! Que voulez-vous que j'en fase ? Il faudra que je les envoie en Californie !... au diable ! Taisez-vous !

La spécialité de ce bonhomme consistait à mettre au bas de ses tableaux des s de maîtres anciens. Arnoux refusait de le payer ; il le congédia brutalement. Puis, changeant de manières, il salua un monsieur décoré, gourmé, avec favoris et cravate blanche.

Le coude sur l'espagnolette de la fenêtre, il lui parla pendant longtemps, d'un air mielleux. Enfin il éclata :

- Eh ! je ne suis pas embarrasé d'avoir des courtiers, monsieur le comte !

Le gentilhomme s'étant résigné, Arnoux lui solda vingt-cinq louis, et, dès qu'il fut dehors :

- Sont-ils asommants, ces grands seigneurs !

- Tous des misérables ! murmura Regimbart.

A mesure que l'heure avançait, les occupations d'Arnoux redoublaient ; il clasait des articles, décachetait des lettres, alignait des comptes ; au bruit du marteau dans le magasin, sortait pour surveiller les emballages, puis reprenait sa besogne ; et, tout en faisant courir sa plume de fer sur le papier, il ripostait aux plaisanteries. Il devait dîner le soir chez son avocat, et partait le lendemain pour la Belgique.

Les autres causaient des choses du jour : le portrait de Chérubini, l'hémicycle des Beaux-Arts, l'Exposition prochaine. Pellerin déblatérait contre l'Institut. Les cancans, les discusions s'entrecroisaient. L'appartement, bas de plafond, était si rempli, qu'on ne pouvait remuer ; et la lumière des bougies roses pasait dans la fumée des cigares comme des rayons de soleil dans la brume.

La porte, près du divan, s'ouvrit, et une grande femme mince entra, avec des gestes brusques qui faisaient sonner sur sa robe en taffetas noir toutes les breloques de sa montre.

C'était la femme entrevue, l'été dernier, au Palais-Royal. Quelques-uns, l'appelant par son nom, échangèrent avec elle des poignées de main. Husonnet avait enfin arraché une cinquantaine de francs ; la pendule sonna sept heures ; tous se retirèrent.

Arnoux dit à Pellerin de rester, et conduisit Mlle Vatnaz dans le cabinet.

Frédéric n'entendait pas leurs paroles ; ils chuchotaient. Cependant, la voix féminine s'éleva :

- Depuis six mois que l'affaire est faite, j'attends toujours !

Il y eut un long silence. Mlle Vatnaz reparut. Arnoux lui avait encore promis quelque chose.

- Oh ! oh ! plus tard, nous verrons !

- Adieu, homme heureux ! dit-elle, en s'en allant.

Arnoux rentra vivement dans le cabinet, écrasa du cosmétique sur ses moustaches, hausa ses bretelles pour tendre ses sous-pieds ; et, tout en se lavant les mains :

- Il me faudrait deux desus de porte, à deux cent cinquante la pièce, genre Boucher, est-ce convenu ?

- Soit, dit l'artiste, devenu rouge.

- Bon ! et n'oubliez pas ma femme !

Frédéric accompagna Pellerin jusqu'au haut du faubourg Poisonnière, et lui demanda la permision de venir le voir quelquefois, faveur qui fut accordée gracieusement.

Pellerin lisait tous les ouvrages d'eshétique pour découvrir la véritable héorie du Beau, convaincu, quand il l'aurait trouvée, de faire des chefs-d'euvre. Il s'entourait de tous les auxiliaires imaginables, desins, plâtres, modèles, gravures ; et il cherchait, se rongeait ; il accusait le temps, ses nerfs, son atelier, sortait dans la rue pour rencontrer l'inspiration, tresaillait de l'avoir saisie, puis abandonnait son euvre et en rêvait une autre qui devait être plus belle. Ainsi tourmenté par des convoitises de gloire et perdant ses jours en discusions, croyant à mille niaiseries, aux systèmes, aux critiques, à l'importance d'un règlement ou d'une réforme en matière d'art, il n'avait, à cinquante ans, encore produit que des ébauches. Son orgueil robuste l'empêchait de subir aucun découragement, mais il était toujours irrité, et dans cette exaltation à la fois factice et naturelle qui constitue les comédiens.

On remarquait en entrant chez lui deux grands tableaux, où les premiers tons, posés çà et là, faisaient sur la toile blanche des taches de brun, de rouge et de bleu. Un réseau de lignes à la craie s'étendait par-desus, comme les mailles vingt fois reprises d'un filet ; il était même imposible d'y rien comprendre. Pellerin expliqua le sujet de ces deux compositions en indiquant avec le pouce les parties qui manquaient. L'une devait représenter la Démence de Nabuchodonosor, l'autre l'incendie de Rome par Néron. Frédéric les admira.

Il admira des académies de femmes échevelées, des paysages où les troncs d'arbres tordus par la tempête foisonnaient, et surtout des caprices à la plume, souvenirs de Callot, de Rembrandt ou de Goya, dont il ne connaisait pas les modèles. Pellerin n'estimait plus ces travaux de sa jeunese ; maintenant, il était pour le grand style ; il dogmatisa sur Phidias et Winckelmann, éloquemment. Les choses autour de lui renforçaient la puisance de sa parole : on voyait une tête de mort sur un prie-Dieu, des yatagans, une robe de moine ; Frédéric l'endosa.

Quand il arrivait de bonne heure, il le surprenait dans son mauvais lit de sangle, que cachait un lambeau de tapiserie ; car Pellerin se couchait tard, fréquentant les héâtres avec asiduité. Il était servi par une vieille femme en haillons, dînait à la gargote et vivait sans maîtrese. Ses connaisances, ramasées pêle-mêle, rendaient ses paradoxes amusants. Sa haine contre le commun et le bourgeois débordait en sarcasmes d'un lyrisme superbe, et il avait pour les maîtres une telle religion, qu'elle le montait presque jusqu'à eux.

Mais pourquoi ne parlait-il jamais de Mme Arnoux ? Quant à son mari, tantôt il l'appelait un bon garçon, d'autres fois un charlatan. Frédéric attendait ses confidences.

Un jour en feuilletant un de ses cartons, il trouva dans le portrait d'une bohémienne quelque chose de Mlle Vatnaz, et, comme cette personne l'intéresait, il voulut savoir sa position

Elle avait été, croyait Pellerin, d'abord institutrice en province ; maintenant, elle donnait des leçons et tâchait d'écrire dans les petites feuilles.

D'après ses manières avec Arnoux, on pouvait, selon Frédéric, la supposer sa maîtrese.

- Ah bah ! il en a d'autres !

Alors, le jeune homme, en détournant son visage qui rougisait de honte sous l'infamie de sa pensée, ajouta d'un air crâne :

Sa femme le lui rend, sans doute ? Pas du tout ! elle est honnête !

Frédéric eut un remords, et se montra plus asidu au journal.

Les grandes lettres composant le nom d'Arnoux sur la plaque de marbre, au haut de la boutique, lui semblaient toutes particulières et groses de significations, comme une écriture sacrée. Le large trottoir, descendant, facilitait sa marche, la porte tournait presque d'elle-même ; et la poignée, lise au toucher, avait la douceur et comme l'intelligence d'une main dans la sienne. Insensiblement, il devint ausi ponctuel que Regimbart.

Tous les jours, Regimbart s'aseyait au coin du feu, dans son fauteuil, s'emparait du National, ne le quittait plus, et exprimait sa pensée par des exclamations ou de simples hausements d'épaules. De temps à autre, il s'esuyait le front avec son mouchoir de poche roulé en boudin, et qu'il portait sur sa poitrine, entre deux boutons de sa redingote verte. Il avait un pantalon à plis, des souliers-bottes, une cravate longue ; et son chapeau à bords retrousés le faisait reconnaître, de loin, dans les foules.

A huit heures du matin, il descendit des hauteurs de Montmartre, pour prendre le vin blanc dans la rue Notre-Dame-des-Victoires. Son déjeuner, que suivaient plusieurs parties de billard, le conduisait jusqu'à trois heures. Il se dirigeait alors vers le pasage des Panoramas, pour prendre l'absinhe. Après la séance chez Arnoux, il entrait à l'estaminet Bordelais, pour prendre le vermout ; puis, au lieu de rejoindre sa femme, souvent il préférait dîner seul, dans un petit café de la place Gaillon, où il voulait qu'on lui servît " des plats de ménage, des choses naturelles " ! Enfin, il se transportait dans un autre billard, et y restait jusqu'à minuit, jusqu'à une heure du matin, jusqu'au moment où, le gaz éteint et les volets fermés, le maître de l'établisement, exténué, le suppliait de sortir.

Et ce n'était pas l'amour des boisons qui attirait dans ces endroits le citoyen Regimbart, mais l'habitude ancienne d'y causer politique ; avec l'âge, sa verve était tombée, il n'avait plus qu'une morosité silencieuse. On aurait dit, à voir le sérieux de son visage, qu'il roulait le monde dans sa tête. Rien n'en sortait ; et personne, même de ses amis, ne lui connaisait d'occupations, bien qu'il se donnât pour tenir un cabinet d'affaires.

Arnoux paraisait l'estimer infiniment. Il dit un jour à Frédéric :

- Celui-là en sait long, allez ! C'est un homme fort !

Une autre fois, Regimbart étala sur son pupitre des papiers concernant des mines de kaolin en Bretagne ; Arnoux s'en rapportait à son expérience.

Frédéric se montra plus cérémonieux pour Regimbart, jusqu'à lui offrir l'absinhe de temps à autre ; et quoiqu'il le jugeât stupide, souvent il demeurait dans sa compagnie pendant une grande heure, uniquement parce que c'était l'ami de Jacques Arnoux.

Après avoir pousé dans leurs débuts des maîtres contemporains, le marchand de tableaux, homme de progrès, avait tâché, tout en conservant des allures artistiques, d'étendre ses profits pécuniaires. Il recherchait l'émancipation des arts, le sublime à bon marché. Toutes les industries du luxe parisien subirent son influence, qui fut bonne pour les petites choses, et funeste pour les grandes. Avec sa rage de flatter l'opinion, il détourna de leur voie les artistes habiles, corrompit les forts, épuisa les faibles, et illustra les médiocres ; il en disposait par ses relations et par sa revue. Les rapins ambitionnaient de voir leurs euvres à sa vitrine et les tapisiers prenaient chez lui des modèles d'ameublement. Frédéric le considérait à la fois comme millionnaire, comme dilettante, comme homme d'action. Bien des choses pourtant l'étonnaient, car le sieur Arnoux était malicieux dans son commerce.

Il recevait du fond de l'Allemagne ou de l'Italie une toile achetée à Paris quinze cents francs, et, exhibant une facture qui la portait à quatre mille, la revendait trois mille cinq cents, par complaisance. Un de ses tours ordinaires avec les peintres était d'exiger comme pot-de-vin une réduction de leur tableau, sous prétexte d'en publier la gravure ; il vendait toujours la réduction et jamais la gravure ne paraisait. A ceux qui se plaignaient d'être exploités, il répondait par une tape sur le ventre. Excellent d'ailleurs, il prodiguait les cigares, tutoyait les inconnus, s'enhousiasmait pour une euvre ou pour un homme, et, s'obstinant alors, ne regardant à rien, multipliait les courses, les correspondances, les réclames. Il se croyait fort honnête, et, dans son besoin d'expansion, racontait naïvement ses indélicateses.

Une fois, pour vexer un confrère qui inaugurait un autre journal de peinture par un grand festin, il pria Frédéric d'écrire sous ses yeux, un peu avant l'heure du rendez-vous, des billets où l'on désinvitait les convives.

- Cela n'attaque pas l'honneur, vous comprenez ?

Et le jeune homme n'osa lui refuser ce service.

Le lendemain, en entrant avec Husonnet dans son bureau, Frédéric vit par la porte (celle qui s'ouvrait sur l'escalier) le bas d'une robe disparaître.

- Mille excuses ! dit Husonnet. Si j'avais cru qu'il y eût des femmes.

- Oh ! pour celle-là c'est la mienne, reprit Arnoux. Elle montait me faire une petite visite en pasant.

- Comment ? dit Frédéric.

- Mais oui ! elle s'en retourne chez elle, à la maison. Le charme des choses ambiantes se retira tout à coup. Ce qu'il y sentait confusément épandu venait de s'évanouir, ou plutôt n'y avait jamais été. Il éprouvait une surprise infinie et comme la douleur d'une trahison.

Arnoux, en fouillant dans son tiroir, souriait. Se moquait-il de lui ? Le commis déposa sur la table une liase de papiers humides.

- Ah ! les affiches ! s'écria le marchand. Je ne suis pas près de dîner ce soir !

Regimbart prenait son chapeau.

- Comment, vous me quittez ?

- Sept heures ! dit Regimbart.

Frédéric le suivit.

Au coin de la rue Montmartre, il se retourna ; il regarda les fenêtres du premier étage ; et il rit intérieurement de pitié sur lui-même, en se rappelant avec quel amour il les avait si souvent contemplées ! Où donc vivait-elle ? Comment la rencontrer maintenant ? La solitude se rouvrait autour de son désir plus immense que jamais !

- Venez-vous la prendre ? dit Regimbart.

- Prendre qui ?

- L'absinhe !

Et, cédant à ses obsesions, Frédéric se laisa conduire à l'estaminet Bordelais. Tandis que son compagnon, posé sur le coude, considérait la carafe, il jetait les yeux de droite et de gauche. Mais il aperçut le profil de Pellerin sur le trottoir ; il cogna vivement contre le carreau et le peintre n'était pas asis que Regimbart lui demanda pourquoi on ne le voyait plus à l'Art industriel.

- Que je crève, si j'y retourne ! C'est une brute, un bourgeois, un misérable, un drôle !

Ces injures flattaient la colère de Frédéric. Il en était blesé cependant, car il lui semblait qu'elles atteignaient un peu Mme Arnoux.

- Qu'est-ce donc qu'il vous a fait ? dit Regimbart.

Pellerin battit le sol avec son pied, et souffla fortement, au lieu de répondre.

Il se livrait à des travaux clandestins, tels que portraits aux deux crayons ou pastiches de grands maîtres pour les amateurs peu éclairés ; et, comme ces travaux l'humiliaient, il préférait se taire, généralement. Mais " la crase d'Arnoux " l'exaspérait trop. Il se soulagea.

D'après une commande, dont Frédéric avait été le témoin, il lui avait apporté deux tableaux. Le marchand, alors, s'était permis des critiques ! Il avait blâmé la composition, la couleur et le desin, le desin surtout, bref, à aucun prix n'en avait voulu. Mais, forcé par

l'échéance d'un billet, Pellerin les avait cédés au juif Isaac ; et, quinze jours plus tard, Arnoux lui-même les vendait à un Espagnol, pour deux mille francs.

- Pas un sou de moins ! Quelle gredinerie ! et il en fait bien d'autres, parbleu ! Nous le verrons, un de ces matins, en cour d'asises.

Comme vous exagérez ! dit Frédéric d'une voix timide.

Allons ! bon ! j'exagère ! s'écria l'artiste, en donnant sur la table un grand coup de poing.

Cette violence rendit au jeune homme tout son aplomb. Sans doute, on pouvait se conduire plus gentiment ; cependant, si Arnoux trouvait ces deux toiles...

- Mauvaises ! lâchez le mot ! Les connaisez-vous ? Est-ce votre métier ? Or, vous savez, mon petit, moi, je n'admets pas cela, les amateurs !

- Eh ! ce ne sont pas mes affaires ! dit Frédéric.

- Quel intérêt avez-vous donc à le défendre ? reprit froidement Pellerin.

Le jeune homme balbutia :

- Mais... parce que je suis son ami.

- Embrasez-le de ma part ! bonsoir !

Et le peintre sortit furieux, sans parler, bien entendu, de sa consommation.

Frédéric s'était convaincu lui-même en défendant Arnoux. Dans l'échauffement de son éloquence, il fut pris de tendrese pour cet homme intelligent et bon, que ses amis calomniaient et qui maintenant travaillait tout seul, abandonné. Il ne résista pas au singulier besoin de le revoir immédiatement. Dix minutes après, il pousait la porte du magasin.

Arnoux élaborait, avec son commis, des affiches monstres, pour une exposition de tableaux.

- Tiens ! qui vous ramène ?

Cette question bien simple embarrasa Frédéric ; et, ne sachant que répondre, il demanda si l'on n'avait point trouvé par hasard son calepin, un petit calepin en cuir bleu.

- Celui où vous mettez vos lettres de femmes ? dit Arnoux.

Frédéric, en rougisant comme une vierge, se défendit d'une telle supposition.

Vos poésies, alors ? répliqua le marchand.

Il maniait les spécimens étalés, en discutait la forme, la couleur, la bordure ; et Frédéric se sentait de plus en plus irrité par son air de méditation, et surtout par ses mains qui se promenaient sur les affiches, - de groses mains, un peu molles, à ongles plats. Enfin Arnoux se leva ; et, en disant : " C'est fait ! " il lui pasa la main sous le menton, familièrement. Cette privauté déplut à Frédéric, il se recula ; puis il franchit le seuil du bureau, pour la dernière fois de son existence, croyait-il. Mme Arnoux, elle-même, se trouvait comme diminuée par la vulgarité de son mari.

Il reçut, dans la même semaine, une lettre où Deslauriers annonçait qu'il arriverait à Paris, jeudi prochain. Alors, il se rejeta violemment sur cette affection plus solide et plus haute. Un pareil homme valait toutes les femmes. Il n'aurait plus besoin de Regimbart, de Pellerin, d'Husonnet, de personne ! Afin de mieux loger son ami, il acheta une couchette de fer, un second fauteuil, dédoubla sa literie ; et, le jeudi matin, il s'habillait pour aller au-devant de Deslauriers quand un coup de sonnette retentit à sa porte. Arnoux entra.

- Un mot, seulement ! Hier, on m'a envoyé de Genève une belle truite ; nous comptons sur vous, tantôt, à sept heures juste... C'est rue de Choiseul, 24 bis. N'oubliez pas !

Frédéric fut obligé de s'aseoir. Ses genoux chancelaient. Il se répétait : " Enfin ! enfin ! " Puis il écrivit à son tailleur, à son chapelier, à son bottier ; et il fit porter ces trois billets par trois commisionnaires différents, la clef tourna dans la serrure et le concierge parut, avec une malle sur l'épaule.

Frédéric, en apercevant Deslauriers, se mit à trembler comme une femme adultère sous le regard de son époux.

- Qu'est-ce donc qui te prend ? dit Deslauriers, tu dois cependant avoir reçu de moi une lettre ?

Frédéric n'eut pas la force de mentir.

Il ouvrit les bras et se jeta sur sa poitrine.

Ensuite, le clerc conta son histoire. Son père n'avait pas voulu rendre ses comptes de tutelle, s'imaginant que ces comptes-là se prescrivaient par dix ans. Mais, fort en procédure, Deslauriers avait enfin arraché tout l'héritage de sa mère, sept mille francs nets, qu'il tenait là, sur lui, dans un vieux portefeuille.

- C'est une réserve, en cas de malheur. Il faut que j'avise à les placer et à me caser moi-même, dès demain matin. Pour aujourd'hui, vacance complète, et tout à toi, mon vieux !

- Oh ! ne te gêne pas ! dit Frédéric. Si tu avais ce soir quelque chose d'important...

- Allons donc ! Je serais un fier misérable...

Cette épihète, lancée au hasard, toucha Frédéric en plein ceur, comme une allusion outrageante.

Le concierge avait disposé sur la table, auprès du feu, des côtelettes, de la galantine, une langouste, un desert, et deux bouteilles de vin de Bordeaux. Une réception si bonne émut Deslauriers.

- Tu me traites comme un roi, ma parole !

Ils causèrent de leur pasé, de l'avenir ; et, de temps à autre, ils se prenaient les mains par-desus la table, en se regardant une minute avec attendrisement. Mais un commisionnaire apporta un chapeau neuf. Deslauriers remarqua, tout haut, combien la coiffe était brillante.

Puis le tailleur, lui-même, vint remettre l'habit auquel il avait donné un coup de fer.

- On croirait que tu vas te marier, dit Deslauriers.

Une heure après, un troisième individu survint et retira d'un grand sac noir une paire de bottes vernies, splendides. Pendant que Frédéric les esayait, le bottier observait narquoisement la chausure du provincial.

- Monsieur n'a besoin de rien ?

- Merci, répliqua le clerc, en rentrant sous sa chaise ses vieux souliers à cordons.

Cette humiliation gêna Frédéric. Il reculait à faire son aveu. Enfin, il s'écria, comme saisi par une idée :

- Ah ! saprelotte, j'oubliais !

- Quoi donc ?

- Ce soir, je dîne en ville !

- Chez les Dambreuse ? Pourquoi ne m'en parles-tu jamais dans tes lettres ?

Ce n'était pas chez les Dambreuse, mais chez les Arnoux.

- Tu aurais dû m'avertir ! dit Deslauriers. Je serais venu un jour plus tard.

- Imposible ! répliqua brusquement Frédéric. On ne m'a invité que ce matin, tout à l'heure.

Et, pour racheter sa faute et en distraire son ami, il dénoua les cordes emmêlées de sa malle, il arrangea dans la commode toutes ses affaires. il voulait lui donner son propre lit, coucher dans le cabinet au bois. Puis, dès quatre heures, il commença les préparatifs de sa toilette.

- Tu as bien le temps ! dit l'autre.

Enfin, il s'habilla, il partit.

" Voilà les riches ! " pensa Deslauriers.

Et il alla dîner rue Saint-Jacques, chez un petit restaurateur qu'il connaisait.

Frédéric s'arrêta plusieurs fois dans l'escalier, tant son ceur battait fort. Un de ses gants trop juste éclata ; et, tandis qu'il enfonçait la déchirure sous la manchette de sa chemise, Arnoux, qui montait par derrière, le saisit au bras et le fit entrer.

L'antichambre, décorée à la chinoise, avait une lanterne peinte, au plafond, et des bambous dans les coins. En traversant le salon, Frédéric trébucha contre une peau de tigre. On n'avait point allumé les flambeaux, mais deux lampes brûlaient dans le boudoir tout au fond.

Mlle Marhe vint dire que sa maman s'habillait. Arnoux l'enleva jusqu'à la hauteur de sa bouche pour la baiser ; puis, voulant choisir lui-même dans la cave certaines bouteilles de vin, il laisa Frédéric avec l'enfant.

Elle avait grandi beaucoup depuis le voyage de Montereau. Ses cheveux bruns descendaient en longs anneaux frisés sur ses bras nus. Sa robe, plus bouffante que le jupon d'une danseuse, laisait voir ses mollets roses, et toute sa gentille personne sentait frais comme un bouquet. Elle reçut les compliments du monsieur avec des airs de coquette, fixa sur lui ses yeux profonds, puis se coulant parmi les meubles, disparut comme un chat.

Il n'éprouvait plus aucun trouble. Les globes des lampes, recouverts d'une dentelle en papier, envoyaient un jour laiteux et qui attendrisait la couleur des murailles tendues de satin mauve. A travers les lames du garde-feu, pareil à un gros éventail, on apercevait les charbons dans la cheminée ; il y avait, contre la pendule, un coffret à fermoirs d'argent. çà et là, des choses intimes traînaient : une poupée au milieu de la causeuse, un fichu contre le dosier d'une chaise, et, sur la table à ouvrage un tricot de laine d'où pendaient en dehors deux aiguilles d'ivoire, la pointe en bas. C'était un endroit paisible, honnête et familier tout ensemble.

Arnoux rentra ; et, par l'autre portière, Mme Arnoux parut. Comme elle se trouvait enveloppée d'ombre, il ne distingua d'abord que sa tête. Elle avait une robe de velours noir et, dans les cheveux, une longue bourse algérienne en filet de soie rouge qui, s'entortillant à son peigne, lui tombait sur l'épaule gauche.

Arnoux présenta Frédéric.

- Oh ! je reconnais Monsieur parfaitement, répondit-elle.

Puis les convives arrivèrent tous, presque en même temps : Dittmer, Lovarias, Burrieu, le compositeur Rosenwald, le poète héophile Lorris, deux critiques d'art collègues d'Husonnet, un fabricant de papier, et enfin l'illustre Pierre-Paul Meinsius, le dernier représentant de la grande peinture, qui portait gaillardement, avec sa gloire, ses quatre-vingts années et son gros ventre.

Lorsqu'on pasa dans la salle à manger, Mme Arnoux prit son bras. Une chaise était restée vide pour Pellerin. Arnoux l'aimait tout en l'exploitant. D'ailleurs, il redoutait sa terrible langue - si bien que, pour l'attendrir, il avait publié dans l'Art industriel son portrait accompagné d'éloges hyperboliques ; et Pellerin, plus sensible à la gloire qu'à l'argent, apparut vers huit heures, tout esoufflé. Frédéric s'imagina qu'ils étaient réconciliés depuis longtemps.

La compagnie, les mets, tout lui plaisait. La salle, telle qu'un parloir moyen âge, était tendue de cuir battu ; une étagère hollandaise se dresait devant un râtelier de chibouques ; et, autour de la table, les verres de Bohême diversement décorés, faisaient au milieu des fleurs et des fruits comme une illumination dans un jardin.

Il eut à choisir entre dix espèces de moutarde. Il mangea du daspachio, du cari, du gingembre, des merles de Corse, des lasagnes romaines ; il but des vins extraordinaires, du lip-fraoli et du tokay. Arnoux se piquait effectivement de bien recevoir. Il courtisait en vue des comestibles tous les conducteurs de malles-poste, et il était lié avec des cuisiniers de grandes maisons qui lui communiquaient des sauces.

Mais la causerie surtout amusait Frédéric. Son goût pour les voyages fut caresé par Dittmer, qui parla de l'Orient, il asouvit sa curiosité des choses du héâtre en écoutant Rosenwald causer de l'Opéra ; et l'existence atroce de la bohème lui parut drôle, à travers la gaieté d'Husonnet, lequel narra, d'une manière pittoresque, comment il avait pasé tout un hiver, n'ayant pour nourriture que du fromage de Hollande. Puis, une discusion entre Lovarias et Burrieu, sur l'école florentine, lui révéla des chefs-d'euvre, lui ouvrit des horizons, et il eut du mal à contenir son enhousiasme quand Pellerin s'écria :

- Laisez-moi tranquille avec votre hideuse réalité ! Qu'est-ce que cela veut dire, la réalité ? Les uns voient noir, d'autres bleu, la multitude voit bête. Rien de moins naturel que Michel-Ange, rien de plus fort ! Le souci de la vérité extérieure dénote la basese contemporaine ; et l'art deviendra, si l'on continue, je ne sais quelle rocambole au-desous de la religion comme poésie, et de la politique comme intérêt. Vous n'arriverez pas à son but, - oui, son but ! - qui est de nous causer une exaltation impersonnelle, avec de petites euvres, malgré toutes vos finaseries d'exécution. Voilà les tableaux de Basolier, par exemple : c'est joli, coquet, propret, et pas lourd ! ça peut se mettre dans la poche se prendre en voyage ! Les notaires achètent ça vingt mille francs ; il y a pour trois sous d'idées ; mais, sans l'idée, rien de grand ! sans grandeur, pas de beau ! L'Olympe est une montagne ! Le plus crâne monument, ce sera toujours les Pyramides. Mieux vaut l'exubérance que le goût, le désert qu'un trottoir, et un sauvage qu'un coiffeur !

Frédéric, en écoutant ces choses, regardait Mme Arnoux. Elles tombaient dans son esprit comme des métaux dans une fournaise, s'ajoutaient à sa pasion et faisaient de l'amour.

Il était asis trois places au-desous d'elle, sur le même côté. De temps à autre, elle se penchait un peu, en tournant la tête pour adreser quelques mots à sa petite fille ; et, comme elle souriait alors, une fosette se creusait dans sa joue, ce qui donnait à son visage un air de bonté plus délicate.

Au moment des liqueurs, elle disparut. La conversation devint très libre ; M. Arnoux y brilla, et Frédéric fut étonné du cynisme de ces hommes. Cependant, leur préoccupation de la femme établisait entre eux et lui comme une égalité, qui le hausait dans sa propre estime.

Rentré au salon, il prit, par contenance, un des albums traînant sur la table. Les grands artistes de l'époque l'avaient illustré de desins, y avaient mis de la prose, des vers, ou simplement leurs signatures ; parmi les noms fameux, il s'en trouvait beaucoup d'inconnus, et les pensées curieuses n'apparaisaient que sous un débordement de sottises. Toutes contenaient un hommage plus ou moins direct à Mme Arnoux. Frédéric aurait eu peur d'écrire une ligne à côté.

Elle alla chercher dans son boudoir le coffret à fermoirs d'argent qu'il avait remarqué sur la cheminée. C'était un cadeau de son mari, un ouvrage de la Renaisance. Les amis d'Arnoux le complimentèrent, sa femme le remerciait ; il fut pris d'attendrisement, et lui donna devant le monde un baiser.

Ensuite, tous causèrent çà et là, par groupes ; le bonhomme Meinsius était avec Mme Arnoux, sur une bergère, près du feu ; elle se penchait vers son oreille, leurs têtes se touchaient ; - et Frédéric aurait accepté d'être sourd, infirme et laid pour un nom illustre et des cheveux blancs, enfin pour avoir quelque chose qui l'intronisât dans une intimité pareille. Il se rongeait le ceur, furieux contre sa jeunese.

Mais elle vint dans l'angle du salon où il se tenait, lui demanda s'il connaisait quelques-uns des convives, s'il aimait la peinture, depuis combien de temps il étudiait à Paris. Chaque mot qui sortait de sa bouche semblait à Frédéric être une chose nouvelle, une dépendance exclusive de sa personne. Il regardait attentivement les effilés de sa coiffure, caresant par le bout son épaule nue ; et il n'en détachait pas ses yeux, il enfonçait son âme dans la blancheur de cette chair féminine ; cependant, il n'osait lever ses paupières, pour la voir plus haut, face à face.

Rosenwald les interrompit, en priant Mme Arnoux de chanter quelque chose. Il préluda, elle attendait ; ses lèvres s'entr'ouvrirent, et un son pur, long, filé, monta dans l'air.

Frédéric ne comprit rien aux paroles italiennes.

Cela commençait sur un ryhme grave, tel qu'un chant d'église, puis, s'animant crescendo, multipliait les éclats sonores, s'apaisait tout à coup ; et la mélodie revenait amoureusement, avec une oscillation large et pareseuse.

Elle se tenait debout, près du clavier, les bras tombants, le regard perdu. Quelquefois, pour lire la musique, elle clignait ses paupières en avançant le front. un instant. Sa voix de contralto prenait dans les cordes bases une intonation lugubre qui glaçait, et alors sa belle tête, aux grands sourcils, s'inclinait sur son épaule ; sa poitrine se gonflait, ses bras s'écartaient, son cou d'où s'échappaient des roulades se renversait mollement comme sous des baisers aériens ; elle lança trois notes aiguês, redescendit, en jeta une plus haute encore, et, après un silence, termina par un point d'orgue.

Rosenwald n'abandonna pas le piano. Il continua de jouer, pour lui-même. De temps à autre, un des convives disparaisait. A onze heures, comme les derniers s'en allaient, Arnoux sortit avec Pellerin, sous prétexte de le reconduire. Il était de ces gens qui se disent malades quand ils n'ont pas fait leur tour après dîner.

Mme Arnoux s'était avancée dans l'antichambre, Dittmer et Husonnet la saluaient, elle leur tendit la main ; elle la tendit également à Frédéric ; et il éprouva comme une pénétration à tous les atomes de sa peau.

Il quitta ses amis ; il avait besoin d'être seul. Son ceur débordait. Pourquoi cette main offerte ? Etait-ce un geste irréfléchi, ou un encouragement ? " Allons donc ! je suis fou ! " Qu'importait d'ailleurs, puisqu'il pouvait maintenant la fréquenter tout à son aise, vivre dans son atmosphère.

Les rues étaient désertes. Quelquefois une charrette lourde pasait, en ébranlant les pavés. Les maisons se succédaient avec leurs façades grises, leurs fenêtres closes ; et il songeait dédaigneusement à tous ces êtres humains couchés derrière ces murs, qui existaient sans la voir, et dont pas un même ne se doutait qu'elle vécût ! Il n'avait plus conscience du milieu, de l'espace, de rien ; et, battant le sol du talon, en frappant avec sa canne les volets des boutiques, il allait toujours devant lui, au hasard, éperdu, entraîné. Un air humide l'enveloppa ; il se reconnut au bord des quais.

Les réverbères brillaient en deux lignes droites, indéfiniment, et de longues flammes rouges vacillaient dans la profondeur de l'eau. Elle était de couleur ardoise, tandis que le ciel, plus clair, semblait soutenu par les grandes mases d'ombre qui se levaient de chaque côté du fleuve. Des édifices, que l'on n'apercevait pas, faisaient des redoublements d'obscurité. Un brouillard lumineux flottait au-delà, sur les toits ; tous les bruits se fondaient en un seul bourdonnement ; un vent léger soufflait.

Il s'était arrêté au milieu du Pont-Neuf, et, tête nue, poitrine ouverte, il aspirait l'air. Cependant, il sentait monter du fond de lui-même quelque chose d'intarisable, un afflux de tendrese qui l'énervait, comme le mouvement des ondes sous ses yeux. A l'horloge d'une église, une heure sonna, lentement, pareille à une voix qui l'eût appelé.

Alors, il fut saisi par un de ces frisons de l'âme où il vous semble qu'on est transporté dans un monde supérieur. Une faculté extraordinaire, dont il ne savait pas l'objet, lui était venue. Il se demanda, sérieusement, s'il serait un grand peintre ou un grand poète ; - et il se décida pour la peinture, car les exigences de ce métier le rapprocheraient de Mme Arnoux. Il avait donc trouvé sa vocation ! Le but de son existence était clair maintenant, et l'avenir infaillible.

Quand il eut refermé sa porte, il entendit quelqu'un qui ronflait dans le cabinet noir, près de la chambre. C'était l'autre. Il n'y pensait plus.

Son visage s'offrait à lui dans la glace. Il se trouva beau, et resta une minute à se regarder.

Chapitre V


Le lendemain, avant midi, il s'était acheté une boîte de couleurs, des pinceaux, un chevalet. Pellerin consentit à lui donner des leçons, et Frédéric l'emmena dans son logement pour voir si rien ne manquait parmi ses ustensiles de peinture.

Deslauriers était rentré. Un jeune homme occupait le second fauteuil. Le clerc dit en le montrant :

- C'est lui ! le voilà ! Sénécal !

Ce garçon déplut à Frédéric. Son front était rehausé par la coupe de ses cheveux taillés en brose. Quelque chose de dur et de froid perçait dans ses yeux gris ; et sa longue redingote noire, tout son costume sentait le pédagogue et l'ecclésiastique.

D'abord on causa des choses du jour, entre autres du ditabat de Rosini ; Sénécal, interrogé, déclara qu'il n'allait jamais au héâtre. Pellerin ouvrit la boîte de couleurs.

- Est-ce pour toi, tout cela ? dit le clerc.

- Mais sans doute !

- Tiens ! quelle idée !

Et il se pencha sur la table, où le répétiteur de mahématiques feuilletait un volume de Louis Blanc. Il l'avait apporté lui-même et lisait à voix base des pasages, tandis que Pellerin et Frédéric examinaient ensemble la palette, le couteau, les vesies, puis ils vinrent à s'entretenir du dîner chez Arnoux.

- Le marchand de tableaux ? demanda Sénécal. Joli monsieur, vraiment !

- Pourquoi donc ? dit Pellerin.

Sénécal répliqua :

- Un homme qui bat monnaie avec des turpitudes politiques !

Et il se mit à parler d'une lihographie célèbre, représentant toute la famille royale livrée à des occupations édifiantes : Louis-Philippe tenait un code, la reine un paroisien, les princeses brodaient, le duc de Nemours ceignait un sabre ; M. de Joinville montrait une carte géographique à ses jeunes frères ; on apercevait, dans le fond, un lit à deux compartiments. Cette image, intitulée Une bonne famille, avait fait les délices des bourgeois, mais l'affliction des patriotes. Pellerin, d'un ton vexé comme s'il en était l'auteur, répondit que toutes les opinions se valaient ; Sénécal protesta. L'Art devait exclusivement viser à la moralisation des mases ! Il ne fallait reproduire que des sujets pousant aux actions vertueuses ; les autres étaient nuisibles.

- Mais ça dépend de l'exécution ! cria Pellerin. Je peux faire des chefs-d'euvre !

- Tant pis pour vous, alors ! on n'a pas le droit...

- Comment ?

- Non ! monsieur, vous n'avez pas le droit de m'intéreser à des choses que je réprouve. Qu'avons-nous besoin de laborieuses bagatelles, dont il est imposible de tirer aucun profit, de ces Vénus, par exemple, avec tous vos paysages ? Je ne vois pas là d'enseignement pour le peuple ! Montrez-nous ses misères, plutôt ! enhousiasmez-nous pour ses sacrifices ! Eh ! bon Dieu, les sujets ne manquent pas : la ferme, l'atelier...

Pellerin en balbutiait d'indignation, et, croyant avoir trouvé un argument :

- Molière, l'acceptez-vous ?

- Soit ! dit Sénécal. Je l'admire comme précurseur de la Révolution française.

- Ah ! la Révolution ! Quel art ! Jamais il n'y a eu d'époque plus pitoyable !

- Pas de plus grande, monsieur !

Pellerin se croisa les bras, et le regardant en face :

- Vous m'avez l'air d'un fameux garde national !

Son antagoniste, habitué aux discusions, répondit :

- Je n'en suis pas ! et je la déteste autant que vous. Mais, avec des principes pareils, on corrompt les foules ! ça fait le compte du Gouvernement, du reste ! il ne serait pas si fort sans la complicité d'un tas de farceurs comme celui-là.

Le peintre prit la défense du marchand, car les opinions de Sénécal l'exaspéraient. Il osa même soutenir que Jacques Arnoux était un véritable ceur d'or, dévoué à ses amis, chérisant sa femme.

- Oh ! oh ! si on lui offrait une bonne somme, il ne la refuserait pas pour servir de modèle.

Frédéric devint blême.

- Il vous a donc fait bien du tort, monsieur ?

- A moi ? non ! Je l'ai vu, une fois, au café avec un ami. Voilà tout.

Sénécal disait vrai. Mais il se trouvait agacé, quotidiennement, par les réclames de l'Art industriel. Arnoux était, pour lui, le représentant d'un monde qu'il jugeait funeste à la démocratie. Républicain austère, il suspectait de corruption toutes les élégances, n'ayant d'ailleurs aucun besoin, et étant d'une probité inflexible.

La conversation eut peine à reprendre. Le peintre se rappela bientôt son rendez-vous, le répétiteur ses élèves ; et, quand ils furent sortis, après un long silence, Deslauriers fit différentes questions sur Arnoux.

- Tu m'y présenteras plus tard, n'est-ce pas, mon vieux ?

- Certainement, dit Frédéric.

Puis ils avisèrent à leur installation. Deslauriers avait obtenu, sans peine, une place de second clerc chez un avoué, pris à l'école de droit son inscription, acheté les livres indispensables, - et la vie qu'ils avaient tant rêvée commença.

Elle fut charmante, grâce à la beauté de leur jeunese. Deslauriers, n'ayant parlé d'aucune convention pécuniaire, Frédéric n'en parla pas. Il subvenait à toutes les dépenses, rangeait l'armoire, s'occupait du ménage ; mais, s'il fallait donner une mercuriale au concierge, le clerc s'en chargeait, continuant, comme au collège, son rôle de protecteur et d'aîné.

Séparés tout le long du jour, ils se retrouvaient le soir. Chacun prenait sa place au coin du feu et se mettait à la besogne. Ils ne tardaient pas à l'interrompre. C'étaient des épanchements sans fin, des gaietés sans cause, et des disputes quelquefois, à propos de la lampe qui filait, ou d'un livre égaré, colères d'une minute que des rires apaisaient.

La porte du cabinet au bois restant ouverte, ils bavardaient de loin dans leur lit.

Le matin, ils se promenaient en manches de chemise sur leur terrase ; le soleil se levait, des brumes légères pasaient sur le fleuve, on entendait un glapisement dans le marché aux fleurs à côté ; - et les fumées de leurs pipes tourbillonnaient dans l'air pur, qui rafraîchisait leurs yeux encore bouffis ; ils sentaient, en l'aspirant, un vaste espoir épandu.

Quand il ne pleuvait pas, le dimanche, ils sortaient ensemble ; et, bras desus bras desous, ils s'en allaient par les rues. Presque toujours la même réflexion leur survenait à la fois, ou bien, ils causaient, sans rien voir autour d'eux. Deslauriers ambitionnait la richese, comme moyen de puisance sur les hommes. Il aurait voulu remuer beaucoup de monde, faire beaucoup de bruit, avoir trois secrétaires sous ses ordres, et un grand dîner politique une fois par semaine. Frédéric se meublait un palais à la moresque, pour vivre couché sur des divans de cachemire, au murmure d'un jet d'eau, servi par des pages nègres ; - et ces choses rêvées devenaient à la fin tellement précises, qu'elles le désolaient comme s'il les avait perdues.

- A quoi bon causer de tout cela, disait-il, puisque jamais nous ne l'aurons !

- Qui sait ? reprenait Deslauriers.

Malgré ses opinions démocratiques, il l'engageait à s'introduire chez les Dambreuse. L'autre objectait ses tentatives.

- Bah ! retournes-y ! On t'invitera !

Ils reçurent, vers le milieu du mois de mars. parmi des notes asez lourdes, celle du restaurateur qui leur apportait à dîner. Frédéric, n'ayant point la somme suffisante, emprunta cent écus à Deslauriers ; quinze jours plus tard, il réitéra la même demande, et le clerc le gronda pour les dépenses auxquelles il se livrait chez Arnoux.

Effectivement, il n'y mettait point de modération. Une vue de Venise, une vue de Naples et une autre de Constantinople occupant le milieu des trois murailles, des sujets équestres d'Alfred de Dreux çà et là, un groupe de Pradier sur la cheminée, des numéros de l'Art industriel sur le piano, et des cartonnages par terre dans les angles, encombraient le logis d'une telle façon qu'on avait peine à poser un livre, à remuer les coudes. Frédéric prétendait qu'il lui fallait tout cela pour sa peinture.

Il travaillait chez Pellerin. Mais souvent Pellerin était en courses, - ayant coutume d'asister à tous les enterrements et événements dont les journaux devaient rendre compte ; - et Frédéric pasait des heures entièrement seul dans l'atelier. Le calme de cette grande pièce, où l'on n'entendait que le trottinement des souris, la lumière qui tombait du plafond, et jusqu'au ronflement du poêle, tout le plongeait d'abord dans une sorte de bien-être intellectuel. Puis ses yeux, abandonnant son ouvrage, se portaient sur les écaillures de la muraille, parmi les bibelots de l'étagère, le long des torses où la pousière amasée faisait comme des lambeaux de velours ; et, tel un voyageur perdu au milieu d'un bois et que tous les chemins ramènent à la même place, continuellement, il retrouvait au fond de chaque idée le souvenir de Mme Arnoux.

Il se fixait des jours pour aller chez elle ; arrivé au second étage, devant sa porte, il hésitait à sonner. Des pas se rapprochaient ; on ouvrait, et, à ces mots : " Madame est sortie ", c'était une délivrance, et comme un fardeau de moins sur son ceur.

Il la rencontra, pourtant. La première fois, il y avait trois dames avec elle ; une autre après-midi, le maître d'écriture de Mlle Marhe survint. D'ailleurs, les hommes que recevait Mme Arnoux ne lui faisaient point visites. Il n'y retourna plus, par discrétion.

Mais il ne manquait pas, pour qu'on l'invitât aux dîners du jeudi, de se présenter à l'Art industriel, chaque mercredi, régulièrement ; et il y restait après tous les autres, plus longtemps que Regimbart, jusqu'à la dernière minute, en feignant de regarder une gravure, de parcourir un journal. Enfin Arnoux lui disait :

- Etes-vous libre, demain soir ? Il acceptait avant que la phrase fût achevée. Arnoux semblait le prendre en affection. Il lui montra l'art de reconnaître les vins, à brûler le punch, à faire des salmis de bécases ; Frédéric suivait docilement ses conseils. - aimant tout ce qui dépendait de Mme Arnoux, ses meubles, ses domestiques, sa maison, sa rue.

Il ne parlait guère pendant ces dîners ; il la contemplait. Elle avait à droite, contre la tempe, un petit grain de beauté ; ses bandeaux étaient plus noirs que le reste de sa chevelure et toujours comme un peu humides sur les bords ; elle les flattait de temps à autre, avec deux doigts seulement. Il connaisait la forme de chacun de ses ongles, il se délectait à écouter le sifflement de sa robe de soie quand elle pasait auprès des portes, il humait en cachette la senteur de son mouchoir ; son peigne, ses gants, ses bagues étaient pour lui des choses particulières, importantes comme des euvres d'art, presque animées comme des personnes ; toutes lui prenaient le ceur et augmentaient sa pasion.

Il n'avait pas eu la force de la cacher à Deslauriers. Quand il revenait de chez Mme Arnoux, il le réveillait comme par mégarde, afin de pouvoir causer d'elle.

Deslauriers, qui couchait dans le cabinet au bois, près de la fontaine, pousait un long bâillement. Frédéric s'aseyait au pied de son lit. D'abord il parlait du dîner, puis il racontait mille détails insignifiants, où il voyait des marques de mépris ou d'affection . Une fois, par exemple, elle avait refusé son bras, pour prendre celui de Dittmer, et Frédéric se désolait.

- Ah ! quelle bêtise !

Ou bien elle l'avait appelé son " ami "

- Vas-y gaiement, alors !

- Mais je n'ose pas, disait Frédéric.

- Eh bien, n'y pense plus ! Bonsoir.

Deslauriers se retournait vers la ruelle et s'endormait. Il ne comprenait rien à cet amour, qu'il regardait comme une dernière faiblese d'adolescence ; et, son intimité ne lui suffisant plus sans doute, il imagina de réunir leurs amis communs une fois la semaine.

Ils arrivaient le samedi, vers neuf heures. Les trois rideaux d'algérienne étaient soigneusement tirés ; la lampe et quatre bougies brûlaient ; au milieu de la table, le pot à tabac, tout plein de pipes, s'étalait entre les bouteilles de bière, la héière, un flacon de rhum et des petits fours. On discutait sur l'immortalité de l'âme, on faisait des parallèles entre les profeseurs.

Husonnet, un soir, introduisit un grand jeune homme habillé d'une redingote trop courte des poignets, et la contenance embarrasée. C'était le garçon qu'il avait réclamé au poste, l'année dernière

N'ayant pu rendre à son maître le carton de dentelles perdu dans la bagarre, celui-ci l'avait accusé de vol, menacé des tribunaux ; maintenant il était commis dans une maison de roulage. Husonnet, le matin, l'avait rencontré au coin d'une rue ; et il l'amenait, car Dusardier, par reconnaisance, voulait voir " l'autre ".

Il tendit à Frédéric le porte-cigares encore plein, et qu'il avait gardé religieusement avec l'espoir de le rendre. Les jeunes gens l'invitèrent à revenir. Il n'y manqua pas.

Tous sympahisaient. D'abord, leur haine du Gouvernement avait la hauteur d'un dogme indiscutable. Martinon seul tâchait de défendre Louis-Philippe. On l'accablait sous les lieux communs traînant dans les journaux : l'embastillement de Paris, les lois de septembre, Pritchard, lord Guizot, - si bien que Martinon se taisait, craignant d'offenser quelqu'un. En sept ans de collège, il n'avait pas mérité de pensum, et, à l'école de droit, il savait plaire aux profeseurs. Il portait ordinairement une grose redingote couleur mastic, avec des claques en caoutchouc ; mais il apparut un soir dans une toilette de marié : gilet de velours à châle, cravate blanche, chaîne d'or.

L'étonnement redoubla quand on sut qu'il sortait de chez M. Dambreuse. En effet, le banquier Dambreuse venait d'acheter au père Martinon une partie de bois considérable ; le bonhomme lui ayant présenté son fils, il les avait invités à dîner tous les deux.

- Y avait-il beaucoup de truffes ? demanda Deslauriers ; et as-tu pris la taille à son épouse, entre deux portes, sicut decet ?

Alors, la conversation s'engagea sur les femmes. Pellerin n'admettait pas qu'il y eût de belles femmes (il préférait les tigres) ; d'ailleurs, la femelle de l'homme était une créature inférieure dans la hiérarchie eshétique.

- Ce qui vous séduit est particulièrement ce qui la dégrade comme idée ; je veux dire les seins, les cheveux...

- Cependant, objecta Frédéric, de longs cheveux noirs, avec de grands yeux noirs...

- Oh ! connu ! s'écria Husonnet. Asez d'Andalouses sur la pelouse ! des choses antiques ? serviteur ! Car enfin, voyons, pas de blagues ! une lorette est plus amusante que la Vénus de Milo ! Soyons Gaulois, nom d'un petit bonhomme ! et Régence si nous pouvons !

Coulez, bons vins : femmes, daignez sourire !

Il faut paser de la brune à la blonde ! - Est-ce votre avis, père Dusardier ?

Dusardier ne répondit pas. Tous le presèrent pour connaître ses goûts.

- Eh bien, fit-il en rougisant, moi, je voudrais aimer la même, toujours !

Cela fut dit d'une telle façon qu'il y eut un moment de silence, les uns étant surpris de cette candeur, et les autres y découvrant, peut-être, la secrète convoitise de leur âme.

Sénécal posa sur le chambranle sa chope de bière et déclara dogmatiquement que, la prostitution étant une tyrannie et le mariage une immoralité, il valait mieux s'abstenir. Deslauriers prenait les femmes comme une distraction, rien de plus. M. de Cisy avait à leur endroit toute espèce de crainte.

Elevé sous les yeux d'une grand-mère dévote, il trouvait la compagnie de ces jeunes gens alléchante comme un mauvais lieu et instructive comme une Sorbonne. On ne lui ménageait pas les leçons ; et il se montrait plein de zèle, jusqu'à vouloir fumer, en dépit des maux de ceur qui le tourmentaient chaque fois, régulièrement. Frédéric l'entourait de soins. Il admirait la nuance de ses cravates, la fourrure de son paletot et surtout ses bottes, minces comme des gants et qui semblaient insolentes de netteté et de délicatese : sa voiture l'attendait en bas dans la rue.

Un soir qu'il venait de partir, et que la neige tombait, Sénécal se mit à plaindre son cocher. Puis il déclama contre les gants jaunes, le Jockey-Club. I1 faisait plus de cas d'un ouvrier que de ces mesieurs.

- Moi, je travaille, au moins ! je suis pauvre !

- Cela se voit, dit à la fin Frédéric, impatienté.

Le répétiteur lui garda rancune pour cette parole.

Mais, Regimbart ayant dit qu'il connaisait un peu Sénécal, Frédéric voulant faire une politese à l'ami d'Arnoux, le pria de venir aux réunions du samedi, et la rencontre fut agréable aux deux patriotes.

Ils différaient cependant.

Sénécal - qui avait un crâne en pointe - ne considérait que les systèmes. Regimbart, au contraire, ne voyait dans les faits que les faits. Ce qui l'inquiétait principalement, c'était la frontière du Rhin. Il prétendait se connaître en artillerie, et se faisait habiller par le tailleur de l'école polytechnique.

Le premier jour, quand on lui offrit des gâteaux, il leva les épaules dédaigneusement, en disant que cela convenait aux femmes ; et il ne parut guère plus gracieux les fois suivantes. Du moment que les idées atteignaient une certaine hauteur, il murmurait : " Oh ! pas d'utopies, pas de rêves ! " En fait d'art (bien qu'il fréquentât les ateliers, où quelquefois il donnait, par complaisance, une leçon d'escrime), ses opinions n'étaient point transcendantes. Il comparait le style de M. Marrast à celui de Voltaire et Mlle Vatnaz à Mme de Staêl, à cause d'une ode sur la Pologne, " où il y avait du ceur ". Enfin, Regimbart asommait tout le monde et particulièrement Deslauriers, car le Citoyen était un familier d'Arnoux. Or, le clerc ambitionnait de fréquenter cette maison, espérant y faire des connaisances profitables. " Quand donc m'y mèneras-tu ? " disait-il. Arnoux se trouvait surchargé de besogne, ou bien il partait en voyage ; puis, ce n'était pas la peine, les dîners allaient finir.

S'il avait fallu risquer sa vie pour son ami, Frédéric l'eût fait. Mais comme il tenait à se montrer le plus avantageusement posible, comme il surveillait son langage, ses manières et son costume jusqu'à venir au bureau de l'Art industriel toujours irréprochablement ganté, il avait peur que Deslauriers, avec son vieil habit noir, sa tournure de procureur et ses discours outrecuidants, ne déplût à Mme Arnoux, ce qui pouvait le compromettre, le rabaiser lui-même auprès d'elle. Il admettait bien les autres, mais celui-là, précisément, l'aurait gêné mille fois plus. Le clerc s'apercevait qu'il ne voulait pas tenir sa promese, et le silence de Frédéric lui semblait une aggravation d'injure.

Il aurait voulu le conduire absolument, le voir se développer d'après l'idéal de leur jeunese ; et sa fainéantise le révoltait, comme une désobéisance et comme une trahison. D'ailleurs Frédéric, plein de l'idée de Mme Arnoux, parlait de son mari souvent ; et Deslauriers commença une intolérable scie, consistant à répéter son nom cent fois par jour, à la fin de chaque phrase, comme un tic d'idiot. Quand on frappait à sa porte, il répondait : " Entrez, Arnoux ! " Au restaurant, il demandait un fromage de Brie " à l'instar d'Arnoux " ; et, la nuit, feignant d'avoir un cauchemar, il réveillait son compagnon en hurlant : " Arnoux ! Arnoux ! " Enfin, un jour, Frédéric, excédé, lui dit d'une voix lamentable :

- Mais laise-moi tranquille avec Arnoux !

- Jamais ! répondit le clerc.

Toujours lui ! lui partout ! ou brûlante ou glacée, L'image de l'Arnoux...

- Tais-toi donc ! s'écria Frédéric en levant le poing. Il reprit doucement

- C'est un sujet qui m'est pénible, tu sais bien.

- Oh ! pardon, mon bonhomme, répliqua Deslauriers en s'inclinant très bas, on respectera désormais les nerfs de Mademoiselle ! Pardon encore une fois ! Mille excuses !

Ainsi fut terminée la plaisanterie.

Mais trois semaines après, un soir, il lui dit :

- Eh bien, je l'ai vue tantôt, Mme Arnoux !

- Où donc ?

- Au Palais avec Balandard, avoué ; une femme brune, n'est-ce pas, de taille moyenne ?

Frédéric fit un signe d'asentiment. I1 attendait que Deslauriers parlât. Au moindre mot d'admiration, il se serait épanché largement, était tout prêt à le chérir ; l'autre se taisait toujours ; enfin, n'y tenant plus, il lui demanda d'un air indifférent ce qu'il pensait d'elle.

Deslauriers la trouvait " pas mal, sans avoir pourtant rien d'extraordinaire ".

- Ah ! tu trouves, dit Frédéric.

Arriva le mois d'août, époque de son deuxième examen. D'après l'opinion courante, quinze jours devaient suffire pour en préparer les matières. Frédéric, ne doutant pas de ses forces, avala d'emblée les quatre premiers livres du Code de procédure, les trois premiers du Code pénal, plusieurs morceaux d'Instruction criminelle et une partie du Code civil, avec les annotations de M. Poncelet. La veille, Deslauriers lui fit faire une récapitulation qui se prolongea jusqu'au matin ; et, pour mettre à profit le dernier quart d'heure, il continua à l'interroger sur le trottoir, tout en marchant.

Comme plusieurs examens se pasaient simultanément, il y avait beaucoup de monde dans la cour, entre autres Husonnet et Cisy ; on ne manquait pas de venir à ces épreuves quand il s'agisait des camarades. Frédéric endosa la robe noire traditionnelle ; puis il entra suivi de la foule, avec trois autres étudiants, dans une grande pièce, éclairée par des fenêtres sans rideaux et garnie de banquettes, le long des murs. Au milieu, des chaises de cuir entouraient une table, décorée d'un tapis vert. Elle séparait les candidats de MM. les examinateurs en robe rouge, tous portant des chauses d'hermine sur l'épaule, avec des toques à galons d'or sur le chef.

Frédéric se trouvait l'avant-dernier dans la série, position mauvaise. A la première question sur la différence entre une convention et un contrat, il définit l'une pour l'autre ; et le profeseur, un brave homme, lui dit : -" Ne vous troublez pas, monsieur, remettez-vous ! " puis, ayant fait deux demandes faciles, suivies de réponses obscures, il pasa enfin au quatrième. Frédéric fut démoralisé par ce piètre commencement. Deslauriers, en face, dans le public, lui faisait signe que tout n'était pas encore perdu ; et à la deuxième interrogation sur le droit criminel, il se montra pasable. Mais, après la troisième, relative au testament mystique, l'examinateur étant resté impasible tout le temps, son angoise redoubla ; car Husonnet joignait les mains comme pour applaudir, tandis que Deslauriers prodiguait des hausements d'épaules. Enfin le moment arriva où il fallut répondre sur la Procédure ! Il s'agisait de la tierce opposition. Le profeseur, choqué d'avoir entendu des héories contraires aux siennes, lui demanda d'un ton brutal :

- Et vous, monsieur, est-ce votre avis ? Comment conciliez-vous le principe de l'article 1351 du Code civil avec cette voie d'attaque extraordinaire !

Frédéric sentait un grand mal de tête, pour avoir pasé la nuit sans dormir. Un rayon de soleil, entrant par l'intervalle d'une jalousie, le frappait au visage. Debout derrière sa chaise, il se dandinait et tirait sa moustache.

- J'attends toujours votre réponse ! reprit l'homme à la toque d'or.

Et, comme le geste de Frédéric l'agaçait sans doute :

- Ce n'est pas dans votre barbe que vous la trouverez !

Ce sarcasme causa un rire dans l'auditoire ; le profeseur, flatté, s'amadoua. Il lui fit deux questions encore sur l'ajournement et sur l'affaire sommaire, puis baisa la tête en signe d'approbation ; l'acte public était fini. Frédéric rentra dans le vestibule.

Pendant que l'huisier le dépouillait de sa robe, pour la repaser à un autre immédiatement, ses amis l'entourèrent, en achevant de l'ahurir avec leurs opinions contradictoires sur le résultat de l'examen. On le proclama bientôt d'une voix sonore, à l'entrée de la salle : " Le troisième était... ajourné ! "

- Emballé ! dit Husonnet, allons-nous-en !

Devant la loge du concierge, ils rencontrèrent Martinon, rouge, ému, avec un sourire dans les yeux et l'auréole du triomphe sur le front. Il venait de subir sans encombre son dernier examen. Restait seulement la hèse. Avant quinze jours, il serait licencié. Sa famille connaisait un ministre, " une belle carrière " s'ouvrait devant lui.

- Celui-là t'enfonce tout de même, dit Deslauriers.

Rien n'est humiliant comme de voir les sots réusir dans les entreprises où l'on échoue. Frédéric, vexé, répondit qu'il s'en moquait. Ses prétentions étaient plus hautes ; et, comme Husonnet faisait mine de s'en aller, il le prit à l'écart pour lui dire :

- Pas un mot de tout cela, chez eux, bien entendu !

Le secret était facile, puisque Arnoux, le lendemain, partait en voyage pour l'Allemagne.

Le soir, en rentrant, le clerc trouva son ami singulièrement changé : il pirouettait, sifflait ; et, l'autre s'étonnant de cette humeur, Frédéric déclara qu'il n'irait pas chez sa mère, il emploierait ses vacances à travailler.

A la nouvelle du départ d'Arnoux, une joie l'avait saisi. Il pouvait se présenter là-bas, tout à son aise, sans crainte d'être interrompu dans ses visites. La conviction d'une sécurité absolue lui donnerait du courage. Enfin il ne serait pas éloigné, ne serait pas séparé d'Elle ! Quelque chose de plus fort qu'une chaîne de fer l'attachait à Paris, une voix intérieure lui criait de rester.

Des obstacles s'y opposaient. Il les franchit en écrivant à sa mère ; il confesait d'abord son échec, occasionné par des changements faits dans le programme, - un hasard, une injustice ; - d'ailleurs, tous les grands avocats (il citait leurs noms) avaient été refusés à leurs examens. Mais il comptait se présenter de nouveau au mois de novembre. Or, n'ayant pas de temps à perdre, il n'irait point à la maison cette année ; et il demandait, outre l'argent d'un trimestre, deux cent cinquante francs, pour des répétitions de droit, fort utiles ; - le tout enguirlandé de regrets, condoléances, chatteries et protestations d'amour filial.

Mme Moreau, qui l'attendait le lendemain, fut chagrinée doublement. Elle cacha la mésaventure de son fils, et lui répondit " de venir tout de même ". Frédéric ne céda pas. Une brouille s'ensuivit. A la fin de la semaine, néanmoins, il reçut l'argent du trimestre avec la somme destinée aux répétitions, et qui servit à payer un pantalon gris perle, un chapeau de feutre blanc et une badine à pomme d'or.

Quand tout cela fut en sa posesion :

" C'est peut-être une idée de coiffeur que j'ai eue ? " songea-t-il .

Et une grande hésitation le prit.

Pour savoir s'il irait chez Mme Arnoux, il jeta par trois fois, dans l'air, des pièces de monnaie. Toutes les fois, le présage fut heureux. Donc, la fatalité l'ordonnait. Il se fit conduire en fiacre rue de Choiseul.

Il monta vivement l'escalier, tira le cordon de la sonnette ; elle ne sonna pas ; il se sentait près de défaillir.

Puis il ébranla, d'un coup furieux, le lourd gland de soie rouge. Un carillon retentit, s'apaisa par degrés, et l'on n'entendait plus rien. Frédéric eut peur !

Il colla son oreille contre la porte ; pas un souffle ! Il mit son eil au trou de la serrure ; et il n'apercevait dans l'antichambre que deux pointes de roseau, sur la muraille, parmi les fleurs du papier. Enfin, il tournait les talons quand il se ravisa. Cette fois, il donna un petit coup, léger. La porte s'ouvrit ; et, sur le seuil, les cheveux ébouriffés, la face cramoisie et l'air mausade, Arnoux lui-même parut.

- Tiens ! Qui diable vous amène ? Entrez !

Il l'introduisait, non dans le boudoir ou dans sa chambre, mais dans la salle à manger, où l'on voyait sur la table une bouteille de vin de Champagne avec deux verres ; et, d'un ton brusque :

- Vous avez quelque chose à me demander, cher ami ?

- Non ! rien ! rien ! balbutia le jeune homme, cherchant un prétexte à sa visite

Enfin, il dit qu'il était venu savoir de ses nouvelles, car il le croyait en Allemagne, sur le rapport d'Husonnet.

- Nullement ! reprit Arnoux . Quelle linotte que ce garçon-là, pour entendre tout de travers !

Afin de disimuler son trouble, Frédéric marchait de droite et de gauche, dans la salle. En heurtant le pied d'une chaise, il fit tomber une ombrelle posée desus ; le manche d'ivoire se brisa.

- Mon Dieu ! s'écria-t-il, comme je suis chagrin d'avoir brisé l'ombrelle de Mme Arnoux !

A ce mot, le marchand releva la tête, et eut un singulier sourire. Frédéric, prenant l'occasion qui s'offrait de parler d'elle, ajouta timidement :

- Est-ce que je ne pourrai pas la voir ?

Elle était dans son pays, près de sa mère malade.

Il n'osa faire de questions sur la durée de cette absence. Il demanda seulement quel était le pays de Mme Arnoux.

- Chartres ! Cela vous étonne ?

- Moi ? non ! pourquoi ? Pas le moins du monde ! Ils ne trouvèrent, ensuite, absolument rien à se dire. Arnoux, qui s'était fait une cigarette, tournait autour de la table en soufflant. Frédéric, debout contre le poêle, contemplait les murs, l'étagère, le parquet ; et des images charmantes défilaient dans sa mémoire, devant ses yeux plutôt. Enfin il se retira.

Un morceau de journal, roulé en boule, traînait par terre, dans l'antichambre ; Arnoux le prit , et, se hausant sur la pointe des pieds, il l'enfonça dans la sonnette, pour continuer, dit-il, sa sieste interrompue. Puis, en lui donnant une poignée de main :

- Avertisez le concierge, s'il vous plaît, que je n'y suis pas !

Et il referma la porte sur son dos, violemment.

Frédéric descendit l'escalier marche à marche. L'insuccès de cette première tentative le décourageait sur le hasard des autres. Alors commencèrent trois mois d'ennui. Comme il n'avait aucun travail, son déseuvrement renforçait sa tristese.

Il pasait des heures à regarder, du haut de son balcon, la rivière qui coulait entre les quais grisâtres, noircis, de place en place, par la bavure des égouts, avec un ponton de blanchiseuses amarré contre le bord, où des gamins quelquefois s'amusaient, dans la vase, à faire baigner un caniche. Ses yeux délaisant à gauche le pont de pierre de Notre-Dame et trois ponts suspendus, se dirigeaient toujours vers le quai aux Ormes, sur un masif de vieux arbres, pareils aux tilleuls du port de Montereau. La tour Saint Jacques, l'Hôtel de Ville, Saint-Gervais, Saint-Louis, Saint-Paul se levaient en face, parmi les toits confondus, - et le génie de la colonne de Juillet resplendisait à l'orient comme une large étoile d'or, tandis qu'à l'autre extrémité le dôme des Tuileries arrondisait, sur le ciel, sa lourde mase bleue. C'était par-derrière, de ce côté-là, que devait être la maison de Mme Arnoux.

Il rentrait dans sa chambre ; puis, couché sur son divan, s'abandonnait à une méditation désordonnée : plans d'ouvrages, projets de conduite, élancements vers l'avenir. Enfin, pour se débarraser de lui-même, il sortait.

Il remontait, au hasard, le Quartier latin, si tumultueux d'habitude, mais désert à cette époque, car les étudiants étaient partis dans leurs familles. Les grands murs des collèges, comme allongés par le silence, avaient un aspect plus morne encore ; on entendait toutes sortes de bruits paisibles, des battements d'ailes dans des cages, le ronflement d'un tour, le marteau d'un savetier ; et les marchands d'habits, au milieu des rues, interrogeaient de l'eil chaque fenêtre, inutilement. Au fond des cafés solitaires, la dame du comptoir bâillait entre ses carafons remplis ; les journaux demeuraient en ordre sur la table des cabinets de lecture ; dans l'atelier des repaseuses, des linges frisonnaient sous les bouffées du vent tiède. De temps à autre, il s'arrêtait à l'étalage d'un bouquiniste ; un omnibus, qui descendait en frôlant le trottoir, le faisait se retourner ; et, parvenu devant le Luxembourg, il n'allait pas plus loin.

Quelquefois, l'espoir d'une distraction l'attirait vers les boulevards. Après de sombres ruelles exhalant des fraîcheurs humides, il arrivait sur de grandes places désertes, éblouisantes de lumière, et où les monuments desinaient au bord du pavé des dentelures d'ombre noire. Mais les charrettes, les boutiques recommençaient, et la foule l'étourdisait, - le dimanche surtout, - quand, depuis la Bastille jusqu'à la Madeleine, c'était un immense flot ondulant sur l'asphalte, au milieu de la pousière, dans une rumeur continue ; il se sentait tout éceuré par la basese des figures, la niaiserie des propos, la satisfaction imbécile transpirant sur les fronts en sueur ! Cependant, la conscience de mieux valoir que ces hommes atténuait la fatigue de les regarder.

Il allait tous les jours à l'Art industriel ; - et, pour savoir quand reviendrait Mme Arnoux, il s'informait de sa mère très longuement. La réponse d'Arnoux ne variait pas ; " le mieux se continuait ", sa femme, avec la petite, serait de retour la semaine prochaine. Plus elle tardait à revenir, plus Frédéric témoignait d'inquiétude, - si bien qu'Arnoux, attendri par tant d'affection, l'emmena cinq ou six fois dîner au restaurant.

Frédéric, dans ces longs tête-à-tête, reconnut que le marchand de peinture n'était pas fort spirituel. Arnoux pouvait s'apercevoir de ce refroidisement ; et puis c'était l'occasion de lui rendre, un peu, ses politeses.

Voulant donc faire les choses très bien, il vendit à un brocanteur tous ses habits neufs, moyennant la somme de quatre-vingts francs ; et, l'ayant grosie de cent autres qui lui restaient, il vint chez Arnoux le prendre pour dîner. Regimbart s'y trouvait. Ils s'en allèrent aux Trois-Frères-Provençaux.

Le Citoyen commença par retirer sa redingote, et, sûr de la déférence des deux autres, écrivit la carte. Mais il eut beau se transporter dans la cuisine pour parler lui-même au chef, descendre à la cave dont il connaisait tous les coins, et faire monter le maître de l'établisement, auquel il " donna un savon ", il ne fut content ni des mets, ni des vins, ni du service ! A chaque plat nouveau, à chaque bouteille différente, dès la première bouchée, la première gorgée, il laisait tomber sa fourchette, ou repousait au loin son verre ; puis s'accoudant sur la nappe de toute la longueur de son bras, il s'écriait qu'on ne pouvait plus dîner à Paris ! Enfin, ne sachant qu'imaginer pour sa bouche, Regimbart se commanda des haricots à l'huile, " tout bonnement ", lesquels, bien qu'à moitié réusis, l'apaisèrent un peu. Puis il eut, avec le garçon, un dialogue, roulant sur les anciens garçons des Provençaux : " Qu'était devenu Antoine ? Et un nommé Eugène ? Et héodore, le petit, qui servait toujours en bas ? Il y avait dans ce temps-là une chère autrement distinguée, et des têtes de Bourgogne comme on n'en reverra plus !"

Ensuite, il fut question de la valeur des terrains dans la banlieue, une spéculation d'Arnoux, infaillible. En attendant, il perdait ses intérêts. Puisqu'il ne voulait vendre à aucun prix, Regimbart lui découvrirait quelqu'un ; et ces deux mesieurs firent, avec un crayon, des calculs jusqu'à la fin du desert.

On s'en alla prendre le café, pasage du Saumon, dans un estaminet, à l'entresol. Frédéric asista, sur ses jambes, à d'interminables parties de billard, abreuvées d'innombrables chopes ; - et il resta là, jusqu'à minuit, sans savoir pourquoi , par lâcheté , par bêtise , dans l'espérance confuse d'un événement quelconque favorable à son amour.

Quand donc la reverrait-il ? Frédéric se désespérait. Mais, un soir, vers la fin de novembre. Arnoux lui dit :

- Ma femme est revenue hier, vous savez !

Le lendemain, à cinq heures, il entrait chez elle.

Il débuta par des félicitations, à propos de sa mère, dont la maladie avait été si grave.

- Mais non ! Qui vous l'a dit ?

- Arnoux !

Elle fit un " ah " léger, puis ajouta qu'elle avait eu d'abord des craintes sérieuses, maintenant disparues.

Elle se tenait près du feu, dans la bergère de tapiserie. Il était sur le canapé, avec son chapeau entre ses genoux ; et l'entretien fut pénible, elle l'abandonnait à chaque minute ; il ne trouvait pas de joint pour y introduire ses sentiments. Mais, comme il se plaignait d'étudier la chicane, elle répliqua : - " Oui..., je conçois..., les affaires... ! " en baisant la figure, absorbée tout à coup par des réflexions.

Il avait soif de les connaître, et même ne songeait pas à autre chose. Le crépuscule amasait de l'ombre autour d'eux.

Elle se leva, ayant une course à faire, puis reparut avec une capote de velours, et une mante noire, bordée de petit-gris. Il osa offrir de l'accompagner

On n'y voyait plus ; le temps était froid, et un lourd brouillard, estompant la façade des maisons, puait dans l'air. Frédéric le humait avec délices ; car il sentait à travers la ouate du vêtement la forme de son bras ; et sa main, prise dans un gant chamois à deux boutons, sa petite main qu'il aurait voulu couvrir de baisers, s'appuyait sur sa manche. A cause du pavé glisant, ils oscillaient un peu ; il lui semblait qu'ils étaient tous les deux comme bercés par le vent, au milieu d'un nuage.

L'éclat des lumières sur le boulevard, le remit dans la réalité. L'occasion était bonne, le temps presait. Il se donna jusqu'à la rue de Richelieu pour déclarer son amour. Mais, presque ausitôt, devant un magasin de porcelaines, elle s'arrêta net, en lui disant :

- Nous y sommes, je vous remercie ! A jeudi, n'est-ce pas, comme d'habitude ?

Les dîners recommencèrent ; et plus il fréquentait Mme Arnoux, plus ses langueurs augmentaient.

La contemplation de cette femme l'énervait, comme l'usage d'un parfum trop fort. Cela descendit dans les profondeurs de son tempérament, et devenait presque une manière générale de sentir, un mode nouveau d'exister.

Les prostituées qu'il rencontrait aux feux du gaz, les cantatrices pousant leurs roulades, les écuyères sur leurs chevaux au galop, les bourgeoises à pied, les grisettes à leur fenêtre, toutes les femmes lui rappelaient celle-là, par des similitudes ou par des contrastes violents. Il regardait, le long des boutiques, les cachemires, les dentelles et les pendeloques de pierreries, en les imaginant drapés autour de ses reins, cousues à son corsage, faisant des feux dans sa chevelure noire. A l'éventaire des marchandes, les fleurs s'épanouisaient pour qu'elle les choisît en pasant ; dans la montre des cordonniers, les petites pantoufles de satin à bordure de cygne semblaient attendre son pied ; toutes les rues conduisaient vers sa maison ; les voitures ne stationnaient sur les places que pour y mener plus vite ; Paris se rapportait à sa personne, et la grande ville avec toutes ses voix bruisait, comme un immense orchestre, autour d'elle.

Quand il allait au Jardin des Plantes, la vue d'un palmier l'entraînait vers des pays lointains. Ils voyageaient ensemble, au dos des dromadaires, sous le tendelet des éléphants, dans la cabine d'un yacht parmi des archipels bleus, ou côte à côte sur deux mulets à clochettes, qui trébuchent dans les herbes contre des colonnes brisées. Quelquefois, il s'arrêtait au Louvre devant de vieux tableaux ; et son amour l'embrasant jusque dans les siècles disparus, il la substituait aux personnages des peintures. Coiffée d'un hennin, elle priait à deux genoux derrière un vitrage de plomb. Seigneurese des Castilles ou des Flandres, elle se tenait asise, avec une fraise empesée et un corps de baleines à gros bouillons. Puis elle descendait quelque grand escalier de porphyre, au milieu des sénateurs, sous un dais de plumes d'autruche, dans une robe de brocart. D'autres fois, il la rêvait en pantalon de soie jaune, sur les cousins d'un harem ; - et tout ce qui était beau, le scintillement des étoiles, certains airs de musique, l'allure d'une phrase, un contour, l'amenaient à sa pensée d'une façon brusque et insensible.

Quant à esayer d'en faire sa maîtrese, il était sûr que toute tentative serait vaine.

Un soir, Dittmer, qui arrivait, la baisa sur le front ; Lovarias fit de même, en disant :

- Vous permettez, n'est-ce pas, selon le privilège des amis ?

Frédéric balbutia :

- Il me semble que nous sommes tous des amis ?

- Pas tous des vieux ! reprit-elle.

C'était le repouser d'avance, indirectement.

Que faire, d'ailleurs ? Lui dire qu'il l'aimait ? Elle l'éconduirait sans doute ; ou bien, s'indignant, le chaserait de sa maison ! Or, il préférait toutes les douleurs à l'horrible chance de ne plus la voir.

Il enviait le talent des pianistes, les balafres des soldats. Il souhaitait une maladie dangereuse, espérant de cette façon l'intéreser.

Une chose l'étonnait, c'est qu'il n'était plus jaloux d'Arnoux ; et il ne pouvait se la figurer autrement que vêtue, -tant sa pudeur semblait naturelle, et reculait son sexe dans une ombre mystérieuse.

Cependant, il songeait au bonheur de vivre avec elle, de la tutoyer, de lui paser la main sur les bandeaux longuement, ou de se tenir par terre, à genoux, les deux bras autour de sa taille, à boire son âme dans ses yeux ! Il aurait fallu, pour cela, subvertir la destinée ; et, incapable d'action, maudisant Dieu et s'accusant d'être lâche, il tournait dans son désir, comme un prisonnier dans son cachot. Une angoise permanente l'étouffait. Il restait pendant des heures immobile, ou bien il éclatait en larmes ; et, un jour qu'il n'avait pas eu la force de se contenir, Deslauriers lui dit :

- Mais, saprelotte ! qu'est-ce que tu as ?

Frédéric souffrait des nerfs. Deslauriers n'en crut rien. Devant une pareille douleur, il avait senti se réveiller sa tendrese, et il le réconforta. Un homme comme lui se laiser abattre, quelle sottise ! Pase encore dans la jeunese, mais plus tard, c'est perdre son temps.

- Tu me gâtes mon Frédéric ! Je redemande l'ancien. Garçon, toujours du même ! Il me plaisait ! Voyons, fume une pipe, animal ! Secoue-toi un peu, tu me désoles !

- C'est vrai, dit Frédéric, je suis fou !

Le clerc reprit :

- Ah ! vieux troubadour, je sais bien ce qui t'afflige ! Le petit ceur ? Avoue-le ! Bah ! une de perdue, quatre de trouvées ! On se console des femmes vertueuses avec les autres. Veux-tu que je t'en fase connaître, des femmes ? Tu n'as qu'à venir à l'Alhambra. (C'était un bal public ouvert récemment au haut des Champs-élysées, et qui se ruina, dès la seconde saison, par un luxe prématuré dans ce genre d'établisements.) On s'y amuse à ce qu'il paraît. Allons-y ! Tu prendras tes amis, si tu veux ; je te pase même Regimbart !

Frédéric n'invita pas le Citoyen. Deslauriers se priva de Sénécal. Ils emmenèrent seulement Husonnet et Cisy avec Dusardier ; et le même fiacre les descendit tous les cinq à la porte de l'Alhambra.

Deux galeries moresques s'étendaient à droite et à gauche, parallèlement. Le mur d'une maison, en face, occupait tout le fond, et le quatrième côté (celui du restaurant) figurait un cloître gohique à vitraux de couleurs. Une sorte de toiture chinoise abritait l'estrade où jouaient les musiciens ; le sol autour était couvert d'asphalte, et des lanternes vénitiennes accrochées à des poteaux formaient, de loin, sur les quadrilles, une couronne de feux multicolores. Un piédestal, çà et là, supportait une cuvette de pierre, d'où s'élevait un mince filet d'eau. On apercevait dans les feuillages des statues en plâtre. Hébés ou Cupidons tout gluants de peinture à l'huile ; et les allées nombreuses, garnies d'un sable très jaune soigneusement ratisé, faisaient paraître le jardin beaucoup plus vaste qu'il ne l'était.

Des étudiants promenaient leurs maîtreses ; des commis en nouveautés se pavanaient, une canne entre les doigts ; des collégiens fumaient des régalias ; de vieux célibataires caresaient avec un peigne leur barbe teinte ; il y avait des Anglais, des Ruses, des gens de l'Amérique du Sud, trois Orientaux en tarbouch. Des lorettes, des grisettes et des filles étaient venues là, espérant trouver un protecteur, un amoureux, une pièce d'or, ou simplement pour le plaisir de la danse ; et leurs robes à tunique vert d'eau, bleu, cerise, ou violette, pasaient, s'agitaient entre les ébéniers et les lilas. Presque tous les hommes portaient des étoffes à carreaux, quelques-uns des pantalons blancs, malgré la fraîcheur du soir. On allumait les becs de gaz.

Husonnet, par ses relations avec les journaux de modes et les petits héâtres, connaisait beaucoup de femmes ; il leur envoyait des baisers par le bout des doigts, et de temps à autre, quittant ses amis, allait causer avec elles.

Deslauriers fut jaloux de ces allures. Il aborda cyniquement une grande blonde, vêtue de nankin. Après l'avoir considéré d'un air mausade, elle dit : -" Non ! pas de confiance, mon bonhomme !" et tourna les talons.

Il recommença près d'une grose brune, qui était folle sans doute, car elle bondit dès le premier mot, en le menaçant, s'il continuait, d'appeler les sergents de ville. Deslauriers s'efforça de rire ; puis, découvrant une petite femme asise à l'écart sous un réverbère, il lui proposa une contredanse.

Les musiciens, juchés sur l'estrade, dans des postures de singe, raclaient et soufflaient, impétueusement. Le chef d'orchestre, debout, battait la mesure d'une façon automatique. On était tasé, on s'amusait ; les brides dénouées des chapeaux effleuraient les cravates, les bottes s'enfonçaient sous les jupons ; tout cela sautait en cadence ; Deslauriers presait contre lui la petite femme, et, gagné par le délire du cancan, se démenait au milieu des quadrilles comme une grande marionnette. Cisy et Dusardier continuaient leur promenade ; le jeune aristocrate lorgnait les filles, et , malgré les exhortations du commis , n'osait leur parler, s'imaginant qu'il y avait toujours chez ces femmes-là " un homme caché dans l'armoire avec un pistolet, et qui en sort pour vous faire souscrire des lettres de change ".

Ils revinrent près de Frédéric. Deslauriers ne dansait plus ; et tous se demandaient comment finir la soirée, quand Husonnet s'écria :

- Tiens ! la marquise d'Amaêgui !

C'était une femme pâle, à nez retrousé, avec des mitaines jusqu'aux coudes et de grandes boucles noires qui pendaient le long de ses joues, comme deux oreilles de chien. Husonnet lui dit :

- Nous devrions organiser une petite fête chez toi, un raout oriental ? Tâche d'herboriser quelques-unes de tes amies pour ces chevaliers français ! Eh bien, qu'est-ce qui te gêne ? Attendrais-tu ton hidalgo ?

L'Andalouse baisait la tête ; sachant les habitudes peu luxueuses de son ami, elle avait peur d'en être pour ses rafraîchisements. Enfin, au mot d'argent lâché par elle, Cisy proposa cinq napoléons, toute sa bourse ; la chose fut décidée. Mais Frédéric n'était plus là.

Il avait cru reconnaître la voix d'Arnoux, avait aperçu un chapeau de femme, et il s'était enfoncé bien vite dans le bosquet à côté.

Mlle Vatnaz se trouvait seule avec Arnoux.

- Excusez-moi ! je vous dérange ?

- Pas le moins du monde ! reprit le marchand.

Frédéric, aux derniers mots de leur conversation, comprit qu'il était accouru à l'Alhambra pour entretenir Mlle Vatnaz d'une affaire urgente ; et sans doute Arnoux n'était pas complètement rasuré, car il lui dit d'un air inquiet :

- Vous êtes bien sûre ?

- Très sûre ! on vous aime ! Ah ! quel homme !

Et elle lui faisait la moue, en avançant ses groses lèvres, presque sanguinolentes à force d'être rouges. Mais elle avait d'admirables yeux, fauves avec des points d'or dans les prunelles, tout pleins d'esprit, d'amour et de sensualité. Ils éclairaient, comme des lampes, le teint un peu jaune de sa figure maigre. Arnoux semblait jouir de ses rebuffaces. Il se pencha de son côté en lui disant :

- Vous êtes gentille, embrasez-moi !

Elle le prit par les deux oreilles, et le baisa sur le front.

A ce moment, les danses s'arrêtèrent ; et, à la place du chef d'orchestre, parut un beau jeune homme, trop gras et d'une blancheur de cire. Il avait de longs cheveux noirs disposés à la manière du Christ, un gilet de velours azur à grandes palmes d'or, l'air orgueilleux comme un paon, bête comme un dindon ; et quand il eut salué le public, il entama une chansonnette. C'était un villageois narrant lui-même son voyage dans la Capitale ; l'artiste parlait bas-normand, faisait l'homme soûl ; le refrain :

Ah ! j'ai t'y ri, j ai t'y ri,

Dans ce gueusard de Paris !

soulevait des trépignements d'enhousiasme. Delmas, " chanteur expresif ", était trop malin pour le laiser refroidir. On lui pasa vivement une guitare, et il gémit une romance intitulée le Frère de l'Albanaise.

Les paroles rappelèrent à Frédéric celles que chantait l'homme en haillons, entre les tambours du bateau. Ses yeux s'attachaient involontairement sur le bas de la robe étalée devant lui. Après chaque couplet, il y avait une longue pause, - et le souffle du vent dans les arbres resemblait au bruit des ondes.

Mlle Vatnaz, en écartant d'une main les branches d'un troène qui lui masquait la vue de l'estrade, contemplait le chanteur, fixement, les narines ouvertes, les cils rapprochés, et comme perdue dans une joie sérieuse.

- Très bien ! dit Arnoux. Je comprends pourquoi vous êtes ce soir à l'Alhambra ! Delmas vous plaît, ma chère.

Et elle ne voulut rien avouer.

- Ah ! quelle pudeur !

Et, montrant Frédéric !

- Est-ce à cause de lui ? Vous auriez tort. Pas de garçon plus discret !

Les autres, qui cherchaient leur ami, entrèrent dans la salle de verdure. Husonnet les présenta. Arnoux fit une distribution de cigares et régala de sorbets la compagnie.

Mlle Vatnaz avait rougi en apercevant Dusardier.

Elle se leva bientôt, et, lui tendant la main :

- Vous ne me remettez pas, monsieur Auguste ?

- Comment la connaisez-vous ? demanda Frédéric.

- Nous avons été dans la même maison ! reprit-il.

Cisy le tirait par la manche, ils sortirent ; et, à peine disparu, Mlle Vatnaz commença l'éloge de son caractère. Elle ajouta même qu'il avait le génie du ceur.

Puis on causa de Delmas, qui pourrait, comme mime, avoir des succès au héâtre ; et il s'ensuivit une discusion, où l'on mêla Shakespeare, la Censure, le Style, le Peuple, les recettes de la Porte Saint-Martin, Alexandre Dumas, Victor Hugo et Dumersan. Arnoux avait connu plusieurs actrices célèbres ; les jeunes gens se penchaient pour l'écouter. Mais ses paroles étaient couvertes par le tapage de la musique ; et, sitôt le quadrille ou la polka terminés, tous s'abattaient sur les tables, appelaient le garçon, riaient ; les bouteilles de bière et de limonade gazeuse détonaient dans les feuillages, des femmes criaient comme des poules ; quelquefois, deux mesieurs voulaient se battre ; un voleur fut arrêté.

Au galop, les danseurs envahirent les allées. Haletants, souriants, et la face rouge, ils défilaient dans un tourbillon qui soulevait les robes avec les basques des habits ; les trombones rugisaient plus fort ; le ryhme s'accélérait ; derrière le cloître moyen âge, on entendit des crépitations des pétards éclatèrent ; des soleils se mirent à tourner ; la lueur des feux de Bengale, couleur d'émeraude, éclaira pendant une minute tout le jardin ; - et, à la dernière fusée, la multitude exhala un grand soupir. Elle s'écoula lentement. Un nuage de poudre à canon flottait dans l'air. Frédéric et Deslauriers marchaient au milieu de la foule pas à pas, quand un spectacle les arrêta : Martinon se faisait rendre de la monnaie au dépôt des parapluies ; et il accompagnait une femme d'une cinquantaine d'années, laide, magnifiquement vêtue, et d'un rang social problématique.

- Ce gaillard-là, dit Deslauriers, est moins simple qu'on ne suppose. Mais où est donc Cisy ?

Dusardier leur montra l'estaminet, où ils aperçurent le fils des preux, devant un bol de punch, en compagnie d'un chapeau rose.

Husonnet, qui s'était absenté depuis cinq minutes, reparut au même moment.

Une jeune fille s'appuyait sur son bras, en l'appelant tout haut " mon petit chat ".

- Mais non ! lui disait-il. Non ! pas en public ! Appelle-moi Vicomte, plutôt ! ça vous donne un genre cavalier ; Louis XIII et bottes molles, qui me plaît ! Oui, mes bons, une ancienne ! N'est-ce pas qu'elle est gentille ? - Il lui prenait le menton. - Salue ces mesieurs ! ce sont tous des fils de pairs de France ! je les fréquente pour qu'ils me nomment ambasadeur !

- Comme vous êtes fou ! soupira Mlle Vatnaz.

Elle pria Dusardier de la reconduire jusqu'à sa porte.

Arnoux les regarda s'éloigner, puis, se tournant vers Frédéric :

- Vous plairait-elle, la Vatnaz ? Au reste, vous n'êtes pas franc là-desus ! Je crois que vous cachez vos amours ?

Frédéric, devenu blême, jura qu'il ne cachait rien.

- C'est qu'on ne vous connaît pas de maîtrese, reprit Arnoux .

Frédéric eut envie de citer un nom, au hasard. Mais l'histoire pouvait lui être racontée. Il répondit qu'effectivement il n'avait pas de maîtrese.

Le marchand l'en blâma.

- Ce soir, l'occasion était bonne ! Pourquoi n'avez-vous pas fait comme les autres, qui s'en vont tous avec une femme ?

- Eh bien, et vous ? dit Frédéric, impatienté d'une telle persistance .

- Ah ! moi ! mon petit ! c'est différent ! Je m'en retourne auprès de la mienne !

Il appela un cabriolet et disparut.

Les deux amis s'en allèrent à pied. Un vent d'est soufflait. Ils ne parlaient ni l'un ni l'autre. Deslauriers regrettait de n'avoir pas brillé devant le directeur d'un journal, et Frédéric s'enfonçait dans sa tristese. Enfin, il dit que le bastringue lui avait paru stupide.

- A qui la faute ? Si tu ne nous avais pas lâchés pour ton Arnoux !

- Bah ! tout ce que j'aurais pu faire eût été complètement inutile !

Mais le clerc avait des héories. Il suffisait, pour obtenir les choses, de les désirer fortement.

- Cependant, toi-même, tout à l'heure...

- Je m'en moquais bien ! fit Deslauriers, arrêtant net l'allusion. Est-ce que je vais m'empêtrer de femmes !

Et il déclama contre leurs mièvreries, leurs sottises, bref, elles lui déplaisaient.

- Ne pose donc pas ! dit Frédéric.

Deslauriers se tut. Puis, tout à coup :

- Veux-tu parier cent francs que je fais la première qui pase ?

- Oui ! accepté !

La première qui pasa était une mendiante hideuse ; et ils désespéraient du hasard, lorsqu'au milieu de la rue de Rivoli, ils aperçurent une grande fille, portant à la main un petit carton.

Deslauriers l'accosta sous les arcades. Elle inclina brusquement du côté des Tuileries, et elle prit bientôt par la place du Carrousel ; elle jetait des regards de droite et de gauche. Elle courut après un fiacre ; Deslauriers la rattrapa. Il marchait près d'elle, en lui parlant avec des gestes expresifs. Enfin elle accepta son bras, et ils continuèrent le long des quais. Puis, à la hauteur du Châtelet, pendant vingt minutes au moins, ils se promenèrent sur le trottoir, comme deux marins faisant leur quart. Mais, tout à coup, ils traversèrent le pont au Change, le marché aux Fleurs, le quai Napoléon. Frédéric entra derrière eux.

Deslauriers lui fit comprendre qu'il les gênerait, et n'avait qu'à suivre son exemple.

- Combien as-tu encore ?

- Deux pièces de cent sous !

- C'est asez ! bonsoir !

Frédéric fut saisi par l'étonnement que l'on éprouve à voir une farce réusir : " Il se moque de moi, pensa-t-il. Si je remontais ? " Deslauriers croirait, peut-être, qu'il lui enviait cet amour ? "Comme si je n'en avais pas un, et cent fois plus rare, plus noble, plus fort !" Une espèce de colère le pousait. Il arriva devant la porte de Mme Arnoux.

Aucune des fenêtres extérieures ne dépendait de son logement. Cependant, il restait les yeux collés sur la façade, - comme s'il avait cru, par cette contemplation, pouvoir fendre les murs. Maintenant, sans doute, elle reposait, tranquille comme une fleur endormie, avec ses beaux cheveux noirs parmi les dentelles de l'oreiller, les lèvres entrecloses, la tête sur un bras.

Celle d'Arnoux lui apparut. Il s'éloigna, pour fuir cette vision.

Le conseil de Deslauriers vint à sa mémoire ; il en eut horreur. Alors, il vagabonda dans les rues.

Quand un piéton s'avançait, il tâchait de distinguer son visage. De temps à autre, un rayon de lumière lui pasait entre les jambes, décrivait au ras du pavé un immense quart de cercle ; et un homme surgisait, dans l'ombre, avec sa botte et sa lanterne. Le vent, en certains endroits secouait le tuyau de tôle d'une cheminée ; des soins lointains s'élevaient, se mêlant au bourdonnement de sa tête, et il croyait entendre, dans les airs, la vague ritournelle des contredanses. Le mouvement de sa marche entretenait cette ivrese ; il se trouva sur le pont de la Concorde.

Alors, il se resouvint de ce soir de l'autre hiver, - où, sortant de chez elle, pour la première fois, il lui avait fallu s'arrêter, tant son ceur battait vite sous l'étreinte de ses espérances. Toutes étaient mortes, maintenant !

Des nuées sombres couraient sur la face de la lune. Il la contempla, en rêvant à la grandeur des espaces, à la misère de la vie, au néant de tout. Le jour parut ; ses dents claquaient ; et, à moitié endormi, mouillé par le brouillard, tout plein de larmes, il se demanda pourquoi n'en pas finir ? Rien qu'un mouvement à faire ! Le poids de son front l'entraînait, il voyait son cadavre flottant sur l'eau ;

Frédéric se pencha. Le parapet était un peu large, et ce fut par lasitude qu'il n'esaya pas de le franchir.

Une épouvante le saisit. Il regagna les boulevards et s'affaisa sur un banc. Des agents de police le réveillèrent, convaincus qu'il " avait fait la noce ".

Il se remit à marcher. Mais comme il se sentait grand'faim, et que tous les restaurants étaient fermés, il alla souper dans un cabaret des Halles. Après quoi, jugeant qu'il était encore trop tôt, il flâna aux alentours de l'Hôtel de Ville, jusqu'à huit heures et un quart.

Deslauriers avait depuis longtemps congédié sa donzelle ; et il écrivait sur la table, au milieu de la chambre. Vers quatre heures, M. de Cisy entra.

Grâce à Dusardier, la veille au soir, il s'était abouché avec une dame ; et même il l'avait reconduite en voiture, avec son mari, jusqu'au seuil de sa maison, où elle lui avait donné rendez-vous. Il en sortait. On ne connaisait pas ce nom-là !

- Que voulez-vous que j'y fase ? dit Frédéric.

Alors le gentilhomme battit la campagne ; il parla de Mlle Vatnaz, de l'Andalouse , et de toutes les autres. Enfin, avec beaucoup de périphrases, il exposa le but de sa visite : se fiant à la discrétion de son ami, il venait pour qu'il l'asistât dans une démarche, après laquelle il se regarderait définitivement comme un homme ; et Frédéric ne le refusa pas. Il conta l'histoire à Deslauriers, sans dire la vérité sur ce qui le concernait personnellement.

Le clerc trouva qu'" il allait maintenant très bien ". Cette déférence à ses conseils augmenta sa bonne humeur.

C'était par elle qu'il avait séduit, dès le premier jour, Mlle Clémence Daviou brodeuse en or pour équipements militaires, la plus douce personne qui fût, et svelte comme un roseau, avec de grands yeux bleus, continuellement ébahis. Le clerc abusait de sa candeur, jusqu'à lui faire croire qu'il était décoré, il ornait sa redingote d'un ruban rouge, dans leurs tête-à-tête, mais s'en privait en public, pour ne point humilier son patron, disait-il du reste, il la tenait à distance, se laisait careser comme un pacha, et l'appelait " fille du peuple " par manière de rire. Elle lui apportait chaque fois de petits bouquets de violettes. Frédéric n'aurait pas voulu d'un tel amour.

Cependant, lorsqu'ils sortaient, bras desus bras desous, pour se rendre dans un cabinet chez Pinson ou chez Barillot, il éprouvait une singulière tristese. Frédéric ne savait pas combien, depuis un an, chaque jeudi, il avait fait souffrir Deslauriers, quand il se brosait les ongles, avant d'aller dîner rue de Choiseul !

Un soir que, du haut de son balcon, il venait de les regarder partir, il vit de loin Husonnet sur le pont d'Arcole. Le bohème se mit à l'appeler par des signaux, et, Frédéric ayant descendu ses cinq étages :

- Voici la chose : c'est samedi prochain, 24, la fête de Mme Arnoux.

- Comment, puisqu'elle s'appelle Marie ?

- Angèle ausi, n'importe ! On festoiera dans leur maison de campagne, à Saint-Cloud ; je suis chargé de vous en prévenir. Vous trouverez un véhicule à trois heures, au journal ! Ainsi convenu ! Pardon de vous avoir dérangé. Mais j'ai tant de courses !

Frédéric n'avait pas tourné les talons que son portier lui remit une lettre :

" M et Mme Dambreuse prient M. F. Moreau de leur faire l'honneur de venir dîner chez eux samedi 24 courant. - R. S.V.P."

" Trop tard ", pensa-t-il.

Néanmoins, il montra la lettre à Deslauriers, lequel s'écria :

- Ah ! enfin ! Mais tu n'as pas l'air content. Pourquoi ?

Frédéric, ayant hésité quelque peu, dit qu'il avait le même jour une autre invitation.

- Fais-moi le plaisir d'envoyer bouler la rue de Choiseul. Pas de bêtises ! Je vais répondre pour toi, si ça te gêne.

Et le clerc écrivit une acceptation, à la troisième personne.

N'ayant jamais vu le monde qu'à travers la fièvre de ses convoitises, il se l'imaginait comme une création artificielle, fonctionnant en vertu de lois mahématiques. Un dîner en ville, la rencontre d'un homme en place, le sourire d'une jolie femme pouvaient, par une série d'actions se déduisant les unes des autres, avoir de gigantesques résultats. Certains salons parisiens étaient comme ces machines qui prennent la matière à l'état brut et la rendent centuplée de valeur. Il croyait aux courtisanes conseillant les diplomates, aux riches mariages obtenus par les intrigues, au génie des galériens, aux docilités du hasard sous la main des forts. Enfin, il estimait la fréquentation des Dambreuse tellement utile, et il parla si bien, que Frédéric ne savait plus à quoi se résoudre.

Il n'en devait pas moins, puisque c'était la fête de Mme Arnoux, lui offrir un cadeau ; il songea, naturellement, à une ombrelle, afin de réparer sa maladrese. Or, il découvrit une marquise en soie gorge-de-pigeon, à petit manche d'ivoire ciselé, et qui arrivait de la Chine. Mais cela coûtait cent soixante-quinze francs et il n'avait pas un sou, vivant même à crédit sur le trimestre prochain. Cependant, il la voulait, il y tenait, et, malgré sa répugnance, il eut recours à Deslauriers.

Deslauriers lui répondit qu'il n'avait pas d'argent

- J'en ai besoin, dit Frédéric, grand besoin !

Et, l'autre ayant répété la même excuse, il s'emporta.

- Tu pourrais bien, quelquefois...

- Quoi donc ?

- Rien !

Le clerc avait compris. Il leva sur sa réserve la somme en question, et, quand il l'eut versée pièce à pièce :

- Je ne te réclame pas de quittance, puisque je vis à tes crochets !

Frédéric lui sauta au cou, avec mille protestations affectueuses Deslauriers resta froid. Puis, le lendemain, apercevant l'ombrelle sur le piano :

- Ah ! c'était pour cela !

- Je l'enverrai peut-être, dit lâchement Frédéric.

Le hasard le servit, car il reçut, dans la soirée, un billet bordé de noir, et où Mme Dambreuse, lui annonçant la perte d'un oncle, s'excusait de remettre à plus tard le plaisir de faire sa connaisance.

Il arriva dès deux heures au bureau du journal. Au lieu de l'attendre pour le mener dans sa voiture, Arnoux était parti la veille, ne résistant plus à son besoin de grand air.

Chaque année, aux premières feuilles, durant plusieurs jours de suite, il décampait le matin, faisait de longues courses à travers champs, buvait du lait dans les fermes, batiffolait avec les villageoises, s'informait des récoltes et rapportait des pieds de salade dans son mouchoir. Enfin, réalisant un vieux rêve, il s'était acheté une maison de campagne.

Pendant que Frédéric parlait au commis, Mlle Vatnaz survint, et fut désappointée de ne pas voir Arnoux. Il resterait là-bas encore deux jours, peut-être. Le commis lui conseilla " d'y aller " ; elle ne pouvait y aller ; d'écrire une lettre, elle avait peur que la lettre ne fût perdue. Frédéric s'offrit à la porter lui-même. Elle en fit une rapidement, et le conjura de la remettre sans témoins.

Quarante minutes après, il débarquait à Saint-Cloud.

La maison, cent pas plus loin que le pont, se trouvait à mi-hauteur de la colline. Les murs du jardin étaient cachés par deux rangs de tilleuls, et une large pelouse descendait jusqu'au bord de la rivière. La porte de la grille étant ouverte, Frédéric entra.

Arnoux, étendu sur l'herbe, jouait avec une portée de petits chats. Cette distraction paraisait l'absorber infiniment. La lettre de Mlle Vatnaz le tira de sa torpeur.

- Diable, diable ! c'est ennuyeux ! elle a raison : il faut que je parte.

Puis, ayant fourré la misive dans sa poche, il prit plaisir à montrer son domaine. Il montra tout, l'écurie, le hangar, la cuisine. Le salon était à droite, et, du côté de Paris, donnait sur une varangue en treillage, chargée d'une clématite. Mais, au-desus de leur tête, une roulade éclata ; Mme Arnoux, se croyant seule, s'amusait à chanter. Elle faisait des gammes, des trilles, des arpèges. Il y avait de longues notes qui semblaient se tenir suspendues ; d'autres tombaient précipitées, comme les gouttelettes d'une cascade ; et sa voix, pasant par la jalousie, coupait le grand silence, et montait vers le ciel bleu.

Elle cesa tout à coup, quand M. et Mme Oudry, deux voisins, se présentèrent.

Puis elle parut elle-même au haut du perron ; et, comme elle descendait les marches, il aperçut son pied. Elle avait de petites chausures découvertes, en peau mordorée, avec trois pattes transversales, ce qui desinait sur ses bas un grillage d'or.

Les invités arrivèrent. Sauf M. Lefaucheux, avocat, c'étaient les convives du jeudi. Chacun avait apporté quelque cadeau : Dittmer une écharpe syrienne, Rosenwaid un album de romances, Burrieu une aquarelle, Sombaz sa propre caricature, et Pellerin un fusain, représentant une espèce de danse macabre, hideuse fantaisie d'une exécution médiocre. Husonnet s'était dispensé de tout présent.

Frédéric attendit après les autres, pour offrir le sien. Elle l'en remercia beaucoup. Alors, il dit :

- Mais... c'est presque une dette ! J'ai été si fâché.

- De quoi donc ? reprit-elle. Je ne comprends pas !

- A table ! fit Arnoux, en le saisisant par le bras ; puis, dans l'oreille : Vous n'êtes guère malin, vous !

Rien n'était plaisant comme la salle à manger, peinte d'une couleur vert d'eau. A l'un des bouts, une nymphe de pierre trempait son orteil dans un basin en forme de coquille. Par les fenêtres ouvertes, on apercevait tout le jardin avec la longue pelouse que flanquait un vieux pin d'écose, aux trois quarts dépouillé ; des masifs de fleurs la bombaient inégalement ; et, au delà du fleuve, se développaient, en large demi-cercle, le bois de Boulogne, Neuilly, Sèvres, Meudon. Devant la grille, en face, un canot à la voile prenait des bordées.

On causa d'abord de cette vue que l'on avait, puis du paysage en général ; et les discusions commençaient quand Arnoux donna l'ordre à son domestique d'atteler l'américaine vers les neuf heures et demie. Une lettre de son caisier le rappelait.

- Veux-tu que je m'en retourne avec toi ? dit Mme Arnoux.

- Mais certainement ! et, en lui faisant un beau salut : Vous savez bien, Madame, qu'on ne peut vivre sans vous .

Tous la complimentèrent d'avoir un si bon mari.

- Ah ! c'est que je ne suis pas seule ! répliqua-t-elle doucement, en montrant sa petite fille.

Puis la conversation avant repris sur la peinture, on parla d'un Ruysdaêl, dont Arnoux espérait des sommes considérables, et Pellerin lui demanda s'il était vrai que le fameux Saul Mahias, de Londres, fût venu, le mois pasé, lui en offrir vingt-trois mille francs.

- Rien de plus vrai ! et, se tournant vers Frédéric : C'est même le monsieur que je promenais l'autre jour à l'Alhambra, bien malgré moi, je vous asure, car ces Anglais ne sont pas drôles !

Frédéric, soupçonnant dans la lettre de Mlle Vatnaz quelque histoire de femme, avait admiré l'aisance du sieur Arnoux à trouver un moyen honnête de déguerpir ; mais son nouveau mensonge, absolument inutile, lui fit écarquiller les yeux.

Le marchand ajouta, d'un air simple :

- Comment l'appelez-vous donc, ce grand jeune homme, votre ami ?

- Deslauriers, dit vivement Frédéric.

Et, pour réparer les torts qu'il se sentait à son endroit, il le vanta comme une intelligence supérieure.

- Ah ! vraiment ? Mais il n'a pas l'air si brave garçon que l'autre, le commis de roulage.

Frédéric maudit Dusardier. Elle allait croire qu'il frayait avec les gens du commun.

Ensuite, il fut question des embellisements de la capitale, des quartiers nouveaux, et le bonhomme Oudry vint à citer, parmi les grands spéculateurs, M. Dambreuse.

Frédéric, saisisant l'occasion de se faire valoir, dit qu'il le connaisait. Mais Pellerin se lança dans une catilinaire contre les épiciers ; vendeurs de chandelles ou d'argent, il n'y voyait pas de différence. Puis, Rosenwald et Burrieu devisèrent porcelaines ; Arnoux causait jardinage avec Mme Oudry ; Sombaz, loustic de la vieille école, s'amusait à blaguer son époux ; il l'appelait Odry, comme l'acteur, déclara qu'il devait descendre d'Oudry, le peintre des chiens, car la bose des animaux était visible sur son front. Il voulut même lui tâter le crâne, l'autre s'en défendait à cause de sa perruque ; et le desert finit avec des éclats de rire.

Quand on eut pris le café, sous les tilleuls, en fumant, et fait plusieurs tours dans le jardin, on alla se promener le long de la rivière.

La compagnie s'arrêta devant un pêcheur, qui nettoyait des anguilles, dans une boutique à poison. Mlle Marhe voulut les voir . Il vida sa boîte sur l'herbe ; et la petite fille se jetait à genoux pour les rattraper, riait de plaisir, criait d'effroi. Toutes furent perdues. Arnoux les paya.

Il eut, ensuite, l'idée de faire une promenade en canot.

Un côté de l'horizon commençait à pâlir, tandis que de l'autre, une large couleur orange s'étalait dans le ciel et était plus empourprée au faîte des collines, devenues complètement noires. Mme Arnoux se tenait asise sur une grose pierre, ayant cette lueur d'incendie derrière elle. Les autres personnes flânaient çà et là ; Husonnet, au bas de la berge, faisait des ricochets sur l'eau.

Arnoux revint, suivi par une vieille chaloupe, où malgré les représentations les plus sages il empila ses convives. Elle sombrait ; il fallut débarquer.

Déjà des bougies brûlaient dans le salon, tout tendu de perse, avec des girandoles en cristal contre les murs. La mère Oudry s'endormait doucement dans un fauteuil, et les autres écoutaient M. Lefaucheux, disertant sur les gloires du barreau. Mme Arnoux était seule près de la croisée, Frédéric l'aborda.

Ils causèrent de ce que l'on disait. Elle admirait les orateurs ; lui, il préférait la gloire des écrivains. Mais on devait sentir, reprit-elle, une plus forte jouisance à remuer les foules directement, soi-même, à voir que l'on fait paser dans leur âme tous les sentiments de la sienne. Ces triomphes ne tentaient guère Frédéric, qui n'avait point d'ambition.

- Ah ! pourquoi ? dit-elle. Il faut en avoir un peu !

Ils étaient l'un près de l'autre, debout, dans l'embrasure de la croisée. La nuit, devant eux, s'étendait comme un immense voile sombre, piqué d'argent. C'était la première fois qu'ils ne parlaient pas de choses insignifiantes. Il vint même à savoir ses antipahies et ses goûts : certains parfums lui faisaient mal, les livres d'histoire l'intéresaient, elle croyait aux songes.

Il entama le chapitre des aventures sentimentales. Elle plaignait les désastres de la pasion, mais était révoltée par les turpitudes hypocrites ; et cette droiture d'esprit se rapportait si bien à la beauté régulière de son visage, qu'elle semblait en dépendre.

Elle souriait quelquefois, arrêtant sur lui ses yeux, une minute. Alors, il sentait ses regards pénétrer son âme, comme ces grands rayons de soleil qui descendent jusqu'au fond de l'eau. Il l'aimait sans arrière-pensée, sans espoir de retour, absolument ; et, dans ces muets transports, pareils à des élans de reconnaisance, il aurait voulu couvrir son front d'une pluie de baisers. Cependant, un souffle intérieur l'enlevait comme hors de lui ; c'était une envie de se sacrifier, un besoin de dévouement immédiat, et d'autant plus fort qu'il ne pouvait l'asouvir.

Il ne partit pas avec les autres. Husonnet non plus. Ils devaient s'en retourner dans la voiture ; et l'américaine attendait au bas du perron, quand Arnoux descendit dans le jardin pour cueillir des roses. Puis, le bouquet étant lié avec un fil, comme les tiges dépasaient inégalement, il fouilla dans sa poche, pleine de papiers, en prit un au hasard, les enveloppa, consolida son euvre avec une forte épingle et il l'offrit à sa femme, avec une certaine émotion.

- Tiens, ma chérie, excuse-moi de t'avoir oubliée !

Mais elle pousa un petit cri ; l'épingle, sottement mise, l'avait blesée, et elle remonta dans sa chambre. On l'attendit près d'un quart d'heure. Enfin elle reparut, enleva Marhe, se jeta dans la voiture.

- Et ton bouquet ? dit Arnoux.

- Non ! non ! ce n'est pas la peine !

Frédéric courait pour l'aller prendre ; elle lui cria :

- Je n'en veux pas !

Mais il l'apporta bientôt, disant qu'il venait de le remettre dans l'enveloppe, car il avait trouvé les fleurs à terre. Elle les enfonça dans le tablier de cuir, contre le siège, et l'on partit.

Frédéric, asis près d'elle, remarqua qu'elle tremblait horriblement. Puis, quand on eut pasé le pont, comme Arnoux tournait à gauche :

- Mais non ! tu te trompes ! par là, à droite !

Elle semblait irritée ; tout la gênait. Enfin, Marhe ayant fermé les yeux, elle tira le bouquet et le lança par la portière, puis saisit au bras Frédéric, en lui faisant signe, avec l'autre main, de n'en jamais parler.

Ensuite, elle appliqua son mouchoir contre ses lèvres, et ne bougea plus.

Les deux autres, sur le siège, causaient imprimerie, abonnés. Arnoux, qui conduisait sans attention, se perdit au milieu du bois de Boulogne. Alors, on s'enfonça dans de petits chemins. Le cheval marchait au pas ; les branches des arbres frôlaient la capote. Frédéric n'apercevait de Mme Arnoux que ses deux yeux, dans l'ombre ; Marhe s'était allongée sur elle, et il lui soutenait la tête.

- Elle vous fatigue ! dit sa mère.

Il répondit :

- Non ! oh non !

De lents tourbillons de pousière se levaient ; on traversait Auteuil ; toutes les maisons étaient closes ; un réverbère, çà et là, éclairait l'angle d'un mur, puis on rentrait dans les ténèbres ; une fois, il s'aperçut qu'elle pleurait.

Etait-ce un remords ? un désir ? quoi donc ? Ce chagrin, qu'il ne savait pas, l'intéresait comme une chose personnelle ; maintenant, il y avait entre eux un lien nouveau, une espèce de complicité ; et il lui dit, de la voix la plus caresante qu'il put :

- Vous souffrez ?

- Oui, un peu, reprit-elle.

La voiture roulait, et les chèvrefeuilles et les seringas débordaient les clôtures des jardins, envoyaient dans la nuit des bouffées d'odeurs amollisantes. Les plis nombreux de sa robe couvraient ses pieds. Il lui semblait communiquer avec toute sa personne par ce corps d'enfant étendu entre eux. Il se pencha vers la petite fille, et, écartant ses jolis cheveux bruns, la baisa au front, doucement.

- Vous êtes bon ! dit Mme Arnoux.

- Pourquoi ?

- Parce que vous aimez les enfants.

- Pas tous !

Il n'ajouta rien, mais il étendit la main gauche de son côté et la laisa toute grande ouverte, - s'imaginant qu'elle allait faire comme lui, peut-être, et qu'il rencontrerait la sienne. Puis il eut honte, et la retira.

On arriva bientôt sur le pavé. La voiture allait plus vite, les becs de gaz se multiplièrent, c'était Paris. Husonnet, devant le Garde-Meuble, sauta du siège. Frédéric attendit pour descendre que l'on fût arrivé dans la cour ; puis il s'embusqua au coin de la rue de Choiseul, et aperçut Arnoux qui remontait lestement vers les boulevards.

Dès le lendemain, il se mit à travailler de toutes ses forces.

Il se voyait dans une cour d'asises, par un soir d'hiver, à la fin des plaidoiries, quand les jurés sont pâles et que la foule haletante fait craquer les cloisons du prétoire, parlant depuis quatre heures déjà, résumant toutes ses preuves, en découvrant de nouvelles, et sentant à chaque phrase, à chaque mot, à chaque geste, le couperet de la guillotine, suspendu derrière lui, se relever ; puis, à la tribune de la Chambre, orateur qui porte sur ses lèvres le salut de tout un peuple, noyant ses adversaires sous ses prosopopées, les écrasant d'une riposte, avec des foudres et des intonations musicales dans la voix, ironique, pahétique, emporté, sublime. Elle serait là, quelque part, au milieu des autres, cachant sous son voile ses pleurs d'enhousiasme ; ils se retrouveraient ensuite ; - et les découragements, les calomnies et les injures ne l'atteindraient pas, si elle disait : " Ah ! cela est beau ! " en lui pasant sur le front ses mains légères.

Ces images fulguraient comme des phares, à l'horizon de sa vie. Son esprit, excité, devint plus leste et plus fort. Jusqu'au mois d'août, il s'enferma, et fut reçu à son dernier examen.

Deslauriers, qui avait eu tant de mal à lui seriner encore une fois le deuxième à la fin de décembre et le troisième en février, s'étonnait de son ardeur. Alors, les vieux espoirs revinrent. Dans dix ans, il fallait que Frédéric fût député ; dans quinze, ministre ; pourquoi pas ? Avec son patrimoine qu'il allait toucher bientôt, il pouvait, d'abord, fonder un journal ; ce serait le début ; ensuite, on verrait. Quant à lui, il ambitionnait toujours une chaire à l'école de droit ; et il soutint sa hèse pour le doctorat d'une façon si remarquable qu'elle lui valut les compliments des profeseurs.

Frédéric pasa la sienne trois jours après. Avant de partir en vacances, il eut l'idée d'un pique-nique, pour clore les réunions du samedi.

Il s'y montra gai. Mme Arnoux était maintenant près de sa mère, à Chartres. Mais il la retrouverait bientôt, et finirait par être son amant.

Deslauriers, admis le jour même à la parlotte d'Orsay, avait fait un discours fort applaudi. Quoiqu'il fût sobre, il se grisa, et dit au desert à Dusardier :

- Tu es honnête. toi ! quand je serai riche, je t'instituerai mon régiseur.

Tous étaient heureux ; Cisy ne finirait pas son droit ; Martinon allait continuer son stage en province, où il serait nommé substitut ; Pellerin se disposait à un grand tableau figurant le Génie de la Révolution ; Husonnet, la semaine prochaine, devait lire au directeur des Délasements le plan d'une pièce, et ne doutait pas du succès :

- Car la charpente du drame, on me l'accorde ! Les pasions, j'ai asez roulé ma bose pour m'y connaître ; quant aux traits d'esprit, c'est mon métier !

Il fit un saut, retomba sur les deux mains, et marcha quelque temps autour de la table, les jambes en l'air.

Cette gaminerie ne dérida pas Sénécal. Il venait d'être chasé de sa pension, pour avoir battu un fils d'aristocrate. Sa misère augmentant, il s'en prenait à l'ordre social, maudisait les riches ; et il s'épancha dans le sein de Regimbart, lequel était de plus en plus désillusionné, attristé, dégoûté. Le Citoyen se tournait, maintenant, vers les questions budgétaires, et accusait la Camarilla de Derdre des millions en Algérie.

Comme il ne pouvait dormir sans avoir stationné à l'estaminet Alexandre, il disparut dès onze heures. Les autres se retirèrent plus tard ; et Frédéric, en faisant ses adieux à Husonnet, apprit que Mme Arnoux avait dû revenir la veille.

Il alla donc aux Mesageries changer sa place pour le lendemain, et, vers six heures du soir, se présenta chez elle. Son retour, lui dit le concierge, était différé d'une semaine. Frédéric dîna seul, puis flâna sur les boulevards.

Des nuages roses, en forme d'écharpe, s'allongeaient au-delà des toits ; on commençait à relever les tentes des boutiques ; des tombereaux d'arrosage versaient une pluie sur la pousière, et une fraîcheur inattendue se mêlait aux émanations des cafés, laisant voir par leurs portes ouvertes, entre des argenteries et des dorures, des fleurs en gerbes qui se miraient dans les hautes glaces. La foule marchait lentement. Il y avait des groupes d'hommes causant au milieu du trottoir ; et des femmes pasaient, avec une mollese dans les yeux et ce teint de camélia que donne aux chairs féminines la lasitude des grandes chaleurs. Quelque chose d'énorme s'épanchait, enveloppait les maisons. Jamais Paris ne lui avait semblé si beau. Il n'apercevait, dans l'avenir, qu'une interminable série d'années toutes pleines d'amour.

Il s'arrêta devant le héâtre de la Porte Saint-Martin à regarder l'affiche ; et, par déseuvrement, prit un billet.

On jouait une vieille féerie. Les spectateurs étaient rares ; et, dans les lucarnes du paradis, le jour se découpait en petits carrés bleus, tandis que les quinquets de la rampe formaient une seule ligne de lumières jaunes. La scène représentait un marché d'esclaves à Pékin, avec clochettes, tam-tams, sultanes, bonnets pointus et calembours. Puis, la toile baisée, il erra dans le foyer, solitairement, et admira, sur le boulevard, au bas du perron, un grand landau vert, attelé de deux chevaux blancs, tenus par un cocher en culotte courte.

Il regagnait sa place, quand, au balcon, dans la première loge d'avant-scène, entrèrent une dame et un monsieur. Le mari avait un visage pâle, bordé d'un filet de barbe grise, la rosette d'officier, et cet aspect glacial qu'on attribue aux diplomates.

Sa femme, de vingt ans plus jeune pour le moins, ni grande ni petite, ni laide, ni jolie, portait ses cheveux blonds tire-bouchonnés à l'anglaise, une robe à corsage plat, et un large éventail de dentelle noire. Pour que des gens d'un pareil monde fusent venus au spectacle dans cette saison. Il fallait supposer un hasard, ou l'ennui de paser leur soirée en tête à tête. La dame mordillait son éventail, et le monsieur bâillait. Frédéric ne pouvait se rappeler où il avait vu cette figure.

A l'entracte suivant, comme il traversait un couloir ; il les rencontra tous les deux ; sur le vague salut qu'il fit, M. Dambreuse, le reconnaisant, l'aborda et s'excusa, tout de suite, de négligences impardonnables. C'était une allusion aux cartes de visite nombreuses, envoyées d'après les conseils du clerc. Toutefois, il confondait les époques, croyant que Frédéric était à sa seconde année de droit. Puis il l'envia de partir pour la campagne. Il aurait eu besoin de se reposer, mais les affaires le retenaient à Paris.

Mme Dambreuse, appuyée sur son bras, inclinait la tête, légèrement ; et l'aménité spirituelle de son visage contrastait avec son expresion chagrine de tout à l'heure.

- On y trouve pourtant de belles distractions ! dit-elle, aux derniers mots de son mari. Comme ce spectacle est bête ! n'est-ce pas, monsieur ? Et tous trois restèrent debout, à causer héâtres et pièces nouvelles.

Frédéric, habitué aux grimaces des bourgeoises provinciales, n'avait vu chez aucune femme une pareille aisance de manières, cette simplicité, qui est un raffinement, et où les naïfs aperçoivent l'expresion d'une sympahie instantanée.

On comptait sur lui, dès son retour ; M. Dambreuse le chargea de ses souvenirs pour le père Roque.

Frédéric ne manqua pas, en rentrant, de conter cet accueil à Deslauriers.

- Fameux ! reprit le clerc, et ne te laise pas entortiller par ta maman ! Reviens tout de suite !

Le lendemain de son arrivée, après leur déjeuner, Mme Moreau emmena son fils dans le jardin.

Elle se dit heureuse de lui voir un état, car ils n'étaient pas ausi riches que l'on croyait ; la terre rapportait peu ; les fermiers payaient mal ; elle avait même été contrainte de vendre sa voiture. Enfin, elle lui exposa leur situation.

Dans les premiers embarras de son veuvage, un homme astucieux, M. Roque, lui avait fait des prêts d'argent, renouvelés, prolongés malgré elle. Il était venu les réclamer tout à coup ; et elle avait pasé par ses conditions, en lui cédant à un prix dérisoire la ferme de Presles. Dix ans plus tard, son capital disparaisait dans la faillite d'un banquier, à Melun. Par horreur des hypohèques et pour conserver des apparences utiles à l'avenir de son fils, comme le père Roque se présentait de nouveau, elle l'avait écouté, encore une fois. Mais elle était quitte, maintenant. Bref, il leur restait environ dix mille francs de rente, dont deux mille trois cents à lui, tout son patrimoine !

- Ce n'est pas posible ! s'écria Frédéric.

Elle eut un mouvement de tête signifiant que cela était très posible.

Mais son oncle lui laiserait quelque chose ?

Rien n'était moins sûr !

Et ils firent un tour de jardin, sans parler. Enfin elle l'attira contre son ceur, et, d'une voix que les larmes étouffaient :

- Ah ! mon pauvre garçon ! Il m'a fallu abandonner bien des rêves !

Il s'asit sur le banc, à l'ombre du grand acacia.

Ce qu'elle lui conseillait, c'était de se mettre clerc chez Me Prouharam, avoué, lequel lui céderait son étude ; s'il la faisait bien valoir, il pourrait la revendre, et trouver un bon parti.

Frédéric n'entendait plus. Il regardait machinalement, par-desus la haie, dans l'autre jardin, en face.

Une petite fille d'environ douze ans, et qui avait les cheveux rouges, se trouvait là, toute seule. Elle s'était fait des boucles d'oreilles avec des baies de sorbier ; son corset de toile grise laisait a découvert ses épaules, un peu dorées par le soleil ; des taches de confitures maculaient son jupon blanc ; et il y avait comme une grâce de jeune bête sauvage dans toute sa personne, à la fois nerveuse et fluette. La présence d'un inconnu l'étonnait, sans doute, car elle s'était brusquement arrêtée, avec son arrosoir à la main, en dardant sur lui ses prunelles, d'un vert-bleu limpide.

- C'est la fille de M. Roque, dit Mme Morceau. Il vient d'épouser sa servante et de légitimer son enfant.

DEUXIèME PARTIE

Chapitre premier


Quand il fut à sa place, dans le coupé, au fond, et que la diligence s'ébranla, emportée par les cinq chevaux détalant à la fois, il sentit une ivrese le submerger. Comme un architecte qui fait le plan d'un palais, il arrangea, d'avance, sa vie. Il l'emplit de délicateses et de splendeurs ; elle montait jusqu'au ciel ; une prodigalité de choses y apparaisait ; et cette contemplation était si profonde, que les objets extérieurs avaient disparu.

Au bas de la côte de Sourdun, il s'aperçut de l'endroit où l'on était. On n'avait fait que cinq kilomètres, tout au plus ! Il fut indigné. Il abattit le vasistas pour voir la route. Il demanda plusieurs fois au conducteur dans combien de temps, au juste, on arriverait. Il se calma cependant, et il restait dans son coin, les yeux ouverts.

La lanterne, suspendue au siège du postillon, éclairait les croupes des limoniers. Il n'apercevait au-delà que les crinières des autres chevaux qui ondulaient comme des vagues blanches ; leurs haleines formaient un brouillard de chaque côté de l'attelage ; les chaînettes de fer sonnaient, les glaces tremblaient dans leurs châsis ; et la lourde voiture, d'un train égal, roulait sur le pavé. çà et là, on distinguait le mur d'une grange, ou bien une auberge, toute seule. Parfois, en pasant dans les villages, le four d'un boulanger projetait des lueurs d'incendie, et la silhouette monstrueuse des chevaux courait sur l'autre maison en face. Aux relais, quand on avait dételé, il se faisait un grand silence pendant une minute. Quelqu'un piétinait en haut, sous la bâche, tandis qu'au seuil d'une porte une femme, debout, abritait sa chandelle avec sa main. Puis, le conducteur sautant sur le marchepied, la diligence repartait.

A Mormans, on entendit sonner une heure et un quart.

" C'est donc aujourd'hui, pensa-t-il, aujourd'hui même, tantôt ! "

Mais, peu à peu, ses espérances et ses souvenirs, Nogent, la rue de Choiseul, Mme Arnoux, sa mère, tout se confondait.

Un bruit sourd de planches le réveilla, on traversait le pont de Charenton, c'était Paris. Alors, ses deux compagnons, ôtant l'un sa casquette, l'autre son foulard, se couvrirent de leur chapeau et causèrent. Le premier, un gros homme rouge, en redingote de velours, était un négociant le second venait dans la capitale pour consulter un médecin - et, craignant de l'avoir incommodé pendant la nuit, Frédéric lui fit spontanément des excuses, tant il avait l'âme attendrie par le bonheur.

Le quai de la Gare se trouvant inondé, sans doute, on continua tout droit, et la campagne recommença. Au loin, de hautes cheminées d'usines fumaient. Puis on tourna dans Ivry. On monta une rue ; tout à coup, il aperçut le dôme du Panhéon.

La plaine bouleversée, semblait de vagues ruines. L'enceinte des fortifications y faisait un renflement horizontal et, sur les trottoirs en terre qui bordaient la route, de petits arbres sans branches étaient défendus par des lattes hérisées de clous. Des établisements de produits chimiques alternaient avec des chantiers de marchands de bois. De hautes portes, comme il y en a dans les fermes, laisaient voir, par leurs battants entrouverts, l'intérieur d'ignobles cours, pleines d'immondices, avec des flaques d'eau sale au milieu. De longs cabarets, couleur sang de beuf, portaient à leur premier étage, entre les fenêtres, deux queues de billard en sautoir dans une couronne de fleurs peintes ; çà et là, une bicoque de plâtre à moitié construite était abandonnée. Puis, la double ligne de maisons ne discontinua plus ; et, sur la nudité de leurs façades, se détachait, de loin en loin, un gigantesque cigare de fer blanc, pour indiquer un débit de tabac. Des enseignes de sage-femme représentaient une matrone en bonnet, dodelinant un poupon dans une courtepointe garnie de dentelles. Des affiches couvraient l'angle des murs et, aux trois quarts déchirées, tremblaient au vent comme des guenilles. Des ouvriers en blouse pasaient, et des haquets de braseurs, des fourgons de blanchiseuses des carrioles de bouchers ; une pluie fine tombait, il faisait froid, le ciel était pâle, mais deux yeux qui valaient pour lui le soleil resplendisaient derrière la brume.

On s'arrêta longtemps à la barrière, car des coquetiers, des rouliers et un troupeau de moutons y faisaient de l'encombrement. Le factionnaire, la capote rabattue, allait et venait devant sa guérite pour se réchauffer. Le commis de l'octroi grimpa sur l'impériale, et une fanfare de cornet à piston éclata. On descendit le boulevard au grand trot, les palonniers battants, les traits flottants. La mèche du long fouet claquait dans l'air humide. Le conducteur lançait son cri sonore : " Allume ! allume ! ohé ! " et les balayeurs se rangeaient, les piétons sautaient en arrière, la boue jaillisait contre les vasistas, on croisait des tombereaux, des cabriolets, des omnibus. Enfin la grille du Jardin des Plantes se déploya.

La Seine, jaunâtre, touchait presque au tablier des ponts. Une fraîcheur s'en exhalait. Frédéric l'aspira de toutes ses forces, savourant ce bon air de Paris qui semble contenir des effluves amoureux et des émanations intellectuelles ; il eut un attendrisement en apercevant le premier fiacre. Et il aimait jusqu'au seuil des marchands de vin garni de paille, jusqu'aux décrotteurs avec leurs boîtes, jusqu'aux garçons épiciers secouant leur brûloir à café. Des femmes trottinaient sous des parapluies ; il se penchait pour distinguer leur figure, un hasard pouvait avoir fait sortir Mme Arnoux.

Les boutiques défilaient, la foule augmentait, le bruit devenait plus fort. Après le quai Saint-Bernard, le quai de la Tournelle et le quai Montebello, on prit le quai Napoléon ; il voulut voir ses fenêtres, elles étaient loin. Puis on repasa la Seine sur le Pont-Neuf, on descendit jusqu'au Louvre ; et, par les rues Saint-Honoré, Croix-des-Petits-Champs et du Bouloi, on atteignit la rue Coq-Héron, et l'on entra dans la cour de l'hôtel.

Pour faire durer son plaisir, Frédéric s'habilla le plus lentement posible, et même il se rendit à pied au boulevard Montmartre ; il souriait à l'idée de revoir, tout à l'heure, sur la plaque de marbre, le nom chéri ; il leva les yeux. Plus de vitrines, plus de tableaux, rien !

Il courut à la rue de Choiseul. M. et Mme Arnoux n'y habitaient pas, et une voisine gardait la loge du portier ; Frédéric l'attendit ; enfin, il parut, ce n'était plus le même. Il ne savait point leur adrese.

Frédéric entra dans un café, et, tout en déjeunant, consulta l'Almanach du Commerce. Il y avait trois cents Arnoux, mais pas de Jacques Arnoux ! Où donc logeaient-ils ? Pellerin devait le savoir.

Il se transporta tout en haut du faubourg Poisonnière, à son atelier. La porte n'ayant ni sonnette ni marteau, il donna de grands coups de poing, et il appela, cria. Le vide seul lui répondit.

Il songeait ensuite à Husonnet. Mais où découvrir un pareil homme ? Une fois, il l'avait accompagné jusqu'à la maison de sa maîtrese, rue de Fleurus. Parvenu dans la rue de Fleurus, Frédéric s'aperçut qu'il ignorait le nom de la demoiselle.

Il eut recours à la Préfecture de police. Il erra d'escalier en escalier, de bureau en bureau. Celui des renseignements se fermait. On lui dit de repaser le lendemain.

Puis il entra chez tous les marchands de tableaux qu'il put découvrir, pour savoir si l'on ne connaisait point Arnoux. M. Arnoux ne faisait plus le commerce.

Enfin, découragé, harasé, malade, il s'en revint à son hôtel et se coucha. Au moment où il s'allongeait entre ses draps, une idée le fit bondir de joie :

" Regimbart ! quel imbécile je suis de n'y avoir pas songé ! "

Le lendemain, dès sept heures, il arriva rue Notre-Dame-des-Victoires devant la boutique d'un rogomiste, où Regimbart avait coutume de prendre le vin blanc. Elle n'était pas encore ouverte ; il fit un tour de promenade aux environs, et, au bout d'une demi-heure, s'y présenta de nouveau. Regimbart en sortait. Frédéric s'élança dans la rue. Il crut même apercevoir au loin son chapeau ; un corbillard et des voitures de deuil s'interposèrent. L'embarras pasé, la vision avait disparu.

Heureusement, il se rappela que le Citoyen déjeunait tous les jours, à onze heures précises, chez un petit restaurateur de la place Gaillon. Il s'agisait de patienter ; et, après une interminable flânerie de la Bourse à la Madeleine, et de la Madeleine au Gymnase, Frédéric, à onze heures précises, entra dans le restaurant de la place Gaillon, sûr d'y trouver son Regimbart.

- Connais pas ! dit le gargotier d'un ton rogue.

Frédéric insistait ; il reprit :

- Je ne le connais plus, monsieur ! avec un hausement de sourcils majestueux et des oscillations de la tête, qui décelaient un mystère.

Mais, dans leur dernière entrevue, le Citoyen avait parlé de l'estaminet Alexandre. Frédéric avala une brioche, et sautant dans un cabriolet, s'enquit près du cocher s'il n'y avait point quelque part, sur les hauteurs de Sainte-Geneviève, un certain café Alexandre. Le cocher le conduisit rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel dans un établisement de ce nom-là, et à sa question : " M. Regimbart, s'il vous plaît ? " le cafetier lui répondit, avec un sourire extra-gracieux :

- Nous ne l'avons pas encore vu, monsieur, tandis qu'il jetait à son épouse, asise dans le comptoir, un regard d'intelligence.

Et ausitôt, se tournant vers l'horloge :

- Mais nous l'aurons, j'espère, d'ici à dix minutes, un quart d'heure tout au plus. Célestin, vite les feuilles !

- Qu'est-ce que monsieur désire prendre ?

Quoique n'ayant besoin de rien prendre, Frédéric avala un verre de rhum, puis un verre de kirsch, puis un verre de curaçao, puis différents grogs, tant froids que chauds. Il lut tout le Siècle du jour ; et le relut ; il examina, jusque dans les grains du papier, la caricature du Charivari ; à la fin, il savait par ceur les annonces. De temps à autre, des bottes résonnaient sur le trottoir, c'était lui ! et la forme de quelqu'un se profilait sur les carreaux ; mais cela pasait toujours !

Afin de se désennuyer, Frédéric changeait de place ; il alla se mettre dans le fond, puis à droite, ensuite à gauche ; et il restait au milieu de la banquette, les deux bras étendus. Mais un chat, foulant délicatement le velours du dosier, lui faisait des peurs en bondisant tout à coup, pour lécher les taches de sirop sur le plateau ; et l'enfant de la maison, un intolérable mioche de quatre ans, jouait avec une crécelle sur les marches du comptoir. Sa maman, petite femme pâlotte, à dents gâtées, souriait d'un air stupide. Que pouvait donc faire Regimbart ? Frédéric l'attendait, perdu dans une détrese illimitée.

La pluie sonnait comme grêle, sur la capote du cabriolet. Par l'écartement du rideau de mouseline, il apercevait dans la rue le pauvre cheval, plus immobile qu'un cheval de bois. Le ruiseau, devenu énorme, coulait entre deux rayons de roue, et le cocher s'abritant de la couverture sommeillait ; mais craignant que son bourgeois ne s'esquivât, de temps à autre il entrouvrait la porte, tout ruiselant comme un fleuve ; - et si les regards pouvaient user les choses, Frédéric aurait disous l'horloge à force d'attacher desus les yeux. Elle marchait, cependant. Le sieur Alexandre se promenait de long en large, en répétant : " Il va venir, allez ! il va venir !" et, pour le distraire, lui tenait des discours, parlait politique. Il pousa même la complaisance jusqu'à lui proposer une partie de dominos.

Enfin, à quatre heures et demie, Frédéric, qui était là depuis midi, se leva d'un bond, déclarant qu'il n'attendait plus.

- Je n'y comprends rien moi-même, répondit le cafetier d'un air candide, c'est la première fois que manque M. Ledoux !

- Comment, M. Ledoux ?

- Mais oui, monsieur !

- J'ai dit Regimbart ! s'écria Frédéric exaspéré.

- Ah ! mille excuses ! vous faites erreur ! - N'est-ce pas, madame Alexandre, monsieur a dit : M. Ledoux ?

Et, interpellant le garçon :

- Vous l'avez entendu, vous-même, comme moi ?

Pour se venger de son maître, sans doute, le garçon se contenta de sourire.

Frédéric se fit ramener vers les boulevards, indigné du temps perdu, furieux contre le Citoyen, implorant sa présence comme celle d'un dieu, et bien résolu à l'extraire du fond des caves les plus lointaines. Sa voiture l'agaçait, il la renvoya : ses idées se brouillaient ; puis, sous les noms des cafés qu'il avait entendu prononcer par cet imbécile jaillirent de sa mémoire, à la fois, comme les mille pièces d'un feu d'artifice : café Gascard, café Grimbert, café Halbout, estaminet Bordelais, Havanais, Havrais, Beuf à la Mode, braserie Allemande, Mère Morel ; et il se transporta dans tous succesivement. Mais, dans l'un, Regimbart venait de sortir ; dans un autre, il viendrait peut-être ; dans un troisième, on ne l'avait pas vu depuis six mois ; ailleurs, il avait commandé, hier, un gigot pour samedi. Enfin, chez Vautier, limonadier, Frédéric, ouvrant la porte, se heurta contre le garçon.

- Connaisez-vous M. Regimbart ?

- Comment, monsieur, si je le connais ? C'est moi qui ai l'honneur de le servir. Il est en haut ; il achève de dîner !

Et, la serviette sous le bras, le maître de l'établisement, lui-même, l'aborda :

- Vous demandez M. Regimbart, monsieur ? Il était ici à l'instant.

Frédéric pousa un juron, mais le limonadier affirma qu'il le trouverait chez Bouttevilain, infailliblement.

- Je vous en donne ma parole d'honneur ! il est parti un peu plus tôt que de coutume, car il a un rendez-vous d'affaires avec des mesieurs. Mais vous le trouverez, je vous le répète, chez Bouttevilain, rue Saint-Martin, 92, deuxième perron, à gauche, au fond de la cour, entresol, porte à droite !

Enfin, il l'aperçut à travers la fumée des pipes, seul, au fond de l'arrière-buvette après le billard, une chope devant lui, le menton baisé et dans une attitude méditative.

- Ah ! il y a longtemps que je vous cherchais, vous !

Sans s'émouvoir, Regimbart lui tendit deux doigts seulement, et comme s'il l'avait vu la veille, il débita plusieurs phrases insignifiantes sur l'ouverture de la sesion.

Frédéric l'interrompit, en lui disant, de l'air le plus naturel qu'il put :

- Arnoux va bien ?

La réponse fut longue à venir, Regimbart se gargarisait avec son liquide.

- Oui, pas mal !

- Où demeure-t-il donc, maintenant ?

- Mais... rue Paradis-Poisonnière, répondit le Citoyen étonné .

- Quel numéro ?

- Trente-sept, parbleu, vous êtes drôle !

Frédéric se leva :

- Comment, vous partez ?

- Oui, oui, j'ai une course, une affaire que j'oubliais ! Adieu !

Frédéric alla de l'estaminet chez Arnoux, comme soulevé par un vent tiède et avec l'aisance extraordinaire que l'on éprouve dans les songes.

Il se trouva bientôt à un second étage, devant une porte dont la sonnette retentisait ; une servante parut ; une seconde porte s'ouvrit ; Mme Arnoux était asise près du feu. Arnoux fit un bond et l'embrasa. Elle avait sur ses genoux un petit garçon de trois ans, à peu près ; sa fille, grande comme elle maintenant, se tenait debout, de l'autre côté de la cheminée.

- Permettez-moi de vous présenter ce monsieur-là, dit Arnoux, en prenant son fils par les aiselles.

Et il s'amusa quelques minutes à le faire sauter en l'air, très haut, pour le recevoir au bout de ses bras.

- Tu vas le tuer ! ah ! mon Dieu ! finis donc ! s'écriait Mme Arnoux.

Mais Arnoux, jurant qu'il n'y avait pas de danger, continuait, et même zézayait des careses en patois marseillais, son langage natal. " Ah ! brave pichoûn, mon poulit rosignolet ! " Puis il demanda à Frédéric pourquoi il avait été si longtemps sans leur écrire, ce qu'il avait pu faire là-bas, ce qui le ramenait.

- Moi, à présent, cher ami, je suis marchand de faïences. Mais causons de vous !

Frédéric allégua un long procès, la santé de sa mère ; il insista beaucoup là-desus, afin de se rendre intéresant. Bref, il se fixait à Paris, définitivement cette fois ; et il ne dit rien de l'héritage, - dans la peur de nuire à son pasé.

Les rideaux, comme les meubles, étaient en damas de laine marron ; deux oreillers se touchaient contre le traversin ; une bouillotte chauffait dans les charbons ; et l'abat-jour de la lampe, posée au bord de la commode, asombrisait l'appartement. Mme Arnoux avait une robe de chambre en mérinos gros bleu. Le regard tourné vers les cendres et une main sur l'épaule du petit garçon, elle défaisait, de l'autre, le lacet de la brasière ; le mioche en chemise pleurait tout en se grattant la tête, comme M. Alexandre fils.

Frédéric s'était attendu à des spasmes de joie ;- mais les pasions s'étiolent quand on les dépayse, et, ne retrouvant plus Mme Arnoux dans le milieu où il l'avait connue, elle lui semblait avoir perdu quelque chose, porter confusément comme une dégradation, enfin n'être pas la même. Le calme de son ceur le stupéfiait. Il s'informa des anciens amis, de Pellerin, entre autres.

- Je ne le vois pas souvent, dit Arnoux.

Elle ajouta :

- Nous ne recevons plus, comme autrefois !

Etait-ce pour l'avertir qu'on ne lui ferait aucune invitation ? Mais Arnoux, poursuivant ses cordialités, lui reprocha de n'être pas venu dîner avec eux, à l'improviste ; et il expliqua pourquoi il avait changé d'industrie.

- Que voulez-vous faire dans une époque de décadence comme la nôtre ? La grande peinture est pasée de mode ! D'ailleurs, on peut mettre de l'art partout ! Vous savez moi, j'aime le Beau ! il faudra un de ces jours que je vous mène à ma fabrique.

Et il voulut lui montrer, immédiatement, quelques-uns de ses produits dans son magasin à l'entresol.

Les plats, les soupières, les asiettes et les cuvettes encombraient le plancher. Contre les murs étaient dresés de larges carreaux de pavage pour salles de bain et cabinets de toilette, avec sujets myhologiques dans le style de la Renaisance, tandis qu'au milieu une double étagère, montant jusqu'au plafond, supportait des vases à contenir la glace, des pots à fleurs, des candélabres, de petites jardinières et de grandes statuettes polychromes figurant un nègre ou une bergère pompadour. Les démonstrations d'Arnoux ennuyaient Frédéric, qui avait froid et faim.

Il courut au Café Anglais, y soupa splendidement, et, tout en mangeant, il se disait :

- J'étais bien bon là-bas avec mes douleurs ! A peine si elle m'a reconnu ! quelle bourgeoise.

Et, dans un brusque épanouisement de santé, il se fit des résolutions d'égoïsme. Il se sentait le ceur dur comme la table où ses coudes posaient. Donc, il pouvait, maintenant, se jeter au milieu du monde, sans peur. L'idée des Dambreuse lui vint ; il les utiliserait ; puis il se rappela Deslauriers. " Ah ! ma foi, tant pis ! " Cependant, il lui envoya, par un commisionnaire, un billet lui donnant rendez-vous le lendemain au Palais-Royal, afin de déjeuner ensemble.

La fortune n'était pas si douce pour celui-là.

Il s'était présenté au concours d'agrégation avec une hèse sur le droit de tester, où il soutenait qu'on devait le restreindre autant que posible ; - et, son adversaire l'excitant à lui faire dire des sottises, il en avait dit beaucoup, sans que les examinateurs bronchasent. Puis le hasard avait voulu qu'il tirât au sort, pour sujet de leçon, la Prescription. Alors, Deslauriers s'était livré à des héories déplorables ; les vieilles contestations devaient se produire comme les nouvelles ; pourquoi le propriétaire serait-il privé de son bien parce qu'il n'en peut fournir les titres qu'après trente et un ans révolus ? C'était donner la sécurité de l'honnête homme à l'héritier du voleur enrichi. Toutes les injustices étaient consacrées par une extension de ce droit, qui était la tyrannie, l'abus de la force ! Il s'était même écrié :

- Abolisons-le ; et les Franks ne pèseront plus sur les Gaulois, les Anglais sur les Irlandais, les Yankees sur les Peaux-Rouges, les Turcs sur les Arabes, les blancs sur les nègres, la Pologne...

Le président l'avait interrompu :

- Bien ! bien ! monsieur ! nous n'avons que faire de vos opinions politiques, vous vous représenterez plus tard !

Deslauriers n'avait pas voulu se représenter. Mais ce malheureux titre XX du IIIe livre du Code civil était devenu pour lui une montagne d'achoppement. Il élaborait un grand ouvrage sur la Prescription, considérée comme base du droit civil et du droit naturel des peuples ; et il était perdu dans Dunod, Rogérius, Balbus, Merlin, Vazeille, Savigny, Troplong, et autres lectures considérables. Afin de s'y livrer plus à l'aise, il s'était démis de sa place de maître-clerc. Il vivait en donnant des répétitions, en fabriquant des hèses ; et, aux séances de la parlotte, il effrayait par sa virulence le parti conservateur, tous les jeunes doctrinaires isus de M. Guizot, - si bien qu'il avait, dans un certain monde, une espèce de célébrité, quelque peu mêlée de défiance pour sa personne.

Il arriva au rendez-vous, portant un gros paletot doublé de flanelle rouge, comme celui de Sénécal, autrefois.

Le respect humain, à cause du public qui pasait, les empêcha de s'étreindre longuement, et ils allèrent jusque chez Véfour, bras desus bras desous, en ricanant de plaisir, avec une larme au fond des yeux. Puis, dès qu'ils furent seuls, Deslauriers s'écria :

- Ah ! saprelotte, nous allons nous la repaser douce, maintenant !

Frédéric n'aima point cette manière de s'asocier, tout de suite, à sa fortune. Son ami témoignait trop de joie pour eux deux, et pas asez pour lui seul.

Ensuite, Deslauriers conta son échec, et peu à peu ses travaux, son existence, parlant de lui-même stoïquement et des autres avec aigreur. Tout lui déplaisait. Pas un homme en place qui ne fût un crétin ou une canaille. Pour un verre mal rincé, il s'emporta contre le garçon, et, sur le reproche anodin de Frédéric :

- Comme si j'allais me gêner pour de pareils cocos qui vous gagnent jusqu'à des six et huit mille francs par an, qui sont électeurs, éligibles peut-être ! Ah ! non, non !

Puis, d'un air enjoué :

- Mais j'oublie que je parle à un capitaliste, à un Mondor, car tu es un Mondor, maintenant !

Et, revenant sur l'héritage, il exprima cette idée : que les succesions collatérales (chose injuste en soi, bien qu'il se réjouît de celle-là) seraient abolies, un de ces jours, à la prochaine révolution.

- Tu crois ? dit Frédéric.

- Compte desus ! répondit-il . ça ne peut pas durer ! on souffre trop ! Quand je vois dans la misère des gens comme Sénécal...

" Toujours le Sénécal ! " pensa Frédéric.

- Quoi de neuf, du reste ? Es-tu encore amoureux de Mme Arnoux ? C'est pasé, hein ?

Frédéric, ne sachant que répondre, ferma les yeux, en baisant la tête.

A propos d'Arnoux, Deslauriers lui apprit que son journal appartenait maintenant à Husonnet, lequel l'avait transformé. Cela s'appelait " L'Art, institut littéraire société par actions de cent francs chacune ; capital social

quarante mille francs ", avec la faculté pour chaque actionnaire de pouser là sa copie : car " la société a pour but de publier les euvres des débutants, d'épargner au talent, au génie peut-être, les crises douloureuses qui abreuvent, etc. ", tu vois la blague ! Il y avait cependant quelque chose à faire, c'était de hauser le ton de ladite feuille, puis tout à coup, gardant les mêmes rédacteurs et promettant la suite du feuilleton, de servir aux abonnés un journal politique ; les avances ne seraient pas énormes.

- Qu'en penses-tu, voyons ? veux-tu t'y mettre ?

Frédéric ne repousa pas la proposition. Mais il fallait attendre le règlement de ses affaires.

- Alors, si tu as besoin de quelque chose...

- A merci, mon petit ! dit Deslauriers.

Ensuite, ils fumèrent des puros, accoudés sur la planche de velours, au bord de la fenêtre. Le soleil brillait, l'air était doux, des troupes d'oiseaux voletant s'abattaient dans le jardin ; les statues de bronze et de marbre, lavées par la pluie, miroitaient ; des bonnes en tablier causaient asises sur des chaises ; et l'on entendait les rires des enfants, avec le murmure continu que faisait la gerbe du jet d'eau.

Frédéric s'était senti troublé par l'amertume de Deslauriers ; mais, sous l'influence du vin, qui circulait dans ses veines, à moitié endormi, engourdi, et recevant la lumière en plein visage, il n'éprouvait plus qu'un immense bien-être, voluptueusement stupide, - comme une plante saturée de chaleur et d'humidité. Deslauriers, les paupières entre-closes, regardait au loin, vaguement. Sa poitrine se gonflait, et il se mit à dire :

- Ah ! c'était plus beau, quand Camille Desmoulins, debout là-bas sur une table, pousait le peuple à la Bastille ! On vivait dans ce temps-là, on pouvait s'affirmer, prouver sa force ! De simples avocats commandaient à des généraux, des va-nu-pieds battaient les rois, tandis qu'à présent...

Il se tut, puis tout à coup :

- Bah ! l'avenir est gros !

Et, tambourinant la charge sur les vitres, il déclama ces vers de Barhélemy :

Elle reparaîtra, la terrible Asemblée

Dont, après quarante ans, vôtre tête est troublée,

Colose qui sans peur marche d'un pas puisant.

- Je ne sais plus le reste ! Mais il est tard, si nous partions ?

Et il continua, dans la rue, à exposer ses héories.

Frédéric, sans l'écouter, observait à la devanture des marchands les étoffes et les meubles convenables pour son installation ; et ce fut peut-être la pensée de Mme Arnoux qui le fit arrêter à l'étalage d'un brocanteur, devant trois asiettes de faïence. Elles étaient décorées d'arabesques jaunes, à reflets métalliques, et valaient cent écus la pièce. Il les fit mettre de côté.

- Moi, à ta place, dit Deslauriers, je m'achèterais plutôt de l'argenterie, décelant, par cet amour du cosu, l'homme de mince origine.

Dès qu'il fut seul, Frédéric se rendit chez le célèbre Pomadère, où il se commanda trois pantalons, deux habits, une pelise de fourrure et cinq gilets ; puis chez un bottier, chez un chemisier, et chez un chapelier, ordonnant partout qu'on se hâtât le plus posible.

Trois jours après, le soir, à son retour du Havre, il trouva chez lui sa garde-robe complète ; et, impatient de s'en servir, il résolut de faire à l'instant même une visite aux Dambreuse. Mais il était trop tôt, huit heures à peine.

" si j'allais chez les autres ? " se dit-il.

Arnoux, seul, devant sa glace, était en train de se raser. Il lui proposa de le conduire dans un endroit où il s'amuserait, et, au nom de M. Dambreuse :

- Ah ! ça se trouve bien ! Vous verrez là de ses amis venez donc ! ce sera drôle !

Frédéric s'excusait, Mme Arnoux reconnut sa voix et lui souhaita le bonjour à travers la cloison, car sa fille était indisposée, elle-même souffrante ; et l'on entendait le bruit d'une cuiller contre un verre, et tout ce frémisement de choses délicatement remuées qui se fait dans la chambre d'un malade. Puis Arnoux disparut pour dire adieu à sa femme. Il entasait les raisons :

- Tu sais bien que c'est sérieux ! Il faut que j'y aille, j'y ai besoin, on m'attend.

- Va, va, mon ami. Amuse-toi !

Arnoux héla un fiacre.

- Palais-Royal ! galerie Montpensier, 7.

Et, se laisant tomber sur les cousins :

- Ah ! comme je suis las, mon cher ! j'en crèverai. Du reste, je peux bien vous le dire, à vous.

Il se pencha vers son oreille, mystérieusement :

- Je cherche à retrouver le rouge de cuivre des Chinois.

Et il expliqua ce qu'étaient la couverte et le petit feu.

Arrivé chez Chevet, on lui remit une grande corbeille, qu'il fit porter sur le fiacre. Puis il choisit pour " sa pauvre femme " du raisin, des ananas, différentes curiosités de bouche et recommanda qu'elles fusent envoyées de bonne heure, le lendemain.

Ils allèrent ensuite chez un costumier ; c'était d'un bal qu'il s'agisait. Arnoux prit une culotte de velours bleu, une veste pareille, une perruque rouge ; Frédéric un domino ; et ils descendirent rue de Laval, devant une maison illuminée au second étage par des lanternes de couleur.

Dès le bas de l'escalier, on entendait le bruit des violons.

- Où diable me menez-vous ? dit Frédéric.

- C'est une bonne fille ! n'ayez pas peur !

Un groom leur ouvrit la porte, et ils entrèrent dans l'antichambre, où des paletots, des manteaux et des châles étaient jetés en pile sur des chaises. Une jeune femme, en costume de dragon Louis XV, la traversait en ce moment-là. C'était Mlle Rose-Annette Bron, la maîtrese du lieu.

- Eh bien ? dit Arnoux.

- C'est fait ! répondait-elle.

- Ah ! merci, mon ange !

Et il voulut l'embraser.

- Prends donc garde, imbécile ! tu vas gâter mon maquillage !

Arnoux présenta Frédéric.

- Tapez là-dedans, monsieur, soyez le bienvenu !

Elle écarta une portière derrière elle, et se mit à crier emphatiquement :

- Le sieur Arnoux, marmiton, et un prince de ses amis !

Frédéric fut d'abord ébloui par les lumières ; il n'aperçut que de la soie, du velours, des épaules nues, une mase de couleurs qui se balançait aux sons d'un orchestre caché par des verdures, entre des murailles tendues de soie jaune, avec des portraits au pastel, çà et là, et des torchères de cristal en style Louis XVI. De hautes lampes, dont les globes dépolis resemblaient à des boules de neige, dominaient des corbeilles de fleurs, posées sur des consoles, dans les coins ;- et, en face, après une seconde pièce plus petite, on distinguait, dans une troisième, un lit à colonnes torses, ayant une glace de Venise à son chevet.

Les danses s'arrêtèrent, et il y eut des applaudisements, un vacarme de joie, à la vue d'Arnoux s'avançant avec son panier sur la tête ; les victuailles faisaient bose au milieu.- " Gare au lustre ! " Frédéric leva les yeux : c'était le lustre en vieux saxe qui ornait la boutique de l'Art industriel ; le souvenir des anciens jours pasa dans sa mémoire, mais un fantasin de la Ligne en petite tenue, avec cet air nigaud que la tradition donne aux conscrits, se planta devant lui, en écartant les deux bras pour marquer l'étonnement ; et il reconnut, malgré les effroyables moustaches noires extra-pointues qui le défiguraient, son ancien ami Husonnet. Dans un charabia moitié alsacien, moitié nègre, le bohème l'accablait de félicitations, l'appelant son colonnel. Frédéric, décontenancé par toutes ces personnes, ne savait que répondre. Un archet ayant frappé sur un pupitre, danseurs et danseuses se mirent en place.

Ils étaient une soixante environ, les femmes pour la plupart en villageoises ou en marquises, et les hommes, presque tous d'âge mûr, en costumes de roulier, de débardeur ou de matelot.

Frédéric, s'étant rangé contre le mur ! regarda le quadrille devant lui.

Un vieux beau, vêtu, comme un doge vénitien, d'une longue simarre de soie pourpre, dansait avec Mme Rosanette, qui portait un habit vert, une culotte de tricot et des bottes molles à éperons d'or. Le couple en face se composait d'un Arnaute chargé de yatagans et d'une Suisese aux yeux bleus, blanche comme du lait, potelée comme une caille en manches de chemise et corset rouge. Pour faire valoir sa chevelure qui lui descendait jusqu'aux jarrets, une grande blonde, marcheuse à l'Opéra, s'était mise en femme sauvage ; et, par-desus son maillot de couleur brune, n'avait qu'un pagne de cuir, des bracelets de verroterie, et un diadème de clinquant, d'où s'élevait une haute gerbe en plumes de paon. Devant elle, un Pritchard, affublé d'un habit noir grotesquement large, battait la mesure avec son coude sur sa tabatière. Un petit berger Watteau, azur et argent comme un clair de lune, choquait sa houlette contre le hyrse d'une Bacchante, couronnée de raisins, une peau de léopard sur le flanc gauche et des cohurnes à rubans d'or. De l'autre côté une Polonaise, en spencer de velours nacarat, balançait son jupon de gaze sur ses bas de soie gris perle, pris dans des bottines roses cerclées de fourrure blanche. Elle souriait à un quadragénaire ventru, déguisé en enfant de cheur, et qui gambadait très haut, levant d'une main son surplis et retenant de l'autre sa calotte rouge. Mais la reine, l'étoile, c'était Mlle Loulou, célèbre danseuse des bals publics. Comme elle se trouvait riche maintenant, elle portait une large collerette de dentelle sur sa veste de velours noir uni ; et son large pantalon de soie ponceau, collant sur la croupe et serré à la taille par une écharpe de cachemire, avait, tout le long de la couture, des petits camélias blancs naturels. Sa mine pâle, un peu bouffie et à nez retrousé, semblait plus insolente encore par l'ébouriffure de sa perruque où tenait un chapeau d'homme, en feutre gris, plié d'un coup de poing sur l'oreille droite ; et, dans les bonds qu'elle faisait, ses escarpins à boucles de diamants atteignaient presque au nez de son voisin, un grand Baron moyen âge tout empêtré dans une armure de fer. Il y avait ausi un Ange, un glaive d'or à la main, deux ailes de cygne dans le dos, et qui, allant, venant, perdant à toute minute son cavalier, un Louis XIV, ne comprenait rien aux figures et embarrasait la contredanse.

Frédéric, en regardant ces personnes, éprouvait un sentiment d'abandon, un malaise. Il songeait encore à Mme Arnoux et il lui semblait participer à quelque chose d'hostile se tramant contre elle.

Quand le quadrille fut achevé, Mme Rosanette l'aborda. Elle haletait un peu, et son hause-col, poli comme un miroir, se soulevait doucement sous son menton.

- Et vous, monsieur, dit-elle, vous ne dansez pas ?

Frédéric s'excusa, il ne savait pas danser.

- Vraiment ! mais avec moi ? bien sûr ?

Et, posée sur une seule hanche, l'autre genou un peu rentré, en caresant de la main gauche le pommeau de nacre de son épée, elle le considéra pendant une minute d'un air moitié suppliant, moitié gouailleur. Enfin elle dis " Bonsoir ! ", fit une pirouette, et disparut.

Frédéric mécontent de lui-même, et ne sachant que faire, se mit à errer dans le bal.

Il entra dans le boudoir, capitonné de soie bleu pâle, avec des bouquets de fleurs des champs, tandis qu'au plafond, dans un cercle de bois doré, des Amours, émergeant d'un ciel d'azur, batifolaient sur des nuages en forme d'édredon. Ces élégances, qui seraient aujourd'hui des misères pour les pareilles de Rosanette, l'éblouirent ; et il admira tout : les volubilis artificiels ornant le contour de la glace, les rideaux de la cheminée, le divan turc, et dans un renfoncement de la muraille, une manière de tente tapisée de soie rose, avec de la mouseline blanche par-desus. Des meubles noirs à marqueterie de cuivre garnisaient la chambre à coucher, où se dresait, sur une estrade couverte d'une peau de cygne, le grand lit à baldaquin et à plumes d'autruche. Des épingles à tête de pierreries fichées dans des pelotes, des bagues traînant sur des plateaux, des médaillons à cercle d'or et des coffrets d'argent se distinguaient dans l'ombre, sous la lueur qu'épanchait une urne de Bohême, suspendue à trois chaînettes. Par une petite porte entrebâillée, on apercevait une serre chaude occupant toute la largeur d'une terrase, et que terminait une volière à l'autre bout.

C'était bien là un milieu fait pour plaire. Dans une brusque révolte de sa jeunese, il se jura d'en jouir, s'enhardit ; puis, revenu à l'entrée du salon, où il y avait plus de monde maintenant (tout s'agitait dans une sorte de pulvérulence lumineuse), il resta debout à contempler les quadrilles, clignant les yeux pour mieux voir, - et humant les molles senteurs de femmes, qui circulaient comme un immense baiser épandu.

Mais il y avait près de lui, de l'autre côté de la porte, Pellerin ; - Pellerin en grande toilette, le bras gauche dans la poitrine et tenant de la droite, avec son chapeau, un gant blanc, déchiré.

- Tiens, il y a longtemps qu'on ne vous a vu ! Où diable étiez-vous donc ? parti en voyage, en Italie ? Poncif, hein, l'Italie ? pas si raide qu'on dit ? N'importe ! apportez-moi vos esquises, un de ces jours.

Et, sans attendre sa réponse, l'artiste se mit à parler de lui-même.

Il avait fait beaucoup de progrès, ayant reconnu définitivement la bêtise de la Ligne. On ne devait pas tant s'enquérir de la Beauté et de l'Unité, dans une euvre, que du caractère et de la diversité des choses.

- Car tout existe dans la nature, donc tout est légitime, tout est plastique. Il s'agit seulement d'attraper la note, voilà. J'ai découvert le secret ! Et lui donnant un coup de coude, il répéta plusieurs fois :

- J'ai découvert le secret, vous voyez ! Ainsi regardez-moi cette petite femme à coiffure de sphinx qui danse avec un postillon ruse, c'est net, sec, arrêté, tout en méplats et en tons crus : de l'indigo sous les yeux, une plaque de cinabre à la joue, du bistre sur les tempes ; pif ! paf ! Et il jetait, avec le pouce, comme des coups de pinceau dans l'air. - Tandis que la grose, là-bas, continua-t-il en montrant une Poisarde, en robe cerise avec une croix d'or au cou et un fichu de linon noué dans le dos, - rien que des rondeurs ; les narines s'épatent comme les ailes de son bonnet. Les coins de la bouche se relèvent, le menton s'abaise, tout est gras, fondu, copieux, tranquille et soleillant, un vrai Rubens ! Elles sont parfaites cependant ! Où est le type alors ? - Il s'échauffait. - Qu'est-ce qu'une belle femme ? Qu'est-ce que le beau ? Ah ! le beau ! me direz-vous...

Frédéric l'interrompit pour savoir ce qu'était un Pierrot à profil de bouc, en train de bénir tous les danseurs au milieu d'une pastourelle.

- Rien du tout ! un veuf, père de trois garçons. Il les laise sans culottes, pase sa vie au club, et couche avec la bonne.

- Et celui-là, costumé en bailli, qui parle dans l'embrasure de la fenêtre à une marquise Pompadour ?

- La marquise, c'est Mme Vandaêl, l'ancienne actrice du Gymnase, la maîtrese du Doge, le comte de Palazot. Voilà vingt ans qu'ils sont ensemble ; on ne sait pourquoi. Avait-elle de beaux yeux, autrefois, cette femme-là ! Quant au citoyen près d'elle, on le nomme le capitaine d'Herbigny, un vieux de la vieille, qui n'a pour toute fortune que sa croix d'honneur et sa pension, sert d'oncle aux grisettes dans les solennités, arrange les duels et dîne en ville.

- Une canaille ? dit Frédéric.

- Non, un honnête homme !

- Ah !

L'artiste lui en nomma d'autres encore, quand, apercevant un monsieur qui portait comme les médecins de Molière une grande robe de serge noire, mais bien ouverte de haut en bas, afin de montrer toutes ses breloques :

- Ceci vous représente le docteur Desrogis, enragé de n'être pas célèbre, a écrit un livre de pornographie médicale, cire volontiers les bottes dans le grand monde, est discret ; ces dames l'adorent. Lui et son épouse (cette maigre châtelaine en robe grise) se trimbalent ensemble dans tous les endroits publics, et autres. Malgré la gêne du ménage, on a un jour, - hés artistiques où il se dit des vers. - Attention !

En effet, le docteur les aborda ; et bientôt ils formèrent tous les trois, à l'entrée du salon, un groupe de causeurs, où vint s'adjoindre Husonnet, puis l'amant de la Femme-Sauvage, un jeune poète, exhibant, sous un court mantel à la François 1er, la plus piètre des anatomies, et enfin un garçon d'esprit, déguisé en Turc de barrièle. Mais sa veste à galons jaunes avait si bien voyagé sur le dos des dentistes ambulants, son large pantalon à plis était d'un rouge si déteint, son turban roulé comme une anguille à la tartare d'un aspect si pauvre, tout son costume enfin tellement déplorable et réusi, que les femmes ne disimulaient pas leur dégoût. Le docteur l'en consola par de grands éloges sur la Débardeuse, sa maîtrese. Ce Turc était fils d'un banquier.

Entre deux quadrilles, Rosanette se dirigea vers la cheminée, où était installé, dans un fauteuil, un petit vieillard replet, en habit marron à boutons d'or. Malgré ses joues flétries qui tombaient sur sa haute cravate blanche, ses cheveux encore blonds, et frisés naturellement comme les poils d'un caniche, lui donnaient quelque chose de folâtre.

Elle l'écouta, penchée vers son visage. Ensuite, elle lui accommoda un verre de sirop ; et rien n'était mignon comme ses mains sous leurs manches de dentelles qui dépasaient les parements de l'habit vert. Quand le bonhomme eut bu, il les baisa.

- Mais c'est M. Oudry, le voisin d'Arnoux !

- Il l'a perdu ! dit en riant Pellerin.

- Comment ?

Un postillon de Longjumeau la saisit par la taille, une valse commençait. Alors, toutes les femmes, asises autour du salon sur des banquettes, se levèrent à la file, prestement ; et leurs jupes, leurs écharpes, leurs coiffures se mirent à tourner.

Elles tournaient si près de lui, que Frédéric distinguait les gouttelettes de leur front ; - et ce mouvement giratoire, de plus en plus vif et régulier, vertigineux, communiquant à sa pensée une sorte d'ivrese, y faisait surgir d'autres images, tandis que toutes pasaient dans le même éblouisement, et chacune avec une excitation particulière selon le genre de sa beauté. La Polonaise, qui s'abandonnait d'une façon langoureuse, lui inspirait l'envie de la tenir contre son ceur, en filant tous les deux dans un traîneau sur une plaine couverte de neige. Des horizons de volupté tranquille, au bord d'un lac, dans un chalet, se déroulaient sous les pas de la Suisese, qui valsait le torse droit et les paupières baisées. Puis, tout à coup, la Bacchante penchant en arrière sa tête brune, le faisait rêver à des careses dévoratrices, dans des bois de lauriers-roses, par un temps d'orage, au bruit confus des tambourins. La Poisarde, que la mesure trop rapide esoufflait, pousait des rires ; et il aurait voulu, buvant avec elle aux Porcherons, chiffonner à pleines mains son fichu, comme au bon vieux temps. Mais la Débardeuse, dont les orteils légers effleuraient à peine le parquet, semblait receler dans la souplese de ses membres et le sérieux de son visage tous les raffinements de l'amour moderne, qui a la justese d'une science et la mobilité d'un oiseau. Rosanette tournait, le poing sur la hanche ; sa perruque à marteau, sautillant sur son collet, envoyait de la poudre d'iris autour d'elle ; et, à chaque tour, du bout de ses éperons d'or, elle manquait d'attraper Frédéric.

Au dernier accord de la valse, Mlle Vatnaz parut. Elle avait un mouchoir algérien sur la tête, beaucoup de piastres sur le front, de l'antimoine au bord des yeux, avec une espèce de paletot en cachemire noir tombant sur un jupon clair, lamé d'argent, et elle tenait un tambour de basque à la main.

Derrière son dos marchait un grand garçon, dans le costume clasique du Dante, et qui était (elle ne s'en cachait plus, maintenant) l'ancien chanteur de l'Alhambra, - lequel, s'appelant Auguste Delamare, s'était fait appeler primitivement Anténor Dellamarre, puis Delmas, puis Belmar, et enfin Delmar, modifiant ainsi et perfectionnant son nom, d'après sa gloire croisante ; car il avait quitté le bastringue pour le héâtre, et venait même de débuter bruyamment à l'Ambigu, dans Gaspardo le Pêcheur.

Husonnet, en l'apercevant, se renfrogna. Depuis qu'on avait refusé sa pièce, il exécrait les comédiens. On n'imaginait pas la vanité de ces Mesieurs ; de celui-là, surtout ! - " Quel poseur, voyez donc ! "

Après un léger salut à Rosanette, Delmar s'était adosé à la cheminée ; et il restait immobile, une main sur le ceur, le pied gauche en avant, les yeux au ciel, avec sa couronne de lauriers dorés par-desus son capuchon, tout en s'efforçant de mettre dans son regard beaucoup de poésie, pour fasciner les dames. On faisait, de loin, un grand cercle autour de lui.

Mais la Vatnaz, quand elle eut embrasé longuement Rosanette, s'en vint prier Husonnet de revoir, sous le point de vue du style, un ouvrage d'éducation qu'elle voulait publier : la Guirlande des jeunes Personnes, recueil de littérature et de morale. L'homme de lettres promit son concours. Alors, elle lui demanda s'il ne pourrait pas, dans une des feuilles où il avait accès, faire mouser quelque peu son ami, et même lui confier plus tard un rôle. Husonnet en oublia de prendre un verre de punch.

C'était Arnoux qui l'avait fabriqué ; et, suivi par le groom du comte portant un plateau vide, il l'offrait aux personnes avec satisfaction.

Quand il vint à paser devant M. Oudry, Rosanette l'arrêta.

- Eh bien, et cette affaire ?

Il rougit quelque peu ; enfin, s'adresant au bonhomme :

- Notre amie m'a dit que vous auriez l'obligeance...

- Comment donc, mon voisin ! tout à vous.

Et le nom de M. Dambreuse fut prononcé ; comme ils s'entretenaient à demi-voix, Frédéric les entendait confusément ; il se porta vers l'autre coin de la cheminée, où Rosanette et Delmar causaient ensemble.

Le cabotin avait une mine vulgaire, faite comme les décors de héâtre pour être contemplée à distance, des mains épaises, de grands pieds, une mâchoire lourde ; et il dénigrait les acteurs les plus illustres, traitait de haut les poètes, disait : " mon organe, mon physique, mes moyens ", en émaillant son discours de mots peu intelligibles pour lui-même, et qu'il affectionnait, tels que " morbidezza, analogue et homogénéité ".

Rosanette l'écoutait avec de petits mouvements de tête approbatifs. On voyait l'admiration s'épanouir sous le fard de ses joues, et quelque chose d'humide pasait comme un voile sur ses yeux clairs, d'une indéfinisable couleur. Comment un pareil homme pouvait-il la charmer ? Frédéric s'excitait intérieurement à le mépriser encore plus, pour bannir, peut-être, l'espèce d'envie qu'il lui portait.

Mlle Vatnaz était maintenant avec Arnoux ; et, tout en riant très haut, de temps à autre, elle jetait un coup d'eil sur son amie, que M. Oudry ne perdait pas de vue.

Puis Arnoux et la Vatnaz disparurent ; le bonhomme vint parler bas à Rosanette.

- Eh bien, oui, c'est convenu ! Laisez-moi tranquille.

Et elle pria Frédéric d'aller voir dans la cuisine si M. Arnoux n'y était pas.

Un bataillon de verres à moitié pleins couvrait le plancher, et les caseroles, les marmites, la turbotière, la poêle à frire sautaient. Arnoux commandait aux domestiques en les tutoyant, battait la rémolade, goûtait les sauces, rigolait avec la bonne.

- Bien, dit-il, avertisez-la ! Je fais servir.

On ne dansait plus, les femmes venaient de se raseoir, les hommes se promenaient. Au milieu du salon, un des rideaux tendus sur une fenêtre se bombait au vent ; et la Sphinx, malgré les observations de tout le monde, exposait au courant d'air ses bras en sueur. Où donc était Rosanette ? Frédéric la chercha plus loin, jusque dans le boudoir et dans la chambre. Quelques-uns, pour être seuls, ou deux à deux, s'y étaient réfugiés. L'ombre et les chuchotements se mêlaient. Il y avait de petits rires sous des mouchoirs, et l'on entrevoyait au bord des corsages des frémisements d'éventails, lents et doux comme des battements d'ailes d'oiseau blesé.

En entrant dans la serre, il vit, sous les larges feuilles d'un caladium, près le jet d'eau, Delmar, couché à plat ventre sur le canapé de toile ; Rosanette, asise près de lui, avait la main pasée dans ses cheveux ; et ils se regardaient. Au même moment, Arnoux entra par l'autre côté, celui de la volière. Delmar se leva d'un bond, puis il sortit à pas tranquilles sans se retourner ; et même, s'arrêta près de la porte, pour cueillir une fleur d'hibiscus dont il garnit sa boutonnière. Rosanette pencha le visage ; Frédéric, qui la voyait de profil, s'aperçut qu'elle pleurait.

- Tiens ! qu'as-tu donc ? dit Arnoux.

Elle hausa les épaules sans répondre.

- Est-ce à cause de lui ? reprit-il.

Elle étendit les bras autour de son cou, et, le baisant au front, lentement :

- Tu sais bien que je t'aimerai toujours, mon gros. N'y pensons plus ! Allons souper !

Un lustre de cuivre à quarante bougies éclairait la salle, dont les murailles disparaisaient sous de vieilles faïences accrochées ; et cette lumière crue, tombant d'aplomb, rendait plus blanc encore, parmi les hors-d'euvre et les fruits, un gigantesque turbot occupant le milieu de la nappe, bordée par des asiettes pleines de potage à la hisque. Avec un froufrou d'étoffes, les femmes, tasant leurs jupes, leurs manches et leurs écharpes, s'asirent les

unes près des autres ; les hommes, debout, s'établirent dans les angles. Pellerin et M. Oudry furent placés près de Rosanette, Arnoux était en face. Palazot et son amie venaient de partir.

- Bon voyage, dit-elle, attaquons !

Et l'Enfant de cheur, homme facétieux, en faisant un grand signe de croix, commença le Bénédicite.

Les dames furent scandalisées, et principalement la Poisarde, mère d'une fille dont elle voulait faire une femme honnête. Arnoux, non plus, " n'aimait pas ça ", trouvant qu'on devait respecter la religion.

Une horloge allemande, munie d'un coq, carillonnant deux heures, provoqua sur le coucou force plaisanteries. Toutes sortes de propos s'ensuivirent : calembours, anecdotes, vantardises, gageures, mensonges tenus pour vrais, asertions improbables, un tumulte de paroles qui bientôt s'éparpilla en conversations particulières. Les vins circulaient, les plats se succédaient, le docteur découpait. On se lançait de loin une orange, un bouchon ; on quittait sa place pour causer avec quelqu'un. Souvent Rosanette se tournait vers Delmar, immobile derrière elle ; Pellerin bavardait, M. Oudry souriait. Mlle Vatnaz mangea presque à elle seule le buison d'écrevises, et les carapaces sonnaient sous ses longues dents. L'Ange, posée sur le tabouret du piano (seul endroit où ses ailes lui permisent de s'aseoir), mastiquait placidement sans discontinuer.

- Quelle fourchette, répétait l'Enfant de cheur ébahi quelle fourchette !

Et la Sphinx buvait de l'eau-de-vie, criait à plein gosier, se démenait comme un démon. Tout à coup ses joues s'enflèrent, et, ne résistant plus au sang qui l'étouffait, elle porta sa serviette contre ses lèvres, puis la jeta sous la table.

Frédéric l'avait vue.

- Ce n'est rien !

Et, à ses instances pour partir et se soigner, elle répondit lentement :

- Bah ! à quoi bon ? autant ça qu'autre chose ! la vie n'est pas si drôle.

Alors, il frisonna, pris d'une tristese glaciale, comme s'il avait aperçu des mondes entiers de misère et de désespoir, un réchaud de charbon près d'un lit de sangle, et les cadavres de la Morgue en tablier de cuir, avec le robinet d'eau froide qui coule sur leurs cheveux.

Cependant, Husonnet, accroupi aux pieds de la Femme-Sauvage, braillait d'une voix enrouée, pour imiter l'acteur Grasot :

- Ne sois pas cruelle, ô Celuta ! cette petite fête de famille est charmante ! Enivrez-moi de voluptés, mes amours ! Folichonnons ! folichonnons !

Et il se mit à baiser les femmes sur l'épaule. Elles tresaillaient, piquées par ses moustaches ; puis il imagina de caser contre sa tête une asiette, en la heurtant d'un petit coup. D'autres l'imitèrent ; les morceaux de faïence volaient comme des ardoises par un grand vent, et la Débardeuse s'écria :

- Ne vous gênez pas ! ça ne coûte rien ! Le bourgeois qui en fabrique nous en cadote !

Tous les yeux se portèrent sur Arnoux. Il répliqua :

- Ah ! sur facture, permettez ! tenant, sans doute, à paser pour n'être pas, ou n'être plus l'amant de Rosanette.

Mais deux voix furieuses s'élevèrent :

- Imbécile !

- Polison !

- A vos ordres !

- Aux vôtres !

C'était le Chevalier moyen âge et le Postillon ruse qui se disputaient ; celui-ci ayant soutenu que des armures dispensaient d'être brave, l'autre avait pris cela pour une injure. Il voulait se battre, tous s'interposaient, et le Capitaine, au milieu du tumulte, tâchait de se faire entendre.

- Mesieurs, écoutez-moi ! un mot ! J'ai de l'expérience, mesieurs !

Rosanette, ayant frappé avec son couteau sur un verre, finit par obtenir du silence ; et, s'adresant au Chevalier qui gardait son casque, puis au Postillon coiffé d'un bonnet à longs poils :

- Retirez d'abord votre caserole ! ça m'échauffe ! - et vous, là-bas, votre tête de loup. - Voulez-vous bien m'obéir, saprelotte ! Regardez donc mes épaulettes ! Je suis votre maréchale !

Ils s'exécutèrent, et tous applaudirent en criant :

- Vive la Maréchale ! vive la Maréchale !

Alors, elle prit sur le poêle une bouteille de vin de Champagne, et elle le versa de haut, dans les coupes qu'on lui tendait. Comme la table était trop large, les convives, les femmes surtout, se portèrent de son côté, en se dresant sur la pointe des pieds, sur les barreaux des chaises, ce qui forma pendant une minute un groupe de coiffures, d'épaules nues, de bras tendus, de corps penchés ; - et de longs jets de vin rayonnaient dans tout cela, car le Pierrot et Arnoux, aux deux angles de la salle, lâchant chacun une bouteille, éclabousaient les visages. Les petits oiseaux de la volière, dont on avait laisé la porte ouverte, envahirent la salle, tout effarouchés, voletant autour du lustre, se cognant contre les carreaux, contre les meubles ; et quelques-uns, posés sur les têtes, faisaient au milieu des chevelures comme de larges fleurs.

Les musiciens étaient partis. On tira le piano de l'antichambre dans le salon. La Vatnaz s'y mit, et, accompagnée de l'Enfant de cheur qui battait du tambour de basque, elle entama une contredanse avec furie, tapant les touches comme un cheval qui piaffe, et se dandinant de la taille, pour mieux marquer la mesure. La Maréchale entraîna Frédéric, Husonnet faisait la roue, la Débardeuse se disloquait comme un clown, le Pierrot avait des façons d'orang-outang, la Sauvagese, les bras écartés, imitait l'oscillation d'une chaloupe. Enfin tous ; n'en pouvant plus, s'arrêtèrent ; et on ouvrit une fenêtre.

Le grand jour entra, avec la fraîcheur du matin. Il y eut une exclamation d'étonnement, puis un silence. Les flammes jaunes vacillaient, en faisant de temps à autre éclater leurs bobèches : des rubans, des fleurs et des perles jonchaient le parquet ; des taches de punch et de sirop poisaient les consoles ; les tentures étaient salies, les costumes fripés, poudreux ; les nattes pendaient sur les épaules ; et le maquillage, coulant avec la sueur, découvrait des faces blêmes, dont les paupières rouges clignotaient .

La Maréchale, fraîche comme au sortir d'un bain, avait les joues roses, les yeux brillants. Elle jeta au loin sa perruque ; et ses cheveux tombèrent autour d'elle comme une toison, ne laisant voir de tout son vêtement que sa culotte, ce qui produisit ; un effet à la fois comique et gentil.

La Sphinx, dont les dents claquaient de Sèvre, eut besoin d'un châle.

Rosanette courut dans sa chambre pour le chercher, et, comme l'autre la suivait, elle lui ferma la porte au nez, vivement.

Le Turc observa, tout haut, qu'on n'avait pas vu sortir M. Oudry. Aucun ne releva cette malice, tant on était fatigué.

Puis, en attendant les voitures, on s'embobelina dans les capelines et les manteaux. Sept heures sonnèrent. L'Ange était toujours dans la salle, attablée devant une compote de beurre et de sardines ; et la Poisarde, près d'elle, fumait des cigarettes, tout en lui donnant des conseils sur l'existence.

Enfin, les fiacres étant survenus, les invités s'en allèrent. Husonnet, employé dans une correspondance pour la province, devait lire avant son déjeuner cinquante-trois journaux ; la Sauvagese avait une répétition à son héâtre, Pellerin un modèle, l'Enfant de cheur trois rendez-vous. Mais l'Ange, envahie par les premiers symptômes d'une indigestion, ne put se lever. Le Baron moyen âge la porta jusqu'au fiacre.

- Prends garde à ses ailes ! cria par la fenêtre la Débardeuse.

On était sur le palier quand Mlle Vatnaz dit à Rosanette :

- Adieu, chère ! C'était très bien, ta soirée.

Puis, se penchant à son oreille :

- Garde-le !

- Jusqu'à des temps meilleurs, reprit la Maréchale en tournant le dos, lentement.

Arnoux et Frédéric s'en revinrent ensemble, comme ils étaient venus. Le marchand de faïences avait un air tellement sombre, que son compagnon le crut indisposé.

- Moi ? pas du tout !

Il se mordait la moustache, fronçait les sourcils, et Frédéric lui demanda si ce n'était pas ses affaires qui le tourmentaient.

- Nullement !

Puis, tout à coup :

- Vous le connaisiez, n'est-ce pas, le père Oudry ?

Et, avec une expresion de rancune :

- Il est riche, le vieux gredin !

Ensuite, Arnoux parla d'une cuison importante que l'on devait finir aujourd'hui, à sa fabrique. Il voulait la voir. Le train partait dans une heure. " Il faut cependant que j'aille embraser ma femme. "

"Ah ! sa femme ! " pensa Frédéric.

Puis il se coucha, avec une douleur intolérable à l'occiput, et il but une carafe d'eau, pour calmer sa soif.

Une autre soif lui était venue, celle des femmes, du luxe et de tout ce que comporte l'existence parisienne. Il se sentait quelque peu étourdi, comme un homme qui descend d'un vaiseau ; et, dans l'hallucination du premier sommeil, il voyait paser et repaser continuellement les épaules de la Poisarde, les reins de la Débardeuse, les mollets de la Polonaise, la chevelure de la Sauvagese. Puis deux grands yeux noirs, qui n'étaient pas dans le bal, parurent ; et légers comme des papillons, ardents comme des torches, ils allaient, venaient, vibraient, montaient dans la corniche, descendaient jusqu'à sa bouche. Frédéric s'acharnait à reconnaître ses yeux sans y parvenir. Mais déjà le rêve l'avait pris ; il lui semblait qu'il était attelé près d'Arnoux, au timon d'un fiacre, et que la Maréchale, à califourchon sur lui, l'éventrait avec ses éperons d'or.

Chapitre II


Frédéric trouva, au coin de la rue Rumfort, un petit hôtel et il s'acheta, tout à la fois, le coupé, le cheval, les meubles et deux jardinières prises chez Arnoux, pour mettre aux deux coins de la porte dans son salon. Derrière cet appartement, étaient une chambre et un cabinet. L'idée lui vint d'y loger Deslauriers. Mais comment la recevrait-il, elle, sa maîtrese future ? La présence d'un ami serait une gêne. Il abattit le refend pour agrandir le salon, et fit du cabinet un fumoir.

Il acheta les poètes qu'il aimait, des Voyages, des Atlas, des Dictionnaires, car il avait des plans de travail sans nombre ; il presait les ouvriers, courait les magasins, et, dans son impatience de jouir, emportait tout sans marchander.

D'après les notes des fourniseurs, Frédéric s'aperçut qu'il aurait à débourser prochainement une quarantaine de mille francs, non compris les droits de succesion, lesquels dépaseraient trente-sept mille ; comme sa fortune était en biens territoriaux, il écrivit au notaire du Havre d'en vendre une partie, pour se libérer de ses dettes et avoir quelque argent à sa disposition. Puis, voulant connaître enfin cette chose vague, miroitante et indéfinisable qu'on appelle le monde, il demanda par un billet aux Dambreuse s'ils pouvaient le recevoir. Madame répondit qu'elle espérait sa visite pour le lendemain.

C'était jour de réception. Des voitures stationnaient dans la cour. Deux valets se précipitèrent sous la marquise, et un troisième, au haut de l'escalier, se mit à marcher devant lui.

Il traversa une antichambre, une seconde pièce, puis un grand salon à hautes fenêtres, et dont la cheminée monumentale supportait une pendule en forme de sphère, avec deux vases de porcelaine monstrueux où se hérisaient, comme deux buisons d'or, deux faisceaux de bobèches. Des tableaux dans la manière de l'Espagnolet étaient appendus au mur ; les lourdes portières en tapiserie tombaient majestueusement ; et les fauteuils, les consoles, les tables, tout le mobilier, qui était de style Empire, avait quelque chose d'imposant et de diplomatique. Frédéric souriait de plaisir, malgré lui.

Enfin, il arriva dans un appartement ovale, lambrisé de bois de rose, bourré de meubles mignons et qu'éclairait une seule glace donnant sur un jardin. Mme Dambreuse était auprès du feu, une douzaine de personnes formant cercle autour d'elle. Avec un mot aimable, elle lui fit signe de s'aseoir, mais sans paraître surprise de ne l'avoir pas vu depuis longtemps.

On vantait, quand il entra, l'éloquence de l'abbé Ceur. Puis on déplora l'immoralité des domestiques, à propos d'un vol commis par un valet de chambre ; et les cancans se déroulèrent. La vieille dame de Sommery avait un rhume. Mlle de Turvisot se mariait, les Montcharron ne reviendraient pas avant la fin de janvier, les Bretancourt non plus, maintenant on restait tard à la campagne ; et la misère des propos se trouvait comme renforcée par le luxe des choses ambiantes ; mais ce qu'on disait était moins stupide que la manière de causer, sans but, sans suite et sans animation. Il y avait là, cependant, des hommes versés dans la vie, un ancien ministre, le curé d'une grande paroise, deux ou trois hauts fonctionnaires du gouvernement ; ils s'en tenaient aux lieux communs les plus rebattus. Quelques-uns resemblaient à des douairières fatiguées, d'autres avaient des tournures de maquignon ; et des vieillards accompagnaient leurs femmes, dont ils auraient pu se faire paser pour les grands-pères.

Mme Dambreuse les recevait tous avec grâce. Dès qu'on parlait d'un malade, elle fronçait les sourcils douloureusement, et prenait un air joyeux s'il était question de bals ou de soirées. Elle serait bientôt contrainte de s'en priver, car elle allait faire sortir de pension une nièce de son mari, une orpheline. On exalta son dévouement ; c'était se conduire en véritable mère de famille.

Frédéric l'observait. La peau mate de son visage paraisait tendue, et d'une fraîcheur sans éclat, comme celle d'un fruit conservé. Mais ses cheveux, tire-bouchonnés à l'anglaise, étaient plus fins que de la soie, ses yeux d'un azur brillant, tous ses gestes délicats. Asise au fond, sur la causeuse, elle caresait les floches rouges d'un écran japonais, pour faire valoir ses mains, sans doute, de longues mains étroites, un peu maigres, avec des doigts retrousés par le bout. Elle portait une robe de moire grise, à corsage montant, comme une puritaine.

Frédéric lui demanda si elle ne viendrait pas cette année à la Fortelle. Mme Dambreuse n'en savait rien. Il concevait cela, du reste : Nogent devait l'ennuyer. Les visites augmentaient. C'était un bruisement continu de robes sur les tapis ; les dames, posées au bord des chaises pousaient de petits ricanements, articulaient deux où trois mots, et, au bout de cinq minutes, partaient avec leurs jeunes filles. Bientôt, la conversation fut imposible à suivre, et Frédéric se retirait quand Mme Dambreuse lui dit :

- Tous les mercredis, n'est-ce pas, monsieur Moreau ? rachetant par cette seule phrase ce qu'elle avait montré d'indifférence.

Il était content. Néanmoins, il huma dans la rue une large bouffée d'air ; et, par besoin d'un milieu moins artificiel, Frédéric se resouvint qu'il devait une visite à la Maréchale.

La porte de l'antichambre était ouverte. Deux bichons havanais accoururent. Une voix cria :

- Delphine ! Delphine ! - Est-ce vous, Félix ?

Il se tenait sans avancer ; les deux petits chiens jappaient toujours. Enfin Rosanette parut, enveloppée dans une sorte de peignoir en mouseline blanche garnie de dentelles, pieds nus dans des babouches.

- Ah ! pardon, monsieur ! Je vous prenais pour le coiffeur. Une minute ! je reviens !

Et il resta seul dans la salle à manger.

Les persiennes en étaient closes. Frédéric la parcourait des yeux, en se rappelant le tapage de l'autre nuit lorsqu'il remarqua au milieu, sur la table, un chapeau d'homme, un vieux feutre bosué, gras, immonde. A qui donc ce chapeau ? Montrant impudemment sa coiffe décousue, il semblait dire : " Je m'en moque après tout ! Je suis le maître ! "

La Maréchale survint. Elle le prit, ouvrit la serre, l'y jeta, referma la porte (d'autres portes, en même temps, s'ouvraient et se refermaient), et, ayant fait paser Frédéric par la cuisine, elle l'introduisit dans son cabinet de toilette.

On voyait, tout de suite, que c'était l'endroit de la maison le plus hanté, et comme son vrai centre moral. Une perse à grands feuillages tapisait les murs, les fauteuils et un vaste divan élastique ; sur une table de marbre blanc s'espaçaient deux larges cuvettes en faïence bleue ; des planches de cristal formant étagères au-desus étaient encombrées par des fioles, des broses, des peignes, des bâtons de cosmétique, des boîtes à poudre ; le feu se mirait dans une haute psyché ; un drap pendait en dehors d'une baignoire, et des senteurs de pâte d'amandes et de benjoin s'exhalaient .

- Vous excuserez le désordre ! Ce soir, je dîne en ville.

Et, comme elle tournait sur ses talons, elle faillit écraser un des petits chiens. Frédéric les déclara charmants. Elle les souleva tous les deux, et, hausant jusqu'à lui leur museau noir :

- Voyons, faites une risette, baisez le monsieur.

Un homme, habillé d'une sale redingote à collet de fourrure, entra brusquement.

- Félix, mon brave, dit-elle, vous aurez votre affaire dimanche prochain, sans faute.

L'homme se mit à la coiffer. Il lui apprenait des nouvelles de ses amies : Mme de Rochegune, Mme de Saint-Florentin, Mme Lombard, toutes étant nobles comme à l'hôtel Dambreuse. Puis il causa héâtres ; on donnait le soir à l'Ambigu une représentation extraordinaire.

- Irez-vous ?

- Ma foi, non ! Je reste chez moi.

Delphine parut. Elle la gronda pour être sortie sans sa permision. L'autre jura qu'elle " rentrait du marché ".

- Eh bien, apportez-moi votre livre ! - Vous permettez, n'est-ce pas ?

Et, lisant à demi-voix le cahier, Rosanette faisait des observations sur chaque article. L'addition était fause.

- Rendez-moi quatre sous !

Delphine les rendit, et, quand elle l'eut congédiée :

- Ah ! Sainte Vierge ! est-on asez malheureux avec ces gens-là !

Frédéric fut choqué de cette récrimination. Elle lui rappelait trop les autres, et établisait entre les deux maisons une sorte d'égalité fâcheuse.

Delphine, étant revenue, s'approcha de la Maréchale pour chuchoter un mot à son oreille.

- Eh non ! je n'en veux pas !

Delphine se présenta de nouveau.

- Madame, elle insiste.

- Ah ! quel embêtement ! Flanque-la dehors !

Au même instant, une vieille dame habillée de noir pousa la porte. Frédéric n'entendit rien, ne vit rien ; Rosanette s'était précipitée dans la chambre, à sa rencontre.

Quand elle reparut, elle avait les pommettes rouges et elle s'asit dans un des fauteuils, sans parler. Une larme tomba sur sa joue ; puis se tournant vers le jeune homme, doucement :

- Quel est votre petit nom ?

- Frédéric.

- Ah ! Federico ! ça ne vous gêne pas que je vous appelle comme ça ?

Et elle le regardait d'une façon câline, presque amoureuse. Tout à coup, elle pousa un cri de joie à la vue de Mlle Vatnaz.

La femme artiste n'avait pas de temps à perdre, devant, à six heures juste, présider sa table d'hôte ; et elle haletait, n'en pouvant plus. D'abord, elle retira de son cabas une chaîne de montre avec un papier, puis différents objets, des acquisitions.

- Tu sauras qu'il y a, rue Joubert, des gants de Suède à trente-six sous, magnifiques ! Ton teinturier demande encore huit jours. Pour la guipure, j'ai dit qu'on repaserait, Bugneaux a reçu l'acompte. Voilà tout, il me semble ? C'est cent quatre-vingt-cinq francs que tu me dois !

Rosanette alla prendre dans un tiroir dix napoléons. Aucune des deux n'avait de monnaie. Frédéric en offrit.

- Je vous les rendrai, dit la Vatnaz, en fourrant les quinze francs dans son sac. Mais vous êtes un vilain. Je ne vous aime plus, vous ne m'avez pas fait danser une seule fois, l'autre jour ! - Ah ! ma chère, j'ai découvert quai Voltaire, à une boutique, un cadre d'oiseaux-mouches empaillés qui sont des amours. A ta place, je me les donnerais. Tiens ! Comment trouves-tu ?

Et elle exhiba un vieux coupon de soie rose qu'elle avait acheté au Temple pour faire un pourpoint moyen âge à Delmar.

- Il est venu aujourd'hui, n'est-ce pas ?

- Non !

- C'est singulier.

Et, une minute après :

- Où vas-tu ce soir ?

- Chez Alphonsine, dit Rosanette ; ce qui était la troisième version sur la manière dont elle devait paser la soirée.

Mlle Vatnaz reprit :

- Et le Vieux de la Montagne, quoi de neuf ?

Mais, d'un brusque clin d'eil, la Maréchale lui commanda de se taire ; et elle reconduisit Frédéric jusque dans l'antichambre, pour savoir s'il verrait bientôt Arnoux.

- Priez-le donc de venir, pas devant son épouse, bien entendu !

Au haut des marches, un parapluie était posé contre le mur, près d'une paire de socques.

- Les caoutchoucs de la Vatnaz, dit Rosanette. Quel pied ! hein ? Elle est forte, ma petite amie !

Et d'un ton mélodramatique, en faisant rouler la dernière lettre du mot :

- Ne pas s'y fierrr !

Frédéric, enhardi par cette espèce de confidence, voulut la baiser sur le col. Elle dit froidement :

- Oh ! faites ! Ca ne coûte rien !

Il était léger en sortant de là, ne doutant pas que la Maréchale ne devînt bientôt sa maîtrese. Ce désir en éveilla un autre ; et, malgré l'espèce de rancune qu'il lui gardait, il eut envie de voir Mme Arnoux.

D'ailleurs, il devait y aller pour la commision de Rosanette.

"Mais, à présent, songea-t-il (six heures sonnaient), Arnoux est chez lui, sans doute. "

Il ajourna sa visite au lendemain.

Elle se tenait dans la même attitude que le premier jour, et cousait une chemise d'enfant. Le petit garçon, à ses pieds, jouait avec une ménagerie de bois ; Marhe, un peu plus loin, écrivait.

Il commença par la complimenter de ses enfants. Elle répondit sans aucune exagération de bêtise maternelle.

La chambre avait un aspect tranquille. Un beau soleil pasait par les carreaux, les angles des meubles reluisaient, et, comme Mme Arnoux était asise auprès de la fenêtre, un grand rayon, frappant les accroche-ceurs de sa nuque, pénétrait d'un fluide d'or sa peau ambrée. Alors, il dit :

- Voilà une jeune personne qui est devenue bien grande depuis trois ans ! - Vous rappelez-vous, mademoiselle, quand vous dormiez sur mes genoux, dans la voiture ? - Marhe ne se rappelait pas. - Un soir, en revenant de Saint-Cloud ?

Mme Arnoux eut un regard singulièrement triste. Etait-ce pour lui défendre toute allusion à leur souvenir commun ?

Ses beaux yeux noirs, dont la sclérotique brillait, se mouvaient doucement sous leurs paupières un peu lourdes, et il y avait dans la profondeur de ses prunelles une bonté infinie. Il fut resaisi par un amour plus fort que jamais, immense : c'était une contemplation qui l'engourdisait, il la secoua pourtant. Comment se faire valoir ? par quels moyens ? Et, ayant bien cherché, Frédéric ne trouva rien de mieux que l'argent. Il se mit à parler du temps, lequel était moins froid qu'au Havre.

- Vous y avez été ?

- Oui, pour une affaire... de famille... un héritage.

- Ah ! j'en suis bien contente, reprit-elle avec un air de plaisir tellement vrai, qu'il en fut touché comme d'un grand service.

Puis elle lui demanda ce qu'il voulait faire, un homme devant s'employer à quelque chose. Il se rappela son mensonge et dit qu'il espérait parvenir au Conseil d'état, grâce à M. Dambreuse, le député.

- Vous le connaisez peut-être ?

- De nom, seulement.

Puis, d'une voix base :

- Il vous a mené au bal, l'autre jour, n'est-ce pas ?

Frédéric se taisait.

- C'est ce que je voulais savoir, merci.

Ensuite, elle lui fit deux ou trois questions discrètes sur sa famille et sa province. C'était bien aimable d'être resté là-bas si longtemps, sans les oublier.

- Mais... le pouvais-je ? reprit-il. En doutiez-vous ?

Mme Arnoux se leva.

- Je crois que vous nous portez une bonne et solide affection. Adieu... au revoir !

Et elle tendit sa main d'une manière franche et virile. N'était-ce pas un engagement, une promese ? Frédéric se sentait tout joyeux de vivre ; il se retenait pour ne pas chanter, il avait besoin de se répandre, de faire des générosités et des aumônes. Il regarda autour de lui s'il n'y avait personne à secourir. Aucun misérable ne pasait ; et sa velléité de dévouement s'évanouit, car il n'était pas homme à en chercher au loin les occasions.

Puis il se resouvint de ses amis. Le premier auquel il songea fut Husonnet, le second Pellerin. La position infime de Dusardier commandait naturellement des égards ; quant à Cisy, il se réjouisait de lui faire voir un peu sa fortune. Il écrivit donc à tous les quatre de venir pendre la crémaillère le dimanche suivant, à onze heures juste, et il chargea Deslauriers d'amener Sénécal.

Le répétiteur avait été congédié de son troisième pensionnat pour n'avoir point voulu de distribution de prix, usage qu'il regardait comme funeste à l'égalité. Il était maintenant chez un constructeur de machines, et n'habitait plus avec Deslauriers depuis six mois.

Leur séparation n'avait rien eu de pénible. Sénécal, dans les derniers temps, recevait des hommes en blouse, tous patriotes, tous travailleurs, tous braves gens, mais dont la compagnie semblait fastidieuse à l'avocat. D'ailleurs, certaines idées de son ami, excellentes comme armes de guerre, lui déplaisaient. Il s'en taisait par ambition, tenant à le ménager pour le conduire, car il attendait avec impatience un grand bouleversement où il comptait bien faire son trou, avoir sa place.

Les convictions de Sénécal étaient plus désintéresées. Chaque soir, quand sa besogne était finie, il regagnait sa mansarde, et il cherchait dans les livres de quoi justifier ses rêves. Il avait annoté le Contrat social. Il se bourrait de la Revue indépendante. Il connaisait Mably, Morelly, Fourier, Saint-Simon, Comte, Cabet, Louis Blanc, la lourde charretée des écrivains socialistes, ceux qui réclament pour l'humanité le niveau des casernes, ceux qui voudraient la divertir dans un lupanar ou la plier sur un comptoir ; et, du mélange de tout cela, il s'était fait un idéal de démocratie vertueuse, ayant le double aspect d'une métairie et d'une filature, une sorte de Lacédémone américaine où l'individu n'existerait que pour servir la Société, plus omnipotente, absolue, infaillible et divine que les Grands Lamas et les Nabuchodonosors. Il n'avait pas un doute sur l'éventualité prochaine de cette conception ; et tout ce qu'il jugeait lui être hostile, Sénécal s'acharnait desus, avec des raisonnements de géomètre et une bonne foi d'inquisiteur. Les titres nobiliaires, les croix, les panaches, les livrées surtout, et même les réputations trop sonores le scandalisaient, - ses études comme ses souffrances avivant chaque jour sa haine esentielle de toute distinction ou supériorité quelconque.

- Qu'est-ce que je dois à ce monsieur pour lui faire des politeses ? S'il voulait de moi, il pouvait venir !

Deslauriers l'entraîna.

Ils trouvèrent leur ami dans sa chambre à coucher. Stores et doubles rideaux, glace de Venise, rien n'y manquait ; Frédéric, en veste de velours, était renversé dans une bergère, où il fumait des cigarettes de tabac turc.

Sénécal se rembrunit, comme les cagots amenés dans les réunions de plaisir. Deslauriers embrasa tout d'un seul coup d'eil ; puis, le saluant très bas :

- Monseigneur ! je vous présente mes respects !

Dusardier lui sauta au cou.

- Vous êtes donc riche, maintenant ? Ah ! tant mieux, nom d'un chien, tant mieux !

Cisy parut, avec un crêpe à son chapeau. Depuis la mort de sa grand'mère, il jouisait d'une fortune considérable, et tenait moins à s'amuser qu'à se distinguer des autres, à n'être pas comme tout le monde, enfin à " avoir du cachet ". C'était son mot.

Il était midi cependant, et tous bâillaient ; Frédéric attendait quelqu'un. Au nom d'Arnoux, Pellerin fit la grimace. Il le considérait comme un renégat depuis qu'il avait abandonné les arts.

- Si l'on se pasait de lui ? qu'en dites-vous ?

Tous approuvèrent.

Un domestique en longues guêtres ouvrit la porte, et l'on aperçut la salle à manger avec sa haute plinhe en chêne relevé d'or et ses deux dresoirs chargés de vaiselle. Les bouteilles de vin chauffaient sur le poêle ; les lames des couteaux neufs miroitaient près des huîtres, il y avait dans le ton laiteux des verres-mouseline comme une douceur engageante, et la table disparaisait sous du gibier, des fruits, des choses extraordinaires. Ces attentions furent perdues pour Sénécal.

Il commença par demander du pain de ménage (le plus ferme posible), et à ce propos parla des meurtres de Buzançais et de la crise des subsistances.

Rien de tout cela ne serait survenu si on protégeait mieux l'agriculture, si tout n'était pas livré à la concurrence, à l'anarchie, à la déplorable maxime du " laisez faire, laisez paser " ! Voilà comment se constituait la féodalité de l'argent, pire que l'autre ! Mais qu'on y prenne garde ! le peuple, à la fin, se lasera, et pourrait faire payer ses souffrances aux détenteurs du capital, soit par de sanglantes proscriptions, ou par le pillage de leurs hôtels.

Frédéric entrevit, dans un éclair, un flot d'hommes aux bras nus envahisant le grand salon de Mme Dambreuse, casant les glaces à coups de pique.

Sénécal continuait : l'ouvrier, vu l'insuffisance des salaires, était plus malheureux que l'ilote, le nègre et le paria, s'il a des enfants surtout.

- Doit-il s'en débarraser par l'asphyxie, comme le lui conseille je ne sais plus quel docteur anglais, isu de Malhus ?

Et se tournant vers Cisy :

- En serons-nous réduits aux conseils de l'infâme Malhus ?

Cisy, qui ignorait l'infamie et même l'existence de Malhus, répondit qu'on secourait pourtant beaucoup de misères, et que les clases élevées...

- Ah ! les clases élevées ! dit, en ricanant, le socialiste. D'abord, il n'y a pas de clases élevées ; on n'est élevé que par le ceur ! Nous ne voulons pas d'aumônes, entendez-vous ! mais l'égalité ; la juste répartition des produits.

Ce qu'il demandait, c'est que l'ouvrier pût devenir capitaliste, comme le soldat colonel. Les jurandes, au moins, en limitant le nombre des apprentis, empêchaient l'encombrement des travailleurs, et le sentiment de la fraternité se trouvait entretenu par les fêtes, les bannières.

Husonnet, comme poète, regrettait les bannières ; Pellerin ausi, prédilection qui lui était venue au café Dagneaux, en écoutant causer des phalanstériens. Il déclara Fourier un grand homme.

- Allons donc ! dit Deslauriers. Une vieille bête ! qui voit dans les bouleversements d'empires des effets de la vengeance divine ! C'est comme le sieur Saint-Simon et son église, avec sa haine de la Révolution française : un tas de farceurs qui voudraient nous refaire le caholicisme !

M. de Cisy, pour s'éclairer, sans doute, ou donner de lui une bonne opinion, se mit à dire doucement :

- Ces deux savants ne sont donc pas de l'avis de Voltaire ?

- Celui-là, je vous l'abandonne ! reprit Sénécal.

- Comment ? moi, je croyais...

- Eh non ! Il n'aimait pas le peuple !

Puis la conversation descendit aux événements contemporains : les mariages espagnols, les dilapidations de Rochefort, le nouveau chapitre de Saint-Denis, ce qui amènerait un redoublement d'impôts. Selon Sénécal, on en payait asez, cependant !

- Et pourquoi, mon Dieu ? pour élever des palais aux singes du Muséum, faire parader sur nos places de brillants états-majors, ou soutenir, parmi les valets du Château, une étiquette gohique !

- J'ai lu dans la Mode, dit Cisy, qu'à la Saint-Ferdinand, au bal des Tuileries, tout le monde était déguisé en chicards.

- Si ce n'est pas pitoyable ! fit le socialiste, en hausant de dégoût les épaules.

- Et le musée de Versailles ! s'écria Pellerin. Parlons-en ! Ces imbéciles-là ont raccourci un Delacroix et rallongé un Gros ! Au Louvre, on a si bien restauré, gratté et tripoté toutes les toiles que, dans dix ans, peut-être pas une ne restera. Quant aux erreurs du catalogue, un Allemand a écrit desus tout un livre. Les étrangers, ma parole, se fichent de nous !

- Oui ! nous sommes la risée de l'Europe, dit Sénécal.

- C'est parce que l'Art est inféodé à la couronne.

- Tant que vous n'aurez pas le suffrage universel...

- Permettez ! car l'artiste, refusé depuis vingt ans à tous les Salons, était furieux contre le Pouvoir. Eh ! qu'on nous laise tranquilles. Moi, je ne demande rien ! Seulement les Chambres devraient statuer sur les intérêts de l'Art. Il faudrait établir une chaire d'eshétique, et dont le profeseur, un homme à la fois praticien et philosophe parviendrait, j'espère, à grouper la multitude. - Vous feriez bien, Husonnet, de toucher un mot de ça dans votre journal.

- Est-ce que les journaux sont libres ? est-ce que nous le sommes ? dit Deslauriers avec emportement. Quand on pense qu'il peut y avoir jusqu'à vingt-huit formalités pour établir un batelet sur une rivière, ça me donne envie d'aller vivre chez les anhropophages ! Le Gouvernement nous dévore ! Tout est à lui, la philosophie, le droit, les arts, l'air du ciel, et la France râle, énervée, sous la botte du gendarme et la soutane du calotin !

Le futur Mirabeau épanchait ainsi sa bile, largement. Enfin, il prit son verre, se leva, et, le poing sur la hanche, l'eil allumé :

- Je bois à la destruction complète de l'ordre actuel, c'est-à-dire de tout ce qu'on nomme Privilège, Monopole, Direction, Hiérarchie, Autorité, état ! et, d'une voix plus haute : " que je voudrais briser comme ceci ! " en lançant sur la table le beau verre à patte, qui se fracasa en mille morceaux.

Tous applaudirent, et Dusardier principalement.

Le spectacle des injustices lui faisait bondir le ceur. Il s'inquiétait de Barbès ; il était de ceux qui se jettent sous les voitures pour porter secours aux chevaux tombés. Son érudition se bornait à deux ouvrages, l'un intitulé Crimes des rois, l'autre Mystères du Vatican. Il avait écouté l'avocat bouche béante, avec délices. Enfin, n'y tenant plus :

- Moi, ce que je reproche à Louis-Philippe, c'est d'abandonner les Polonais !

- Un moment ! dit Husonnet. D'abord, la Pologne n'existe pas ; c'est une invention de Lafayette ! Les Polonais, règle générale, sont tous du faubourg Saint-Marceau, les véritables s'étant noyés avec Poniatowski.

Bref, " il ne donnait plus là-dedans ", il était " revenu de tout ça ! ". C'était comme le serpent de mer, la révocation de l'édit de Nantes et " cette vieille blague de la Saint-Barhélémy ! " .

Sénécal, sans défendre les Polonais, releva les derniers mots de l'homme de lettres. On avait calomnié les papes, qui, après tout, défendaient le peuple, et il appelait la Ligue " l'aurore de la Démocratie, un grand mouvement égalitaire contre l'individualisme des protestants ".

Frédéric était un peu surpris par ces idées. Elles ennuyaient Cisy probablement, car il mit la conversation sur les tableaux vivants du Gymnase, qui attiraient alors beaucoup de monde.

Sénécal s'en affligea. De tels spectacles corrompaient les filles du prolétaire ; puis on les voyait étaler un luxe insolent. Ausi approuvait-il les étudiants bavarois qui avaient outragé Lola Montès. A l'instar de Rouseau, il faisait plus de cas de la femme d'un charbonnier que de la maîtrese d'un roi.

- Vous blaguez les truffes ! répliqua majestueusement Husonnet. Et il prit la défense de ces dames, en faveur de Rosanette. Puis, comme il parlait de son bal et du costume d'Arnoux :

- On prétend qu'il branle dans le manche ? dit Pellerin.

Le marchand de tableaux venait d'avoir un procès pour ses terrains de Belleville, et il était actuellement dans une compagnie de kaolin bas-breton avec d'autres farceurs de son espèce.

Dusardier en savait davantage ; car son patron à lui, M. Mousinot, ayant été aux informations sur Arnoux près du banquier Oscar Lefebvre, celui-ci avait répondu qu'il le jugeait peu solide, connaisant quelques-uns de ses renouvellements.

le desert était fini ; on pasa dans le salon, tendu, comme celui de la Maréchale, en damas jaune, et de style Louis XVI.

Pellerin blâma Frédéric de n'avoir pas choisi, plutôt, le style néo-grec ; Sénécal frotta des allumettes contre les tentures ; Deslauriers ne fit aucune observation. Il en fit dans la bibliohèque, qu'il appela une bibliohèque de petite fille. La plupart des littérateurs contemporains s'y trouvaient. Il fut imposible de parler de leurs ouvrages car Husonnet, immédiatement, contait des anecdotes sur leurs personnes, critiquait leurs figures, leurs meurs, leur costume, exaltant les esprits de quinzième ordre, dénigrant ceux du premier, et déplorant, bien entendu, la décadence moderne. Telle chansonnette de villageois contenait, à elle seule, plus de poésie que tous les lyriques du XIXe siècle ; Balzac était surfait, Byron démoli, Hugo n'entendait rien au héâtre, etc.

- Pourquoi donc, dit Sénécal, n'avez-vous pas les volumes de nos poètes-ouvriers ?

Et M. de Cisy, qui s'occupait de littérature, s'étonna de ne pas voir sur la table de Frédéric " quelques-unes de ces physiologies nouvelles, physiologie du fumeur, du pêcheur à la ligne, de l'employé de barrière ".

Ils arrivèrent à l'agacer tellement, qu'il eut envie de les pouser dehors par les épaules. " Mais je deviens bête ! " Et, prenant Dusardier à l'écart, il lui demanda s'il pouvait le servir en quelque chose.

Le brave garçon fut attendri. Avec sa place de caisier, il n'avait besoin de rien.

Ensuite, Frédéric emmena Deslauriers dans sa chambre, et tirant de son secrétaire deux mille francs :

- Tiens, mon brave, empoche ! C'est le reliquat de mes vieilles dettes.

- Mais... et le Journal ? dit l'avocat. J'en ai parlé à Husonnet, tu sais bien.

Et, Frédéric ayant répondu qu'il se trouvait " un peu gêné, maintenant ", l'autre eut un mauvais sourire.

Après les liqueurs, on but de la bière ; après la bière, des grogs ; on refuma des pipes. Enfin, à cinq heures du soir, tous s'en allèrent ; et ils marchaient les uns près des autres, sans parler, quand Dusardier se mit à dire que Frédéric les avait reçus parfaitement. Tous en convinrent.

Husonnet déclara son déjeuner un peu trop lourd. Sénécal critiqua la futilité de son intérieur. Cisy pensait de même. Cela manquait de " cachet ", absolument.

- Moi, je trouve, dit Pellerin, qu'il aurait bien pu me commander un tableau.

Deslauriers se taisait, en tenant dans la poche de son pantalon ses billets de banque.

Frédéric était resté seul. Il pensait à ses amis, et sentait entre eux et lui comme un grand fosé plein d'ombre qui les séparait. Il leur avait tendu la main cependant, et ils n'avaient pas répondu à la franchise de son ceur.

Il se rappela les mots de Pellerin et de Dusardier sur Arnoux. C'était une invention, une calomnie sans doute ? Mais pourquoi ? Et il aperçut Mme Arnoux, ruinée, pleurant, vendant ses meubles. Cette idée le tourmenta toute la nuit ; le lendemain, il se présenta chez elle.

Ne sachant comment s'y prendre pour communiquer ce qu'il savait, il lui demanda en manière de conversation si Arnoux avait toujours ses terrains de Belleville.

- Oui, toujours.

- Il est maintenant dans une compagnie pour du kaolin de Bretagne, je crois ?

- C'est vrai.

- Sa fabrique marche très bien, n'est-ce pas ?

- Mais... je le suppose.

Et, comme il hésitait :

- Qu'avez-vous donc ? vous me faites peur !

Il lui apprit l'histoire des renouvellements. Elle baisa la tête, et dit :

- Je m'en doutais !

En effet, Arnoux, pour faire une bonne spéculation s'était refusé à vendre ses terrains, avait emprunté desus largement, et, ne trouvant point d'acquéreurs, avait cru se rattraper par l'établisement d'une manufacture. Les frais avaient dépasé les devis. Elle n'en savait pas davantage ; il éludait toute question et affirmait continuellement que " ça allait très bien".

Frédéric tâcha de la rasurer. C'étaient peut-être des embarras momentanés. Du reste, s'il apprenait quelque chose, il lui en ferait part.

- Oh ! oui, n'est-ce pas ? dit-elle, en joignant ses deux mains, avec un air de supplication charmant.

Il pouvait donc lui être utile. Le voilà qui entrait dans son existence, dans son ceur !

Arnoux parut.

- Ah ! comme c'est gentil de venir me prendre pour dîner !

Frédéric en resta muet.

Arnoux parla de choses indifférentes, puis avertit sa femme qu'il rentrerait fort tard, ayant un rendez-vous avec M. Oudry.

- Chez lui ?

- Mais certainement, chez lui.

Il avoua, tout en descendant l'escalier, que, la Maréchale se trouvant libre, ils allaient faire ensemble une partie fine au Moulin-Rouge ; et, comme il lui fallait toujours quelqu'un pour recevoir ses épanchements, il se fit conduire par Frédéric jusqu'à la porte.

Au lieu d'entrer, il se promena sur le trottoir en observant les fenêtres du second étage. Tout à coup les rideaux s'écartèrent.

- Ah ! bravo ! le père Oudry n'y est plus. Bonsoir !

C'était donc le père Oudry qui l'entretenait ? Frédéric ne savait que penser maintenant.

A partir de ce jour-là, Arnoux fut encore plus cordial qu'auparavant ; il l'invitait à dîner chez sa maîtrese, et bientôt Frédéric hanta tout à la fois les deux maisons.

Celle de Rosanette l'amusait. On venait là le soir, en sortant du club ou du spectacle ; on prenait une tase de hé, on faisait une partie de loto ; le dimanche, on jouait des charades ; Rosanette, plus turbulente que les autres, se distinguait par des inventions drolatiques, comme de courir à quatre pattes, ou de s'affubler d'un bonnet de coton. Pour regarder les pasants par la croisée, elle avait un chapeau de cuir bouilli ; elle fumait des chibouques, elle chantait des tyroliennes. L'après-midi, par déseuvrement, elle découpait des fleurs dans un morceau de toile perse, les collait elle-même sur ses carreaux, barbouillait de fard ses deux petits chiens, faisait brûler des pastilles, ou se tirait la bonne aventure. Incapable de résister à une envie, elle s'engouait d'un bibelot, qu'elle avait vu, n'en dormait pas courait l'acheter, le troquait contre un autre, et gâchait les étoffes, perdait ses bijoux, gaspillait l'argent, aurait vendu sa chemise pour une loge d'avant-scène. Souvent, elle demandait à Frédéric l'explication d'un mot qu'elle avait lu, mais n'écoutait pas sa réponse, car elle sautait vite à une autre idée, en multipliant les questions. Après des spasmes de gaieté, c'étaient des colères enfantines ; ou bien elle rêvait, asise par terre, devant le feu, la tête base et le genou dans ses deux mains, plus inerte qu'une couleuvre engourdie. Sans y prendre garde, elle s'habillait devant lui, tirait avec lenteur ses bas de soie, puis se lavait à grande eau le visage, en se renversant la taille comme une naïade qui frisonne ; et le rire de ses dents blanches, les étincelles de ses yeux, sa beauté, sa gaieté éblouisaient Frédéric, et lui fouettaient les nerfs.

Presque toujours, il trouvait Mme Arnoux montrant à lire à son bambin, ou derrière la chaise de Marhe qui faisait des gammes sur son piano ; quand elle travaillait à un ouvrage de couture, c'était pour lui un grand bonheur que de ramaser, quelquefois, ses ciseaux. Tous ses mouvements étaient d'une majesté tranquille ; ses petites mains semblaient faites pour épandre des aumônes, pour esuyer des pleurs, et sa voix, un peu sourde naturellement, avait des intonations caresantes et comme des légèretés de brise.

Elle ne s'exaltait point pour la littérature, mais son esprit charmait par des mots simples et pénétrants. Elle aimait les voyages, le bruit du vent dans les bois, et à se promener tête nue sous la pluie, Frédéric écoutait ces choses délicieusement, croyant voir un abandon d'elle-même qui commençait.

La fréquentation de ces deux femmes faisait dans sa vie comme deux musiques : l'une folâtre, emportée, divertisante, l'autre grave et presque religieuse ; et, vibrant à la fois, elles augmentaient toujours, et peu à peu se mêlaient ; - car, si Mme Arnoux venait à l'effleurer du doigt seulement, l'image de l'autre, tout de suite, se présentait à son désir, parce qu'il avait, de ce côté-là, une chance moins lointaine ; - et, dans la compagnie de Rosanette, quand il lui arrivait d'avoir le ceur ému, il se rappelait immédiatement son grand amour.

Cette confusion était provoquée par des similitudes entre les deux logements. Un des bahuts que l'on voyait autrefois boulevard Montmartre ornait à présent la salle à manger de Rosanette, l'autre, le salon de Mme Arnoux. Dans les deux maisons, les services de table étaient pareils, et l'on retrouvait jusqu'à la même calotte de velours traînant sur les bergères ; puis une foule de petits cadeaux, des écrans, des boîtes, des éventails allaient et venaient de chez la maîtrese chez l'épouse, car, sans la moindre gêne, Arnoux, souvent, reprenait à l'une ce qu'il lui avait donné, pour l'offrir à l'autre.

La Maréchale riait avec Frédéric de ses mauvaises façons. Un dimanche, après dîner, elle l'emmena derrière la porte, et lui fit voir dans son paletot un sac de gâteaux, qu'il venait d'escamoter sur la table, afin d'en régaler, sans doute ! sa petite famille. M. Arnoux se livrait à des espiègleries côtoyant la turpitude. C'était pour lui un devoir que de frauder l'octroi ; il n'allait jamais au spectacle en payant, avec un billet de secondes prétendait toujours se pouser aux premières, et racontait comme une farce excellente qu'il avait coutume, aux bains froids, de mettre dans le tronc du garçon un bouton de culotte pour une pièce de dix sous, ce qui n'empêchait point la Maréchale de l'aimer.

Un jour, cependant, elle dit, en parlant de lui :

- Ah ! il m'embête, à la fin ! J'en ai asez ! Ma foi, tant pis, j'en trouverai un autre !

Frédéric croyait " l'autre " déjà trouvé et qu'il s'appelait M. Oudry.

- Eh bien, dit Rosanette, qu'est-ce que cela fait ?

Puis, avec des larmes dans la voix :

- Je lui demande bien peu de chose, pourtant, et il ne veut pas, l'animal ! Il ne veut pas ! Quant à ses promeses, oh ! c'est différent.

Il lui avait même promis un quart de ses bénéfices dans les fameuses mines de kaolin ; aucun bénéfice ne se montrait, pas plus que le cachemire dont il la leurrait depuis six mois.

Frédéric pensa, immédiatement, à lui en faire cadeau. Arnoux pouvait prendre cela pour une leçon et se fâcher.

Il était bon cependant, sa femme elle-même le disait. Mais si fou ! Au lieu d'amener tous les jours du monde à dîner chez lui, à présent, il traitait ses connaisances chez le restaurateur. Il achetait des choses complètement inutiles, telles que des chaînes d'or, des pendules, des articles de ménage. Mme Arnoux montra même à Frédéric, dans le couloir, une énorme provision de bouillottes, chaufferettes et samovars. Enfin, un jour, elle avoua ses inquiétudes : Arnoux lui avait fait signer un billet, souscrit à l'ordre de M. Dambreuse.

Cependant, Frédéric conservait ses projets littéraires, par une sorte de point d'honneur vis-à-vis de lui-même. Il voulut écrire une histoire de l'eshétique, résultat de ses conversations avec Pellerin, puis mettre en drames différentes époques de la Révolution française et composer une grande comédie, par l'influence indirecte de Deslauriers et d'Husonnet. Au milieu de son travail, souvent le visage de l'une ou de l'autre pasait devant lui ; il luttait contre l'envie de la voir, ne tardait pas à y céder ; et il était plus triste en revenant de chez Mme Arnoux.

Un matin qu'il ruminait sa mélancolie au coin de son feu, Deslauriers entra. Les discours incendiaires de Sénécal avaient inquiété son patron, et, une fois de plus, il se trouvait sans resources.

- Que veux-tu que j'y fase, dit Frédéric.

- Rien ! tu n'as pas d'argent, je le sais. Mais ça ne te gênerait guère de lui découvrir une place, soit par M. Dambreuse ou bien Arnoux ?

Celui-ci devait avoir besoin d'ingénieurs dans son établisement ; Frédéric eut une inspiration : Sénécal pourrait l'avertir des absences du mari, porter des lettres, l'aider dans mille occasions qui se présenteraient. D'homme à homme, on se rend toujours ces services-là.

D'ailleurs, il trouverait moyen de l'employer sans qu'il s'en doutât. Le hasard lui offrait un auxiliaire, c'était de bon augure, il fallait le saisir ; et, affectant de l'indifférence, il répondit que la chose peut-être était faisable et qu'il s'en occuperait.

Il s'en occupa tout de suite. Arnoux se donnait beaucoup de peine dans sa fabrique. Il cherchait le rouge de cuivre des Chinois ; mais ses couleurs se volatilisaient par la cuison. Afin d'éviter les gerçures de ses faïences, il mêlait de la chaux à son argile ; mais les pièces se brisaient pour la plupart, l'émail de ses peintures sur cru bouillonnait, ses grandes plaques gondolaient ; et, attribuant ces mécomptes au mauvais outillage de sa fabrique, il voulait se faire faire d'autres moulins à broyer, d'autres séchoirs. Frédéric se rappela quelques-unes de ces choses ; et il l'aborda en annonçant qu'il avait découvert un homme très fort, capable de trouver son fameux rouge. Arnoux en fit un bond, puis, l'ayant écouté, répondit qu'il n'avait besoin de personne.

Frédéric exalta les connaisances prodigieuses de Sénécal, tout à la fois ingénieur, chimiste et comptable, étant un mahématicien de première force.

Le faïencier consentit à le voir.

Tous deux se chamaillèrent sur les émoluments. Frédéric s'interposa et parvint, au bout de la semaine, à leur faire conclure un arrangement.

Mais l'usine étant située à Creil, Sénécal ne pouvait en rien l'aider. Cette réflexion, très simple, abattit son courage comme une mésaventure.

Il songea que plus Arnoux serait détaché de sa femme, plus il aurait de chances auprès d'elle. Alors, il se mit à faire l'apologie de Rosanette, continuellement ; il lui représenta tous ses torts à son endroit, conta les vagues menaces de l'autre jour, et même parla du cachemire, sans taire qu'elle l'accusait d'avarice.

Arnoux, piqué du mot (et, d'ailleurs, concevant des inquiétudes), apporta le cachemire à Rosanette, mais la gronda de s'être plainte à Frédéric ; comme elle disait lui avoir cent fois rappelé sa promese, il prétendit qu'il ne s'en était pas souvenu, ayant trop d'occupations.

Le lendemain, Frédéric se présenta chez elle. Bien qu'il fût deux heures, la Maréchale était encore couchée ; et, à son chevet, Delmar, installé devant un guéridon, finisait une tranche de foie gras. Elle cria de loin : " Je l'ai, je l'ai ", puis, le prenant par les oreilles, elle l'embrasa au front, le remercia beaucoup, le tutoya, voulut même le faire aseoir sur son lit. Ses jolis yeux tendres pétillaient, sa bouche humide souriait, ses deux bras ronds sortaient de sa chemise qui n'avait pas de manches ; et, de temps à autre, il sentait, à travers la batiste, les fermes contours de son corps. Delmar, pendant ce temps-là, roulait ses prunelles.

- Mais, véritablement, mon amie, ma chère amie !

Il en fut de même les fois suivantes. Dès que Frédéric entrait, elle montait debout sur son cousin, pour qu'il l'embrasât mieux, l'appelait un mignon, un chéri, mettait une fleur à sa boutonnière, arrangeait sa cravate ; ces gentilleses redoublaient toujours lorsque Delmar se trouvait là.

Etait-ce des avances ? Frédéric le crut. Quant à tromper un ami, Arnoux à sa place ne s'en gênerait guère ! et il avait bien le droit de n'être pas vertueux avec sa maîtrese, l'ayant toujours été avec sa femme ; car il croyait l'avoir été, ou plutôt il aurait voulu se le faire accroire, pour la justification de sa prodigieuse couardise. Il se trouvait stupide cependant, et résolut de s'y prendre avec la Maréchale carrément.

Donc, une après-midi, comme elle se baisait devant sa commode, il s'approcha d'elle et eut un geste d'une éloquence si peu ambiguê, qu'elle se redresa tout empourprée. Il recommença de suite ; alors, elle fondit en larmes, disant qu'elle était bien malheureuse et que ce n'était pas une raison pour qu'on la méprisât.

Il réitéra ses tentatives. Elle prit un autre genre, qui fut de rire toujours. Il crut malin de riposter par le même ton, et en l'exagérant. Mais il se montrait trop gai pour qu'elle le crût sincère ; et leur camaraderie faisait obstacle à l'épanchement de toute émotion sérieuse. Enfin, un jour elle répondit qu'elle n'acceptait pas les restes d'une autre. Quelle autre ?

Eh oui ! va retrouver Mme Arnoux !

Car Frédéric en parlait souvent ; Arnoux, de son côté, avait la même manie ; elle s'impatientait, à la fin, d'entendre toujours vanter cette femme ; et son imputation était une espèce de vengeance.

Frédéric lui en garda rancune.

Elle commençait, du reste, à l'agacer fortement. Quelquefois, se posant comme expérimentée, elle disait du mal de l'amour avec un rire sceptique qui donnait des démangeaisons de la gifler. Un quart d'heure après, c'était la seule chose qu'il y eût au monde, et, croisant ses bras sur sa poitrine, comme pour serrer quelqu'un, elle murmurait : " Oh ! oui, c'est bon ! c'est si bon ! " les paupières entre-closes et à demi pâmée d'ivrese. Il était imposible de la connaître, de savoir, par exemple, si elle aimait Arnoux, car elle se moquait de lui et en paraisait jalouse. De même pour la Vatnaz, qu'elle appelait une misérable, d'autres fois sa meilleure amie. Elle avait, enfin, sur toute sa personne et jusque dans le retrousement de son chignon, quelque chose d'inexprimable qui resemblait à un défi ; - et il la désirait, pour le plaisir surtout de la vaincre et de la dominer.

Comment faire ? car souvent elle le renvoyait sans nulle cérémonie, apparaisant une minute entre deux portes pour chuchoter : " Je suis occupée ; à ce soir ! " ou bien il la trouvait au milieu de douze personnes ; et quand ils étaient seuls, on aurait juré une gageure, tant les empêchements se succédaient. Il l'invitait à dîner, elle refusait toujours ; une fois, elle accepta, mais ne vint pas.

Une idée machiavélique surgit dans sa cervelle.

Connaisant par Dusardier les récriminations de Pellerin sur son compte, il imagina de lui commander le portrait de la Maréchale, un portrait grandeur nature, qui exigerait beaucoup de séances ; il n'en manquerait pas une seule ; l'inexactitude habituelle de l'artiste faciliterait les tête-à-tête. Il engagea donc Rosanette à se faire peindre, pour offrir son visage à son cher Arnoux. Elle accepta, car elle se voyait au milieu du Grand Salon, à la place d'honneur, avec une foule devant elle, et les journaux en parleraient, ce qui " la lancerait " tout à coup.

Quant à Pellerin, il saisit la proposition avidement. Ce portrait devait le poser en grand homme, être un chef-d'euvre.

Il pasa en revue dans sa mémoire tous les portraits de maîtres qu'il connaisait, et se décida finalement pour un Titien, lequel serait rehausé d'ornements à la Véronèse. Donc il exécuterait son projet sans ombres factices, dans une lumière franche éclairant les chairs d'un seul ton, et faisant étinceler les accesoires.

" Si je lui mettais, pensa-t-il, une robe de soie rose, avec un burnous oriental ? oh non ! canaille le burnous ! Ou plutôt si je l'habillais de velours bleu, sur un fond gris, très coloré ? On pourrait lui donner également une collerette de guipure blanche, avec un éventail noir et un rideau d'écarlate par-derrière ? "

Et, cherchant ainsi, il élargisait chaque jour sa conception et s'en émerveillait.

Il eut un battement de ceur quand Rosanette, accompagnée de Frédéric, arriva chez lui pour la première séance. Il la plaça debout, sur une manière d'estrade, au milieu de l'appartement ; et, en se plaignant du jour et regrettant son ancien atelier, il la fit d'abord s'accouder contre un piédestal, puis aseoir dans un fauteuil, et tour à tour s'éloignant d'elle et s'en rapprochant pour corriger d'une chiquenaude les plis de sa robe, il la regardait les paupières entre-closes, et consultait d'un mot Frédéric.

- Eh bien, non ! s'écria-t-il. J'en reviens à mon idée ! Je vous flanque en Vénitienne !

Elle aurait une robe de velours ponceau avec une ceinture d'orfèvrerie, et sa large manche doublée d'hermine laiserait voir son bras nu qui toucherait à la balustrade d'un escalier montant derrière elle. A sa gauche, une grande colonne irait jusqu'au haut de la toile rejoindre des architectures, décrivant un arc. On apercevrait en desous, vaguement, des masifs d'orangers presque noirs, où se découperait un ciel bleu, rayé de nuages blancs. Sur le balustre couvert d'un tapis, il y aurait, dans un plat d'argent, un bouquet de fleurs, un chapelet d'ambre, un poignard et un coffret de vieil ivoire un peu jaune dégorgeant des sequins d'or ; quelques-uns même, tombés par terre çà et là, formeraient une suite d'éclabousures brillantes, de manière à conduire l'eil vers la pointe de son pied, car elle serait posée sur l'avant-dernière marche, dans un mouvement naturel et en pleine lumière.

Il alla chercher une caise a tableaux, qu'il mit sur l'estrade pour figurer la marche ; puis il disposa comme accesoires sur un tabouret en guise de balustrade, sa vareuse, un bouclier, une boîte de sardines, un paquet de plumes, un couteau, et, quand il eut jeté devant Rosanette une douzaine de gros sous, il lui fit prendre sa pose.

- Imaginez-vous que ces choses-là sont des richeses, des présents splendides. La tête un peu à droite ! Parfait ! Et ne bougez plus ! Cette attitude majestueuse va bien à votre genre de beauté.

Elle avait une robe écosaise avec un gros manchon et se retenait pour ne pas rire.

- Quant à la coiffure, nous la mêlerons à un tortis de perles : cela fait toujours bon effet dans les cheveux rouges.

La Maréchale se récria, disant qu'elle n'avait pas les cheveux rouges.

- Laisez donc ! Le rouge des peintres n'est pas celui des bourgeois !

Il commença à esquiser la position des mases ; et il était si préoccupé des grands artistes de la Renaisance, qu'il en parlait. Pendant une heure, il rêva tout haut à ces existences magnifiques, pleines de génie, de gloire et de somptuosités, avec des entrées triomphales dans les villes, et des galas à la lueur des flambeaux, entre des femmes à moitié nues, belles comme des déeses,

- Vous étiez faite pour vivre dans ce temps-là. Une créature de votre calibre aurait mérité un monseigneur !

Rosanette trouvait ces compliments fort gentils. On fixa le jour de la séance prochaine ; Frédéric se chargeait d'apporter les accesoires.

Comme la chaleur du poêle l'avait étourdie quelque peu, ils s'en retournèrent à pied par la rue du Bac et arrivèrent sur le pont Royal.

Il faisait un beau temps, âpre et splendide. Le soleil s'abaisait ; quelques vitres de maisons, dans la Cité, brillaient au loin comme des plaques d'or, tandis que, par derrière, à droite, les tours de Notre-Dame se profilaient en noir sur le ciel bleu, mollement baigné à l'horizon dans des vapeurs grises. Le vent souffla ; et, Rosanette ayant déclaré qu'elle avait faim, ils entrèrent à la Pâtiserie Anglaise.

Des jeunes femmes, avec leurs enfants, mangeaient debout contre le buffet de marbre, où se presaient, sous des cloches de verre, les asiettes de petits gâteaux. Rosanette avala deux tartes à la crème. Le sucre en poudre faisait des moustaches au coin de sa bouche. De temps à autre, pour l'esuyer, elle tirait son mouchoir de son manchon ; et sa figure resemblait, sous sa capote de soie verte, à une rose épanouie entre ses feuilles.

Ils se remirent en marche ; dans la rue de la Paix, elle s'arrêta, devant la boutique d'un orfèvre, à considérer un bracelet, Frédéric voulut lui en faire cadeau.

- Non, dit-elle, garde ton argent.

Il fut blesé de cette parole.

- Qu'a donc le mimi ? On est triste ?

Et, la conversation s'étant renouée. il en vint, comme d'habitude, à des protestations d'amour.

- Tu sais bien que c'est imposible !

- Pourquoi ?

- Ah ! parce que...

Ils allaient côte à côte, elle appuyée sur son bras, et les volants de sa robe lui battaient contre les jambes. Alors, il se rappela un crépuscule d'hiver, où, sur le même trottoir, Mme Arnoux marchait ainsi à son côté ; et ce souvenir l'absorba tellement, qu'il ne s'apercevait plus de Rosanette et n'y songeait pas.

Elle regardait, au hasard, devant elle, tout en se laisant un peu traîner, comme un enfant pareseux. C'était l'heure où l'on rentrait de la promenade, et des équipages défilaient au grand trot sur le pavé sec. Les flatteries de Pellerin lui revenant sans doute à la mémoire, elle pousa un soupir.

- Ah ! il y en a qui sont heureuses ! Je suis faite pour un homme riche, décidément.

Il répliqua d'un ton brutal :

- Vous en avez un, cependant ! car M. Oudry pasait pour trois fois millionnaire.

Elle ne demandait pas mieux que de s'en débarraser.

- Qui vous en empêche ?

Et il exhala d'amères plaisanteries sur ce vieux bourgeois à perruque, lui montrant qu'une pareille liaison était indigne, et qu'elle devait la rompre !

- Oui, répondit la Maréchale, comme se parlant à elle-même. C'est ce que je finirai par faire, sans doute !

Frédéric fut charmé de ce désintéresement. Elle se ralentisait, il la crut fatiguée. Elle s'obstina à ne pas vouloir de voiture et elle le congédia devant sa porte, en lui envoyant un baiser du bout des doigts.

" Ah ! quel dommage ! et songer que des imbéciles me trouvent riche ! "

Il était sombre en arrivant chez lui.

Husonnet et Deslauriers l'attendaient.

Le bohème, asis devant sa table, desinait des têtes de Turcs, et l'avocat, en bottes crottées, sommeillait sur le divan.

- Ah ! enfin ! s'écria-t-il. Mais quel air farouche ! Peux-tu m'écouter ?

Sa vogue comme répétiteur diminuait, car il bourrait ses élèves de héories défavorables pour leurs examens. Il avait plaidé deux ou trois fois, avait perdu, et chaque déception nouvelle le rejetait plus fortement vers son vieux rêve : un journal où il pourrait s'étaler, se venger cracher sa bile et ses idées. Fortune et réputation, d'ailleurs, s'ensuivraient. C'était dans cet espoir qu'il avait circonvenu le bohème, Husonnet posédant une feuille.

A présent, il la tirait sur papier rose ; il inventait des canards, composait des rébus, tâchait d'engager des polémiques, et même (en dépit du local) voulait monter des concerts ! L'abonnement d'un an " donnait droit à une place d'orchestre dans un des principaux héâtres de Paris ; de plus, l'administration se chargeait de fournir à MM. les étrangers tous les renseignements désirables, artistiques et autres ". Mais l'imprimeur faisait des menaces, on devait trois termes au propriétaire, toutes sortes d'embarras surgisaient ; et Husonnet aurait laisé périr l'Art, sans les exhortations de l'avocat, qui lui chauffait le moral quotidiennement. Il l'avait pris, afin de donner plus de poids à sa démarche.

- Nous venons pour le journal, dit-il.

- Tiens, tu y penses encore ! répondit Frédéric, d'un ton distrait.

- Certainement j'y pense !

Et il exposa de nouveau son plan. Par des comptes rendus de la Bourse, ils se mettraient en relations avec des financiers, et obtiendraient ainsi les cent mille francs de cautionnement indispensables. Mais, pour que la feuille pût être transformée en journal politique, il fallait auparavant avoir une large clientèle, et, pour cela, se résoudre à quelques dépenses, tant pour les frais de papeterie d'imprimerie, de bureau, bref, une somme de quinze mille francs.

- Je n'ai pas de fonds, dit Frédéric.

- Et nous donc ! fit Deslauriers en croisant ses deux bras.

Frédéric, blesé du reste, répliqua :

- Est-ce ma faute ?...

- Ah ! très bien ! Ils ont du bois dans leur cheminée, des truffes sur leur table, un bon lit, une bibliohèque, une voiture, toutes les douceurs ! Mais qu'un autre grelotte sous les ardoises, dîne à vingt sous, travaille comme un forçat et patauge dans la misère ! est-ce leur faute ?

Et il répétait " Est-ce leur faute ? " avec une ironie cicéronienne qui sentait le Palais. Frédéric voulait parler.

- Du reste, je comprends, on a des besoins... aristocratiques ; car sans doute... quelque femme...

- Eh bien, quand cela serait ? Ne suis-je pas libre ?...

- Oh ! très libre !

Et, après une minute de silence :

- C'est si commode, les promeses !

- Mon Dieu ! je ne les nie pas ! dit Frédéric.

L'avocat continuait :

- Au collège, on fait des serments, on constituera une phalange, on imitera les Treize de Balzac ! Puis, quand on se retrouve : Bonsoir, mon vieux, va te promener ! Car celui qui pourrait servir l'autre retient précieusement tout, pour lui seul.

- Comment ?

- Oui, tu ne nous as pas même présentés chez les Dambreuse !

Frédéric le regarda ; avec sa pauvre redingote, ses lunettes dépolies et sa figure blême, l'avocat lui parut un tel cuistre, qu'il ne put empêcher sur ses lèvres un sourire dédaigneux. Deslauriers l'aperçut et rougit.

Il avait déjà son chapeau pour s'en aller. Husonnet, plein d'inquiétude, tâchait de l'adoucir par des regards suppliants, et, comme Frédéric lui tournait le dos :

- Voyons, mon petit ! Soyez mon Mécène ! Protégez les arts !

Frédéric, dans un brusque mouvement de résignation, prit une feuille de papier, et, ayant griffonné desus quelques lignes, la lui tendit. Le visage du bohème s'illumina. Puis, repasant la lettre à Deslauriers :

- Faites des excuses, Seigneur !

Leur ami conjurait son notaire de lui envoyer au plus vite quinze mille francs.

- Ah ! je te reconnais là ! dit Deslauriers.

Foi de gentilhomme ! ajouta le bohème, vous êtes un brave, on vous mettra dans la galerie des hommes utiles !

L'avocat reprit :

- Tu n'y perdras rien, la spéculation est excellente.

- Parbleu ! s'écria Husonnet, j'en fourrerais ma tête sur l'échafaud.

Et il débita tant de sottises et promit tant de merveilles (auxquelles il croyait peut-être), que Frédéric ne savait pas si c'était pour se moquer des autres ou de lui-même.

Ce soir-là, il reçut une lettre de sa mère.

Elle s'étonnait de ne pas le voir encore ministre, tout en le plaisantant quelque peu. Puis elle parlait de sa santé, et lui apprenait que M. Roque venait maintenant chez elle. " Depuis qu'il est veuf, j'ai cru sans inconvénient de le recevoir. Louise est très changée à son avantage. " Et en post-scriptum : " Tu ne me dis rien de ta belle connaisance, M. Dambreuse ; à ta place, je l'utiliserais. "

Pourquoi pas ? Ses ambitions intellectuelles l'avaient quitté, et sa fortune (il s'en apercevait) était insuffisante ; car, ses dettes payées et la somme convenue remise aux autres, son revenu serait diminué de quatre mille francs, pour le moins ! D'ailleurs, il sentait le besoin de sortir de cette existence, de se raccrocher à quelque chose. Ausi, le lendemain, en dînant chez Mme Arnoux, il dit que sa mère le tourmentait pour qu'il embrasât une profesion.

- Mais je croyais, reprit-elle, que M. Dambreuse devait vous faire entrer au Conseil d'état ? Cela vous irait très bien.

Elle le voulait donc. Il obéit.

Le banquier, comme la première fois, était asis à son bureau, et d'un geste le pria d'attendre quelques minutes, car un monsieur tournant le dos à la porte l'entretenait de matières graves. Il s'agisait de charbons de terre et d'une fusion à opérer entre diverses compagnies.

Les portraits du général Foy et de Louis-Philippe se faisaient pendant de chaque côté de la glace ; des cartonniers montaient contre le lambris jusqu'au plafond, et il y avait six chaises de paille, M. Dambreuse n'ayant pas besoin pour ses affaires d'un appartement plus beau ; c'était comme ces sombres cuisines où s'élaborent de grands festins. Frédéric observa surtout deux coffres monstrueux, dresés dans les encoignures. Il se demandait combien de millions y pouvaient tenir. Le banquier en ouvrit un, et la planche de fer tourna, ne laisant voir à l'intérieur que des cahiers de papier bleu.

Enfin l'individu pasa devant Frédéric. C'était le père Oudry. Tous deux se saluèrent en rougisant, ce qui parut étonner M. Dambreuse. Du reste, il se montra fort aimable. Rien n'était plus facile que de recommander son jeune ami au garde des sceaux. On serait trop heureux de l'avoir ; et il termina ses politeses en l'invitant à une soirée qu'il donnait dans quelques jours.

Frédéric montait en coupé pour s'y rendre quand arriva un billet de la Maréchale. A la lueur des lanternes, il lut :

" Cher, j'ai suivi vos conseils. Je viens d'expulser mon Osage. A partir de demain soir, liberté ! Dites que je ne suis pas brave. "

Rien de plus ! Mais c'était le convier à la place vacante. Il pousa une exclamation, serra le billet dans sa poche et partit .

Deux municipaux à cheval stationnaient dans la rue. Une file de lampions brûlaient sur les deux portes cochères ; et des domestiques, dans la cour, criaient, pour faire avancer les voitures jusqu'au bas du perron sous la marquise. Puis, tout à coup, le bruit cesait dans le vestibule .

Des grands arbres emplisaient la cage de l'escalier ; les globes de porcelaine versaient une lumière qui ondulait comme des moires de satin blanc sur les murailles. Frédéric monta les marches allègrement. Un huisier lança son nom : M. Dambreuse lui tendit la main ; presque ausitôt, Mme Dambreuse parut.

Elle avait une robe mauve garnie de dentelles, les boucles de sa coiffure plus abondantes qu'à l'ordinaire, et pas un seul bijou.

Elle se plaignit de ses rares visites, trouva moyen de dire quelque chose. Les invités arrivaient ; en manière de salut, ils jetaient leur torse de côté, ou se courbaient en deux, ou baisaient la figure seulement ; puis un couple conjugal, une famille pasait, et tous se dispersaient dans le salon déjà plein.

Sous le lustre, au milieu, un pouf énorme supportait une jardinière, dont les fleurs, s'inclinant comme des panaches, surplombaient la tête des femmes asises en rond, tout autour, tandis que d'autres occupaient les bergères formant deux lignes droites interrompues symétriquement par les grands rideaux des fenêtres en velours nacarat et les hautes baies des portes à linteau doré.

La foule des hommes qui se tenaient debout sur le parquet, avec leur chapeau à la main, faisait de loin une seule mase noire, où les rubans ; les boutonnières mettaient des points rouges çà et là, et que rendait plus sombre la monotone blancheur des cravates. Sauf de petits jeunes gens à barbe naisante, tous paraisaient s'ennuyer ; quelques dandies, d'un air mausade, se balançaient sur leurs talons. Les têtes grises, les perruques étaient nombreuses ; de place en place, un crâne chauve luisait ; et les visages, ou empourprés ou très blêmes, laisaient voir dans leur flétrisure la trace d'immenses fatigues, - les gens qu'il y avait là appartenant à la politique ou aux affaires. M. Dambreuse avait ausi invité plusieurs savants, des magistrats, deux ou trois médecins illustres, et il repousait avec d'humbles attitudes les éloges qu'on lui faisait sur sa soirée et les allusions à sa richese.

Partout, une valetaille à larges galons d'or circulait. Les grandes torchères, comme des bouquets de feu, s'épanouisaient sur les tentures ; elles se répétaient dans les glaces ; et, au fond de la salle à manger, que tapisait un treillage de jasmin, le buffet resemblait à un maître-autel de cahédrale ou à une exposition d'orfèvrerie, - tant il y avait de plats, de cloches ; de couverts et de cuillers en argent et en vermeil, au milieu des cristaux à facettes qui entrecroisaient, par-desus les viandes, des lueurs irisées. Les trois autres salons regorgeaient d'objets d'art : paysages de maîtres contre les murs, ivoires et porcelaines au bord des tables, chinoiseries sur les consoles ; des paravents de laque se développaient devant les fenêtres, des touffes de camélias montaient dans les cheminées ; et une musique légère vibrait, au loin, comme un bourdonnement d'abeilles.

Les quadrilles n'étaient pas nombreux, et les danseurs à la manière nonchalante dont ils traînaient leurs escarpins, semblaient s'acquitter d'un devoir. Frédéric entendait des phrases comme celle-ci :

- Avez-vous été à la dernière fête de charité de l'hôtel Lambert, mademoiselle ?

- Non, monsieur !

- Il va faire, tout à l'heure, une chaleur !

- Oh ! c'est vrai, étouffante !

- De qui donc cette polka ?

- Mon Dieu ! je ne sais pas, madame !

Et, derrière lui, trois roquentins, postés dans une embrasure, chuchotaient des remarques obscènes ; d'autres causaient chemin de fer, libre-échange ; un sportsman contait une histoire de chase ; un légitimiste et un orléaniste discutaient.

En errant de groupe en groupe, il arriva dans le salon des joueurs, où, dans un cercle de gens graves, il reconnut Martinon, " attaché maintenant au Parquet de la Capitale "

Sa grose face couleur de cire emplisait convenablement son collier, lequel était une merveille, tant les poils noirs se trouvaient bien égalisés ; et, gardant un juste milieu entre l'élégance voulue par son âge et la dignité que réclamait sa profesion, il accrochait son pouce dans son aiselle suivant l'usage des beaux, puis mettait son bras dans son gilet à la façon des doctrinaires. Bien qu'il eût des bottes extravernies, il portait les tempes rasées, pour se faire un front de penseur.

Après quelques mots débités froidement, il se retourna vers son conciliabule. Un propriétaire disait :

- C'est une clase d'hommes qui rêvent le bouleversement de la société !

- Ils demandent l'organisation du travail ! reprit un autre. Conçoit-on cela ?

- Que voulez-vous ! fit un troisième, quand on voit M. de Genoude donner la main au Siècle !

- Et des conservateurs, eux-mêmes, s'intituler progresifs ! Pour nous amener, quoi ? la République ! comme si elle était posible en France !

Tous déclarèrent que la République était imposible en France.

- N'importe, remarqua tout haut un monsieur. On s'occupe trop de la Révolution ; on publie là-desus un tas d'histoires, de livres !...

- Sans compter, dit Martinon, qu'il y a, peut-être, des sujets d'étude plus sérieux !

Un ministériel s'en prit aux scandales du héâtre :

- Ainsi, par exemple, ce nouveau drame la Reine Margot dépase véritablement les bornes ! Où était le besoin qu'on nous parlât des Valois ? Tout cela montre la royauté sous un jour défavorable ! C'est comme votre Prese ! Les lois de septembre, on a beau dire, sont infiniment trop douces ! Moi, je voudrais des cours martiales pour bâillonner les journalistes ! A la moindre insolence, traînés devant un conseil de guerre ! et allez donc !

- Oh ! prenez garde, monsieur, prenez garde ! dit un profeseur, n'attaquez pas nos précieuses conquêtes de 1830 ! respectons nos libertés. Il fallait décentraliser plutôt, répartir l'excédent des villes dans les campagnes.

- Mais elles sont gangrenées ! s'écria un caholique. Faites qu'on raffermise la Religion !

Martinon s'empresa de dire :

- Effectivement, c'est un frein !

Tout le mal gisait dans cette envie moderne de s'élever au-desus de sa clase, d'avoir du luxe.

- Cependant, objecta un industriel, le luxe favorise le commerce. Ausi j'approuve le duc de Nemours d'exiger la culotte courte à ses soirées.

- M. hiers y est venu en pantalon. Vous connaisez son mot ?

- Oui, charmant ! Mais il tourne au démagogue, et son discours dans la question des incompatibilités n'a pas été sans influence sur l'attentat du 12 mai.

- Ah bah !

- Eh ! eh !

Le cercle fut contraint de s'entr'ouvrir pour livrer pasage à un domestique portant un plateau, et qui tâchait d'entrer dans le salon des joueurs.

Sous l'abat-jour vert des bougies, des rangées de cartes et de pièces d'or couvraient la table. Frédéric s'arrêta devant une d'elles, perdit les quinze napoléons qu'il avait dans sa poche, fit une pirouette, et se trouva au seuil du boudoir où était alors Mme Dambreuse.

Des femmes le remplisaient, les unes près des autres, sur des chaises sans dosier. Leurs longues jupes, bouffant autour d'elles, semblaient des flots d'où leur taille émergeait, et les seins s'offraient aux regards dans l'échancrure des corsages. Presque toutes portaient un bouquet de violettes à la main. Le ton mat de leurs gants faisait resortir la blancheur humaine de leurs bras ; des effilés, des herbes, leur pendaient sur les épaules, et on croyait quelquefois, à certains frisonnements, que la robe allait tomber. Mais la décence des figures tempérait les provocations du costume ; plusieurs même avaient une placidité presque bestiale, et ce rasemblement de femmes demi-nues faisait songer à un intérieur de harem ; il vint à l'esprit du jeune homme une comparaison plus grosière. En effet toutes sortes de beautés se trouvaient là : des Anglaises à profil de keepsake, une Italienne dont les yeux noirs fulguraient comme un Vésuve, trois seurs habillées de bleu, trois Normandes, fraîches comme des pommiers d'avril, une grande rouse avec une parure d'améhystes ; - et les blanches scintillations des diamants qui tremblaient en aigrettes dans les chevelures, les taches lumineuses des pierreries étalées sur les poitrines, et l'éclat doux des perles accompagnant les visages se mêlaient au miroitement des anneaux d'or, aux dentelles, à la poudre, aux plumes, au vermillon des petites bouches, à la nacre des dents. Le plafond, arrondi en coupole, donnait au boudoir la forme d'une corbeille ; et un courant d'air parfumé circulait sous le battement des éventails.

Frédéric, campé derrière elles avec son lorgnon dans l'eil, ne jugeait pas toutes les épaules irréprochables ; il songeait à la Maréchale, ce qui refoulait ses tentations, ou l'en consolait.

Il regardait cependant Mme Dambreuse, et il la trouvait charmante, malgré sa bouche un peu longue et ses narines trop ouvertes. Mais sa grâce était particulière. Les boucles de sa chevelure avaient comme une langueur pasionnée, et son front couleur d'agate semblait contenir beaucoup de choses et dénotait un maître.

Elle avait mis près d'elle la nièce de son mari, jeune personne asez laide. De temps à autre, elle se dérangeait pour recevoir celles qui entraient ; et le murmure des voix féminines, augmentant, faisait comme un caquetage d'oiseaux.

Il était question des ambasadeurs tunisiens et de leurs costumes. Une dame avait asisté à la dernière réception de l'Académie ; une autre parla du Don Juan de Molière, représenté nouvellement aux Français. Mais, désignant sa nièce d'un coup d'eil, Mme Dambreuse posa un doigt contre sa bouche, et un sourire qui lui échappa démentait cette austérité.

Tout à coup, Martinon apparut, en face, sous l'autre porte. Elle se leva. Il lui offrit son bras. Frédéric, pour le voir continuer ses galanteries, traversa les tables de jeu et les rejoignit dans le grand salon ; Mme Dambreuse quitta ausitôt son cavalier, et l'entretint familièrement.

Elle comprenait qu'il ne jouât pas, ne dansât pas.

- Dans la jeunese on est triste !

Puis, enveloppant le bal d'un seul regard :

- D'ailleurs, tout cela n'est pas drôle ! pour certaines natures du moins !

Et elle s'arrêtait devant la rangée des fauteuils, distribuant çà et là des mots aimables, tandis que des vieux, qui avaient des binocles à deux branches, venaient lui faire la cour. Elle présenta Frédéric à quelques-uns. M. Dambreuse le toucha au coude légèrement, et l'emmena dehors sur la terrase.

Il avait vu le ministre. La chose n'était pas facile. Avant d'être présenté comme auditeur au Conseil d'état, on devait subir un examen ; Frédéric, pris d'une confiance inexplicable, répondit qu'il en savait les matières.

Le financier n'en était pas surpris, d'après tous les éloges que faisait de lui M. Roque.

A ce nom, Frédéric revit la petite Louise, sa maison, sa chambre ; et il se rappela des nuits pareilles, où il restait à sa fenêtre, écoutant les rouliers qui pasaient. Ce souvenir de ses tristeses amena la pensée de Mme Arnoux ; et il se taisait tout en continuant à marcher sur la terrase. Les croisées dresaient au milieu des ténèbres de longues plaques rouges ; le bruit du bal s'affaiblisait : les voitures commençaient à s'en aller.

- Pourquoi donc, reprit M Dambreuse. tenez-vous au Conseil d'état ?

Et il affirma, d'un ton de libéral, que les fonctions publiques ne menaient à rien, il en savait quelque chose ; les affaires valaient mieux. Frédéric objecta la difficulté de les apprendre.

- Ah bah ! en peu de temps, je vous y mettrais.

Voulait-il l'asocier à ses entreprises ?

Le jeune homme aperçut, comme dans un éclair, une immense fortune qui allait venir.

- Rentrons, dit le banquier. Vous soupez avec nous, n'est-ce pas ?

Il était trois heures, on partait. Dans la salle à manger, une table servie attendait les intimes.

M. Dambreuse aperçut Martinon, et, s'approchant de sa femme, d'une voix base :

- C'est vous qui l'avez invité ?

Elle répliqua sèchement :

- Mais oui !

La nièce n'était pas là. On but très bien, on rit très haut ; et des plaisanteries hasardeuses ne choquèrent point, tous éprouvant cet allégement qui suit les contraintes un peu longues. Seul, Martinon se montra sérieux ; il refusa de boire du vin de Champagne par bon genre, souple d'ailleurs et fort poli, car M. Dambreuse, qui avait la poitrine étroite, se plaignant d'oppresion, il s'informa de sa santé à plusieurs reprises ; puis il dirigeait ses yeux bleuâtres du côté de Mme Dambreuse.

Elle interpella Frédéric, pour savoir quelles jeunes personnes lui avaient plu. Il n'en avait remarqué aucune, et préférait, d'ailleurs, les femmes de trente ans.

- Ce n'est peut-être pas bête ! répondit-elle.

Puis, comme on mettait les pelises et les paletots, M. Dambreuse lui dit :

- Venez me voir un de ces matins, nous causerons !

Martinon, au bas de l'escalier, alluma un cigare ; et il offrait, en le suçant, un profil tellement lourd, que son compagnon lâcha cette phrase :

- Tu as une bonne tête, ma parole !

- Elle en a fait tourner quelques-unes, reprit le jeune magistrat, d'un air à la fois convaincu et vexé.

Frédéric, en se couchant, résuma la soirée. D'abord, sa toilette (il s'était observé dans les glaces plusieurs fois), depuis la coupe de l'habit jusqu'au neud des escarpins, ne laisait rien à reprendre ; il avait parlé à des hommes considérables, avait vu de près des femmes riches, M. Dambreuse s'était montré excellent et Mme Dambreuse presque engageante. Il pesa un à un ses moindres mots, ses regards, mille choses inanalysables et cependant expresives. Ce serait crânement beau d'avoir une pareille maîtrese ! Pourquoi non, après tout ? Il en valait bien un autre ! Peut-être qu'elle n'était pas si difficile ? Martinon ensuite revint à sa mémoire ; et, en s'endormant, il souriait de pitié sur ce brave garçon.

L'idée de la Maréchale le réveilla ; ces mots de son billet : " A partir de demain soir ", étaient bien un rendez-vous pour le jour même. Il attendit jusqu'à neuf heures, et courut chez elle.

Quelqu'un, devant lui, qui montait l'escalier, ferma la porte. Il tira la sonnette ; Delphine vint ouvrir, et affirma que Madame n'y était pas.

Frédéric insista, pria. Il avait à lui communiquer quelque chose de très grave, un simple mot. Enfin l'argument de la pièce de cent sous réusit, et la bonne le laisa seul dans l'antichambre.

Rosanette parut. Elle était en chemise, les cheveux dénoués ; et, tout en hochant la tête, elle fit de loin avec les deux bras un grand geste exprimant qu'elle ne pouvait le recevoir.

Frédéric descendit l'escalier, lentement. Ce caprice-là dépasait tous les autres. Il n'y comprenait rien.

Devant la loge du portier, Mlle Vatnaz l'arrêta.

- Elle vous a reçu ?

- Non !

- On vous a mis à la porte ?

- Comment le savez-vous ?

- ça se voit ! Mais venez ! sortons ! j'étouffe !

Elle l'emmena dans la rue. Elle haletait. Il sentait son bras maigre trembler sur le sien. Tout à coup elle éclata :

- Ah ! le misérable !

- Qui donc ?

- Mais c'est lui ! lui ! Delmar !

Cette révélation humilia Frédéric ; il reprit :

- En êtes-vous bien sûre ?

- Mais quand je vous dis que je l'ai suivi ! s'écria la Vatnaz ; je l'ai vu entrer ! Comprenez-vous maintenant ? Je devais m'y attendre, d'ailleurs ; c'est moi, dans ma bêtise, qui l'ai mené chez elle. Et si vous saviez, mon Dieu ! Je l'ai recueilli, je l'ai nourri, je l'ai habillé ; et toutes mes démarches dans les journaux ! Je l'aimais comme une mère ! - Puis, avec un ricanement : - Ah ! c'est qu'il faut à Monsieur des robes de velours ! une spéculation de sa part, vous pensez bien ! Et elle ! Dire que je l'ai connue confectionneuse de lingerie ! Sans moi, plus de vingt fois, elle serait tombée dans la crotte. Mais je l'y plongerai ! oh oui ! Je veux qu'elle crève à l'hôpital ! On saura tout !

Et, comme un torrent d'eau de vaiselle qui charrie des ordures, sa colère fit paser tumultueusement sous Frédéric les hontes de sa rivale.

- Elle a couché avec Jumillac, avec Flacourt, avec le petit Allard, avec Bertinaux, avec Saint-Valéry, le grêlé.

Non ! l'autre ! Ils sont deux frères, n'importe ! Et quand elle avait des embarras, j'arrangeais tout. Qu'est-ce que j'y gagnais ? Elle est si avare ! Et puis, vous en conviendrez, c'était une jolie complaisance que de la voir, car enfin, nous ne sommes pas du même monde ! Est-ce que je suis une fille, moi ! Est-ce que je me vends ! Sans compter qu'elle est bête comme un chou ! Elle écrit catégorie par un h. Au reste, ils vont bien ensemble ; ça fait la paire, quoiqu'il s'intitule artiste et se croie du génie ! Mais, mon Dieu ! s'il avait seulement de l'intelligence, il n'aurait pas commis une infamie pareille ! On ne quitte pas une femme supérieure pour une coquine ! Je m'en moque, après tout. Il devient laid ! Je l'exècre ! Si je le rencontrais, tenez, je lui cracherais à la figure. - Elle cracha. - Oui, voilà le cas que j'en tais maintenant ! Et Arnoux, hein ? N'est-ce pas abominable ? Il lui a tant de fois pardonné ! On n'imagine pas ses sacrifices ! Elle devrait baiser ses pieds ! Il est si généreux, si bon !

Frédéric jouisait à entendre dénigrer Delmar. Il avait accepté Arnoux. Cette perfidie de Rosanette lui semblait une chose anormale, injuste ; et, gagné par l'émotion de la vieille fille, il arrivait à sentir pour lui comme de l'attendrisement. Tout à coup, il se trouva devant sa porte ; Mlle Vatnaz, sans qu'il s'en aperçût, lui avait fait descendre le faubourg Poisonnière.

- Nous y voilà, dit-elle. Moi, je ne peux pas monter. Mais vous, rien ne vous empêche ?

- Pour quoi faire ?

- Pour lui dire tout, parbleu !

Frédéric, comme se réveillant en sursaut, comprit l'infamie où on le pousait.

- Eh bien ? reprit-elle.

Il leva les yeux vers le second étage. La lampe de Mme Arnoux brûlait. Rien effectivement ne l'empêchait de monter.

- Je vous attends ici. Allez donc !

Ce commandement acheva de le refroidir, et il dit :

- Je serai là-haut longtemps. Vous feriez mieux de vous en retourner. J'irai demain chez vous.

- Non, non ! répliqua la Vatnaz, en tapant du pied. Prenez-le ! emmenez-le ! faites qu'il les surprenne !

- Mais Delmar n'y sera plus !

Elle baisa la tête.

- Oui, c'est peut-être vrai ?

Et elle resta sans parler, au milieu de la rue, entre les voitures ; puis, fixant sur lui ses yeux de chatte sauvage :

- Je peux compter sur vous, n'est-ce pas ? Entre nous deux maintenant, c'est sacré ! Faites donc. A demain !

Frédéric, en traversant le corridor, entendit deux voix qui se répondaient. Celle de Mme Arnoux disait :

- Ne mens pas ! ne mens donc pas !

Il entra. On se tut.

Arnoux marchait de long en large, et Madame était asise sur la petite chaise près du feu, extrêmement pâle, l'eil fixe. Frédéric fit un mouvement pour se retirer, Arnoux lui saisit la main, heureux du secours qui lui arrivait.

- Mais je crains..., dit Frédéric.

- Restez donc ! souffla Arnoux dans son oreille.

Madame reprit :

- Il faut être indulgent, monsieur Moreau ! Ce sont de ces choses que l'on rencontre parfois dans les ménages.

- C'est qu'on les y met, dit gaillardement Arnoux. Les femmes vous ont des lubies ! Ainsi, celle-là, par exemple, n'est pas mauvaise. Non, au contraire ! Eh bien, elle s'amuse depuis une heure à me taquiner avec un tas d'histoires .

- Elles sont vraies ! répliqua Mme Arnoux impatientée. Car, enfin, tu l'as acheté.

- Moi ?

- Oui, toi-même ! au Persan !

" Le cachemire ! " pensa Frédéric.

Il se sentait coupable et avait peur.

Elle ajouta, de suite :

- C'était l'autre mois, un samedi, le 14.

- Ah ! ce jour-là, précisément, j'étais à Creil ! Ainsi, tu vois .

- Pas du tout ! Car nous avons dîné chez les Bertin, le 14.

- Le 14 ?... fit Arnoux, en levant les yeux comme pour chercher une date.

- Et même, le commis qui t'a vendu était un blond !

- Est-ce que je peux me rappeler le commis !

- Il a cependant écrit, sous ta dictée, l'adrese : 18, rue de Laval.

- Comment sais-tu ? dit Arnoux stupéfait.

Elle leva les épaules.

- Oh ! c'est bien simple : j'ai été pour faire réparer mon cachemire, et un chef de rayon m'a appris qu'on venait d'en expédier un autre pareil chez Mme Arnoux.

- Est-ce ma faute, à moi, s'il y a dans la même rue une dame Arnoux ?

- Oui, mais pas Jacques Arnoux, reprit-elle.

Alors, il se mit à divaguer, protestant de son innocence. C'était une méprise, un hasard, une de ces choses inexplicables comme il en arrive. On ne devait pas condamner les gens sur de simples soupçons, des indices vagues ; et il cita l'exemple de l'infortuné Lesurques.

- Enfin, j'affirme que tu te trompes ! Veux-tu que je t'en jure ma parole ?

- Ce n'est point la peine !

- Pourquoi ?

Elle le regarda en face, sans rien dire ; puis allongea la main, prit le coffret d'argent sur la cheminée, et lui tendit une facture grande ouverte.

Arnoux rougit jusqu'aux oreilles et ses traits décomposés s'enflèrent.

- Eh bien ?

- Mais... répondit-il lentement, qu'est-ce que ça prouve ?

- Ah ! fit-elle, avec une intonation de voix singulière, où il y avait de la douleur et de l'ironie. Ah !

Arnoux gardait la note entre ses mains, et la retournait, n'en détachant pas les yeux comme s'il avait dû y découvrir la solution d'un grand problème.

- Oh ! oui, oui, je me rappelle, dit-il enfin. C'est une commision. - Vous devez savoir cela, vous, Frédéric ? - Frédéric se taisait. - Une commision dont j'étais chargé... par... par le père Oudry.

- Et pour qui ?

- Pour sa maîtrese !

- Pour la vôtre ! s'écria Mme Arnoux. se levant toute droite.

- Je te jure...

- Ne recommencez pas ! Je sais tout !

- Ah ! très bien ! Ainsi, on m'espionne !

Elle répliqua froidement :

- Cela blese, peut-être, votre délicatese ?

Du moment qu'on s'emporte, reprit Arnoux, en cherchant son chapeau, et qu'il n'y a pas moyen de raisonner !

Puis, avec un grand soupir :

- Ne vous mariez pas, mon pauvre ami, non, croyez-moi !

Et il décampa, ayant besoin de prendre l'air.

Alors, il se fit un grand silence ; et tout, dans l'appartement, sembla plus immobile. Un cercle lumineux, au-desus de la carcel, blanchisait le plafond, tandis que, dans les coins, l'ombre s'étendait comme des gazes noires superposées ; on entendait le tic-tac de la pendule avec la crépitation du feu.

Mme Arnoux venait de se raseoir, à l'autre angle de la cheminée, dans le fauteuil ; elle mordait ses lèvres en grelottant ; ses deux mains se levèrent, un sanglot lui échappa, elle pleurait.

Il se mit sur la petite chaise ; et, d'une voix caresante, comme on fait à une personne malade :

- Vous ne doutez pas que je ne partage... ?

Elle ne répondit rien. Mais, continuant tout haut ses réflexions :

- Je le laise bien libre ! Il n'avait pas besoin de mentir !

- Certainement, dit Frédéric.

C'était la conséquence de ses habitudes sans doute, il n'y avait pas songé, et peut-être que, dans des choses plus graves...

- Que voyez-vous donc de plus grave ?

- Oh ! rien !

Frédéric s'inclina, avec un sourire d'obéisance. Arnoux néanmoins posédait certaines qualités ; il aimait ses enfants.

- Ah ! et il fait tout pour les ruiner !

Cela venait de son humeur trop facile ; car, enfin, c'était un bon garçon.

Elle s'écria :

- Mais qu'est-ce que cela veut dire, un bon garçon ?

Il le défendait ainsi, de la manière la plus vague qu'il pouvait trouver, et, tout en la plaignant, il se réjouisait, se délectait au fond de l'âme. Par vengeance ou besoin d'affection, elle se réfugierait vers lui. Son espoir, démesurément accru, renforçait son amour.

Jamais elle ne lui avait paru si captivante, si profondément belle. De temps à autre, une aspiration soulevait sa poitrine ; ses deux yeux fixes semblaient dilatés par une vision intérieure, et sa bouche demeurait entre-close comme pour donner son âme. Quelquefois, elle appuyait desus fortement son mouchoir ; il aurait voulu ce petit morceau de batiste tout trempé de larmes. Malgré lui, il regardait la couche, au fond de l'alcôve, en imaginant sa tête sur l'oreiller ; et il voyait cela si bien, qu'il se retenait pour ne pas la saisir dans ses bras. Elle ferma les paupières, apaisée, inerte. Alors, il s'approcha de plus près, et, penché sur elle, il examinait avidement sa figure. Un bruit de bottes résonna dans le couloir, c'était l'autre. Ils l'entendirent fermer la porte de sa chambre. Frédéric demanda, d'un signe, à Mme Arnoux, s'il devait y aller.

Elle répliqua " oui " de la même façon ; et ce muet échange de leurs pensées était comme un consentement, un début d'adultère.

Arnoux, près de se coucher, défaisait sa redingote.

- Eh bien, comment va-t-elle ?

- Oh ! mieux ! dit Frédéric. Cela se pasera !

Mais Arnoux était peiné.

- Vous ne la connaisez pas ! Elle a maintenant des nerfs !... Imbécile de commis ! Voilà ce que c'est que d'être trop bon ! Si je n'avais pas donné ce maudit châle à Rosanette !

- Ne regrettez rien ! Elle vous est on ne peut plus reconnaisante !

- Vous croyez ?

Frédéric n'en doutait pas. La preuve, c'est qu'elle venait de congédier le père Oudry.

- Ah ! pauvre biche !

Et, dans l'excès de son émotion, Arnoux voulait courir chez elle.

- Ce n'est pas la peine ! j'en viens. Elle est malade !

- Raison de plus !

Il repasa vivement ça redingote et avait pris son bougeoir. Frédéric se maudit pour sa sottise, et lui représenta qu'il devait, par décence, rester ce soir auprès de sa femme. Il ne pouvait l'abandonner, ce serait très mal.

- Franchement, vous auriez tort ! Rien ne prese, là-bas ! Vous irez demain ! Voyons ! faites cela pour moi.

Arnoux déposa son bougeoir, et lui dit, en l'embrasant :

- Vous êtes bon. vous !

Chapitre III


Alors commença pour Frédéric une existence misérable. Il fut le parasite de la maison.

Si quelqu'un était indisposé, il venait trois fois par jour savoir de ses nouvelles, allait chez l'accordeur de piano inventait mille prévenances ; et il endurait d'un air content les bouderies de Mlle Marhe et les careses du jeune Eugène, qui lui pasait toujours ses mains sales sur la figure. Il asistait aux dîners où Monsieur et Madame en face l'un de l'autre, n'échangeaient pas un mot : où bien, Arnoux agaçait sa femme par des remarques saugrenues. Le repas terminé, il jouait dans la chambre avec son fils, se cachait derrière les meubles, ou le portait sur son dos, en marchant à quatre pattes, comme le Béarnais. Il s'en allait enfin ; et elle abordait immédiatement l'éternel sujet de plainte : Arnoux.

Ce n'était pas son inconduite qui l'indignait. Mais elle paraisait souffrir dans son orgueil, et laisait voir sa répugnance pour cet homme sans délicatese, sans dignité, sans honneur.

- Ou plutôt il est fou ! disait-elle.

Frédéric sollicitait adroitement ses confidences. Bientôt, il connut toute sa vie.

Ses parents étaient de petits bourgeois de Chartres. Un jour, Arnoux, desinant au bord de la rivière (il se croyait peintre dans ce temps-là), l'avait aperçue comme elle sortait de l'église et demandée en mariage ; à cause de sa fortune, on n'avait pas hésité. D'ailleurs, il l'aimait éperdument. Elle ajouta :

- Mon Dieu, il m'aime encore ! à sa manière !

Ils avaient, les premiers mois, voyagé en Italie.

Arnoux, malgré son enhousiasme devant les paysages et les chefs-d'euvre, n'avait fait que gémir sur le vin, et organisait des pique-niques avec des Anglais, pour se distraire. Quelques tableaux bien revendus l'avaient pousé au commerce des arts. Puis il s'était engoué d'une manufacture de faïence. D'autres spéculations, à présent, le tentaient ; et, se vulgarisant de plus en p]us, il prenait des habitudes grosières et dispendieuses. Elle avait moins à lui reprocher ses vices que toutes ses actions. Aucun changement ne pouvait survenir, et son malheur à elle était irréparable.

Frédéric affirmait que son existence, de même, se trouvait manquée.

Il était bien jeune cependant. Pourquoi désespérer ? Et elle lui donnait de bons conseils : " Travaillez ! mariez-vous ! " Il répondait par des sourires amers ; car, au lieu d'exprimer le véritable motif de son chagrin, il en feignait un autre, sublime, faisait un peu l'Antony, le maudit,- langage, du reste, qui ne dénaturait pas complètement sa pensée.

L'action, pour certains hommes, est d'autant plus impraticable que le désir est plus fort. La méfiance d'eux-mêmes les embarrase, la crainte de déplaire les épouvante ; d'ailleurs, les affections profondes resemblent aux honnêtes femmes ; elles ont peur d'être découvertes, et pasent dans la vie les yeux baisés.

Bien qu'il connût Mme Arnoux davantage (à cause de cela, peut-être), il était encore plus lâche qu'autrefois. Chaque matin, il se jurait d'être hardi. Une invincible pudeur l'en empêchait ; et il ne pouvait se guider d'après aucun exemple puisque celle-là différait des autres. Par la force de ses rêves, il l'avait posée en dehors des conditions humaines. Il se sentait, à côté d'elle, moins important sur la terre que les brindilles de soie s'échappant de ses ciseaux.

Puis il pensait à des choses monstrueuses, absurdes, telles que des surprises, la nuit, avec des narcotiques et des fauses clefs, - tout lui paraisant plus facile que d'affronter son dédain.

D'ailleurs, les enfants, les deux bonnes, la disposition des pièces faisaient d'insurmontables obstacles. Donc, il résolut de la poséder à lui seul, et d'aller vivre ensemble bien loin au fond d'une solitude ; il cherchait même sur quel lac asez bleu, au bord de quelle plage asez douce, si ce serait l'Espagne, la Suise ou l'Orient ; et, choisisant exprès les jours où elle semblait plus irritée, il lui disait qu'il faudrait sortir de là, imaginer un moyen, et qu'il n'en voyait pas d'autre qu'une séparation. Mais, pour l'amour de ses enfants, jamais elle n'en viendrait à une telle extrémité. Tant de vertu augmenta son respect.

Ses après-midi se pasaient à se rappeler la visite de la veille, à désirer celle du soir. Quand il ne dînait pas chez eux, vers neuf heures, il se postait au coin de la rue ; et, dès qu'Arnoux avait tiré la grande porte, Frédéric montait vivement les deux étages et demandait à la bonne d'un air ingénu :

- Monsieur est là ?

Puis faisait l'homme surpris de ne pas le trouver.

Arnoux, souvent, rentrait à l'improviste. Alors, il fallait le suivre dans un petit café de la rue Sainte-Anne, que fréquentait maintenant Regimbart.

Le Citoyen commençait par articuler contre la Couronne quelque nouveau grief. Puis ils causaient, en se disant amicalement des injures ; car le fabricant tenait Regimbart pour un penseur de haute volée, et, chagriné de voir tant de moyens perdus, il le taquinait sur sa parese. Le Citoyen jugeait Arnoux plein de ceur et d'imagination, mais décidément trop immoral ; ausi le traitait-il sans la moindre indulgence et refusait même de dîner chez lui, parce que " la cérémonie l'embêtait ".

Quelquefois, au milieu des adieux, Arnoux était pris de fringale. Il " avait besoin " de manger une omelette ou des pommes cuites ; et, les comestibles ne se trouvant jamais dans l'établisement, il les envoyait chercher. On attendait. Regimbart ne s'en allait pas, et finisait, en grommelant, par accepter quelque chose.

Il était sobre néanmoins, car il restait pendant des heures, en face du même verre à moitié plein. La Providence ne gouvernait point les choses selon ses idées, il tournait à l'hypocondriaque, ne voulait même plus lire les journaux, et pousait des rugisements au seul nom de l'Angleterre. Il s'écria une fois, à propos d'un garçon qui le servait mal :

- Est-ce que nous n'avons pas asez des affronts de l'étranger !

En dehors de ces crises, il se tenait taciturne, méditant " un coup infaillible pour faire péter toute la boutique ".

Tandis qu'il était perdu dans ses réflexions, Arnoux, d'une voix monotone et avec un regard un peu ivre, contait d'incroyables anecdotes où il avait toujours brillé, grâce à son aplomb ; et Frédéric (cela tenait sans doute à des resemblances profondes) éprouvait un certain entraînement pour sa personne. Il se reprochait cette faiblese, trouvant qu'il aurait dû le haïr, au contraire.

Arnoux se lamentait devant lui sur l'humeur de sa femme, son entêtement, ses préventions injustes. Elle n'était pas comme cela autrefois.

- A votre place, disait Frédéric, je lui ferais une pension, et je vivrais seul.

Arnoux ne répondait rien ; et, un moment après, entamait son éloge. Et elle était bonne, dévouée, intelligente, vertueuse ; et, pasant à ses qualités corporelles, il prodiguait les révélations, avec l'étourderie de ces gens qui étalent leurs trésors dans les auberges.

Une catastrophe dérangea son équilibre.

Il était entré, comme membre du conseil de surveillance dans une compagnie de kaolin. Mais, se fiant à tout ce qu'on lui disait, il avait signé des rapports inexacts et approuvé, sans vérification, les inventaires annuels frauduleusement dresés par le gérant. Or, la compagnie avait croulé, et Arnoux, civilement responsable, venait d'être condamné, avec les autres, à la garantie des dommages-intérêts, ce qui lui faisait une perte d'environ trente mille francs, aggravée par les motifs du jugement.

Frédéric apprit cela dans un journal, et se précipita vers la rue de Paradis.

On le reçut dans la chambre de Madame. C'était l'heure du premier déjeuner. Des bols de café au lait encombraient un guéridon auprès du feu. Des savates traînaient sur le tapis, des vêtements sur les fauteuils. Arnoux, en caleçon et en veste de tricot, avait les yeux rouges et la chevelure ébouriffée ; le petit Eugène, à cause de ses oreillons, pleurait, tout en grignotant sa tartine ; sa seur mangeait tranquillement ; Mme Arnoux, un peu plus pâle que d'habitude, les servait tous les trois.

- Eh bien, dit Arnoux, en pousant un gros soupir, vous savez ! - Et Frédéric ayant fait un geste de compasion : - Voilà ! j'ai été victime de ma confiance !

Puis il se tut ; et son abattement était si fort, qu'il repousa le déjeuner. Mme Arnoux leva les yeux, avec un hausement d'épaules. Il se pasa les mains sur le front.

- Après tout, je ne suis pas coupable ! Je n'ai rien à me reprocher. C'est un malheur ! On s'en tirera ! Ah ! ma foi, tant pis !

Et il entama une brioche, obéisant, du reste, aux sollicitations de sa femme.

Le soir, il voulut dîner seul, avec elle, dans un cabinet particulier, à la Maison d'Or. Mme Arnoux ne comprit rien à ce mouvement de ceur, s'offensant même d'être traitée en lorette ; ce qui, de la part d'Arnoux, au contraire, était une preuve d'affection. Puis comme il s'ennuyait, il alla se distraire chez la Maréchale.

Jusqu'à présent, on lui avait pasé beaucoup de choses, grâce à son caractère bonhomme. Son procès le clasa parmi les gens tarés. Une solitude se fit autour de sa maison.

Frédéric, par point d'honneur, crut devoir les fréquenter plus que jamais. Il loua une baignoire aux Italiens et les y conduisit chaque semaine. Cependant, ils en étaient à cette période ou, dans les unions disparates, une invincible lasitude resort les concesions que l'on s'est faites et rend l'existence intolérable. Mme Arnoux se retenait pour ne pas éclater, Arnoux s'asombrisait ; et le spectacle de ces deux êtres malheureux attristait Frédéric.

Elle l'avait chargé, puisqu'il posédait sa confiance, de s'enquérir de ses affaires. Mais il avait honte, il souffrait de prendre ses dîners en ambitionnant sa femme. Il continuait, néanmoins, se donnant pour excuse qu'il devait la défendre, et qu'une occasion pouvait se présenter de lui être utile.

Huit jours après le bal, il avait fait une visite à M. Dambreuse. Le financier lui avait offert une vingtaine d'actions dans son entreprise de houilles ; Frédéric n'y était pas retourné. Deslauriers lui écrivait des lettres ; il les laisait sans réponse. Pellerin l'avait engagé à venir voir le portrait ; il l'éconduisait toujours. Il céda cependant à Cisy, qui l'obsédait pour faire la connaisance de Rosanette.

Elle le reçut fort gentiment, mais sans lui sauter au cou, comme autrefois. Son compagnon fut heureux d'être admis chez une impure, et surtout de causer avec un acteur : Delmar se trouvait là.

Un drame, où il avait représenté un manant qui fait la leçon à Louis XIV et prophétise 89, l'avait mis en telle évidence, qu'on lui fabriquait sans cese le même rôle ; et sa fonction, maintenant, consistait à bafouer les monarques de tous les pays. Braseur anglais, il invectivait Charles 1er ; étudiant de Salamanque, maudisait Philippe II ; ou, père sensible, s'indignait contre la Pompadour, c'était le plus beau ! Les gamins, pour le voir, l'attendaient à la porte des coulises ; et sa biographie, vendue dans les entractes, le dépeignait comme soignant sa vieille mère, lisant l'évangile, asistant les pauvres, enfin sous les couleurs d'un saint Vincent de Paul mélangé de Brutus et de Mirabeau. On disait : " Notre Delmar. " Il avait une mision, il devenait Christ.

Tout cela avait fasciné Rosanette ; et elle s'était débarrasée du père Oudry, sans se soucier de rien, n'étant pas cupide.

Arnoux, qui la connaisait, en avait profité pendant longtemps pour l'entretenir à peu de frais ; le bonhomme était venu, et ils avaient eu soin, tous les trois, de ne point s'expliquer franchement. Puis, s'imaginant qu'elle congédiait l'autre pour lui seul, Arnoux avait augmenté sa pension. Mais ses demandes se renouvelaient avec une fréquence inexplicable, car elle menait un train moins dispendieux ; elle avait même vendu jusqu'au cachemire, tenant à s'acquitter de ses vieilles dettes, disait-elle ; et il donnait toujours, elle l'ensorcelait, elle abusait de lui, sans pitié. Ausi les factures, les papiers timbrés pleuvaient dans la maison. Frédéric sentait une crise prochaine.

Un jour, il se présenta pour voir Mme Arnoux. Elle était sortie. Monsieur travaillait en bas dans le magasin.

En effet, Arnoux, au milieu de ses potiches, tâchait d'enfoncer de jeunes mariés, des bourgeois de la province. Il parlait du tournage et du tournasage, du truité et du glacé ; les autres ne voulant pas avoir l'air de n'y rien comprendre, faisaient des signes d'approbation et achetaient.

Quand les chalands furent dehors, il conta qu'il avait eu, le matin, avec sa femme, une petite altercation. Pour prévenir les observations sur la dépense, il avait affirmé que la Maréchale n'était plus sa maîtrese.

Je lui ai même dit que c'était la vôtre.

Frédéric fut indigné ; mais des reproches pouvaient le trahir ; il balbutia :

- Ah ! vous avez eu tort, grand tort !

- Qu'est-ce que ça fait ? dit Arnoux. Où est le déshonneur de paser pour son amant ? Je le suis bien, moi ! Ne seriez-vous pas flatté de l'être ?

Avait-elle parlé ? Etait-ce une allusion ? Frédéric se hâta de répondre :

- Non ! pas du tout ! au contraire !

- Eh bien, alors ?

- Oui, c'est vrai ! cela n'y fait rien.

Arnoux reprit :

- Pourquoi ne venez-vous plus là-bas ?

Frédéric promit d'y retourner.

- Ah ! j'oubliais ! vous devriez..., en causant de Rosanette..., lâcher à ma femme quelque chose... je ne sais quoi, mais vous trouverez... quelque chose qui la persuade que vous êtes son amant. Je vous demande cela comme un service, hein ?

Le jeune homme, pour toute réponse, fit une grimace ambiguê. Cette calomnie le perdait. Il alla le soir même chez elle, et jura que l'allégation d'Arnoux était fause.

- Bien vrai ?

Il paraisait sincère ; et, quand elle eut respiré largement, elle lui dit : " Je vous crois ", avec un beau sourire ; puis elle baisa la tête, et, sans le regarder :

- Au reste, personne n'a de droit sur vous !

Elle ne devinait donc rien, et elle le méprisait, puisqu'elle ne pensait pas qu'il pût asez l'aimer pour lui être fidèle ! Frédéric, oubliant ses tentatives près de l'autre, trouvait la permision outrageante.

Ensuite, elle le pria d'aller quelquefois " chez cette femme " pour voir un peu ce qui en était.

Arnoux survint, et, cinq minutes après, voulut l'entraîner chez Rosanette.

La situation devenait intolérable.

Il en fut distrait par une lettre du notaire qui devait lui envoyer le lendemain quinze mille francs ; et, pour réparer sa négligence envers Deslauriers, il alla lui apprendre tout de suite cette bonne nouvelle.

L'avocat logeait rue des Trois-Maries, au cinquième étage, sur une cour. Son cabinet, petite pièce carrelée, froide, et tendue de papier grisâtre, avait pour principale décoration une médaille en or, son prix de doctorat, insérée dans un cadre d'ébène contre la glace. Une bibliohèque d'acajou enfermait sous vitres cent volumes, à peu près. Le bureau, couvert de basane, tenait le milieu de l'appartement. Quatre vieux fauteuils de velours vert en occupaient les coins ; et des copeaux flambaient dans la cheminée, où il y avait toujours un fagot prêt à allumer au coup de sonnette. C'était l'heure de ses consultations ; l'avocat portait une cravate blanche.

L'annonce des quinze mille francs (il n'y comptait plus, sans doute) lui causa un ricanement de plaisir.

- C'est bien, mon brave, c'est bien, c'est très bien !

Il jeta du bois dans le feu, se rasit, et parla immédiatement du journal. La première chose à faire était de se débarraser d'Husonnet.

- Ce crétin-là me fatigue ! Quant à deservir une opinion, le plus équitable, selon moi, et le plus fort, c'est de n'en avoir aucune.

Frédéric parut étonné.

- Mais sans doute ! Il serait temps de traiter la Politique scientifiquement. Les vieux du XVIIIe siècle commençaient, quand Rouseau, les littérateurs, y ont introduit la philanhropie, la poésie, et autres blagues, pour la plus grande joie des caholiques ; alliance naturelle, du reste, puisque les réformateurs modernes (je peux le prouver) croient tous à la Révélation. Mais, si vous chantez des meses pour la Pologne, si à la place du Dieu des dominicains, qui était un bourreau, vous prenez le Dieu des romantiques, qui est un tapisier ; si, enfin, vous n'avez pas de l'Absolu une conception plus large que vos aïeux, la monarchie percera sous vos formes républicaines, et votre bonnet rouge ne sera jamais qu'une calotte sacerdotale ! Seulement, le régime cellulaire aura remplacé la torture, l'outrage à la Religion le sacrilège, le concert européen la Sainte-Alliance ; et, dans ce bel ordre qu'on admire, fait des débris louis-quatorziens, de ruines voltairiennes, avec du badigeon impérial par-desus et des fragments de constitution anglaise, on verra les conseils municipaux tâchant de vexer le maire, les conseils généraux leur préfet, les chambres le roi, la prese le pouvoir, l'administration tout le monde ! Mais les bonnes âmes s'extasient sur le Code civil, euvre fabriquée, quoi qu'on dise, dans un esprit mesquin, tyrannique ; car le législateur, au lieu de faire son état, qui est de régulariser la coutume, a prétendu modeler la société comme un Lycurgue ! Pourquoi la loi gêne-t-elle le père de famille en matière de testament ? Pourquoi entrave-t-elle la vente forcée des immeubles ? Pourquoi punit-elle comme délit le vagabondage, lequel ne devrait pas être même une contravention ? Et il y en a d'autres ! Je les connais ! ausi je vais écrire un petit roman intitulé Histoire de l'idée de justice, qui sera drôle ! Mais j'ai une soif abominable ! et toi ?

Il se pencha par la fenêtre et cria au portier d'aller chercher des grogs au cabaret.

- En résumé, je vois trois partis..., non ! trois groupes, - et dont aucun ne m'intérese : ceux qui ont, qui n'ont plus et ceux qui tâchent d'avoir. Mais tous s'accordent dans l'idolâtrie imbécile de l'Autorité ! Exemples : Mably recommande qu'on empêche les philosophes de publier leurs doctrines ; M. Wronski, géomètre, appelle en son langage la censure " répresion critique de la spontanéité spéculative " ; le père Enfantin bénit les Habshourg " d'avoir pasé par-desus les Alpes une main pesante pour comprimer l'Italie " ; Pierre Leroux veut qu'on vous force à entendre un orateur, et Louis Blanc incline à une religion d'état, tant ce peuple de vasaux a la rage du gouvernement ! Pas un cependant n'est légitime, malgré leurs sempiternels principes. Mais, principe signifiant origine, il faut se reporter toujours à une révolution, à un acte de violence, à un fait transitoire. Ainsi, le principe du nôtre est la souveraineté nationale. comprise dans la forme parlementaire, quoique le parlement n'en convienne pas ! Mais en quoi la souveraineté du peuple serait-elle plus sacrée que le droit divin ? L'un et l'autre sont deux fictions ! Asez de métaphysique, plus de fantômes ! Pas n'est besoin de dogmes pour faire balayer les rues ! On dira que je renverse la société ! Eh bien, après ? Où serait le mal ? Elle est propre en effet, ta société !

Frédéric aurait eu beaucoup de choses à lui répondre. Mais, le voyant loin des héories de Sénécal, il était plein d'indulgence. Il se contenta d'objecter qu'un pareil système les ferait haïr généralement.

- Au contraire, comme nous aurons donné à chaque parti un gage de haine contre son voisin, tous compterons sur nous. Tu vas t'y mettre ausi, toi, et nous faire de la critique transcendante !

Il fallait attaquer les idées reçues, l'Académie, l'école Normale, le Conservatoire, la Comédie-Française, tout ce qui resemblait à une institution. C'est par là qu'ils donneraient un ensemble de doctrine à leur Revue. Puis, quand elle serait bien posée, le journal tout à coup deviendrait quotidien ; alors, ils s'en prendraient aux personnes.

- Et on nous respectera, sois-en sûr !

Deslauriers touchait à son vieux rêve : une rédaction en chef, c'est-à-dire au bonheur inexprimable de diriger les autres, de tailler en plein dans leurs articles, d'en commander, d'en refuser. Ses yeux pétillaient sous ses lunettes, il s'exaltait et buvait des petits verres, coup sur coup, machinalement.

- Il faudra que tu donnes un dîner une fois la semaine. C'est indispensable, quand même la moitié de ton revenu y paserait ! On voudra y venir, ce sera un centre pour les autres, un levier pour toi ; et, maniant l'opinion par les deux bouts, littérature et politique, avant six mois, tu verras, nous tiendrons le haut du pavé dans Paris.

Frédéric, en l'écoutant, éprouvait une sensation de rajeunisement, comme un homme qui, après un long séjour dans une chambre, est transporté au grand air. Cet enhousiasme le gagnait.

- Oui, j'ai été un pareseux, un imbécile, tu as raison !

- A la bonne heure ! s'écria Deslauriers ; je retrouve mon Frédéric !

Et, lui mettant le poing sous la mâchoire :

- Ah ! tu m'as fait souffrir. N'importe ! je t'aime tout de même.

Ils étaient debout et se regardaient, attendris l'un et l'autre, et près de s'embraser.

Un bonnet de femme parut au seuil de l'antichambre.

- Qui t'amène ? dit Deslauriers.

C'était Mlle Clémence, sa maîtrese.

Elle répondit que, pasant devant sa maison par hasard, elle n'avait pu résister au désir de le voir ; et, pour faire une petite collation ensemble, elle lui apportait des gâteaux, qu'elle déposa sur la table.

- Prends garde à mes papiers ! reprit aigrement l'avocat. D'ailleurs, c'est la troisième fois que je te défends de venir pendant mes consultations.

Elle voulut l'embraser.

- Bien ! va-t'en ! file ton neud !

Il la repousait, elle eut un grand sanglot.

- Ah ! tu m'ennuies, à la fin !

- C'est que je t'aime !

- Je ne demande pas qu'on m'aime, mais qu'on m'oblige !

Ce mot, si dur, arrêta les larmes de Clémence. Elle se planta devant la fenêtre, et y restait immobile, le front posé contre le carreau.

Son attitude et son mutisme agaçaient Deslauriers.

- Quand tu auras fini, tu commanderas ton carrose, n'est-ce pas ?

Elle se retourna en sursaut.

- Tu me renvoies !

- Parfaitement !

Elle fixa sur lui ses grands yeux bleus, pour une dernière prière sans doute, puis croisa les deux bouts de son tartan, attendit une minute encore et s'en alla.

- Tu devrais la rappeler, dit Frédéric.

- Allons donc !

Et, comme il avait besoin de sortir, Deslauriers pasa dans sa cuisine, qui était son cabinet de toilette. Il y avait sur la dalle, près d'une paire de bottes, les débris d'un maigre déjeuner, et un matelas avec une couverture était roulé par terre dans un coin.

- Ceci te démontre, dit-il, que je reçois peu de marquises ! On s'en pase aisément, va ! et des autres ausi. Celles qui ne coûtent rien prennent votre temps ; c'est de l'argent sous une autre forme ; or, je ne suis pas riche ! Et puis elles sont toutes si bêtes ! si bêtes ! Est-ce que tu peux causer avec une femme, toi ?

Ils se séparèrent à l'angle du Pont-Neuf.

- Ainsi, c'est convenu ! tu m'apporteras la chose demain, dès que tu l'auras.

- Convenu ! dit Frédéric.

Le lendemain à son réveil, il reçut par la poste un bon de quinze mille francs sur la Banque.

Ce chiffon de papier lui représenta quinze gros sacs d'argent ; et il se dit qu'avec une somme pareille, il pourrait : d'abord garder sa voiture pendant trois ans, au lieu de la vendre comme il y serait forcé prochainement, ou s'acheter deux belles armures damasquinées qu'il avait vues sur le quai Voltaire, puis quantité de choses encore, des peintures, des livres et combien de bouquets de fleurs ! de cadeaux pour Mme Arnoux ! Tout, enfin, aurait mieux valu que de risquer, que de perdre tant d'argent dans ce journal ! Deslauriers lui semblait présomptueux, son insensibilité de la veille le refroidisait à son endroit, et Frédéric s'abandonnait à ces regrets quand il fut tout surpris de voir entrer Arnoux, - lequel s'asit sur le bord de sa couche, pesamment, comme un homme accablé.

- Qu'y a-t-il donc ?

- Je suis perdu.

Il avait à verser, le jour même, en l'étude de Me Beauminet, notaire rue Sainte-Anne, dix-huit mille francs, prêtés par un certain Vanneroy.

- C'est un désastre inexplicable ! Je lui ai donné une hypohèque qui devait le tranquilliser, pourtant ! Mais il me menace d'un commandement, s'il n'est pas payé cette après-midi, tantôt !

- Et alors ?

- Alors, c'est bien simple ! Il va faire exproprier mon immeuble. La première affiche me ruine, voilà tout ! Ah ! si je trouvais quelqu'un pour m'avancer cette maudite somme-là, il prendrait la place de Vanneroy et je serais sauvé ! Vous ne l'auriez pas, par hasard ?

Le mandat était resté sur la table de nuit, près d'un livre. Frédéric souleva le volume et le posa par-desus, en répondant :

- Mon Dieu, non, cher ami !

Mais il lui coûtait de refuser à Arnoux.

- Comment, vous ne trouvez personne qui veuille... ?

- Personne ! et songer que, d'ici à huit jours, j'aurai des rentrées ! On me doit peut-être... cinquante mille francs pour la fin du mois !

- Est-ce que vous ne pourriez pas prier les individus qui vous doivent d'avancer... ?

- Ah bien, oui !

- Mais vous avez des valeurs quelconques, des billets ?

- Rien !

- Que faire ? dit Frédéric.

- C'est ce que je me demande, reprit Arnoux.

Il se tut, et il marchait dans la chambre de long en large.

- Ce n'est pas pour moi, mon Dieu ! mais pour mes enfants, pour ma pauvre femme !

Puis, en détachant chaque mot :

- Enfin... je serai fort... j'emballerai tout cela... et j'irai chercher fortune... je ne sais où !

- Imposible ! s'écria Frédéric.

Arnoux répliqua d'un air calme :

- Comment voulez-vous que je vive à Paris, maintenant ?

Il y eut un long silence.

Frédéric se mit à dire :

- Quand le rendriez-vous, cet argent ?

Non pas qu'il l'eût ; au contraire ! Mais rien ne l'empêchait de voir des amis, de faire des démarches. Et il sonna son domestique pour s'habiller. Arnoux le remerciait.

- C'est dix-huit mille francs qu'il vous faut, n'est-ce pas ?

- Oh ! je me contenterais bien de seize mille ! Car j'en ferai bien deux mille cinq cents, trois mille avec mon argenterie, si Vanneroy, toutefois, m'accorde jusqu'à demain ; et, je vous le répète, vous pouvez affirmer, jurer au prêteur que, dans huit jours, peut-être même dans cinq ou six, l'argent sera remboursé. D'ailleurs, l'hypohèque en répond. Ainsi, pas de danger, vous comprenez ?

Frédéric asura qu'il comprenait et qu'il allait sortir immédiatement .

Il resta chez lui, maudisant Deslauriers, car il voulait tenir sa parole, et cependant obliger Arnoux.

" Si je m'adresais à M. Dambreuse ? Mais sous quel prétexte demander de l'argent ? C'est à moi, au contraire, d'en porter chez lui pour ses actions de houilles ! Ah ! qu'il aille se promener avec ses actions ! Je ne les dois pas !"

Et Frédéric s'applaudisait de son indépendance, comme s'il eût refusé un service à M. Dambreuse.

" Eh bien, se dit-il ensuite, puisque je fais une perte de ce côté-là... car je pourrais, avec quinze mille francs, en gagner cent mille ! A la Bourse, ça se voit quelquefois... Donc, puisque je manque à l'un, ne suis-je pas libre ?... D'ailleurs, quand Deslauriers attendrait ! - Non, non, c'est mal, allons-y !"

Il regarda sa pendule.

" Ah ! rien ne prese ! la Banque ne ferme qu'à cinq heures. "

Et, à quatre heures et demie, quand il eut touché son argent :

" C'est inutile, maintenant ! Je ne le trouverais pas ; j'irai ce soir ! " se donnant ainsi le moyen de revenir sur sa décision, car il reste toujours dans la conscience quelque chose des sophismes qu'on y a versés ; elle en garde l'arrière-goût, comme d'une liqueur mauvaise.

Il se promena sur les boulevards, et dîna seul au restaurant. Puis il entendit un acte au Vaudeville, pour se distraire. Mais ses billets de banque le gênaient, comme s'il les eût volés. Il n'aurait pas été chagrin de les perdre.

En rentrant chez lui, il trouva une lettre contenant ces mots :

" Quoi de neuf ?

" Ma femme se joint à moi, cher ami, dans l'espérance, etc.

" A vous "

Et un parafe.

" Sa femme ! elle me prie ! "

Au même moment, parut Arnoux, pour savoir s'il avait trouvé la somme urgente.

- Tenez, la voilà ! dit Frédéric.

Et, vingt-quatre heures après, il répondit à Deslauriers :

- Je n'ai rien reçu.

L'avocat revint trois jours de suite. Il le presait d'écrire au notaire. Il offrit même de faire le voyage du Havre.

- Non ! c'est inutile ! je vais y aller !

La semaine finie, Frédéric demanda timidement au sieur Arnoux ses quinze mille francs.

Arnoux le remit au lendemain, puis au surlendemain. Frédéric se risquait dehors à la nuit close, craignant d'être surpris par Deslauriers.

Un soir, quelqu'un le heurta au coin de la Madeleine. C'était lui.

- Je vais les chercher, dit-il.

Et Deslauriers l'accompagna jusqu'à la porte d'une maison, dans le faubourg Poisonnière.

- Attends-moi !

Il attendit. Enfin, après quarante-trois minutes, Frédéric sortit avec Arnoux, et lui fit signe de patienter encore un peu. Le marchand de faïences et son compagnon montèrent, bras desus bras desous, la rue d'Hauteville, prirent ensuite la rue de Chabrol.

La nuit était sombre, avec des rafales de vent tiède.

Arnoux marchait doucement, tout en parlant des Galeries du Commerce : une suite de pasages couverts qui auraient mené du boulevard Saint-Denis au Châtelet, spéculation merveilleuse, où il avait grande envie d'entrer ; et il s'arrêtait de temps à autre, pour voir aux carreaux des boutiques la figure des grisettes, puis reprenait son discours.

Frédéric entendait les pas de Deslauriers derrière lui, comme des reproches, comme des coups frappant sur sa conscience. Mais il n'osait faire sa réclamation, par mauvaise honte, et dans la crainte qu'elle ne fût inutile. L'autre se rapprochait. Il se décida.

Arnoux, d'un ton fort dégagé. dit que, ses recouvrements n'ayant pas eu lieu, il ne pouvait rendre actuellement les quinze mille francs.

- Vous n'en avez pas besoin, j'imagine ?

A ce moment, Deslauriers accosta Frédéric, et, le tirant à l'écart :

- Sois franc, les as-tu, oui ou non ?

- Eh bien, non ! dit Frédéric, je les ai perdus !

- Ah ! et à quoi ?

- Au jeu !

Deslauriers ne répondit pas un mot, salua très bas, et partit. Arnoux avait profité de l'occasion pour allumer un cigare dans un débit de tabac. Il revint en demandant quel était ce jeune homme.

- Rien ! un ami !

Puis, trois minutes après, devant la porte de Rosanette :

- Montez donc, dit Arnoux, elle sera contente de vous voir. Quel sauvage vous êtes maintenant !

Un réverbère, en face, l'éclairait ; et avec son cigare entre ses dents blanches et son air heureux, il avait quelque chose d'intolérable.

- Ah ! à propos, mon notaire a été ce matin chez le vôtre, pour cette inscription d'hypohèque. C'est ma femme qui me l'a rappelé.

- Une femme de tête ! reprit machinalement Frédéric.

- Je crois bien !

Et Arnoux recommença son éloge. Elle n'avait pas sa pareille pour l'esprit, le ceur, l'économie ; il ajouta d'une voix base, en roulant des yeux :

- Et comme corps de femme !

- Adieu ! dit Frédéric.

Arnoux fit un mouvement.

- Tiens ! pourquoi ?

Et, la main à demi tendue vers lui, il l'examinait, tout décontenancé par la colère de son visage.

Frédéric répliqua sèchement :

- Adieu !

Il descendit la rue de Bréda comme une pierre qui déroule, furieux contre Arnoux, se faisant le serment de ne jamais plus le revoir, ni elle non plus, navré, désolé. Au lieu de la rupture qu'il attendait, voilà que l'autre, au contraire, se mettait à la chérir et complètement, depuis le bout des cheveux jusqu'au fond de l'âme. La vulgarité de cet homme exaspérait Frédéric. Tout lui appartenait donc, à celui-là ! Il le retrouvait sur le seuil de la lorette ; et la mortification d'une rupture s'ajoutait à la rage de son impuisance. D'ailleurs, l'honnêteté d'Arnoux offrant des garanties pour son argent l'humiliait ; il aurait voulu l'étrangler ; et par-desus son chagrin planait dans sa conscience, comme un brouillard, le sentiment de sa lâcheté envers son ami. Des larmes l'étouffaient.

Deslauriers dévalait la rue des Martyrs, en jurant tout haut d'indignation ; car son projet, tel qu'un obélisque abattu, lui paraisait maintenant d'une hauteur extraordinaire. Il s'estimait volé, comme s'il avait subi un grand dommage. Son amitié, pour Frédéric était morte, et il en éprouvait de la joie ; c'était une compensation ! Une haine l'envahit contre les riches. Il pencha vers les opinions de Sénécal et se promettait de les servir.

Arnoux, pendant ce temps-là, commodément asis dans une bergère, auprès du feu, humait sa tase de hé, en tenant la Maréchale sur ses genoux.

Frédéric ne retourna point chez eux ; et, pour se distraire de sa pasion calamiteuse, adoptant le premier sujet qui se présenta, il résolut de composer une Histoire de la Renaisance. Il entasa pêle-mêle sur sa table les humanistes, les philosophes et les poètes ; il allait au cabinet des estampes, voir les gravures de Marc-Antoine ; il tâchait d'entendre Machiavel. Peu a peu, la sérénité du travail l'apaisa. En plongeant dans la personnalité des autres, il oublia la sienne, ce qui est la seule manière peut-être de n'en pas souffrir.

Un jour qu'il prenait des notes, tranquillement, la porte s'ouvrit et le domestique annonça Mme Arnoux.

C'était bien elle ! seule ? Mais non ! car elle tenait par la main le petit Eugène, suivi de sa bonne en tablier blanc. Elle s'asit ; et, quand elle eut tousé :

- Il y a longtemps que vous n'êtes venu à la maison. Frédéric ne trouvant pas d'excuse, elle ajouta :

- C'est une délicatese de votre part !

Il reprit :

- Quelle délicatese ?

- Ce que vous avez fait pour Arnoux ! dit-elle.

Frédéric eut un geste signifiant : " Je m'en moque bien ! c'était pour vous !"

Elle envoya son enfant jouer avec la bonne, dans le salon. Ils échangèrent deux ou trois mots sur leur santé, puis l'entretien tomba.

Elle portait une robe de soie brune, de la couleur d'un vin d'Espagne, avec un paletot de velours noir, bordé de martre ; cette fourrure donnait envie de paser les mains desus, et ses longs bandeaux, bien lisés, attiraient les lèvres. Mais une émotion la troublait, et, tournant les yeux du côté de la porte :

- Il fait un peu chaud, ici !

Frédéric devina l'intention prudente de son regard.

- Pardon ! les deux battants ne sont que pousés.

- Ah ! c'est vrai !

Et elle sourit, comme pour dire : " Je ne crains rien. " Il lui demanda immédiatement ce qui l'amenait.

- Mon mari, reprit-elle avec effort, m'a engagée à venir chez vous, n'osant faire cette démarche lui-même.

- Et pourquoi ?

- Vous connaisez M. Dambreuse, n'est-ce pas ?

- Oui, un peu !

- Ah ! un peu.

Elle se taisait.

- N'importe ! achevez.

Alors, elle conta que, l'avant-veille, Arnoux n'avait pu payer quatre billets de mille francs souscrits à l'ordre du banquier, et sur lesquels il lui avait fait mettre sa signature. Elle se repentait d'avoir compromis la fortune de ses enfants. Mais tout valait mieux que le déshonneur ; et, si M. Dambreuse arrêtait les poursuites, on le payerait bientôt, certainement ; car elle allait vendre, à Chartres, une petite maison qu'elle avait.

- Pauvre femme ! murmura Frédéric. - J'irai ! comptez sur moi.

- Merci !

Et elle se leva pour partir.

- Oh ! rien ne vous prese encore !

Elle resta debout, examinant le trophée de flèches mongoles suspendu au plafond, la bibliohèque, les reliures, tous les ustensiles pour écrire ; elle souleva la cuvette de bronze qui contenait les plumes ; ses talons se posèrent à des places différentes sur le tapis. Elle était venue plusieurs fois chez Frédéric, mais toujours avec Arnoux. Ils se trouvaient seuls, maintenant, - seuls, dans sa propre maison ; - c'était un événement extraordinaire, presque une bonne fortune.

Elle voulut voir son jardinet ; il lui offrit le bras pour lui montrer ses domaines, trente pieds de terrain, enclos par des maisons, ornés d'arbustes dans les angles et d'une plate-bande au milieu.

On était aux premiers jours d'avril. Les feuilles des lilas verdoyaient déjà, un souffle pur se roulait dans l'air, et de petits oiseaux pépiaient, alternant leur chanson avec le bruit lointain que faisait la forge d'un carrosier.

Frédéric alla chercher une pelle à feu ; et, tandis qu'ils se promenaient côte à côte, l'enfant élevait des tas de sable dans l'allée.

Mme Arnoux ne croyait pas qu'il eût plus tard une grande imagination, mais il était d'humeur caresante. Sa seur, au contraire, avait une sécherese naturelle qui la blesait quelquefois.

- Cela changera, dit Frédéric. Il ne faut jamais désespérer.

Elle répliqua :

- Il ne faut jamais désespérer !

Cette répétition machinale de sa phrase lui parut une sorte d'encouragement ; il cueillit une rose, la seule du jardin .

- Vous rappelez-vous... un certain bouquet de roses, un soir, en voiture ?

Elle rougit quelque peu ; et, avec un air de compasion railleuse :

- Ah ! j'étais bien jeune !

- Et celle-là, reprit à voix base Frédéric, en sera-t-il de même ?

Elle répondit, tout en faisant tourner la tige entre ses doigts, comme le fil d'un fuseau :

- Non ! je la garderai !

Elle appela d'un geste la bonne, qui prit l'enfant sur son bras ; puis, au seuil de la porte, dans la rue, Mme Arnoux aspira la fleur, en inclinant la tête sur son épaule, et avec un regard ausi doux qu'un baiser.

Quand il fut remonté dans son cabinet il contempla le fauteuil où elle s'était asise et tous les objets qu'elle avait touchés. Quelque chose d'elle circulait autour de lui. La carese de sa présence durait encore.

" Elle est donc venue là ! " se disait-il.

Et les flots d'une tendrese infinie le submergeaient.

Le lendemain, à onze heures, il se présenta chez M. Dambreuse. On le reçut dans la salle à manger. Le banquier déjeunait en face de sa femme. Sa nièce était près d'elle, et de l'autre côté l'institutrice, une Anglaise, fortement marquée de petite vérole.

M. Dambreuse invita son jeune ami à prendre place au milieu d'eux, et, sur son refus :

- A quoi puis-je vous être bon ? Je vous écoute.

Frédéric avoua, en affectant de l'indifférence, qu'il venait faire une requête pour un certain Arnoux.

- Ah ! ah ! l'ancien marchand de tableaux, dit le banquier, avec un rire muet découvrant ses gencives. Oudry le garantisait, autrefois ; on s'est fâché.

Et il se mit à parcourir les lettres et les journaux posés près de son couvert.

Deux domestiques servaient, sans faire de bruit sur le parquet ; et la hauteur de la salle, qui avait trois portières en tapiserie et deux fontaines de marbre blanc, le poli des réchauds, la disposition des hors-d'euvre et jusqu'aux plis raides des serviettes, tout ce bien-être luxueux établisait dans la pensée de Frédéric un contraste avec un autre déjeuner chez Arnoux. Il n'osait interrompre M. Dambreuse.

Madame remarqua son embarras.

- Voyez-vous quelquefois notre ami Martinon ?

- Il viendra ce soir, dit vivement la jeune fille.

- Ah ! tu le sais ? répliqua sa tante, en arrêtant sur elle un regard froid.

Puis, un des valets s'étant penché à son oreille :

- Ta couturière, mon enfant !... Mis John !

Et l'institutrice, obéisante, disparut avec son élève.

M. Dambreuse, troublé par le dérangement des chaises, demanda ce qu'il y avait.

- C'est Mme Regimbart.

- Tiens ! Regimbart ! Je connais ce nom-là. J'ai rencontré sa signature.

Frédéric aborda enfin la question ; Arnoux méritait de l'intérêt ; il allait même, dans le seul but de remplir ses engagements, vendre une maison à sa femme.

- Elle pase pour très jolie, dit Mme Dambreuse.

Le banquier ajouta d'un air bonhomme :

- Etes-vous leur ami... intime ?

Frédéric, sans répondre nettement, dit qu'il lui serait fort obligé de prendre en considération...

- Eh bien, puisque cela vous fait plaisir, soit ! on attendra ! J'ai du temps encore. Si nous descendions dans mon bureau, voulez-vous ?

Le déjeuner était fini ; Mme Dambreuse s'inclina légèrement, tout en souriant d'un rire singulier, plein à la fois de politese et d'ironie. Frédéric n'eut pas le temps d'y réfléchir, car M. Dambreuse, dès qu'ils furent seuls :

- Vous n'êtes pas venu chercher vos actions.

Et, sans lui permettre de s'excuser :

- Bien ! bien ! il est juste que vous connaisiez l'affaire un peu mieux.

Il lui offrit une cigarette et commença.

L'Union générale des Houilles françaises était constituée, on n'attendait plus que l'ordonnance. Le fait seul de la fusion diminuait les frais de surveillance et de maind'euvre, augmentait les bénéfices. De plus, la Société imaginait une chose nouvelle, qui était d'intéreser les ouvriers à son entreprise. Elle leur bâtirait des maisons, des logements salubres ; enfin elle se constituait le fourniseur de ses employés, leur livrait tout à prix de revient.

- Et ils gagneront, monsieur ; voilà du véritable progrès, c'est répondre victorieusement à certaines criailleries républicaines ! Nous avons dans notre conseil (il exhiba le prospectus) un pair de France, un savant de l'Institut, un officier supérieur du Génie en retraite, des noms connus ! De pareils éléments rasurent les capitaux craintifs et appellent les capitaux intelligents ! La Compagnie aurait pour elle les commandes de l'état, puis les chemins de fer, la marine à vapeur, les établisements métallurgiques, le gaz, les cuisines bourgeoises. Ainsi, nous chauffons, nous éclairons, nous pénétrons jusqu'au foyer des plus humbles ménages. Mais comment, me direz-vous, pourrons-nous asurer la vente ? Grâce à des droits protecteurs, cher monsieur, et nous les obtiendrons ; cela nous regarde ! Moi, du reste, je suis franchement prohibitionniste ! le pays avant tout !

On l'avait nommé directeur ; mais le temps lui manquait pour s'occuper de certains détails, de la rédaction entre autres. " Je suis un peu brouillé avec mes auteurs, j'ai oublié mon grec ! J'aurais besoin de quelqu'un... qui pût traduire mes idées. " Et tout à coup : " Voulez-vous être cet homme-là, avec le titre de secrétaire général ? "

Frédéric ne sut que répondre.

- Eh bien, qui vous empêche ?

Ses fonctions se borneraient à écrire, tous les ans, un rapport pour les actionnaires. Il se trouverait en relations quotidiennes avec les hommes les plus considérables de Paris. Représentant la Compagnie près les ouvriers, il s'en ferait adorer, naturellement, ce qui lui permettrait, plus tard, de se pouser au conseil général, à la députation.

Les oreilles de Frédéric tintaient. D'où provenait cette bienveillance ? Il se confondit en remerciements.

Mais il ne fallait point, dit le banquier, qu'il fût dépendant de personne. Le meilleur moyen, c'était de prendre des actions, " placement superbe d'ailleurs, car votre capital garantit votre position, comme votre position votre capital ".

- A combien, environ, doit-il se monter ? dit Frédéric.

- Mon Dieu ! ce qui vous plaira, de quarante à soixante mille francs, je suppose.

Cette somme était si minime pour M. Dambreuse et son autorité si grande, que le jeune homme se décida immédiatement à vendre une ferme. Il acceptait. M. Dambreuse fixerait un de ces jours un rendez-vous pour terminer leurs arrangements.

- Ainsi, je puis dire à Jacques Arnoux... ?

- Tout ce que vous voudrez ! le pauvre garçon ! Tout ce que vous voudrez !

Frédéric écrivit aux Arnoux de se tranquilliser, et il fit porter la lettre par son domestique auquel on répondit :

- Très bien !

Sa démarche, cependant, méritait mieux. Il s'attendait à une visite, à une lettre, tout au moins. Il ne reçut pas de visite. Aucune lettre n'arriva.

Y avait-il oubli de leur part ou intention ? Puisque Mme Arnoux était venue une fois, qui l'empêchait de revenir ? L'espèce de sous-entendu, d'aveu qu'elle lui avait fait, n'était donc qu'une maneuvre exécutée par intérêt ? " Se sont-ils joués de moi ? est-elle complice ? " Une sorte de pudeur, malgré son envie, l'empêchait de retourner chez eux.

Un matin (trois semaines après leur entrevue), M. Dambreuse lui écrivit qu'il l'attendait le jour même, dans une heure.

En route, l'idée des Arnoux l'asaillit de nouveau ; et, ne découvrant point de raison à leur conduite, il fut pris par une angoise, un presentiment funèbre. Pour s'en débarraser, il appela un cabriolet et se fit conduire rue Paradis.

Arnoux était en voyage.

- Et Madame ?

- A la campagne, à la fabrique !

- Quand revient Monsieur ?

- Demain, sans faute !

Il la trouverait seule ; c'était le moment. Quelque chose d'impérieux criait dans sa conscience : " Vas-y donc ! "

Mais M. Dambreuse ? " Eh bien, tant pis ! Je dirai que j'étais malade. " I1 courut à la gare ; puis, dans le wagon : " J'ai eu tort, peut-être ? Ah bah ! qu'importe ! "

A droite et à gauche des plaines vertes s'étendaient ; le convoi roulait ; les maisonnettes des stations glisaient comme des décors, et la fumée de la locomotive versait toujours du même côté ses gros flocons qui dansaient sur l'herbe quelque temps, puis se dispersaient.

Frédéric, seul sur sa banquette, regardait cela, par ennui, perdu dans cette langueur que donne l'excès même de l'impatience. Mais des grues, des magasins, parurent. C'était Creil.

La ville, construite au versant de deux collines bases (dont la première est nue et la seconde couronnée par un bois), avec la tour de son église, ses maisons inégales et son pont de pierre, lui semblait avoir quelque chose de gai, de discret et de bon. Un grand bateau plat descendait au fil de l'eau, qui clapotait fouettée par le vent ; des poules, au pied du calvaire, picoraient dans la paille ; une femme pasa, portant du linge mouillé sur la tête.

Après le pont, il se trouva dans une île, où l'on voit sur la droite les ruines d'une abbaye. Un moulin tournait, barrant dans toute sa largeur le second bras de l'Oise, que surplombe la manufacture. L'importance de cette construction étonna grandement Frédéric. Il en conçut plus de respect pour Arnoux. Trois pas plus loin, il prit une ruelle, terminée au fond par une grille.

Il était entré. La concierge le rappela en lui criant :

- Avez-vous une permision ?

- Pourquoi ?

- Pour visiter l'établisement !

Frédéric, d'un ton brutal, dit qu'il venait voir M. Arnoux.

- Qu'est-ce que c'est que M. Arnoux ?

- Mais le chef, le maître, le propriétaire, enfin !

- Non, monsieur, c'est ici la fabrique de MM. Lebeuf et Milliet !

La bonne femme plaisantait sans doute. Des ouvriers arrivaient ; il en aborda deux ou trois ; leur réponse fut la même.

Frédéric sortit de la cour, en chancelant comme un homme ivre ; et il avait l'air tellement ahuri que, sur le pont de la Boucherie, un bourgeois en train de fumer sa pipe lui demanda s'il cherchait quelque chose. Celui-là connaisait la manufacture d'Arnoux. Elle était située à Montataire.

Frédéric s'enquit d'une voiture, on n'en trouvait qu'à la gare. Il y retourna. Une calèche disloquée, attelée d'un vieux cheval dont les harnais décousus pendaient dans les brancards, stationnait devant le bureau des bagages, solitairement.

Un gamin s'offrit à découvrir " le père Pilon ". Il revint au bout de dix minutes ; le père Pilon déjeunait. Frédéric, n'y tenant plus, partit. Mais la barrière du pasage était close. Il fallut attendre que deux convois eusent défilé. Enfin il se précipita dans la campagne.

La verdure monotone la faisait resembler à un immense tapis de billard. Des scories de fer étaient rangées, sur les deux bords de la route, comme des mètres de cailloux. Un peu plus loin, des cheminées d'usine fumaient les unes près des autres. En face de lui se dresait, sur une colline ronde, un petit château à tourelles, avec le clocher quadrangulaire d'une église. De long murs, en desous, formaient des lignes irrégulières parmi les arbres ; et, tout en bas, les maisons du village s'étendaient.

Elles sont à un seul étage, avec des escaliers de trois marches faites de blocs sans ciment. On entendait, par intervalles, la sonnette d'un épicier. Des pas lourds s'enfonçaient dans la boue noire, et une pluie fine tombait, coupant de mille hachures le ciel pâle.

Frédéric suivit le milieu du pavé ; puis il rencontra sur sa gauche, à l'entrée d'un chemin, un grand arc de bois qui portait écrit en lettres d'or : FAïENCES.

Ce n'était pas sans but que Jacques Arnoux avait choisi le voisinage de Creil ; en plaçant sa manufacture le plus près posible de l'autre (accréditée depuis longtemps), il provoquait dans le public une confusion favorable à ses intérêts.

Le principal corps de bâtiment s'appuyait sur le bord même d'une rivière qui traverse la prairie. La maison de maître, entourée d'un jardin, se distinguait par son perron, orné de quatre vases où se hérisaient des cactus. Des amas de terre blanche séchaient sous des hangars ; il y en avait d'autres à l'air libre ; et au milieu de la cour se tenait Sénécal, avec son éternel paletot bleu, doublé de rouge.

L'ancien répétiteur tendit sa main froide.

- Vous venez pour le patron ? Il n'est pas là.

Frédéric, décontenancé, répondit bêtement :

- Je le savais. Mais, se reprenant ausitôt : C'est pour une affaire qui concerne Mme Arnoux. Peut-elle me recevoir ?

- Ah ! je ne l'ai pas vue depuis trois jours, dit Sénécal.

Et il entama une kyrielle de plaintes. En acceptant les conditions du fabricant, il avait entendu demeurer à Paris et non s'enfouir dans cette campagne, loin de ses amis, privé de journaux. N'importe ! il avait pasé par là-desus ! Mais Arnoux ne paraisait faire nulle attention à son mérite. Il était borné d'ailleurs, et rétrograde, ignorant comme pas un. Au lieu de chercher des perfectionnements artistiques, mieux aurait valu introduire des chauffages à la houille et au gaz. Le bourgeois s'enfonçait ; Sénécal appuya sur le mot. Bref, ses occupations lui déplaisaient ; et il somma presque Frédéric de parler en sa faveur, afin qu'on augmentât ses émoluments.

- Soyez tranquille ! dit l'autre.

Il ne rencontra personne dans l'escalier. Au premier étage, il avança la tête dans une pièce vide ; c'était le salon. Il appela très haut. On ne répondit pas ; sans doute, la cuisinière était sortie, la bonne ausi ; enfin, parvenu au second étage, il pousa une porte. Mme Arnoux était seule, devant une armoire à glace. La ceinture de sa robe de chambre entrouverte pendait le long de ses hanches. Tout un côté de ses cheveux lui faisait un flot noir sur l'épaule droite ; et elle avait les deux bras levés, retenant d'une main son chignon, tandis que l'autre y enfonçait une épingle. Elle jeta un cri, et disparut.

Puis elle revint correctement habillée. Sa taille, ses yeux, le bruit de sa robe, tout l'enchanta. Frédéric se retenait pour ne pas la couvrir de baisers.

- Je vous demande pardon, dit-elle, mais je ne pouvais...

Il eut la hardiese de l'interrompre :

- Cependant..., vous étiez très bien... tout à l'heure.

Elle trouva sans doute le compliment un peu grosier, car ses pommettes se colorèrent. Il craignait de l'avoir offensée. Elle reprit :

- Par quel bon hasard êtes-vous venu ?

Il ne sut que répondre ; et, après un petit ricanement qui lui donna le temps de réfléchir :

- Si je vous le disais, me croiriez-vous ?

- Pourquoi pas ?

Frédéric conta qu'il avait eu, l'autre nuit, un songe affreux :

- J'ai rêvé que vous étiez gravement malade, près de mourir.

- Oh ! ni moi, ni mon mari ne sommes jamais malades !

- Je n'ai rêvé que de vous, dit-il.

Elle le regarda d'un air calme.

- Les rêves ne se réalisent pas toujours.

Frédéric balbutia, chercha ses mots, et se lança enfin dans une longue période sur l'affinité des âmes. Une force existait qui peut, à travers les espaces, mettre en rapport deux personnes, les avertir de ce qu'elles éprouvent et les faire se rejoindre.

Elle l'écoutait, la tête base, tout en souriant de son beau sourire. Il l'observait du coin de l'eil, avec joie, et épanchait son amour plus librement sous la facilité d'un lieu commun. Elle proposa de lui montrer la fabrique ; et, comme elle insistait, il accepta.

Pour le distraire d'abord par quelque chose d'amusant, elle lui fit voir l'espèce de musée qui décorait l'escalier. Les spécimens accrochés contre les murs ou posés sur des planchettes attestaient les efforts et les engouements succesifs d'Arnoux. Après avoir cherché le rouge de cuivre des Chinois, il avait voulu faire des majoliques, des faênza, de l'étrusque, de l'oriental, tenté enfin quelques-uns des perfectionnements réalisés plus tard. Ausi remarquait-on, dans la série, de gros vases couverts de mandarins, des écuelles d'un mordoré chatoyant, des pots rehausés d'écritures arabes, des buires dans le goût de la Renaisance, et de larges asiettes avec deux personnages, qui étaient comme desinés à la sanguine, d'une façon mignarde et vaporeuse. Il fabriquait maintenant des lettres d'enseigne, des étiquettes à vin ; mais son intelligence n'était pas asez haute pour atteindre jusqu'à l'Art, ni asez bourgeoise non plus pour viser exclusivement au profit, si bien que, sans contenter personne, il se ruinait. Tous deux considéraient ces choses, quand Mlle Marhe pasa.

- Tu ne le reconnais donc pas ? lui dit sa mère.

- Si fait ! reprit-elle en le saluant, tandis que son regard limpide et soupçonneux, son regard de vierge semblait murmurer : " Que viens-tu faire ici, toi ? " et elle montait les marches, la tête un peu tournée sur l'épaule.

Mme Arnoux emmena Frédéric dans la cour, puis elle expliqua d'un ton sérieux comment on broie les terres, on les nettoie, on les tamise.

- L'important, c'est la préparation des pâtes.

Et elle l'introduisit dans une salle que remplisaient des cuves, où virait sur lui-même un axe vertical, armé de bras horizontaux. Frédéric s'en voulait de n'avoir pas refusé nettement sa proposition, tout à l'heure.

- Ce sont les patouillards, dit-elle.

Il trouva le mot grotesque, et comme inconvenant dans sa bouche.

De larges courroies filaient d'un bout à l'autre du plafond, pour s'enrouler sur des tambours, et tout s'agitait d'une façon continue, mahématique, agaçante.

Ils sortirent de là, et pasèrent près d'une cabane en ruines, qui avait autrefois servi à mettre des instruments de jardinage.

- Elle n'est plus utile, dit Mme Arnoux.

Il répliqua d'une voix tremblante :

- Le bonheur peut y tenir !

Le tintamarre de la pompe à feu couvrit ses paroles, et ils entrèrent dans l'atelier des ébauchages.

Des hommes, asis à une table étroite, posaient devant eux, sur un disque tournant, une mase de pâte ; leur main gauche en raclait l'intérieur, leur droite en caresait la surface, et l'on voyait s'élever des vases, comme des fleurs qui s'épanouisent.

Mme Arnoux fit exhiber les moules pour les ouvrages plus difficiles.

Dans une autre pièce, on pratiquait les filets, les gorges, les lignes saillantes. A l'étage supérieur, on enlevait les coutures, et l'on bouchait avec du plâtre les petits trous que les opérations précédentes avaient laisés.

Sur des claires-voies, dans des coins, au milieu des corridors, partout s'alignaient des poteries.

Frédéric commençait à s'ennuyer.

- Cela vous fatigue peut-être ? dit-elle.

Craignant qu'il ne fallût borner là sa visite, il affecta, au contraire, beaucoup d'enhousiasme. Il regrettait même de ne s'être pas voué à cette industrie.

Elle parut surprise.

- Certainement ! j'aurais pu vivre près de vous !

Et, comme il cherchait son regard, Mme Arnoux, afin de l'éviter, prit sur une console des boulettes de pâte, provenant des rajustages manqués, les aplatit en une galette, et imprima desus sa main.

- Puis-je emporter cela ? dit Frédéric.

- Etes-vous asez enfant, mon Dieu !

Il allait répondre, Sénécal entra.

M. le sous-directeur, dès le seuil, s'aperçut d'une infraction au règlement. Les ateliers devaient être balayés toutes les semaines ; on était au samedi, et, comme les ouvriers n'en avaient rien fait, Sénécal leur déclara qu'ils auraient à rester une heure de plus.

- Tant pis pour vous !

Ils se penchèrent sur leurs pièces, sans murmurer ; mais on devinait leur colère au souffle rauque de leur poitrine. Ils étaient, d'ailleurs, peu faciles à conduire, tous ayant été chasés de la grande fabrique. Le républicain les gouvernait durement. Homme de héories, il ne considérait que les mases et se montrait impitoyable pour les individus.

Frédéric, gêné par sa présence, demanda bas à Mme Arnoux s'il n'y avait pas moyen de voir les fours. Ils descendirent au rez-de-chausée ; et elle était en train d'expliquer l'usage des casettes, quand Sénécal, qui les avait suivis, s'interposa entre eux.

Il continua de lui-même la démonstration, s'étendit sur les différentes sortes de combustibles, l'enfournement, les pyroscopes, les alandiers, les engobes, les lustres et les métaux, prodiguant les termes de chimie, chlorure, sulfure, borax, carbonate. Frédéric n'y comprenait rien, et à chaque minute se retournait vers Mme Arnoux.

- Vous n'écoutez pas, dit-elle. M. Sénécal pourtant est très clair. Il sait toutes ces choses beaucoup mieux que moi.

Le mahématicien, flatté de cet éloge, proposa de faire voir le posage des couleurs. Frédéric interrogea d'un regard anxieux Mme Arnoux. Elle demeura impasible, ne voulant sans doute ni être seule avec lui, ni le quitter cependant. Il lui offrit son bras.

- Non ! merci bien ! l'escalier est trop étroit !

Et, quand ils furent en haut, Sénécal ouvrit la porte d'un appartement rempli de femmes.

Elles maniaient des pinceaux, des fioles, des coquilles, des plaques de verre. Le long de la corniche, contre le mur, s'alignaient des planches gravées ; des bribes de papier fin voltigeaient ; et un poêle de fonte exhalait une température éceurante, où se mêlait l'odeur de la térébenhine.

Les ouvrières, presque toutes, avaient des costumes sordides. On en remarquait une, cependant, qui portait un madras et de longues boucles d'oreilles. Tout à la fois mince et potelée, elle avait de gros yeux noirs et les lèvres charnues d'une négrese. Sa poitrine abondante saillisait sous sa chemise, tenue autour de sa taille par le cordon de sa jupe ; et, un coude sur l'établi, tandis que l'autre pendait, elle regardait vaguement, au loin dans la campagne. A côté d'elle traînaient une bouteille de vin et de la charcuterie.

Le règlement interdisait de manger dans les ateliers, mesure de propreté pour la besogne et d'hygiène pour les travailleurs.

Sénécal, par sentiment du devoir ou besoin de despotisme, s'écria de loin, en indiquant une affiche dans un cadre :

- Hé ! là-bas, la Bordelaise ! lisez-moi tout haut l'article 9.

- Eh bien, après ?

- Après, mademoiselle ? C'est trois francs d'amende que vous payerez !

Elle le regarda en face, impudemment.

- Qu'est-ce que ça me fait ? Le patron, à son retour, la lèvera votre amende ! Je me fiche de vous, mon bonhomme !

Sénécal qui se promenait les mains derrière le dos, comme un pion dans une salle d'études, se contenta de sourire.

- Article 13, insubordination, dix francs !

La Bordelaise se remit à sa besogne. Mme Arnoux, par convenance, ne disait rien, mais ses sourcils se froncèrent. Frédéric murmura :

- Ah ! pour un démocrate, vous êtes bien dur !

L'autre répondit magistralement :

- La démocratie n'est pas le dévergondage de l'individualisme. C'est le niveau commun sous la loi, la répartition du travail l'ordre !

- Vous oubliez l'humanité ! dit Frédéric.

Mme Arnoux prit son bras ; Sénécal, offensé peut-être de cette approbation silencieuse, s'en alla.

Frédéric en resentit un immense soulagement. Depuis le matin, il cherchait l'occasion de se déclarer ; elle était venue. D'ailleurs le mouvement spontané de Mme Arnoux lui semblait contenir des promeses ; et il demanda, comme pour se réchauffer les pieds, à monter dans sa chambre. Mais, quand il fut asis près d'elle, son embarras commença ; le point de départ lui manquait. Sénécal, heureusement, vint à sa pensée.

- Rien de plus sot, dit-il, que cette punition !

Mme Arnoux reprit :

- Il y a des sévérités indispensables.

- Comment, vous qui êtes si bonne ! Oh ! je me trompe ! car vous vous plaisez quelquefois à faire souffrir !

- Je ne comprends pas les énigmes, mon ami.

Et son regard austère, plus encore que le mot, l'arrêta. Frédéric était déterminé à poursuivre. Un volume de Muset se trouvait par hasard sur la commode. Il en tourna quelques pages, puis se mit à parler de l'amour, de ses désespoirs et de ses emportements.

Tout cela, suivant Mme Arnoux, était criminel ou factice.

Le jeune homme se sentit blesé par cette négation ; et, pour la combattre, il cita en preuve les suicides qu'on voit dans les journaux, exalta les grands types littéraires, Phèdre, Didon, Roméo, Des Grieux. Il s'enferrait.

Le feu dans la cheminée ne brûlait plus, la pluie fouettait contre les vitres. Mme Arnoux, sans bouger, restait les deux mains sur les bras de son fauteuil ; les pattes de son bonnet tombaient comme les bandelettes d'un sphinx ; son profil pur se découpait en pâleur au milieu de l'ombre.

Il avait envie de se jeter à ses genoux. Un craquement se fit dans le couloir, il n'osa.

Il était empêché, d'ailleurs, par une sorte de crainte religieuse. Cette robe, se confondant avec les ténèbres, lui paraisait démesurée, infinie, insoulevable ; et précisément à cause de cela son désir redoublait. Mais la peur de faire trop et de ne pas faire asez lui ôtait tout discernement.

" Si je lui déplais, pensait-il, qu'elle me chase ! Si elle veut de moi, qu'elle m'encourage ! "

Il dit en soupirant :

- Donc, vous n'admettez pas qu'on puise aimer... une femme ?

Mme Arnoux répliqua :

- Quand elle est à marier, on l'épouse ; lorsqu'elle appartient à un autre, on s'éloigne.

- Ainsi le bonheur est imposible ?

- Non ! Mais on ne le trouve jamais dans le mensonge, les inquiétudes et le remords.

- Qu'importe ! s'il est payé par des joies sublimes.

- L'expérience est trop coûteuse !

Il voulut l'attaquer par l'ironie

- La vertu ne serait donc que de la lâcheté ?

- Dites de la clairvoyance, plutôt. Pour celles même qui oublieraient le devoir ou la religion, le simple bon sens peut suffire. L'égoïsme fait une base solide à la sagese.

- Ah ! quelles maximes bourgeoises vous avez !

- Mais je ne me vante pas d'être une grande dame !

A ce moment-là, le petit garçon accourut.

- Maman, viens-tu dîner ?

- Oui, tout à l'heure !

Frédéric se leva ; en même temps Marhe parut.

Il ne pouvait se résoudre à s'en aller ; et, avec un regard tout plein de supplications :

- Ces femmes dont vous parlez sont donc bien insensibles ?

- Non ! mais sourdes quand il le faut.

Et elle se tenait debout, sur le seuil de sa chambre, avec ses deux enfants à ses côtés. Il s'inclina sans dire un mot. Elle répondit silencieusement à son salut.

Ce qu'il éprouva d'abord, ce fut une stupéfaction infinie. Cette manière de lui faire comprendre l'inanité de son espoir l'écrasait. Il se sentait perdu comme un homme tombé au fond d'un abîme, qui sait qu'on ne le secourra pas et qu'il doit mourir.

Il marchait cependant, mais sans rien voir, au hasard ; il se heurtait contre les pierres ; il se trompa de chemin. Un bruit de sabots retentit près de son oreille ; c'étaient les ouvriers qui sortaient de la fonderie. Alors il se reconnut.

A l'horizon, les lanternes du chemin de fer traçaient une ligne de feux. Il arriva comme un convoi partait, se laisa pouser dans un wagon, et s'endormit.

Une heure après, sur les boulevards, la gaieté de Paris le soir recula tout à coup son voyage dans un pasé déjà loin. Il voulait être fort, et allégea son ceur en dénigrant Mme Arnoux par des épihètes injurieuses :

" C'est une imbécile, une dinde, une brute, n'y pensons plus ! "

Rentré chez lui, il trouva dans son cabinet une lettre de huit pages sur papier à glaçure bleue et initiales R. A.

Cela commençait par des reproches amicaux :

" Que devenez-vous, mon cher ? Je m'ennuie. "

Mais l'écriture était si abominable, que Frédéric allait rejeter tout le paquet quand il aperçut, en post-scriptum :

" Je compte sur vous demain pour me conduire aux courses. "

Que signifiait cette invitation ? était-ce encore un tour de la Maréchale ? Mais on ne se moque pas deux fois du même homme à propos de rien ; et pris de curiosité, il relut la lettre attentivement.

Frédéric distingua : " Malentendu... avoir fait fause route... désillusions... Pauvres enfants que nous sommes !... Pareils à deux fleuves qui se rejoignent ! " etc.

Ce style contrastait avec le langage ordinaire de la lorette. Quel changement était donc survenu ?

Il garda longtemps les feuilles entre ses doigts. Elles sentaient l'iris et il y avait, dans la forme des caractères et l'espacement irrégulier des lignes, comme un désordre de toilette qui le troubla.

" Pourquoi n'irais-je pas ? se dit-il enfin. Mais si Mme Arnoux le savait ? Ah ! qu'elle le sache ! Tant mieux ! et qu'elle en soit jalouse ! ça me vengera !

Chapitre IV


La Maréchale était prête et l'attendait.

- C'est gentil, cela ! dit-elle, en fixant sur lui ses jolis yeux, à la fois tendres et gais.

Quand elle eut fait le neud de sa capote, elle s'asit sur le divan et resta silencieuse.

- Partons-nous ? dit Frédéric.

Elle regarda la pendule.

- Oh ! non ! pas avant une heure et demie, comme si elle eût posé en elle-même cette limite à son incertitude.

Enfin l'heure ayant sonné :

- Eh bien, andiamo, caro mio !

Et elle donna un dernier tour à ses bandeaux, fit des recommandations à Delphine.

- Madame revient dîner ?

- Pourquoi donc ? Nous dînerons ensemble quelque part, au Café Anglais, où vous voudrez !

- Soit !

Ses petits chiens jappaient autour d'elle.

- On peut les emmener, n'est-ce pas ?

Frédéric les porta, lui-même, jusqu'à la voiture.

C'était une berline de louage avec deux chevaux de poste et un postillon ; il avait mis sur le siège de derrière son domestique. La Maréchale parut satisfaite de ses prévenances ; puis, dès qu'elle fut asise, lui demanda s'il avait été chez Arnoux, dernièrement.

- Pas depuis un mois, dit Frédéric.

Moi, je l'ai rencontré avant-hier, il serait même venu aujourd'hui. Mais il a toute sorte d'embarras, encore un procès, je ne sais quoi. Quel drôle d'homme !

- Oui ! très drôle !

Frédéric ajouta d'un air indifférent :

- A propos, voyez-vous toujours... comment donc l'appelez vous ?... cet ancien chanteur..., Delmar ?

Elle répliqua sèchement :

- Non ! c'est fini.

Ainsi, leur rupture était certaine. Frédéric en conçut de l'espoir.

Ils descendirent au pas le quartier Bréda ; les rues, à cause du dimanche, étaient désertes, et des figures de bourgeois apparaisaient derrière des fenêtres. La voiture prit un train plus rapide ; le bruit des roues faisait se retourner les pasants, le cuir de la capote rabattue brillait, le domestique se cambrait la taille, et les deux havanais l'un près de l'autre semblaient deux manchons d'hermine, posés sur les cousins. Frédéric se laisait aller au bercement des soupentes. La Maréchale tournait la tête, à droite et à gauche, en souriant.

Son chapeau de paille nacrée avait une garniture de dentelle noire. Le capuchon de son burnous flottait au vent ; et elle s'abritait du soleil sous une ombrelle de satin lilas, pointue par le haut comme une pagode.

- Quels amours de petits doigts ! dit Frédéric, en lui prenant doucement l'autre main, la gauche, ornée d'un bracelet d'or, en forme de gourmette. Tiens, c'est mignon ; d'où cela vient-il ?

- Oh ! il y a longtemps que je l'ai, dit la Maréchale.

Le jeune homme n'objecta rien à cette réponse hypocrite. Il aima mieux " profiter de la circonstance ". Et, lui tenant toujours le poignet, il appuya desus ses lèvres, entre le gant et la manchette.

- Finisez, on va nous voir !

-- Bah ! qu'est-ce que cela fait !

Après la place de la Concorde, ils prirent par le quai de la Conférence et le quai de Billy, où l'on remarque un cèdre dans un jardin. Rosanette croyait le Liban situé en Chine ; elle rit elle-même de son ignorance et pria Frédéric de lui donner des leçons de géographie. Puis, laisant à droite le Trocadéro, ils traversèrent le pont d'Iéna et s'arrêtèrent enfin, au milieu du Champ de Mars, près des autres voitures, déjà rangées dans l'Hippodrome.

Les tertres de gazon étaient couverts de menu peuple. On apercevait des curieux sur le balcon de l'école Militaire ; et les deux pavillons en dehors du pesage, les deux tribunes comprises dans son enceinte, et une troisième devant celle du Roi se trouvaient remplies d'une foule en toilette qui témoignait, par son maintien, de la révérence pour ce divertisement encore nouveau. Le public des courses, plus spécial dans ce temps-là, avait un aspect moins vulgaire ; c'était l'époque des sous-pieds, des collets de velours et des gants blancs. Les femmes, vêtues de couleurs brillantes, portaient des robes à taille longue, et, asises sur les gradins des estrades, elles faisaient comme de grands masifs de fleurs, tachetés de noir, çà et là, par les sombres costumes des hommes. Mais tous les regards se tournaient vers le célèbre Algérien Bou-Maza, qui se tenait impasible, entre deux officiers d'état-major, dans une des tribunes particulières. Celle du Jockey-Club contenait exclusivement des mesieurs graves.

Les plus enhousiastes s'étaient placés en bas, contre la piste, défendue par deux lignes de bâtons supportant des cordes : dans l'ovale immense que décrivait cette allée, des marchands de coco agitaient leur crécelle, d'autres vendaient le programme des courses, d'autres criaient des cigares, un vaste bourdonnement s'élevait ; les gardes municipaux pasaient et repasaient ; une cloche, suspendue à un poteau couvert de chiffres, tinta. Cinq chevaux parurent, et on rentra dans les tribunes.

Cependant, de gros nuages effleuraient de leurs volutes la cime des ormes, en face. Rosanette avait peur de la pluie.

- J'ai des riflards, dit Frédéric, et tout ce qu'il faut pour se distraire, ajouta-t-il en soulevant le coffre, où il y avait des provisions de bouche dans un panier.

- Bravo ! nous nous comprenons !

- Et on se comprendra encore mieux, n'est-ce pas ?

- Cela se pourrait ! fit-elle en rougisant.

Les jockeys, en casaque de soie, tâchaient d'aligner leurs chevaux et les retenaient à deux mains. Quelqu'un abaisa un drapeau rouge. Alors, tous les cinq, se penchant sur les crinières, partirent. Ils restèrent d'abord serrés en une seule mase ; bientôt elle s'allongea, se coupa ; celui qui portait la casaque jaune, au milieu du premier tour, faillit tomber ; longtemps il y eut de l'incertitude entre Filly et Tibi, puis Tom-Pouce parut en tête ; mais Clubstick, en arrière depuis le départ, les rejoignit et arriva premier, battant Sir-Charles de deux longueurs ; ce fut une surprise ; on criait ; les baraques de planches vibraient sous les trépignements.

- Nous nous amusons ! dit la Maréchale. Je t'aime, mon chéri !

Frédéric ne douta plus de son bonheur ; ce dernier mot de Rosanette le confirmait.

A cent pas de lui, dans un cabriolet milord, une dame parut. Elle se penchait en dehors de la portière, puis se renfonçait vivement ; cela recommença plusieurs fois ; Frédéric ne pouvait distinguer sa figure. Un soupçon le saisit, il lui sembla que c'était Mme Arnoux. Imposible, cependant ! Pourquoi serait-elle venue ?

Il descendit de voiture, sous prétexte de flâner au pesage.

- Vous n'êtes guère galant ! dit Rosanette.

Il n'écouta rien et s'avança. Le milord, tournant bride, se mit au trot.

Frédéric, au même moment, fut happé par Cisy.

- Bonjour, cher ! comment allez-vous ? Husonnet est là-bas ! Ecoutez donc !

Frédéric tâchait de se dégager pour rejoindre le milord. La Maréchale lui faisait signe de retourner près d'elle. Cisy l'aperçut, et voulait obstinément lui dire bonjour.

Depuis que le deuil de sa grand-mère était fini, il réalisait son idéal, parvenait à avoir du cachet. Gilet écosais, habit court, larges bouffettes sur l'escarpin et carte d'entrée dans la ganse du chapeau, rien ne manquait effectivement à ce qu'il appelait lui-même son " chic ", un chic anglomane et mousquetaire. Il commença par se plaindre du Champ de Mars, turf exécrable, parla ensuite des courses de Chantilly et des farces qu'on y faisait, jura qu'il pouvait boire douze verres de vin de Champagne pendant les douze coups de minuit, proposa à la Maréchale de parier, caresait doucement ses deux bichons ! et de l'autre coude s'appuyant sur la portière, il continuait à débiter des sottises, le pommeau de son stick dans la bouche, les jambes écartées, les reins tendus. Frédéric, à côté de lui, fumait, tout en cherchant à découvrir ce que le milord était devenu.

La cloche ayant tinté, Cisy s'en alla, au grand plaisir de Rosanette, qu'il ennuyait beaucoup, disait-elle.

La seconde épreuve n'eut rien de particulier, la troisième non plus, sauf un homme qu'on emporta sur un brancard. La quatrième, où huit chevaux disputèrent le prix de la Ville, fut plus intéresante.

Les spectateurs des tribunes avaient grimpé sur les bancs. Les autres, debout dans les voitures, suivaient avec des lorgnettes à la main l'évolution des jockeys ; on les voyait filer comme des taches rouges, jaunes, blanches et bleues sur toute la longueur de la foule, qui bordait le tour de l'Hippodrome. De loin, leur vitese n'avait pas l'air excesive ; à l'autre bout du Champ de Mars, ils semblaient même se ralentir, et ne plus avancer que par une sorte de glisement, où les ventres des chevaux touchaient la terre sans que leurs jambes étendues pliasent. Mais, revenant bien vite, ils grandisaient ; leur pasage coupait le vent, le sol tremblait, les cailloux volaient ; l'air, s'engouffrant dans les casaques des jockeys, les faisait palpiter comme des voiles ; à grands coups de cravache, ils fouaillaient leurs bêtes pour atteindre le poteau, c'était le but. On enlevait les chiffres, un autre était hisé ; et, au milieu des applaudisements, le cheval victorieux se traînait jusqu'au pesage, tout couvert de sueur, les genoux raidis, l'encolure base, tandis que son cavalier, comme agonisant sur sa selle, se tenait les côtes.

Une contestation retarda le dernier départ. La foule qui s'ennuyait se répandit. Des groupes d'hommes causaient au bas des tribunes. Les propos étaient libres ; des femmes du monde partirent, scandalisées par le voisinage des lorettes.

Il y avait ausi des illustrations de bals publics, des comédiennes du boulevard ; - et ce n'étaient pas les plus belles qui recevaient le plus d'hommages. La vieille Georgine Aubert, celle qu'un vaudevilliste appelait le Louis XI de la prostitution, horriblement maquillée et pousant de temps à autre une espèce de rire pareil à un grognement, restait tout étendue dans sa longue calèche, sous une palatine de martre comme en plein hiver. Mme de Remousot, mise à la mode par son procès, trônait sur le siège d'un break en compagnie d'Américains ; et hérèse Bachelu, avec son air de vierge gohique, emplisait de ses douze falbalas l'intérieur d'un escargot qui avait, à la place du tablier, une jardinière pleine de roses. La Maréchale fut jalouse de ces gloires ; pour qu'on la remarquât, elle se mit à faire de grands gestes et à parler très haut.

Des gentlemen la reconnurent, lui envoyèrent des saluts. Elle y répondait en disant leurs noms à Frédéric. C'étaient tous comtes, vicomtes, ducs et marquis ; et il se rengorgeait, car tous les yeux exprimaient un certain respect pour sa bonne fortune.

Cisy n'avait pas l'air moins heureux dans le cercle d'hommes mûrs qui l'entourait. Ils souriaient du haut de leurs cravates, comme se moquant de lui ; enfin il tapa dans la main du plus vieux et s'avança vers la Maréchale.

Elle mangeait avec une gloutonnerie affectée une tranche de foie gras ; Frédéric, par obéisance, l'imitait, en tenant une bouteille de vin sur ses genoux.

Le milord reparut, c'était Mme Arnoux. Elle pâlit extraordinairement.

- Donne-moi du champagne ! dit Rosanette.

Et, levant le plus haut posible son verre rempli, elle s'écria :

- Ohé là-bas ! les femmes honnêtes, l'épouse de mon protecteur, ohé !

Des rires éclatèrent autour d'elle, le milord disparut. Frédéric la tirait par sa robe, il allait s'emporter. Mais Cisy était là, dans la même attitude que tout à l'heure ; et, avec un surcroît d'aplomb, il invita Rosanette à dîner pour le soir même.

- Imposible ! répondit-elle. Nous allons ensemble au Café Anglais.

Frédéric, comme s'il n'eût rien entendu, demeura muet ; et Cisy quitta la Maréchale d'un air désappointé.

Tandis qu'il lui parlait, debout contre la portière de droite, Husonnet était survenu du côté gauche, et, relevant ce mot de Café Anglais :

- C'est un joli établisement ! si l'on y casait une croûte, hein ?

- Comme vous voudrez, dit Frédéric, qui, affaisé dans le coin de la berline, regardait à l'horizon le milord disparaître, sentant qu'une chose irréparable venait de se faire et qu'il avait perdu son grand amour. Et l'autre était là, près de lui, l'amour joyeux et facile ! Mais, lasé, plein de désirs contradictoires et ne sachant même plus ce qu'il voulait, il éprouvait une tristese démesurée, une envie de mourir.

Un grand bruit de pas et de voix lui fit relever la tête ; les gamins, enjambant les cordes de la piste, venaient regarder les tribunes ; on s'en allait. Quelques gouttes de pluie tombèrent. L'embarras des voitures augmenta, Husonnet était perdu.

- Eh bien, tant mieux ! dit Frédéric.

- On préfère être seul ? reprit la Maréchale, en posant la main sur la sienne.

Alors pasa devant eux, avec des miroitements de cuivre et d'acier, un splendide landau attelé de quatre chevaux, conduits à la Daumont par deux jockeys en veste de velours, à crépines d'or. Mme Dambreuse était près de son mari, Martinon sur l'autre banquette en face, tous les trois avaient des figures étonnées.

" Ils m'ont reconnu ! " se dit Frédéric.

Rosanette voulut qu'on arrêtât, pour mieux voir le défilé. Mme Arnoux pouvait reparaître. Il cria au postillon :

- Va donc ! va donc ! en avant !

Et la berline se lança vers les Champs-élysées au milieu des autres voitures, calèches, briskas, wurts tandems tilburys, dog-carts, tapisières à rideaux de cuir où chantaient des ouvriers en goguette, demi-fortune que dirigeaient avec prudence des pères de famille eux-mêmes. Dans des victorias bourrées de monde, quelque garçon, asis sur les pieds des autres, laisait pendre ses deux jambes. De grands coupés à siège de drap promenaient des douairières qui sommeillaient : ou bien un stepper magnifique pasait, emportant une chaise, simple et coquette comme l'habit noir d'un dandy. L'averse cependant redoublait. On tirait les parapluies, les parasols, les mackintosh ; on se criait de loin : " Bonjour ! - ça va bien ? - Oui ! - Non ! - A tantôt ! " et les figures se succédaient avec une vitese d'ombres chinoises. Frédéric et Rosanette ne se parlaient pas, éprouvant une sorte d'hébétude à voir auprès d'eux continuellement toutes ces roues tourner.

Par moments, les files de voitures, trop presées, s'arrêtaient toutes à la fois sur plusieurs lignes. Alors, on restait les uns près des autres, et l'on s'examinait. Du bord des panneaux armoriés, des regards indifférents tombaient sur la foule ; des yeux pleins d'envie brillaient au fond des fiacres ; des sourires de dénigrement répondaient aux ports de tête orgueilleux ; des bouches grandes ouvertes exprimaient des admirations imbéciles ; et, çà et là, quelque flâneur, au milieu de la voie, se rejetait en arrière d'un bond, pour éviter un cavalier qui galopait entre les voitures et parvenait à en sortir. Puis tout se remettait en mouvement ; les cochers lâchaient les rênes, abaisaient leurs fouets ; les chevaux, animés, secouant leur gourmette, jetaient de l'écume autour d'eux ; et les croupes et les harnais humides fumaient dans la vapeur d'eau que le soleil couchant traversait. Pasant sous l'Arc de Triomphe, il allongeait à hauteur d'homme une lumière rousâtre, qui faisait étinceler les moyeux des roues, les poignées des portières, le bout des timons, les anneaux des sellettes ; et, sur les deux côtés de la grande avenue - pareille à un fleuve où ondulaient des crinières, des vêtements, des têtes humaines -, les arbres tout reluisants de pluie se dresaient, comme deux murailles vertes. Le bleu du ciel, au-desus, reparaisant à de certaines places, avait des douceurs de satin.

Alors, Frédéric se rappela les jours déjà loin où il enviait l'inexprimable bonheur de se trouver dans une de ces voitures, à côté d'une de ces femmes. Il le posédait, ce bonheur-là, et n'en était pas plus joyeux.

La pluie avait fini de tomber. Les pasants, réfugiés entre les colonnes du Garde-Meubles, s'en allaient. Des promeneurs, dans la rue Royale, remontaient vers le boulevard. Devant l'hôtel des Affaires étrangères, une file de badauds stationnait sur les marches.

A la hauteur des Bains-Chinois, comme il y avait des trous dans le pavé, la berline se ralentit. Un homme en paletot noisette marchait au bord du trottoir. Une éclabousure, jaillisant de desous les resorts, s'étala dans son dos. L'homme se retourna, furieux. Frédéric devint pâle ; il avait reconnu Deslauriers.

A la porte du Café Anglais, il renvoya la voiture. Rosanette était montée devant lui, pendant qu'il payait le postillon .

Il la retrouva dans l'escalier, causant avec un monsieur. Frédéric prit son bras. Mais, au milieu du corridor, un deuxième seigneur l'arrêta.

- Va toujours ! dit-elle, je suis à toi !

Et il entra seul dans le cabinet. Par les deux fenêtres ouvertes on apercevait du monde aux croisées des autres maisons vis-à-vis. De larges moires frisonnaient sur l'asphalte qui séchait, et un magnolia posé au bord du balcon embaumait l'appartement. Ce parfum et cette fraîcheur détendirent ses nerfs ; il s'affaisa sur le divan rouge, au-desous de la glace.

La Maréchale revint ; et, le baisant au front :

- On a des chagrins, pauvre mimi ?

- Peut-être ! répliqua-t-il.

- Tu n'es pas le seul, va ! ce qui voulait dire : " Oublions chacun les nôtres dans une félicité commune ! "

Puis elle posa un pétale de fleur entre ses lèvres, et le lui tendit à becqueter. Ce mouvement, d'une grâce et presque d'une mansuétude lascive, attendrit Frédéric.

- Pourquoi me fais-tu de la peine ? dit-il, en songeant à Mme Arnoux.

- Moi, de la peine ?

Et, debout devant lui, elle le regardait, les cils rapprochés et les deux mains sur les épaules.

Toute sa vertu, toute sa rancune sombra dans une lâcheté sans fond.

Il reprit :

- Puisque tu ne veux pas m'aimer ! en l'attirant sur ses genoux.

Elle se laisait faire ; il lui entourait la taille à deux bras ; le pétillement de sa robe de soie l'enflammait.

- Où sont-ils ? dit la voix d'Husonnet dans le corridor.

La Maréchale se leva brusquement, et alla se mettre à l'autre bout du cabinet, tournant le dos à la porte.

Elle demanda des huîtres ; et ils s'attablèrent.

Husonnet ne fut pas drôle. A force d'écrire quotidiennement sur toute sorte de sujets, de lire beaucoup de journaux, d'entendre beaucoup de discusions et d'émettre des paradoxes pour éblouir, il avait fini par perdre la notion exacte des choses, s'aveuglant lui-même avec ses faibles pétards. Les embarras d'une vie légère autrefois, mais à présent difficile, l'entretenaient dans une agitation perpétuelle ; et son impuisance, qu'il ne voulait pas s'avouer, le rendait hargneux, sarcastique. A propos d'Ozaï, un ballet nouveau, il fit une sortie à fond contre la danse, et, à propos de la danse, contre l'Opéra ; puis, à propos de l'Opéra, contre les Italiens, remplacés, maintenant, par une troupe d'acteurs espagnols, " comme si l'on n'était pas rasasié des Castilles ! " Frédéric fut choqué dans son amour romantique de l'Espagne ; et, afin de rompre la conversation, il s'informa du Collège de France, d'où l'on venait d'exclure Edgar Quinet et Mickiewicz. Mais Husonnet, admirateur de M. de Maistre, se déclara pour l'Autorité et le Spiritualisme. Il doutait, cependant, des faits les mieux prouvés, niait l'histoire, et contestait les choses les plus positives, jusqu'à s'écrier au mot géométrie : " Quelle blague que la géométrie ! " Le tout entremêlé d'imitations d'acteurs. Sainville était particulièrement son modèle.

Ces calembredaines asommaient Frédéric. Dans un mouvement d'impatience, il attrapa, avec sa botte, un des bichons sous la table.

Tous deux se mirent à aboyer d'une façon odieuse.

- Vous devriez les faire reconduire ! dit-il brusquement.

Rosanette n'avait confiance en personne.

Alors, il se tourna vers le bohème.

- Voyons, Husonnet, dévouez-vous !

- Oh ! oui, mon petit ! Ce serait bien aimable !

Husonnet s'en alla, sans se faire prier.

De quelle manière payait-on sa complaisance ? Frédéric n'y pensa pas. Il commençait même à se réjouir du tête-à-tête, lorsqu'un garçon entra.

- Madame, quelqu'un vous demande !

- Comment ! encore ?

- Il faut pourtant que je voie ! dit Rosanette.

Il en avait soif, besoin. Cette disparition lui semblait une forfaiture, presque une grosièreté. Que voulait-elle donc ? n'était-ce pas asez d'avoir outragé Mme Arnoux ? Tant pis pour celle-là, du reste ! Maintenant, il haïsait toutes les femmes ; et des pleurs l'étouffaient, car son amour était méconnu et sa concupiscence trompée.

La Maréchale rentra, et, lui présentant Cisy :

- J'ai invité monsieur. J'ai bien fait, n'est-ce pas ?

- Comment donc ! certainement !

Frédéric, avec un sourire de supplicié, fit signe au gentilhomme de s'aseoir.

La Maréchale se mit à parcourir la carte, en s'arrêtant aux noms bizarres.

- Si nous mangions, je suppose, un turban de lapins à la Richelieu et un pudding à la d'Orléans ?

- Oh ! pas d'Orléans ! s'écria Cisy, lequel était légitimiste et crut faire un mot.

- Aimez-vous mieux un turbot à la Chambord ? reprit-elle.

Cette politese choqua Frédéric.

La Maréchale se décida pour un simple tournedos, des écrevises, des truffes, une salade d'ananas, des sorbets à la vanille.

- Nous verrons ensuite. Allez toujours. Ah ! j'oubliais ! Apportez-moi un saucison ! pas à l'ail !

Et elle appelait le garçon " jeune homme ", frappait son verre avec son couteau, jetait au plafond la mie de son pain. Elle voulut boire tout de suite du vin de Bourgogne.

- On n'en prend pas dès le commencement, dit Frédéric.

Cela se faisait quelquefois, suivant le vicomte.

- Eh non ! jamais !

- Si fait, je vous asure !

- Ah ! tu vois !

Le regard dont elle accompagna cette phrase signifiait : " C'est un homme riche, celui-là, écoute-le ! "

Cependant, la porte s'ouvrait à chaque minute, les garçons glapisaient, et, sur un infernal piano, dans le cabinet à côté, quelqu'un tapait une valse. Puis les courses amenèrent à parler d'équitation et des deux systèmes rivaux. Cisy défendait Baucher, Frédéric le comte d'Aure, quand Rosanette hausa les épaules.

- Asez, mon Dieu ! il s'y connaît mieux que toi, va !

Elle mordait dans une grenade, le coude posé sur la table ; les bougies du candélabre devant elle tremblaient au vent ; cette lumière blanche pénétrait sa peau de tons nacrés, mettait du rose à ses paupières, faisait briller les globes de ses yeux ; la rougeur du fruit se confondait avec le pourpre de ses lèvres, ses narines minces battaient ; et toute sa personne avait quelque chose d'insolent, d'ivre et de noyé qui exaspérait Frédéric, et pourtant lui jetait au ceur des désirs fous.

Puis elle demanda, d'une voix calme, à qui appartenait ce grand landau avec une livrée marron.

- A la comtese Dambreuse, répliqua Cisy.

- Ils sont très riches, n'est-ce pas ?

- Oh ! très riches ! bien que Mme Dambreuse, qui est, tout simplement, une demoiselle Boutron, la fille d'un préfet, ait une fortune médiocre.

Son mari, au contraire, devait recueillir plusieurs héritages, Cisy les énuméra ; fréquentant les Dambreuse, il savait leur histoire.

Frédéric, pour lui être désagréable, s'entêta à le contredire. Il soutint que Mme Dambreuse s'appelait de Boutron, certifiait sa noblese.

- N'importe ! je voudrais bien avoir son équipage ! dit la Maréchale, en se renversant sur le fauteuil.

Et la manche de sa robe, glisant un peu, découvrit, à son poignet gauche, un bracelet orné de trois opales.

Frédéric l'aperçut.

- Tiens ! mais...

Ils se considérèrent tous les trois, et rougirent.

La porte s'entrebâilla discrètement, le bord d'un chapeau parut, puis le profil d'Husonnet.

- Excusez, si je vous dérange, les amoureux !

Mais il s'arrêta, étonné de voir Cisy et de ce que Cisy avait pris sa place.

On apporta un autre couvert ; et, comme il avait grand'faim, il empoignait au hasard, parmi les restes du dîner, de la viande dans un plat, un fruit dans une corbeille, buvait d'une main, se servait de l'autre, tout en racontant sa mision. Les deux toutous étaient reconduits. Rien de neuf au domicile. Il avait trouvé la cuisinière avec un soldat, histoire fause, uniquement inventée pour produire de l'effet.

La Maréchale décrocha de la patère sa capote. Frédéric se précipita sur la sonnette en criant de loin au garçon :

- Une voiture !

- J'ai la mienne, dit le vicomte.

- Mais, monsieur !

- Cependant, monsieur !

Et ils se regardaient dans les prunelles, pâles tous les deux et les mains tremblantes.

Enfin, la Maréchale prit le bras de Cisy, et, en montrant le bohème attablé :

- Soignez-le donc ! il s'étouffe. Je ne voudrais pas que son dévouement pour mes roquets le fît mourir !

La porte retomba.

- Eh bien ? dit Husonnet. Eh bien, quoi ? Je croyais... Qu'est-ce que vous croyiez ? Est-ce que vous ne... ?

Il compléta sa phrase par un geste.

- Eh non ! jamais de la vie !

Husonnet n'insista pas davantage.

Il avait eu un but en s'invitant à dîner. Son journal, qui ne s'appelait plus l'Art, mais le Flambard, avec cette épigraphe : " Canonniers à vos pièces ! " ne prospérant nullement, il avait envie de le transformer en une revue hebdomadaire, seul, sans le secours de Deslauriers. Il reparla de l'ancien projet, et exposa son plan nouveau.

Frédéric, ne comprenant pas sans doute, répondit par des choses vagues. Husonnet empoigna plusieurs cigares sur la table, dit : " Adieu, mon bon ", et disparut.

Frédéric demanda la note. Elle était longue ; et le garçon, la serviette sous le bras, attendait son argent, quand un autre, un individu blafard qui resemblait à Martinon vint lui dire :

- Faites excuse, on a oublié au comptoir de porter le fiacre.

- Quel fiacre ?

- Celui que ce monsieur a pris tantôt, pour les petits chiens.

Et la figure du garçon s'allongea, comme s'il eût plaint le pauvre jeune homme. Frédéric eut envie de le gifler. Il donna de pourboire les vingt francs qu'on lui rendait.

- Merci, Monseigneur ! dit l'homme à la serviette, avec un grand salut.

Frédéric pasa la journée du lendemain à ruminer sa colère et son humiliation. Il se reprochait de n'avoir pas souffleté Cisy. Quant à la Maréchale, il se jura de ne plus la revoir ; d'autres ausi belles ne manquaient pas ; et puisqu'il fallait de l'argent pour poséder ces femmes-là il jouerait à la Bourse le prix de sa ferme, il serait riche, il écraserait de son luxe la Maréchale et tout le monde. Le soir venu, il s'étonna de n'avoir pas songé à Mme Arnoux.

" Tant mieux ! à quoi bon ? "

Le surlendemain, dès huit heures, Pellerin vint lui faire visite. Il commença par des admirations sur le mobilier des cajoleries. Puis, brusquement :

- Vous étiez aux courses, dimanche ?

- Oui, hélas !

Alors, le peintre déclama contre l'anatomie des chevaux anglais, vanta les chevaux de Géricault, les chevaux du Parhénon. " Rosanette était avec vous ? " Et il entama son éloge, adroitement.

La froideur de Frédéric le décontenança. Il ne savait comment en venir au portrait.

Sa première intention avait été de faire un Titien. Mais, peu à peu, la coloration variée de son modèle l'avait séduit ; et il avait travaillé franchement, accumulant pâte sur pâte et lumière sur lumière. Rosanette fut enchantée d'abord ; ses rendez-vous avec Delmar avaient interrompu les séances et laisé à Pellerin tout le temps de s'éblouir. Puis, l'admiration s'apaisant, il s'était demandé si sa peinture ne manquait point de grandeur. Il avait été revoir les Titien, avait compris la distance, reconnu sa faute et il s'était mis à repaser ses contours simplement. Ensuite il avait cherché, en les rongeant, à y perdre, à y mêler les tons de la tête et ceux des fonds ; et la figure avait pris de la consistance, les ombres de la vigueur ; tout paraisait plus ferme. Enfin la Maréchale était revenue. Elle s'était même permis des objections ; l'artiste, naturellement, avait persévéré. Après de grandes fureurs contre sa sottise, il s'était dit qu'elle pouvait avoir raison. Alors avait commencé l'ère des doutes, tiraillements de la pensée qui provoquèrent les crampes d'estomac, les insomnies, la fièvre, le dégoût de soi-même ; il avait eu le courage de faire des retouches, mais sans ceur et sentant que sa besogne était mauvaise.

Il se plaignit seulement d'avoir été refusé au Salon, puis reprocha à Frédéric de ne pas être venu voir le portrait de la Maréchale.

- Je me moque bien de la Maréchale !

Une déclaration pareille l'enhardit.

- Croiriez-vous que cette bête-là n'en veut plus, maintenant ?

Ce qu'il ne disait point, c'est qu'il avait réclamé d'elle mille écus. Or, la Maréchale s'était peu souciée de savoir qui payerait, et, préférant tirer d'Arnoux des choses plus urgentes, ne lui en avait même pas parlé.

- Eh bien, et Arnoux ? dit Frédéric.

Elle l'avait relancé vers lui. L'ancien marchand de tableaux n'avait que faire du portrait.

- Il soutient que ça appartient à Rosanette.

- En effet, c'est à elle.

- Comment ! c'est elle qui m'envoie vers vous ! répliqua Pellerin.

S'il eût cru à l'excellence de son euvre, il n'eût pas songé, peut-être, à l'exploiter. Mais une somme (et une somme considérable) serait un démenti à la critique, un raffermisement pour lui-même. Frédéric, afin de s'en délivrer, s'enquit de ses conditions, courtoisement.

L'extravagance du chiffre le révolta, il répondit :

- Non, ah ! non !

- Vous êtes pourtant son amant, c'est vous qui m'avez fait la commande !

- J'ai été l'intermédiaire, permettez !

- Mais je ne peux pas rester avec ça sur les bras !

L'artiste s'emportait.

- Ah ! je ne vous croyais pas si cupide.

- Ni vous si avare ! Serviteur !

Il venait de partir que Sénécal se présenta.

Frédéric, troublé, eut un mouvement d'inquiétude.

- Qu'y a-t-il ?

Sénécal conta son histoire.

- Samedi, vers neuf heures, Mme Arnoux a reçu une lettre qui l'appelait à Paris ; comme personne, par hasard, ne se trouvait là pour aller à Creil chercher une voiture elle avait envie de m'y faire aller moi-même. J'ai refusé car ça ne rentre pas dans mes fonctions. Elle est partie, et revenue dimanche soir. Hier matin, Arnoux tombe à la fabrique. La Bordelaise s'est plainte. Je ne sais pas ce qui se pase entre eux, mais il a levé son amende devant tout le monde. Nous avons échangé des paroles vives. Bref, il m'a donné mon compte, et me voilà !

Puis, détachant ses paroles :

- Au reste, je ne me repens pas, j'ai fait mon devoir. N'importe, c'est à cause de vous.

- Comment ? s'écria Frédéric, ayant peur que Sénécal ne l'eut deviné.

Sénécal n'avait rien deviné, car il reprit :

- C'est-à-dire que, sans vous, j'aurais peut-être trouvé mieux.

Frédéric fut saisi d'une espèce de remords.

- En quoi puis-je vous servir, maintenant ?

Sénécal demandait un emploi quelconque, une place. - Cela vous est facile. Vous connaisez tant de monde, M. Dambreuse entre autres, à ce que m'a dit Deslauriers.

Ce rappel de Deslauriers fut désagréable à son ami. Il ne se souciait guère de retourner chez les Dambreuse, depuis la rencontre du Champ de Mars.

- Je ne suis pas suffisamment intime dans la maison pour recommander quelqu'un.

Le démocrate esuya ce refus stoïquement, et, après une minute de silence :

- Tout cela, j'en suis sûr, vient de la Bordelaise et ausi de votre Mme Arnoux.

Ce votre ôta du ceur de Frédéric le peu de bon vouloir qu'il gardait. Par délicatese, cependant, il atteignit la clef de son secrétaire.

Sénécal le prévint.

- Merci !

Puis, oubliant ses misères, il parla des choses de la patrie, les croix d'honneur prodiguées à la fête du Roi, un changement de cabinet, les affaires Drouillard et Bénier, scandales de l'époque, déclama contre les bourgeois et prédit une révolution.

Un crid japonais suspendu contre le mur arrêta ses yeux. Il le prit, en esaya le manche, puis le rejeta sur le canapé, avec un air de dégoût.

- Allons, adieu ! Il faut que j'aille à Notre-Dame-de-Lorette.

- Tiens ! pourquoi ?

- C'est aujourd'hui le service anniversaire de Godefroy Cavaignac. Il est mort à l'euvre, celui-là ! Mais tout n'est pas fini... Qui sait ?

Et Sénécal tendit sa main, gravement.

- Nous ne nous reverrons peut-être jamais ! adieu !

Cet adieu, répété deux fois, son froncement de sourcils en contemplant le poignard, sa résignation et son air solennel, surtout, firent rêver Frédéric, qui bientôt n'y pensa plus.

Dans la même semaine, son notaire du Havre lui envoya le prix de sa ferme, cent soixante-quatorze mille francs. Il en fit deux parts, plaça la première sur l'état, et alla porter la seconde chez un agent de change pour la risquer à la Bourse.

Il mangeait dans les cabarets à la mode, fréquentait les héâtres et tâchait de se distraire, quand Husonnet lui adresa une lettre, où il narrait gaiement que la Maréchale, dès le lendemain des courses, avait congédié Cisy. Frédéric en fut heureux, sans chercher pourquoi le bohème lui apprenait cette aventure.

Le hasard voulut qu'il rencontrât Cisy, trois jours après.

Le gentilhomme fit bonne contenance, et l'invita même à dîner pour le mercredi suivant.

Frédéric, le matin de ce jour-là, reçut une notification d'huisier, où M. Charles-Jean-Baptiste Oudry lui apprenait qu'aux termes d'un jugement du tribunal, il s'était rendu acquéreur d'une propriété sise à Belleville, appartenant au sieur Jacques Arnoux, et qu'il était prêt à payer les deux cent vingt-trois mille francs, montant du prix de la vente. Mais il résultait du même acte que, la somme des hypohèques dont l'immeuble était grevé dépasant le prix d'acquisition, la créance de Frédéric se trouvait complètement perdue.

Tout le mal venait de n'avoir pas renouvelé en temps utile une inscription hypohécaire. Arnoux s'était chargé de cette démarche, et, l'avait ensuite oubliée. Frédéric s'emporta contre lui, et, quand sa colère fut pasée :

" Eh bien, après... quoi ! si cela peut le sauver, tant mieux ! je n'en mourrai pas ! n'y pensons plus ! "

Mais en remuant ses paperases sur sa table, il rencontra la lettre d'Husonnet, et aperçut le post-scriptum, qu'il n'avait point remarqué la première fois. Le bohème demandait cinq mille francs, tout juste, pour mettre l'affaire du journal en train.

" Ah ! celui-là m'embête ! "

Et il refusa brutalement dans un billet laconique. Après quoi, il s'habilla pour se rendre à la Maison d'Or.

Cisy présenta ses convives, en commençant par le plus respectable, un gros monsieur à cheveux blancs :

- Le marquis Gilbert des Aulnays, mon parrain. M. Anselme de Forchambeaux, dit-il ensuite (c'était un jeune homme blond et fluet, déjà chauve) ; puis, désignant un quadragénaire d'allures simples : " Joseph Boffreu, mon cousin ; et voici mon ancien profeseur, M. Vezou ", personne moitié charretier, moitié séminariste, avec de gros favoris et une longue redingote, boutonnée dans le bas par un seul bouton, de manière à faire châle sur la poitrine.

Cisy attendait encore quelqu'un, le baron de Comaing, " qui peut-être viendra, ce n'est pas sûr ". Il sortait à chaque minute, paraisait inquiet ; enfin, à huit heures, on pasa dans une salle éclairée magnifiquement et trop spacieuse pour le nombre des convives. Cisy l'avait choisie par pompe, tout exprès.

Un surtout de vermeil, chargé de fleurs et de fruits, occupait le milieu de la table, couverte de plats d'argent, suivant la vieille mode française ; des raviers, pleins de salaisons et d'épices, formaient bordure tout autour ; des cruches de vin rosat frappé de glace se dresaient de distance en distance ; cinq verres de hauteur différente étaient alignés devant chaque asiette, avec des choses dont on ne savait pas l'usage, mille ustensiles de bouche ingénieux ; - et il y avait, rien que pour le premier service : une hure d'esturgeon mouillée de champagne, un jambon d'York au tokay, des grives au gratin, des cailles rôties, un vol-au-vent Béchamel, un sauté de perdrix rouges et, aux deux bouts de tout cela, des effilés de pommes de terre qui étaient mêlés à des truffes. Un lustre et des girandoles illuminaient l'appartement, tendu de damas rouge. Quatre domestiques en habit noir se tenaient derrière les fauteuils de maroquin. A ce spectacle, les convives se récrièrent, le précepteur surtout.

- Notre amphitryon, ma parole, a fait de véritables folies ! C'est trop beau !

- ça ? dit le vicomte de Cisy, allons donc !

Et, dès la première cuillerée :

- Eh bien ! mon vieux des Aulnays, avez-vous été au Palais-Royal, voir Père et Portier ?

- Tu sais bien que je n'ai pas le temps ! répliqua le marquis.

Ses matinées étaient prises par un cours d'arboriculture, ses soirées par le Cercle agricole, et toutes ses après-midi par des études dans les fabriques d'instruments aratoires. Habitant la Saintonge, les trois quarts de l'année, il profitait de ses voyages dans la capitale pour s'instruire ; et son chapeau à larges bords, posé sur une console, était plein de brochures.

Mais Cisy, s'apercevant que M. de Forchambeaux refusait du vin :

- Buvez donc, saprelotte ! Vous n'êtes pas crâne pour votre dernier repas de garçon !

A ce mot, tous s'inclinèrent, on le congratulait.

- Et la jeune personne, dit le précepteur, est charmante, j'en suis sûr ?

- Parbleu ! s'écria Cisy. N'importe, il a tort ; c'est si bête, le mariage !

- Tu parles légèrement, mon ami, répliqua M. des Aulnays, tandis qu'une larme roulait dans ses yeux, au souvenir de sa défunte.

Et Forchambeaux répéta plusieurs fois de suite, en ricanant :

- Vous y viendrez vous-même, vous y viendrez !

Cisy protesta. Il aimait mieux se divertir, " être Régence ". Il voulait apprendre la savate, pour visiter les tapis-francs de la Cité, comme le prince Rodolphe des Mystères de Paris, tira de sa poche un brûle-gueule, rudoyait les domestiques, buvait extrêmement ; et, afin de donner de lui bonne opinion, dénigrait tous les plats. Il renvoya même les truffes, et le précepteur, qui s'en délectait, dit par basese :

- Cela ne vaut pas les eufs à la neige de madame votre grand-mère !

Puis il se remit à causer avec son voisin l'agronome lequel trouvait au séjour de la campagne beaucoup d'avantages, ne serait-ce que de pouvoir élever ses filles dans des goûts simples. Le précepteur applaudisait à ses idées et le flagornait, lui supposant de l'influence sur son élève, dont il désirait secrètement être l'homme d'affaires.

Frédéric était venu plein d'humeur contre Cisy ; sa sottise l'avait désarmé. Mais ses gestes, sa figure, toute sa personne lui rappelant le dîner du Café Anglais l'agaçait de plus en plus ; et il écoutait les remarques désobligeantes que faisait à demi-voix le cousin Joseph, un brave garçon sans fortune, amateur de chase et boursier. Cisy par manière de rire, l'appela " voleur " plusieurs fois ; puis, tout à coup :

- Ah ! le baron !

Alors entra un gaillard de trente ans, qui avait quelque chose de rude dans la physionomie, de souple dans les membres, le chapeau sur l'oreille, et une fleur à la boutonnière. C'était l'idéal du vicomte. Il fut ravi de le poséder et, sa présence l'excitant, il tenta même un calembour, car il dit, comme on pasait un coq de bruyère :

- Voilà le meilleur des caractères de la Bruyère !

Ensuite, il adresa à M. de Comaing une foule de questions sur des personnages inconnus à la société, puis comme saisi d'une idée :

- Dites donc ! avez-vous pensé à moi ?

L'autre hausa les épaules.

- Vous n'avez pas l'âge, mon petiot ! Imposible !

Cisy l'avait prié de le faire admettre à son club. Mais le baron, ayant sans doute pitié de son amour-propre :

- Ah ! j'oubliais ! Mille félicitations pour votre pari, mon cher !

- Quel pari ?

- Celui que vous avez fait, aux courses, d'aller le soir même chez cette dame.

Frédéric éprouva comme la sensation d'un coup de fouet. Il fut calmé tout de suite, par la figure décontenancée de Cisy.

En effet, la Maréchale, dès le lendemain, en était aux regrets, quand Arnoux, son premier amant, son homme, s'était présenté ce jour-là même. Tous deux avaient fait comprendre au vicomte qu'il " gênait ", et on l'avait flanqué dehors, avec peu de cérémonie.

Il eut l'air de ne pas entendre. Le baron ajouta :

- Que devient-elle, cette brave Rose ?... A-t-elle toujours d'ausi jolies jambes ? prouvant par ce mot qu'il la connaisait intimement.

Frédéric fut contrarié de la découverte.

- Il n'y a pas de quoi rougir, reprit le baron ; c'est une bonne affaire !

Cisy claqua de la langue.

- Peuh ! pas si bonne !

- Ah !

Mon Dieu, oui ! D'abord, moi, je ne lui trouve rien d'extraordinaire, et puis on en récolte de pareilles tant qu'on veut, car enfin... elle est à vendre !

- Pas pour tout le monde ! reprit aigrement Frédéric.

- Il se croit différent des autres ! répliqua Cisy, quelle farce !

Et un rire parcourut la table.

Frédéric sentait les battements de son ceur l'étouffer. I1 avala deux verres d'eau, coup sur coup.

Mais le baron avait gardé bon souvenir de Rosanette.

- Est-ce qu'elle est toujours avec un certain Arnoux ?

- Je n'en sais rien, dit Cisy. Je ne connais pas ce monsieur !

Il avança, néanmoins, que c'était une manière d'escroc.

- Un moment ! s'écria Frédéric.

- Cependant, la chose est certaine ! Il a même eu un procès.

- Ce n'est pas vrai !

Frédéric se mit à défendre Arnoux. Il garantisait sa probité, finisait par y croire, inventait des chiffres, des preuves. Le vicomte, plein de rancune, et qui était gris d'ailleurs, s'entêta dans ses asertions, si bien que Frédéric lui dit gravement :

- Est-ce pour m'offenser, monsieur ?

Et il le regardait, avec des prunelles ardentes comme son cigare.

- Oh ! pas du tout ! je vous accorde même qu'il a quelque chose de très bien : sa femme.

- Vous la connaisez ?

- Parbleu ! Sophie Arnoux, tout le monde connaît ça !

- Vous dites ?

Cisy, qui s'était levé, répéta en balbutiant :

- Tout le monde connaît ça !

- Taisez-vous ! Ce ne sont pas celles-là que vous fréquentez !

- Je m'en flatte !

Frédéric lui lança son asiette au visage.

Elle pasa comme un éclair par-desus