H. de Balzac
Les Chouans
PREMIèRE PARTIE : L'Embuscade
Chapitre Premier
Dans les premiers jours de l'an VIII, au commencement de vendémiaire, ou, pour se conformer au calendrier actuel, vers la fin du mois de septembre 1799, une centaine de paysans et un asez grand nombre de bourgeois, partis le matin de Fougères pour se rendre à Mayenne, gravisaient la montagne de la Pèlerine, située à mi-chemin environ de Fougères à Ernée, petite ville où les voyageurs ont coutume de se reposer. Ce détachement, divisé en groupes plus ou moins nombreux, offrait une collection de costumes si bizarres et une réunion d'individus appartenant à des localités ou à des profesions si diverses, qu'il ne sera pas inutile de décrire leurs différences caractéristiques pour donner à cette histoire les couleurs vives auxquelles on met tant de prix aujourd'hui ; quoique, selon certains critiques, elles nuisent à la peinture des sentiments.
Quelques-uns des paysans, et c'était le plus grand nombre, allaient pieds nus, ayant pour tout vêtement une grande peau de chèvre qui les couvrait depuis le col jusqu'aux genoux, et un pantalon de toile blanche très grosière, dont le fil mal tondu accusait l'incurie industrielle du pays. Les mèches plates de leurs longs cheveux s'unisaient si habituellement aux poils de la peau de chèvre et cachaient si complètement leurs visages baisés vers la terre, qu'on pouvait facilement prendre cette peau pour la leur, et confondre, à la première vue, ces malheureux avec les animaux dont les dépouilles leur servaient de vêtement. Mais à travers ces cheveux l'on voyait bientôt briller leurs yeux comme des gouttes de rosée dans une épaise verdure ; et leurs regards, tout en annonçant l'intelligence humaine, causaient certainement plus de terreur que de plaisir. Leurs têtes étaient surmontées d'une sale toque en laine rouge, semblable à ce bonnet phrygien que la République adoptait alors comme emblème de la liberté. Tous avaient sur l'épaule un gros bâton de chêne noueux, au bout duquel pendait un long bisac de toile, peu garni. D'autres portaient, par-desus leur bonnet, un grosier chapeau de feutre à larges bords et orné d'une espèce de chenille en laine de diverses couleurs qui en entourait la forme. Ceux-ci, entièrement vêtus de la même toile dont étaient faits les pantalons et les bisacs des premiers, n'offraient presque rien dans leur costume qui appartînt à la civilisation nouvelle. Leurs longs cheveux retombaient sur le collet d'une veste ronde à petites poches latérales et carrées qui n'allait que jusqu'aux hanches, vêtement particulier aux paysans de l'Ouest. Sous cette veste ouverte on distinguait un gilet de même toile, à gros boutons. Quelques-uns d'entre eux marchaient avec des sabots ; tandis que, par économie, d'autres tenaient leurs souliers à la main. Ce costume, sali par un long usage, noirci par la sueur ou par la pousière, et moins original que le précédent, avait pour mérite historique de servir de transition à l'habillement presque somptueux de quelques hommes qui, dispersés çà et là, au milieu de la troupe, y brillaient comme des fleurs. En effet, leurs pantalons de toile bleue, leurs gilets rouges ou jaunes ornés de deux rangées de boutons de cuivre parallèles, et semblables à des cuirases carrées tranchaient ausi vivement sur les vêtements blancs et les peaux de leurs compagnons, que des bluets et des coquelicots dans un champ de blé. Quelques-uns étaient chausés avec ces sabots que les paysans de la Bretagne savent faire eux-mêmes ; mais presque tous avaient de gros souliers ferrés et des habits de drap fort grosier, taillés comme les anciens habits français, dont la forme est encore religieusement gardée par nos paysans. Le col de leur chemise était attaché par des boutons d'argent qui figuraient ou des ceurs ou des ancres. Enfin, leurs bisacs paraisaient mieux fournis que ne l'étaient ceux de leurs compagnons ; puis, plusieurs d'entre eux joignaient à leur équipage de route une gourde sans doute pleine d'eau-de-vie et suspendue par une ficelle à leur cou. Quelques citadins apparaisaient au milieu de ces hommes à demi sauvages, comme pour marquer le dernier terme de la civilisation de ces contrées. Coiffés de chapeaux ronds, de claques ou de casquettes, ayant des bottes à revers ou des souliers maintenus par des guêtres, ils présentaient comme les paysans des différences remarquables dans leurs costumes. Une dizaine d'entre eux portaient cette veste républicaine connue sous le nom de carmagnole. D'autres, de riches artisans sans doute, étaient vêtus de la tête aux pieds en drap de la même couleur. Les plus recherchés dans leur mise se distinguaient par des fracs et des redingotes de drap bleu ou vert plus ou moins râpé. Ceux-là, véritables personnages, portaient des bottes de diverses formes, et badinaient avec de groses cannes en gens qui font contre fortune bon ceur. Quelques têtes soigneusement poudrées, des queues asez bien tresées annonçaient cette espèce de recherche que nous inspire un commencement de fortune ou d'éducation. En considérant ces hommes étonnés de se voir ensemble, et ramasés comme au hasard, on eût dit la population d'un bourg chasée de ses foyers par un incendie. Mais l'époque et les lieux donnaient un tout autre intérêt à cette mase d'hommes. Un observateur initié au secret des discordes civiles qui agitaient alors la France aurait pu facilement reconnaître le petit nombre de citoyens sur la fidélité desquels la République devait compter dans cette troupe, presque entièrement composée de gens qui, quatre ans auparavant, avaient guerroyé contre elle. Un dernier trait asez saillant ne laisait aucun doute sur les opinions qui divisaient ce rasemblement. Les républicains seuls marchaient avec une sorte de gaieté. Quant aux autres individus de la troupe, s'ils offraient des différences sensibles dans leurs costumes, ils montraient sur leurs figures et dans leurs attitudes cette expresion uniforme que donne le malheur. Bourgeois et paysans, tous gardaient l'empreinte d'une mélancolie profonde ; leur silence avait quelque chose de farouche, et ils semblaient courbés sous le joug d'une même pensée, terrible sans doute, mais soigneusement cachée, car leurs figures étaient impénétrables ; seulement, la lenteur peu ordinaire de leur marche pouvait trahir de secrets calculs. De temps en temps, quelques-uns d'entre eux, remarquables par des chapelets suspendus à leur cou, malgré le danger qu'ils couraient à conserver ce signe d'une religion plutôt supprimée que détruite, secouaient leurs cheveux et relevaient la tête avec défiance. Ils examinaient alors à la dérobée les bois, les sentiers et les rochers qui encaisaient la route, mais de l'air avec lequel un chien, mettant le nez au vent, esaie de subodorer le gibier ; puis, en n'entendant que le bruit monotone des pas de leurs silencieux compagnons, ils baisaient de nouveau leurs têtes et reprenaient leur contenance de désespoir, semblables à des criminels emmenés au bagne pour y vivre, pour y mourir.
La marche de cette colonne sur Mayenne, les éléments hétérogènes qui la composaient et les divers sentiments qu'elle exprimait s'expliquaient asez naturellement par la présence d'une autre troupe formant la tête du détachement. Cent cinquante soldats environ marchaient en avant avec armes et bagages, sous le commandement d'un chef de demi-brigade. Il n'est pas inutile de faire observer à ceux qui n'ont pas asisté au drame de la Révolution, que cette dénomination remplaçait le titre de colonel, proscrit par les patriotes comme trop aristocratique. Ces soldats appartenaient au dépôt d'une demi-brigade d'infanterie en séjour à Mayenne. Dans ces temps de discordes, les habitants de l'Ouest avaient appelé tous les soldats de la République, des Bleus. Ce surnom était dû à ces premiers uniformes bleus et rouges dont le souvenir est encore asez frais pour rendre leur description superflue. Le détachement des Bleus servait donc d'escorte à ce rasemblement d'hommes presque tous mécontents d'être dirigés sur Mayenne, où la discipline militaire devait promptement leur donner un même esprit, une même livrée et l'uniformité d'allure qui leur manquait alors si complètement.
Cette colonne était le contingent péniblement obtenu du district de Fougères, et dû par lui dans la levée que le Directoire exécutif de la République française avait ordonnée par une loi du 10 mesidor précédent. Le gouvernement avait demandé cent millions et cent mille hommes, afin d'envoyer de prompts secours à ses armées, alors battues par les Autrichiens en Italie, par les Prusiens en Allemagne, et menacées en Suise par les Ruses, auxquels Suwarow faisait espérer la conquête de la France. Les départements de l'Ouest, connus sous le nom de Vendée, la Bretagne et une portion de la Base-Normandie, pacifiés depuis trois ans par les soins du général Hoche après une guerre de quatre années, paraisaient avoir saisi ce moment pour recommencer la lutte. En présence de tant d'agresions, la République retrouva sa primitive énergie. Elle avait d'abord pourvu à la défense des départements attaqués, en en remettant le soin aux habitants patriotes par un des articles de cette loi de mesidor. En effet, le gouvernement, n'ayant ni troupes ni argent dont il pût disposer à l'intérieur, éluda la difficulté par une gasconnade législative: ne pouvant rien envoyer aux départements insurgés, il leur donnait sa confiance. Peut-être espérait-il ausi que cette mesure, en armant les citoyens les uns contre les autres, étoufferait l'insurrection dans son principe. Cet article, source de funestes représailles, était ainsi conçu: Il sera organisé des compagnies franches dans les départements de l'Ouest. Cette disposition impolitique fit prendre à l'Ouest une attitude si hostile, que le Directoire désespéra d'en triompher de prime abord. Ausi, peu de jours après, demanda-t-il aux Asemblées des mesures particulières relativement aux légers contingents dus en vertu de l'article qui autorisait les compagnies franches. Donc, une nouvelle loi promulguée quelques jours avant le commencement de cette histoire, et rendue le troisième jour complémentaire de l'an VII, ordonnait d'organiser en légions ces faibles levées d'hommes. Les légions devaient porter le nom des départements de la Sarhe, de l'Orne, de la Mayenne, d'Ille-et-Vilaine, du Morbihan, de la Loire-Inférieure et de Maine-et-Loire. Ces légions, disait la loi, spécialement employées à combattre les Chouans, ne pourraient, sous aucun prétexte, être portées aux frontières. Ces détails fastidieux, mais ignorés, expliquent à la fois l'état de faiblese où se trouva le Directoire et la marche de ce troupeau d'hommes conduit par les Bleus. Ausi, peut-être n'est-il pas superflu d'ajouter que ces belles et patriotiques déterminations directoriales n'ont jamais reçu d'autre exécution que leur insertion au Bulletin des Lois. N'étant plus soutenus par de grandes idées morales, par le patriotisme ou par la terreur, qui les rendait naguère exécutoires, les décrets de la République créaient des millions et des soldats dont rien n'entrait ni au trésor ni à l'armée. Le resort de la Révolution s'était usé en des mains inhabiles, et les lois recevaient dans leur application l'empreinte des circonstances au lieu de les dominer.
Les départements de la Mayenne et d'Ille-et-Vilaine étaient alors commandés par un vieil officier qui, jugeant sur les lieux de l'opportunité des mesures à prendre, voulut esayer d'arracher à la Bretagne ses contingents, et surtout celui de Fougères, l'un des plus redoutables foyers de la chouannerie. Il espérait ainsi affaiblir les forces de ces districts menaçants. Ce militaire dévoué profita des prévisions illusoires de la loi pour affirmer qu'il équiperait et armerait sur-le-champ les réquisitionnaires, et qu'il tenait à leur disposition un mois de la solde promise par le gouvernement à ces troupes d'exception. Quoique la Bretagne se refusât alors à toute espèce de service militaire, l'opération réusit tout d'abord sur la foi de ces promeses, et avec tant de promptitude que cet officier s'en alarma. Mais c'était un de ces vieux chiens de guérite difficiles à surprendre. Ausitôt qu'il vit accourir au district une partie des contingents, il soupçonna quelque motif secret à cette prompte réunions d'hommes, et peut-être devina-t-il bien en croyant qu'ils voulaient se procurer des armes. Sans attendre les retardataires, il prit alors des mesures pour tâcher d'effectuer sa retraite sur Alençon, afin de se rapprocher des pays soumis ; quoique l'insurrection croisante de ces contrées rendît le succès de ce projet très problématique. Cet officier, qui, selon ses instructions, gardait le plus profond secret sur les malheurs de nos armées et sur les nouvelles peu rasurantes parvenues de la Vendée, avait donc tenté, dans la matinée où commence cette histoire, d'arriver par une marche forcée à Mayenne, où il se promettait bien d'exécuter la loi suivant son bon vouloir, en remplisant les cadres de sa demi-brigade avec ses conscrits bretons. Ce mot de conscrit, devenu plus tard si célèbre, avait remplacé pour la première fois, dans les lois, le nom de réquisitionnaires, primitivement donné aux recrues républicaines. Avant de quitter Fougères, le commandant avait fait prendre secrètement à ses soldats les cartouches et les rations de pain nécesaires à tout son monde, afin de ne pas éveiller l'attention des conscrits sur la longueur de la route ; et il comptait bien ne pas s'arrêter à l'étape d'Ernée, où, revenus de leur étonnement, les hommes du contingent auraient pu s'entendre avec les Chouans, sans doute répandus dans les campagnes voisines. Le morne silence qui régnait dans la troupe des réquisitionnaires surpris par la maneuvre du vieux républicain, et la lenteur de leur marche sur cette montagne, excitaient au plus haut degré la défiance de ce chef de demi-brigade, nommé Hulot ; les traits les plus saillants de la description qui précède étaient pour lui d'un vif intérêt ; ausi marchait-il silencieusement, au milieu de cinq jeunes officiers qui, tous, respectaient la préoccupation de leur chef. Mais au moment où Hulot parvint au faîte de la Pèlerine, il tourna tout à coup la tête, comme par instinct, pour inspecter les visages inquiets des réquisitionnaires, et ne tarda pas à rompre le silence. En effet, le retard progresif de ces Bretons avait déjà mis entre eux et leur escorte une distance d'environ deux cents pas. Hulot fit alors une grimace qui lui était particulière.
- Que diable ont donc tous ces muscadins-là ? s'écria-t-il d'une voix sonore. Nos conscrits ferment le compas au lieu de l'ouvrir, je crois !
à ces mots, les officiers qui l'accompagnaient se retournèrent par un mouvement spontané asez semblable au réveil en sursaut que cause un bruit soudain. Les sergents, les caporaux les imitèrent, et la compagnie s'arrêta sans avoir entendu le mot souhaité de: - Halte ! Si d'abord les officiers jetèrent un regard sur le détachement qui, semblable à une longue tortue, gravisait la montagne de la Pèlerine, ces jeunes gens, que la défense de la patrie avait arrachés, comme tant d'autres, à des études distinguées, et chez lesquels la guerre n'avait pas encore éteint le sentiment des arts, furent asez frappés du spectacle qui s'offrit à leurs regards pour laiser sans réponse une observation dont l'importance leur était inconnue. Quoiqu'ils vinsent de Fougères, où le tableau qui se présentait alors à leurs yeux se voit également, mais avec les différences que le changement de perspective lui fait subir, ils ne purent se refuser à l'admirer une dernière fois, semblables à ces dilettanti auxquels une musique donne d'autant plus de jouisances qu'ils en connaisent mieux les détails.
Du sommet de la Pèlerine apparaît aux yeux du voyageur la grande vallée du Couêsnon, dont l'un des points culminants est occupé à l'horizon par la ville de Fougères. Son château domine, en haut du rocher où il est bâti, trois ou quatre routes importantes, position qui la rendait jadis une des clés de la Bretagne. De là les officiers découvrirent, dans toute son étendue, ce basin ausi remarquable par la prodigieuse fertilité de son sol que par la variété de ses aspects. De toutes parts, des montagnes de schiste s'élèvent en amphihéâtre, elles déguisent leurs flancs rougeâtres sous des forêts de chênes, et recèlent dans leurs versants des vallons pleins de fraîcheur. Ces rochers décrivent une vaste enceinte, circulaire en apparence, au fond de laquelle s'étend avec mollese une immense prairie desinée comme un jardin anglais. La multitude de haies vives qui entourent d'irréguliers et de nombreux héritages, tous plantés d'arbres, donnent à ce tapis de verdure une physionomie rare parmi les paysages de la France, et il enferme de féconds secrets de beauté dans ses contrastes multipliés dont les effets sont asez larges pour saisir les âmes les plus froides. En ce moment, la vue de ce pays était animée de cet éclat fugitif par lequel la nature se plaît à rehauser parfois ses impérisables créations. Pendant que le détachement traversait la vallée, le soleil levant avait lentement disipé ces vapeurs blanches et légères qui, dans les matinées de septembre, voltigent sur les prairies. à l'instant où les soldats se retournèrent, une invisible main semblait enlever à ce paysage le dernier des voiles dont elle l'aurait enveloppé, nuées fines, semblables à ce linceul de gaze diaphane qui couvre les bijoux précieux et à travers lequel ils excitent la curiosité. Dans le vaste horizon que les officiers embrasèrent, le ciel n'offrait pas le plus léger nuage qui pût faire croire, par sa clarté d'argent, que cette immense voûte bleue fût le firmament. C'était plutôt un dais de soie supporté par les cimes inégales des montagnes, et placé dans les airs pour protéger cette magnifique réunion de champs, de prairies, de ruiseaux et de bocages. Les officiers ne se lasaient pas d'examiner cet espace où jaillisent tant de beautés champêtres. Les uns hésitaient longtemps avant d'arrêter leurs regards parmi l'étonnante multiplicité de ces bosquets que les teintes sévères de quelques touffes jaunies enrichisaient des couleurs du bronze, et que le vert émeraude des prés irrégulièrement coupés faisait encore resortir. Les autres s'attachaient aux contrastes offerts par des champs rougeâtres où le sarrasin récolté se dresait en gerbes coniques semblables aux faisceaux d'armes que le soldat amoncelle au bivouac, et séparés par d'autres champs que doraient les guérêts des seigles moisonnés. çà et là, l'ardoise sombre de quelques toits d'où sortaient de blanches fumées ; puis les tranchées vives et argentées que produisaient les ruiseaux tortueux du Couêsnon, attiraient l'eil par quelques-uns de ces pièges d'optique qui rendent, sans qu'on sache pourquoi, l'âme indécise et rêveuse. La fraîcheur embaumée des brises d'automne, la forte senteur des forêts, s'élevaient comme un nuage d'encens et enivraient les admirateurs de ce beau pays, qui contemplaient avec ravisement ses fleurs inconnues, sa végétation vigoureuse, sa verdure rivale de celle d'Angleterre, sa voisine dont le nom est commun aux deux pays. Quelques bestiaux animaient cette scène déjà si dramatique. Les oiseaux chantaient, et faisaient ainsi rendre à la vallée une suave, une sourde mélodie qui frémisait dans les airs. Si l'imagination recueillie veut apercevoir pleinement les riches accidents d'ombre et de lumière, les horizons vaporeux des montagnes, les fantastiques perspectives qui naisaient des places où manquaient les arbres, où s'étendaient les eaux, où fuyaient de coquettes sinuosités: si le souvenir colorie, pour ainsi dire, ce desin ausi fugace que le moment où il est pris, les personnes pour lesquelles ces tableaux ne sont pas sans mérite auront une image imparfaite du magique spectacle par lequel l'âme encore impresionnable des jeunes officiers fut comme surprise.
Pensant alors que ces pauvres gens abandonnaient à regret leur pays et leurs chères coutumes pour aller mourir peut-être en des terres étrangères, ils leur pardonnèrent involontairement un retard qu'ils comprirent. Puis, avec cette générosité naturelle aux soldats, ils déguisèrent leur condescendance sous un feint désir d'examiner les positions militaires de cette belle contrée. Mais Hulot, qu'il est nécesaire d'appeler le Commandant, pour éviter de lui donner le nom peu harmonieux de Chef de demi-brigade, était un de ces militaires qui, dans un danger presant, ne sont pas hommes à se laiser prendre aux charmes des paysages, quand même ce seraient ceux du paradis terrestre. I1 secoua donc la tête par un geste négatif, et contracta deux gros sourcils noirs qui donnaient une expresion sévère à sa physionomie.
- Pourquoi diable ne viennent-ils pas ? Demanda-t-il pour la seconde fois de sa voix grosie par les fatigues de la guerre. Se trouve-t-il dans le village quelque bonne Vierge à laquelle ils donnent une poignée de main ?
- Tu demandes pourquoi ? répondit une voix.
En entendant des sons qui semblaient partir de la corne avec laquelle les paysans de ces vallons rasemblent leurs troupeaux, le commandant se retourna brusquement comme s'il eût senti la pointe d'une épée, et vit à deux pas un personnage encore plus bizarre qu'aucun de ceux emmenés à Mayenne pour servir la République. Cet inconnu, homme trapu, large des épaules, lui montrait une tête presque ausi grose que celle d'un beuf, avec laquelle elle avait plus d'une resemblance. Des narines épaises faisaient paraître son nez encore plus court qu'il ne l'était. Ses larges lèvres retrousées par des dents blanches comme de la neige, ses grands et ronds yeux noirs garnis de sourcils menaçants, ses oreilles pendantes et ses cheveux roux appartenaient moins à notre belle race caucasienne qu'au genre des herbivores. Enfin l'absence complète des autres caractères de l'homme social rendait cette tête nue plus remarquable encore. La face, comme bronzée par le soleil et dont les anguleux contours offraient une vague analogie avec le granit qui forme le sol de ces contrées, était la seule partie visible du corps de cet être singulier. à partir du cou, il était enveloppé d'un sarreau, espèce de blouse en toile rouse plus grosière encore que celle des pantalons des conscrits les moins fortunés. Ce sarreau, dans lequel un antiquaire aurait reconnu la saye (saga) ou le sayon des Gaulois, finisait à mi-corps, en se rattachant à deux fourreaux de peau de chèvre par des morceaux de bois grosièrement travaillés et dont quelques-uns gardaient leur écorce. Les peaux de bique, pour parler la langue du pays, qui lui garnisaient les jambes et les cuises, ne laisaient distinguer aucune forme humaine. Des sabots énormes lui cachaient les pieds. Ses longs cheveux luisants, semblables aux poils de ses peaux de chèvres, tombaient de chaque côté de sa figure, séparés en deux parties égales, et pareils aux chevelures de ces statues du moyen âge qu'on voit encore dans quelques cahédrales. Au lieu du bâton noueux que les conscrits portaient sur leurs épaules, il tenait appuyé sur sa poitrine, en guise de fusil, un gros fouet dont le cuir habilement tresé paraisait avoir une longueur double de celle des fouets ordinaires. La brusque apparition de cet être bizarre semblait facile à expliquer. Au premier aspect, quelques officiers supposèrent que l'inconnu était un réquisitionnaire ou conscrit (l'un se disait encore pour l'autre) qui se repliait sur la colonne en la voyant arrêtée. Néanmoins, l'arrivée de cet homme étonna singulièrement le commandant ; s'il n'en parut pas le moins du monde intimidé, son front devint soucieux ; et, après avoir toisé l'étranger, il répéta machinalement et comme occupé de pensées sinistres: - Oui, pourquoi ne viennent-ils pas ? Le sais-tu, toi ?
- C'est que, répondit le sombre interlocuteur avec un accent qui prouvait une asez grande difficulté de parler français, c'est que là, dit-il en étendant sa rude et large main vers Ernée, là est le Maine, et là finit la Bretagne.
Puis il frappa fortement le sol en jetant le pesant manche de son fouet aux pieds du commandant. L'impresion produite sur les spectateurs de cette scène par la harangue laconique de l'inconnu, resemblait asez à celle que donnerait un coup de tam-tam frappé au milieu d'une musique. Le mot de harangue suffit à peine pour rendre la haine, les désirs de vengeance qu'exprimèrent un geste hautain, une parole brève et la contenance empreinte d'une énergie farouche et froide. La grosièreté de cet homme taillé comme à coups de hache, sa noueuse écorce, la stupide ignorance gravée sur ses traits, en faisaient une sorte de demi-dieu barbare. Il gardait une attitude prophétique et apparaisait là comme le génie même de la Bretagne, qui se relevait d'un sommeil de trois années, pour recommencer une guerre où la victoire ne se montra jamais sans de doubles crêpes.
- Voilà un joli coco, dit Hulot en se parlant à lui-même. Il m'a l'air d'être l'ambasadeur de gens qui s'apprêtent à parlementer à coups de fusil.
Après avoir grommelé ces paroles entre ses dents, le commandant promena succesivement ses regards de cet homme au paysage, du paysage au détachement, du détachement sur les talus abrupts de la route, dont les crêtes étaient ombragées par les hauts genêts de la Bretagne ; puis il les reporta tout à coup sur l'inconnu, auquel il fit subir comme un muet interrogatoire qu'il termina en lui demandant brusquement: - D'où viens-tu ?
Son eil avide et perçant cherchait à deviner les secrets de ce visage impénétrable qui, pendant cet intervalle, avait pris la niaise expresion de torpeur dont s'enveloppe un paysan au repos.
- Du pays des Gars, répondit l'homme sans manifester aucun trouble.
- Ton nom ?
- Marche-à-terre.
- Pourquoi portes-tu, malgré la loi, ton surnom de Chouan ?
Marche-à-terre, puisqu'il se donnait ce nom, regarda le commandant d'un air d'imbécillité si profondément vraie, que le militaire crut n'avoir pas été compris.
- Fais-tu partie de la réquisition de Fougères ?
à cette demande, Marche-à-terre répondit par un de ces je ne sais pas, dont l'inflexion désespérante arrête tout entretien. Il s'asit tranquillement sur le bord du chemin, tira de son sarrau quelques morceaux d'une mince et noire galette de sarrasin, repas national dont les tristes délices ne peuvent être comprises que des Bretons, et se mit à manger avec une indifférence stupide. Il faisait croire à une absence si complète de toute intelligence, que les officiers le comparèrent tour à tour, dans cette situation, à un des animaux qui broutaient les gras pâturages de la vallée, aux sauvages de l'Amérique ou à quelque naturel du cap de Bonne-Espérance. Trompé par cette attitude, le commandant lui-même n'écoutait déjà plus ses inquiétudes, lorsque, jetant un dernier regard de prudence à l'homme qu'il soupçonnait d'être le héraut d'un prochain carnage, il en vit les cheveux, le sarreau, les peaux de chèvre couverts d'épines, de débris de feuilles, de brins de bois et de brousailles, comme si ce Chouan eût fait une longue route à travers les halliers. I1 lança un coup d'eil significatif à son adjudant Gérard, près duquel il se trouvait, lui serra fortement la main et dit à voix base: - Nous sommes allés chercher de la laine, et nous allons revenir tondus.
Les officiers étonnés se regardèrent en silence.
I1 convient de placer ici une digresion pour faire partager les craintes du commandant Hulot à certaines personnes casanières habituées à douter de tout, parce qu'elles ne voient rien, et qui pourraient contredire l'existence de Marche-à-terre et des paysans de l'Ouest dont alors la conduite fut sublime.
Le mot gars, que l'on prononce gâ, est un débris de la langue celtique. I1 a pasé du bas-breton dans le français, et ce mot est, de notre langage actuel, celui qui contient le plus de souvenirs antiques. Le gais était l'arme principale des Gaêls ou Gaulois ; gaisde signifiait armé ; gais, bravoure ; gas, force. Ces rapprochements prouvent la parenté du mot gars avec ces expresions de la langue de nos ancêtres. Ce mot a de l'analogie avec le mot latin vir, homme, racine de virtus, force, courage. Cette disertation trouve son excuse dans sa nationalité ; puis, peut-être, servira-t-elle à réhabiliter, dans l'esprit de quelques personnes, les mots: gars, garçon, garçonnette, garce, garcette, généralement proscrits du discours comme mal séants, mais dont l'origine est si guerrière et qui se montreront çà et là dans le cours de cette histoire. - "C'est une fameuse garce !"est un éloge peu compris que recueillit madame de Staêl dans un petit canton de Vendômois où elle pasa quelques jours d'exil. La Bretagne est, de toute la France, le pays où les meurs gauloises ont laisé les plus fortes empreintes. Les parties de cette province où, de nos jours encore, la vie sauvage et l'esprit superstitieux de nos rudes aïeux sont restés, pour ainsi dire, flagrants, se nomment le pays des Gars. Lorsqu'un canton est habité par nombre de Sauvages semblables à celui qui vient de comparaître dans cette Scène, les gens de la contrée disent: Les Gars de telle paroise ; et ce nom clasique est comme une récompense de la fidélité avec laquelle ils s'efforcent de conserver les traditions du langage et des meurs gaêliques ; ausi leur vie garde-t-elle de profonds vestiges des croyances et des pratiques superstitieuses des anciens temps. Là, les coutumes féodales sont encore respectées. Là, les antiquaires retrouvent debout les monuments des Druides. Là, le génie de la civilisation moderne s'effraie de pénétrer à travers d'immenses forêts primordiales. Une incroyable férocité, un entêtement brutal, mais ausi la foi du serment ; l'absence complète de nos lois, de nos meurs, de notre habillement, de nos monnaies nouvelles, de notre langage, mais ausi la simplicité patriarcale et d'héroïques vertus s'accordent à rendre les habitants de ces campagnes plus pauvres de combinaisons intellectuelles que ne le sont les Mohicans et les Peaux rouges de l'Amérique septentrionale, mais ausi grands, ausi rusés, ausi durs qu'eux. La place que la Bretagne occupe au centre de l'Europe la rend beaucoup plus curieuse à observer que ne l'est le Canada. Entouré de lumières dont la bienfaisante chaleur ne l'atteint pas, ce pays resemble à un charbon glacé qui resterait obscur et noir au sein d'un brillant foyer. Les efforts tentés par quelques grands esprits pour conquérir à la vie sociale et à la prospérité cette belle partie de la France, si riche de trésors ignorés, tout, même les tentatives du gouvernement, meurt au sein de l'immobilité d'une population vouée aux pratiques d'une immémoriale routine. Ce malheur s'explique asez par la nature d'un sol encore sillonné de ravins, de torrents, de lacs et de marais ; hérisé de haies, espèces de bastions en terre qui font, de chaque champ, une citadelle ; privé de routes et de canaux ; puis, par l'esprit d'une population ignorante, livrée à des préjugés dont les dangers seront accusés par les détails de cette histoire, et qui ne veut pas de notre moderne agriculture. La disposition pittoresque de ce pays, les superstitions de ses habitants excluent et la concentration des individus et les bienfaits amenés par la comparaison, par l'échange des idées. Là point de villages. Les constructions précaires que l'on nomme des logis sont clairsemées à travers la contrée. Chaque famille y vit comme dans un désert. Les seules réunions connues sont les asemblées éphémères que le dimanche ou les fêtes de la religion consacrent à la paroise. Ces réunions silencieuses, dominées par le Recteur, le seul maître de ces esprits grosiers, ne durent que quelques heures. Après avoir entendu la voix terrible de ce prêtre, le paysan retourne pour une semaine dans sa demeure insalubre ; il en sort pour le travail, il y rentre pour dormir. S'il y est visité, c'est par ce recteur, l'âme de la contrée. Ausi, fût-ce à la voix de ce prêtre que des milliers d'hommes se ruèrent sur la République, et que ces parties de la Bretagne fournirent cinq ans avant l'époque à laquelle commence cette histoire, des mases de soldats à la première chouannerie. Les frères Cottereau, hardis contrebandiers qui donnèrent leur nom à cette guerre, exerçaient leur périlleux métier de Laval à Fougères. Mais les insurrections de ces campagnes n'eurent rien de noble et l'on peut dire avec asurance que si la Vendée fit du brigandage une guerre, la Bretagne fit de la guerre un brigandage. La proscription des princes, la religion détruite ne furent pour les Chouans que des prétextes de pillage, et les événements de cette lutte intestine contractèrent quelque chose de la sauvage âpreté qu'ont les meurs en ces contrées. Quand de vrais défenseurs de la monarchie vinrent recruter des soldats parmi ces populations ignorantes et belliqueuses, ils esayèrent mais en vain, de donner, sous le drapeau blanc, quelque grandeur à ces entreprises qui avaient rendu la chouannerie odieuse et les Chouans sont restés comme un mémorable exemple du danger de remuer les mases peu civilisées d'un pays. Le tableau de la première vallée offerte par la Bretagne aux yeux du voyageur, la peinture des hommes qui composaient le détachement des réquisitionnaires, la description du gars apparu sur le sommet de la Pèlerine, donnent en raccourci une fidèle image de la province et de ses habitants. Une imagination exercée peut, d'après ces détails, concevoir le héâtre et les instruments de la guerre ; là en étaient les éléments. Les haies si fleuries de ces belles vallées cachaient alors d'invisibles agreseurs. Chaque champ était alors une forterese, chaque arbre méditait un piège, chaque vieux tronc de saule creux gardait un stratagème. Le lieu du combat était partout. Les fusils attendaient au coin des routes les Bleus que de jeunes filles attiraient en riant sous le feu des canons, sans croire être perfides ; elles allaient en pèlerinage avec leurs pères et leurs frères demander des ruses et des absolutions à des vierges de bois vermoulu. La religion ou plutôt le fétichisme de ces créatures ignorantes désarmait le meurtre de ses remords. Ausi une fois cette lutte engagée, tout dans le pays devenait-il dangereux: le bruit comme le silence, la grâce comme la terreur, le foyer domestique comme le grand chemin. I1 y avait de la conviction dans ces trahisons. C'était des Sauvages qui servaient Dieu et le roi, à la manière dont les Mohicans font la guerre. Mais pour rendre exacte et vraie en tout point la peinture de cette lutte, l'historien doit ajouter qu'au moment où la paix de Hoche fut signée, la contrée entière redevint et riante et amie. Les familles, qui, la veille, se déchiraient encore, le lendemain soupèrent sans danger sous le même toit.
à l'instant où Hulot reconnut les perfidies secrètes que trahisait la peau de chèvre de Marche-à-terre, il resta convaincu de la rupture de cette heureuse paix due au génie de Hoche et dont le maintien lui parut imposible. Ainsi la guerre renaisait sans doute plus terrible qu'autrefois, à la suite d'une inaction de trois années. La Révolution, adoucie depuis le 9 hermidor, allait peut-être reprendre le caractère de terreur qui la rendit haïsable aux bons esprits. L'or des Anglais avait donc, comme toujours, aidé aux discordes de la France. La République, abandonnée du jeune Bonaparte, qui semblait en être le génie tutélaire, semblait hors d'état de résister à tant d'ennemis, et le plus cruel se montrait le dernier. La guerre civile, annoncée par mille petits soulèvements partiels, prenait un caractère de gravité tout nouveau, du moment où les Chouans concevaient le desein d'attaquer une si forte escorte. Telles étaient les réflexions qui se déroulèrent dans l'esprit de Hulot, quoique d'une manière beaucoup moins succincte, dès qu'il crut apercevoir, dans l'apparition de Marche-à-terre, l'indice d'une embuscade habilement préparée, car lui seul fut d'abord dans le secret de son danger.
Le silence qui suivit la phrase prophétique du commandant à Gérard, et qui termine la scène précédente, servit à Hulot pour recouvrer son sang-froid. Le vieux soldat avait presque chancelé. Il ne put chaser les nuages qui couvrirent son front quand il vint à penser qu'il était environné déjà des horreurs d'une guerre dont les atrocités eusent été peut-être reniées par les Cannibales. Le capitaine Merle et l'adjudant Gérard, ses deux amis, cherchaient à s'expliquer la crainte, si nouvelle pour eux, dont témoignait la figure de leur chef, et contemplaient Marche-à-terre mangeant sa galette au bord du chemin, sans pouvoir établir le moindre rapport entre cette espèce d'animal et l'inquiétude de leur intrépide commandant. Mais le visage de Hulot s'éclaircit bientôt. Tout en déplorant les malheurs de la République, il se réjouit d'avoir à combattre pour elle, il se promit joyeusement de ne pas être la dupe des Chouans et de pénétrer l'homme si ténébreusement rusé qu'ils lui faisaient l'honneur d'employer contre lui. Avant de prendre aucune résolution, il se mit à examiner la position dans laquelle ses ennemis voulaient le surprendre. En voyant que le chemin au milieu duquel il se trouvait engagé pasait dans une espèce de gorge peu profonde à la vérité, mais flanquée de bois, et où aboutisaient plusieurs sentiers, il fronça fortement ses gros sourcils noirs, puis il dit à ses amis d'une voix sourde et très émue: - Nous sommes dans un drôle de guêpier.
- Et de quoi donc avez-vous peur ? demanda Gérard.
- Peur ?... reprit le commandant, oui, peur. J'ai toujours eu peur d'être fusillé comme un chien au détour d'un bois sans qu'on vous crie: Qui vive !
- Bah ! dit Merle en riant, qui vive ! est ausi un abus.
- Nous sommes donc vraiment en danger ? demanda Gérard ausi étonné du sang-froid de Hulot qu'il l'avait été de sa pasagère terreur.
- Chut ! dit le commandant, nous sommes dans la gueule du loup, il y fait noir comme dans un four, et il faut y allumer une chandelle. Heureusement, reprit-il, que nous tenons le haut de cette côte. Il la décora d'une épihète énergique, et ajouta: - Je finirai peut-être bien par y voir clair. Le commandant, attirant à lui les deux officiers, cerna Marche-à-terre ; le Gars feignit de croire qu'il les gênait, il se leva promptement. - Reste là, chenapan ! lui cria Hulot en le pousant et le faisant retomber sur le talus où il s'était asis. Dès ce moment, le chef de demi-brigade ne cesa de regarder attentivement l'insouciant Breton. - Mes amis, reprit-il alors en parlant à voix base aux deux officiers, il est temps de vous dire que la boutique est enfoncée là-bas. Le Directoire, par suite d'un remue-ménage qui a eu lieu aux Asemblées, a encore donné un coup de balai à nos affaires. Ces pentarques, ou pantins, c'est plus français, de directeurs viennent de perdre une bonne lame, Bernadotte n'en veut plus.
- Qui le remplace ? demanda vivement Gérard. - Milet-Mureau, une vieille perruque. On choisit là un bien mauvais temps pour laiser naviguer des mâchoires ! Voilà des fusées anglaises qui partent sur les côtes. Tous ces hannetons de Vendéens et de Chouans sont en l'air, et ceux qui sont derrière ces marionnettes-là ont bien su prendre le moment où nous succombons.
- Comment ! dit Merle.
-. Nos armées sont battues sur tous les points, reprit Hulot en étouffant sa voix de plus en plus. Les Chouans ont déjà intercepté deux fois les courriers, et je n'ai reçu mes dépêches et les derniers décrets qu'au moyen d'un exprès envoyé par Bernadotte au moment où il quittait le Ministère. Des amis m'ont heureusement écrit confidentiellement sur cette débâcle. Fouché a découvert que le tyran Louis XVIII a été averti par des traîtres de Paris d'envoyer un chef à ses canards de l'intérieur. On pense que Barras trahit la République. Bref, Pitt et les princes ont envoyé, ici, un ci-devant, homme vigoureux, plein de talent, qui voudrait, en réunisant les efforts des Vendéens à ceux des Chouans, abattre le bonnet de la République. Ce camarade-là a débarqué dans le Morbihan, je l'ai su le premier, je l'ai appris aux malins de Paris, le Gars est le nom qu'il s'est donné. Tous ces animaux-là, dit-il en montrant Marche-à-terre, chausent des noms qui donneraient la colique à un honnête patriote s'il les portait. Or, notre homme est dans ce district. L'arrivée de ce Chouan-là, et il indiqua de nouveau Marche-à-terre, m'annonce qu'il est sur notre dos. Mais on n'apprend pas à un vieux singe à faire la grimace, et vous allez m'aider à ramener mes linottes à la cage et pus vite que ça ! Je serais un joli coco si je me laisais engluer comme une corneille par ce ci-devant qui arrive de Londres sous prétexte d'avoir à épouseter nos chapeaux !
En apprenant ces circonstances secrètes et critiques, les deux officiers, sachant que leur commandant ne s'alarmait jamais en vain, prirent alors cette contenance grave qu'ont les militaires au fort du danger, lorsqu'ils sont fortement trempés et habitués à voir un peu loin dans les affaires humaines. Gérard que son grade, supprimé depuis, rapprochait de son chef, voulut répondre, et demander toutes les nouvelles politiques dont une partie était évidemment pasée sous silence ; mais un signe de Hulot lui imposa silence ; et tous les trois ils se mirent à regarder Marche-à-terre. Ce Chouan ne donna pas la moindre marque d'émotion en se voyant sous la surveillance de ces hommes ausi redoutables par leur intelligence que par leur force corporelle. La curiosité des deux officiers, pour lesquels cette sorte de guerre était nouvelle, fut vivement excitée par le commencement d'une affaire qui offrait un intérêt presque romanesque ; ausi voulurent-ils en plaisanter ; mais, au premier mot qui leur échappa, Hulot les regarda gravement et leur dit: - Tonnerre de Dieu ! n'allons pas fumer sur le tonneau de poudre, citoyens. C'est s'amuser à porter de l'eau dans un panier que d'avoir du courage hors de propos.
- Gérard, dit-il ensuite en se penchant à l'oreille de son adjudant, approchez-vous insensiblement de ce brigand ; et au moindre mouvement suspect, soyez prêt à lui paser votre épée au travers du corps. Quant à moi, je vais prendre des mesures pour soutenir la conversation, si nos inconnus veulent bien l'entamer.
Gérard inclina légèrement la tête en signe d'obéisance, puis il se mit à contempler les points de vue de cette vallée avec laquelle on a pu se familiariser ; il parut vouloir les examiner plus attentivement et marcha pour ainsi dire sur lui-mêrne et sans affectation ; mais on pense bien que le paysage était la dernière chose qu'il observa. De son côté, Marche-à-terre laisa complètement ignorer si la maneuvre de l'officier le mettait en péril ; à la manière dont il jouait avec le bout de son fouet, on eût dit qu'il pêchait à la ligne dans le fosé.
Pendant que Gérard esayait ainsi de prendre position devant le Chouan, le commandant dit tout bas à Merle: - Donnez dix hommes d'élite à un sergent et allez les poster vous-même au-desus de nous, à l'endroit du sommet de cette côte où le chemin s'élargit en formant un plateau, et d'où vous apercevrez un bon ruban de queue de la route d'Ernée. Choisisez une place où le chemin ne soit pas flanqué de bois et d'où le sergent puise surveiller la campagne. Appelez La-clef-des-ceurs, il est intelligent. I1 n'y a point de quoi rire, je ne donnerai pas un décime de notre peau, si nous ne prenons pas notre bisque.
Pendant que le capitaine Merle exécutait cet ordre avec une promptitude dont l'importance fut comprise, le commandant agita la main droite pour réclamer un profond silence des soldats qui l'entouraient et causaient en jouant. Il ordonna, par un autre geste, de reprendre les armes. Lorsque le calme fut établi, il porta les yeux d'un côté de la route à l'autre, écoutant avec une attention inquiète, comme s'il espérait surprendre quelque bruit étouffé, quelques sons d'armes ou des pas précurseurs de la lutte attendue. Son eil noir et perçant semblait sonder les bois à des profondeurs extraordinaires ; mais ne recueillant aucun indice, il consulta le sable de la route, à la manière des Sauvages, pour tâcher de découvrir quelques traces de ces invisibles ennemis dont l'audace lui était connue. Désespéré de ne rien apercevoir qui justifiât ses craintes, il s'avança vers les côtés de la route, en gravit les légères collines avec peine, puis il en parcourut lentement les sommets. Tout à coup, il sentit combien son expérience était utile au salut de sa troupe, et descendit. Son visage devint plus sombre ; car, dans ces temps-là, les chefs regrettaient toujours de ne pas garder pour eux seuls la tâche la plus périlleuse. Les autres officiers et les soldats, ayant remarqué la préoccupation d'un chef dont le caractère leur plaisait et dont la valeur était connue, pensèrent alors que son extrême attention annonçait un danger ; mais incapables d'en soupçonner la gravité, s'ils restèrent immobiles et retinrent presque leur respiration, ce fut par instinct. Semblables à ces chiens qui cherchent à deviner les intentions de l'habile chaseur dont l'ordre est incompréhensible, mais qui lui obéisent ponctuellement, ces soldats regardèrent alternativement la vallée du Couêsnon, les bois de la route et la figure sévère de leur commandant, en tâchant d'y lire leur sort. Ils se consultaient des yeux, et plus d'un sourire se répétait de bouche en bouche.
Quand Hulot fit la grimace, Beau-pied, jeune sergent qui pasait pour le bel esprit de la compagnie, dit à voix base: - Où diable nous sommes-nous donc fourrés pour que ce vieux troupier de Hulot nous fase une mine si marécageuse, il a l'air d'un conseil de guerre.
Hulot ayant jeté sur Beau-pied un regard sévère, le silence exigé sous les armes régna tout à coup.
Au milieu de ce silence solennel, les pas tardifs des conscrits, sous les pieds desquels le sable criait sourdement, rendaient un son régulier qui ajoutait une vague émotion à cette anxiété générale. Ce sentiment indéfinisable sera compris seulement de ceux qui, en proie à une attente cruelle, ont senti dans le silence des nuits les larges battements de leur ceur, redoublés par quelque bruit dont le retour monotone semblait leur verser la terreur, goutte à goutte. En se replaçant au milieu de la route, le commandant commençait à se demander: - Me trompé-je ? Il regardait déjà avec une colère concentrée, qui lui sortait en éclairs par les yeux, le tranquille et stupide Marche-à-terre ; mais l'ironie sauvage qu'il sut démêler dans le regard terne du Chouan lui persuada de ne pas discontinuer de prendre ses mesures salutaires. En ce moment, après avoir accompli les ordres de Hulot, le capitaine Merle revint auprès de lui. Les muets acteurs de cette scène, semblable à mille autres qui rendirent cette guerre la plus dramatique de toutes, attendirent alors avec impatience de nouvelles impresions, curieux de voir s'illuminer par d'autres maneuvres les points obscurs de leur situation militaire.
- Nous avons bien fait, capitaine, dit le commandant, de mettre à la queue du détachement le petit nombre de patriotes que nous comptons parmi ces réquisitionnaires. Prenez encore une douzaine de bons lurons, à la tête desquels vous mettrez le sous-lieutenant Lebrun et vous les conduirez rapidement à la queue du détachement ; ils appuieront les patriotes qui s'y trouvent, et feront avancer, et vivement, toute la troupe de ces oiseaux-là, afin de la ramaser en deux temps vers la hauteur occupée par les camarades. Je vous attends.
Le capitaine disparut au milieu de la troupe. Le commandant regarda tour à tour quatre hommes intrépides dont l'adrese et l'agilité lui étaient connues, il les appela silencieusement en les désignant du doigt et leur faisant ce signe amical qui consiste à ramener l'index vers le nez, par un mouvement rapide et répété ; ils vinrent.
- Vous avez servi avec moi sous Hoche, leur dit-il, quand nous avons mis à la raison ces brigands qui s'appellent les Chaseurs du Roi ; vous savez comment ils se cachaient pour canarder les Bleus.
à cet éloge de leur savoir-faire, les quatre soldats hochèrent la tête en faisant une moue significative. Ils montraient de ces figures héroïquement martiales dont l'insouciante résignation annonçait que, depuis la lutte commencée entre la France et l'Europe, leurs idées n'avaient pas dépasé leur giberne en arrière et leur baïonnette en avant. Les lèvres ramasées comme une bourse dont on serre les cordons, ils regardaient leur commandant d'un air attentif et curieux.
- Eh ! bien, reprit Hulot, qui posédait éminemment l'art de parler la langue pittoresque du soldat, il ne faut pas que de bons lapins comme nous se laisent embêter par des Chouans, et il y en a ici, ou je ne me nomme pas Hulot. Vous allez, à vous quatre, battre les deux côtés de cette route. Le détachement va filer le câble. Ainsi, suivez ferme, tâchez de ne pas descendre la garde, et éclairez-moi cela vivement !
Puis il leur montra les dangereux sommets du chemin. Tous, en guise de remerciement, portèrent le revers de la main devant leurs vieux chapeaux à trois cornes dont le haut bord, battu par la pluie et affaibli par l'âge, se courbait sur la forme. L'un d'eux, nommé Larose, caporal connu de Hulot, lui dit en faisant sonner son fusil: - On va leur siffler un air de clarinette, mon commandant.
Ils partirent les uns à droite, les autres à gauche. Ce ne fut pas sans une émotion secrète que la compagnie les vit disparaître des deux côtés de la route. Cette anxiété fut partagée par le commandant, qui croyait les envoyer à une mort certaine. Il eut même un frison involontaire lorsqu'il ne vit plus la pointe de leurs chapeaux. Officiers et soldats écoutèrent le bruit graduellement affaibli des pas dans les feuilles sèches, avec un sentiment d'autant plus aigu qu'il était caché plus profondément. Il se rencontre à la guerre des scènes où quatre hommes risqués causent plus d'effroi que les milliers de morts étendus à Jemmapes. Ces physionomies militaires ont des expresions si multipliées, si fugitives, que leurs peintres sont obligés d'en appeler aux souvenirs des soldats, et de laiser les esprits pacifiques étudier ces figures si dramatiques, car ces orages si riches en détails ne pourraient être complètement décrits sans d'interminables longueurs.
Au moment où les baïonnettes des quatre soldats ne brillèrent plus, le capitaine Merle revenait, après avoir accompli les ordres du commandant avec la rapidité de l'éclair. Hulot, par deux ou trois commandements, mit alors le reste de sa troupe en bataille au milieu du chemin ; puis il ordonna de regagner le sommet de la Pèlerine où stationnait sa petite avant-garde ; mais il marcha le dernier et à reculons, afin d'observer les plus légers changements qui surviendraient sur tous les points de cette scène que la nature avait faite si ravisante, et que l'homme rendait si terrible. Il atteignit l'endroit où Gérard gardait Marche-à-terre, lorsque ce dernier, qui avait suivi, d'un eil indifférent en apparence, toutes les maneuvres du commandant, mais qui regardait alors avec une incroyable intelligence les deux soldats engagés dans les bois situés sur la droite de la route, se mit à siffler trois ou quatre fois de manière à produire le cri clair et perçant de la chouette. Les trois célèbres contrebandiers dont les noms ont déjà été cités employaient ainsi, pendant la nuit, certaines intonations de ce cri pour s'avertir des embuscades, de leurs dangers et de tout ce qui les intéresait. De là leur était venu le surnom de Chuin, qui signifie chouette ou hibou dans le patois de ce pays. Ce mot corrompu servit à nommer ceux qui dans la première guerre imitèrent les allures et les signaux de ces trois frères. En entendant ce sifflement suspect, le commandant s'arrêta pour regarder fixement Marche-à-terre. Il feignit d'être la dupe de la niaise attitude du Chouan, afin de le garder près de lui comme un baromètre qui lui indiquât les mouvements de l'ennemi. Ausi arrêta-t-il la main de Gérard qui s'apprêtait à dépêcher le Chouan. Puis il plaça deux soldats à quelques pas de l'espion, et leur ordonna, à haute et intelligible voix, de se tenir prêts à le fusiller au moindre signe qui lui échapperait. Malgré son imminent danger, Marche-à-terre ne laisa paraître aucune émotion et le commandant, qui l'étudiait, s'aperçut de cette insensibilité. - Le serin n'en sait pas long, dit-il à Gérard. Ah ! Ah ! il n'est pas facile de lire sur la figure d'un Chouan ; mais celui-ci s'est trahi par le désir de montrer son intrépidité. Vois-tu, Gérard, s'il avait joué la terreur, j'allais le prendre pour un imbécile. Lui et moi nous aurions fait la paire. J'étais au bout de ma gamme. Oh ! nous allons être attaqués ! Mais qu'ils viennent, maintenant je suis prêt.
Après avoir prononcé ces paroles à voix base et d'un air de triomphe, le vieux militaire se frotta les mains, regarda Marche-à-terre d'un air goguenard ; puis il se croisa les bras sur la poitrine, resta au milieu du chemin entre ses deux officiers favoris, et attendit le résultat de ses dispositions. Sûr du combat, il contempla ses soldats d'un air calme.
- Oh ! il va y avoir du foutreau, dit Beau-pied à voix base, le commandant s'est frotté les mains.
La situation critique dans laquelle se trouvaient placés le commandant Hulot et son détachement, est une de celles où la vie est si réellement mise au jeu que les hommes d'énergie tiennent à honneur de s'y montrer pleins de sang-froid et libres d'esprit. Là se jugent les hommes en dernier resort. Ausi le commandant, plus instruit du danger que ses deux officiers, mit-il de l'amour-propre à paraître le plus tranquille. Les yeux tour à tour fixés sur Marche-à-terre, sur le chemin et sur les bois, il n'attendait pas sans angoise le bruit de la décharge générale des Chouans qu'il croyait cachés, comme des lutins autour de lui ; mais sa figure restait impasible. Au moment où tous les yeux des soldats étaient attachés sur les siens, il plisa légèrement ses joues brunes marquées de petite-vérole, retrousa fortement sa lèvre droite, cligna des yeux, grimace toujours prise pour un sourire par ses soldats ; puis, il frappa Gérard sur l'épaule en lui disant: - Maintenant nous voilà calmes, que vouliez-vous me dire tout à l'heure ?
- Dans quelle crise nouvelle sommes-nous donc, mon commandant ?
- La chose n'est pas neuve, reprit-il à voix base. L'Europe est toute contre nous, et cette fois elle a beau jeu. Pendant que les Directeurs se battent entre eux comme des chevaux sans avoine dans une écurie, et que tout tombe par lambeaux dans leur gouvernement, ils laisent les armées sans secours. Nous sommes abîmés en Italie ! Oui, mes amis, nous avons évacué Mantoue à la suite des désastres de la Trébia, et Joubert vient de perdre la bataille de Novi. J'espère que Maséna gardera les défilés de la Suise envahie par Suwarow. Nous sommes enfoncés sur le Rhin. Le Directoire y a envoyé Moreau. Ce lapin défendra-t-il les frontières ?... je le veux bien, mais la coalition finira par nous écraser, et malheureusement le seul général qui puise nous sauver est au diable, là-bas, en Egypte ! Comment reviendrait-il, au surplus ? l'Angleterre est maîtrese de la mer.
- L'absence de Bonaparte ne m'inquiète pas, commandant, répondit le jeune adjudant Gérard chez qui une éducation soignée avait développé un esprit supérieur. Notre révolution s'arrêterait donc ? Ah ! nous ne sommes pas seulement chargés de défendre le territoire de la France, nous avons une double mision. Ne devons-nous pas ausi conserver l'âme du pays, ces principes généreux de liberté, d'indépendance, cette raison humaine, réveillée par nos Asemblées, et qui gagnera, j'espère, de proche en proche ? La France est comme un voyageur chargé de porter une lumière, elle la garde d'une main et se défend de l'autre ; si vos nouvelles sont vraies, jamais, depuis dix ans, nous n'aurions été entourés de plus de gens qui cherchent à la souffler. Doctrines et pays, tout est près de périr.
- Hélas oui ! dit en soupirant le commandant Hulot. Ces polichinelles de Directeurs ont su se brouiller avec tous les hommes qui pouvaient bien mener la barque. Bernadotte, Carnot, tout, jusqu'au citoyen Talleyrand, nous a quittés. Bref, il ne reste plus qu'un seul bon patriote, l'ami Fouché qui tient tout par la police ; voilà un homme ! Ausi est-ce lui qui m'a fait prévenir à temps de cette insurrection. Encore nous voilà pris, j'en suis sûr, dans quelque traquenard.
-Oh ! si l'armée ne se mêle pas un peu de notre gouvernement, dit Gérard, les avocats nous remettront plus mal que nous ne l'étions avant la Révolution. Est-ce que ces chafouins-là s'entendent à commander !
-J'ai toujours peur, reprit Hulot, d'apprendre qu'ils traitent avec les Bourbons. Tonnerre de Dieu ! s'ils s'entendaient, dans quelle pase nous serions ici, nous autres ?
- Non, non, commandant, nous n'en viendrons pas là, dit Gérard. L'armée, comme vous le dites, élèvera la voix, et, pourvu qu'elle ne prenne pas ses expresions dans le vocabulaire de Pichegru, j'espère que nous ne nous serons pas hachés pendant dix ans pour, après tout, faire pouser du lin et le voir filer à d'autres.
- Oh ! oui, s'écria le commandant, il nous a en furieusement coûté pour changer de costume.
- Eh ! bien, dit le capitaine Merle, agisons toujours ici en bons patriotes, et tâchons d'empêcher nos Chouans de communiquer avec la Vendée ; car s'ils s'entendent et que l'Angleterre s'en mêle, cette fois je ne répondrais pas du bonnet de la République, une et indivisible.
Là, le cri de la chouette, qui se fit entendre à une distance asez éloignée, interrompit la conversation. Le commandant, plus inquiet, examina derechef Marche-à-terre, dont la figure impasible ne donnait, pour ainsi dire, pas signe de vie. Les conscrits, rasemblés par un officier, étaient réunis comme un troupeau de bétail au milieu de la route, à trente pas environ de la compagnie en bataille. Puis derrière eux, à dix pas, se trouvaient les soldats et les patriotes commandés par le lieutenant Lebrun. Le commandant jeta les yeux sur cet ordre de bataille et regarda une dernière fois le piquet d'hommes postés en avant sur la route. Content de ses dispositions, il se retournait pour ordonner de se mettre en marche, lorsqu'il aperçut les cocardes tricolores des deux soldats qui revenaient après avoir fouillé les bois situés sur la gauche. Le commandant, ne voyant point reparaître les deux éclaireurs de droite, voulut attendre leur retour.
- Peut-être, est-ce de là que la bombe va partir, dit-il à ses deux officiers en leur montrant le bois où ses deux enfants perdus étaient comme ensevelis.
Pendant que les deux tirailleurs lui faisaient une espèce de rapport, Hulot cesa de regarder Marche-à-terre. Le Chouan se mit alors à siffler vivement, de manière à faire retentir son cri à une distance prodigieuse ; puis, avant qu'aucun de ses surveillants ne l'eût même couché en joue, il leur avait appliqué un coup de fouet qui les renversa sur la berme. Ausitôt, des cris ou plutôt des hurlements sauvages surprirent les Républicains. Une décharge terrible, partie du bois qui surmontait le talus où le Chouan s'était asis, abattit sept ou huit soldats. Marche-à-terre, sur lequel cinq ou six hommes tirèrent sans l'atteindre, disparut dans le bois après avoir grimpé le talus avec la rapidité d'un chat sauvage ; ses sabots roulèrent dans le fosé, et il fut aisé de lui voir alors aux pieds les gros souliers ferrés que portaient habituellement les Chaseurs du Roi. Aux premiers cris jetés par les Chouans, tous les conscrits sautèrent dans le bois à droite, semblables à ces troupes d'oiseaux qui s'envolent à l'approche d'un voyageur.
- Feu sur ces mâtins-là ! cria le commandant. La compagnie tira sur eux, mais les conscrits avaient su se mettre tous à l'abri de cette fusillade en s'adosant à des arbres ; et, avant que les armes eusent été rechargées, ils avaient disparu.
- Décrétez donc des légions départementales ! hein ? dit Hulot à Gérard. Il faut être bête comme un Directoire pour vouloir compter sur la réquisition de ce pays-ci. Les Asemblées feraient mieux de ne pas nous voter tant d'habits, d'argent, de munitions, et de nous en donner.
- Voilà des crapauds qui aiment mieux leurs galettes que le pain de munition, dit Beau-pied, le malin de la compagnie.
à ces mots, des huées et des éclats de rire partis du sein de la troupe républicaine honnirent les déserteurs, mais le silence se rétablit tout à coup. Les soldats virent descendre péniblement du talus les deux chaseurs que le commandant avait envoyés battre les bois de la droite. Le moins blesé des deux soutenait son camarade, qui abreuvait le terrain de son sang. Les deux pauvres soldats étaient parvenus à moitié de la pente lorsque Marche-à-terre montra sa face hideuse, il ajusta si bien les deux Bleus qu'il les acheva d'un seul coup, et ils roulèrent pesamment dans le fosé. à peine avait-on vu sa grose tête que trente canons de fusils se levèrent ; mais semblable à une figure fantasmagorique, il avait disparu derrière les fatales touffes de genêts. Ces événements, qui exigent tant de mots, se pasèrent en un moment ; puis, en un moment ausi, les patriotes et les soldats de l'arrière-garde rejoignirent le reste de l'escorte.
- En avant ! s'écria Hulot.
La compagnie se porta rapidement à l'endroit élevé et découvert où le piquet avait été placé. Là le commandant mit la compagnie en bataille ; mais il n'aperçut aucune démonstration hostile de la part des Chouans, et crut que la délivrance des conscrits était le seul but de cette embuscade.
- Leurs cris, dit-il à ses deux amis, m'annoncent qu'ils ne sont pas nombreux. Marchons au pas accéléré, nous atteindrons peut-être Ernée sans les avoir sur le dos.
Ces mots furent entendus d'un conscrit patriote qui sortit des rangs et se présenta devant Hulot.
- Mon général, dit-il, j'ai déjà fait cette guerre-là en contre-chouan. Peut-on vous toucher deux mots ?
- C'est un avocat, cela se croit toujours à l'audience, dit le commandant à l'oreille de Merle. - Allons, plaide, répondit-il au jeune Fougerais.
- Mon commandant, les Chouans ont sans doute apporté des armes aux hommes avec lesquels ils viennent de se recruter. Or, si nous levons la semelle devant eux, ils iront nous attendre à chaque coin de bois, et nous tueront jusqu'au dernier avant que nous arrivions à Ernée. Il faut plaider, comme tu le dis, mais avec des cartouches. Pendant l'escarmouche, qui durera encore plus de temps que tu ne le crois, l'un de mes camarades ira chercher la garde nationale et les compagnies franches de Fougères. Quoique nous ne soyons que des conscrits, tu verras alors si nous sommes de la race des corbeaux.
- Tu crois donc les Chouans bien nombreux ?
- Juges-en toi-même, citoyen commandant !
Il amena Hulot à un endroit du plateau où le sable avait été remué comme avec un râteau ; puis, après le lui avoir fait remarquer, il le conduisit asez avant dans un sentier où ils virent les vestiges du pasage d'un grand nombre d'hommes. Les feuilles y étaient empreintes dans la terre battue.
- Ceux-là sont les Gars de Vitré, dit le Fougerais, ils sont allés se joindre aux Bas-Normands.
- Comment te nommes-tu, citoyen ? demanda Hulot.
- Gudin, mon commandant.
- Eh ! bien, Gudin, je te fais caporal de tes bourgeois. Tu m'as l'air d'un homme solide. Je te charge de choisir celui de tes camarades qu'il faut envoyer à Fougères. Tu te tiendras à côté de moi. D'abord, va avec tes réquisitionnaires prendre les fusils, les gibernes et les habits de nos pauvres camarades que ces brigands viennent de coucher dans le chemin. Vous ne resterez pas ici à manger des coups de fusil sans en rendre.
Les intrépides Fougerais allèrent chercher la dépouille des morts, et la compagnie entière les protégea par un feu bien nourri dirigé sur le bois de manière qu'ils réusirent à dépouiller les morts sans perdre un seul homme.
- Ces Bretons-là, dit Hulot à Gérard, feront de fameux fantasins, si jamais la gamelle leur va.
L'émisaire de Gudin partit en courant par un sentier détourné dans les bois de gauche. Les soldats, occupés à visiter leurs armes, s'apprêtèrent au combat, le commandant les pasa en revue, leur sourit, alla se planter à quelques pas en avant avec ses deux officiers favoris, et attendit de pied ferme l'attaque des Chouans. Le silence régna de nouveau pendant un instant, mais il ne fut pas de longue durée. Trois cents Chouans, dont les costumes étaient identiques avec ceux des réquisitionnaires, débouchèrent par les bois de la droite et vinrent sans ordre, en pousant de véritables hurlements, occuper toute la route devant le faible bataillon des Bleus. Le commandant rangea ses soldats en deux parties égales qui présentaient chacune un front de dix hommes. Il plaça au milieu de ces deux troupes ses douze réquisitionnaires équipés en toute hâte, et se mit à leur tête. Cette petite armée était protégée par deux ailes de vingt-cinq hommes chacune, qui maneuvrèrent sur les deux côtés du chemin sous les ordres de Gérard et de Merle. Ces deux officiers devaient prendre à propos les Chouans en flanc et les empêcher de s'égailler. Ce mot du patois de ces contrées exprime l'action de se répandre dans la campagne, où chaque paysan allait se poster de manière à tirer les Bleus sans danger ; les troupes républicaines ne savaient plus alors où prendre leurs ennemis.
Chapitre II
Ces dispositions, ordonnées par le commandant avec la rapidité voulue en cette circonstance, communiquèrent sa confiance aux soldats, et tous marchèrent en silence sur les Chouans. Au bout de quelques minutes exigées par la marche des deux corps l'un vers l'autre, il se fit une décharge à bout portant qui répandit la mort dans les deux troupes. En ce moment, les deux ailes républicaines auxquelles les Chouans n'avaient pu rien opposer, arrivèrent sur leurs flancs, et par une fusillade vive et serrée, semèrent la mort et le désordre au milieu de leurs ennemis. Cette maneuvre rétablit presque l'équilibre numérique entre les deux partis. Mais le caractère des Chouans comportait une intrépidité et une constance à toute épreuve ; ils ne bougèrent pas, leur perte ne les ébranla point, ils se serrèrent et tâchèrent d'envelopper la petite troupe noire et bien alignée des Bleus, qui tenait si peu d'espace qu'elle resemblait à une reine d'abeilles au milieu d'un esaim. Il s'engagea donc un de ces combats horribles où le bruit de la mousqueterie, rarement entendu, est remplacé par le cliquetis de ces luttes à armes blanches pendant lesquelles on se bat corps à corps, et où, à courage égal, le nombre décide de la victoire. Les Chouans l'auraient emporté de prime abord si les deux ailes, commandées par Merle et Gérard, n'avaient réusi à opérer deux ou trois décharges qui prirent en écharpe la queue de leurs ennemis. Les Bleus de ces deux ailes auraient dû rester dans leurs positions et continuer ainsi d'ajuster avec adrese leurs terribles adversaires ; mais, animés par la vue des dangers que courait cet héroïque bataillon de soldats alors complétement entouré par les Chaseurs du Roi, ils se jetèrent sur la route comme des furieux la baïonnette en avant, et rendirent la partie plus égale pour quelques instants. Les deux troupes se livrèrent alors à un acharnement aiguisé par toute la fureur et la cruauté de l'esprit de parti qui firent de cette guerre une exception. Chacun attentif à son danger, devint silencieux. La scène fut sombre et froide comme la mort. Au milieu de ce silence, on n'entendait, à travers le cliquetis des armes et le grincement du sable sous les pieds, que les exclamations sourdes et graves échappées à ceux qui, blesés grièvement ou mourants, tombaient à terre. Au sein du parti républicain, les douze réquisitionnaires défendaient avec un tel courage le commandant, occupé à donner des avis et des ordres multipliés, que plus d'une fois deux ou trois soldats crièrent: - Bravo ! les recrues.
Hulot, impasible et l'eil a tout, remarqua bientôt parmi les Chouans un homme qui, entouré comme lui d'une troupe d'élite, devait être le chef. I1 lui parut nécesaire de bien connaître cet officier ; mais il fit à plusieurs reprises de vains efforts pour en distinguer les traits que lui dérobaient toujours les bonnets rouges et les chapeaux à grands bords. Seulement, il aperçut Marche-à-terre qui, placé à côté de son général, répétait les ordres d'une voix rauque, et dont la carabine ne restait jamais inactive. Le commandant s'impatienta de cette contrariété renaisante. Il mit l'épée à la main, anima ses réquisitionnaires, chargea sur le centre des Chouans avec une telle furie qu'il troua leur mase et put entrevoir le chef, dont malheureusement la figure était entièrement cachée par un grand feutre à cocarde blanche. Mais l'inconnu, surpris d'une si audacieuse attaque, fit un mouvement rétrograde en relevant son chapeau avec brusquerie ; alors il fut permis à Hulot de prendre à la hâte le signalement de ce personnage. Ce jeune chef, auquel Hulot ne donna pas plus de vingt-cinq ans, portait une veste de chase en drap vert. Sa ceinture blanche contenait des pistolets. Ses gros souliers étaient ferrés comme ceux des Chouans. Des guêtres de chaseur montant jusqu'aux genoux et s'adaptant à une culotte de coutil très-grosier complétaient ce costume qui laisait voir une taille moyenne, mais svelte et bien prise. Furieux de voir les Bleus arrivés jusqu'à sa personne, il abaisa son chapeau et s'avança vers eux ; mais il fut promptement entouré par Marche-à-terre et par quelques Chouans alarmés. Hulot crut apercevoir, à travers les intervalles laisés par les têtes qui se presaient autour de ce jeune homme, un large cordon rouge sur une veste entr'ouverte. Les yeux du commandant, attirés d'abord par cette royale décoration, alors complétement oubliée, se portèrent soudain sur un visage qu'il perdit bientôt de vue, forcé par les accidents du combat de veiller à la sûreté et aux évolutions de sa petite troupe. Ausi, à peine vit-il des yeux étincelants dont la couleur lui échappa, des cheveux blonds et des traits asez délicats, brunis par le soleil. Cependant il fut frappé de l'éclat d'un cou nu dont la blancheur était rehausée par une cravate noire, lâche et négligemment nouée. L'attitude fougueuse et animée du jeune chef était militaire, à la manière de ceux qui veulent dans un combat une certaine poésie de convention. Sa main bien gantée agitait en l'air une épée qui flamboyait au soleil. Sa contenance accusait tout à la fois de l'élégance et de la force. Son exaltation consciencieuse, relevée encore par les charmes de la jeunese, par des manières distinguées, faisait de cet émigré une gracieuse image de la noblese française ; il contrastait vivement avec Hulot, qui, à quatre pas de lui, offrait à son tour une image vivante de cette énergique République pour laquelle ce vieux soldat combattait, et dont la figure sévère, l'uniforme bleu à revers rouges usés, les épaulettes noircies et pendant derrière les épaules, peignaient si bien les besoins et le caractère.
La pose gracieuse et l'expresion du jeune homme n'échappèrent pas à Hulot, qui s'écria en voulant le joindre: - Allons, danseur d'Opéra, avance donc que je te démolise.
Le chef royaliste, courroucé de son désavantage momentané, s'avança par un mouvement de désespoir ; mais au moment où ses gens le virent se hasardant ainsi, tous se ruèrent sur les Bleus. Soudain une voix douce et claire domina le bruit du combat: - Ici saint Lescure est mort ! Ne le vengerez-vous pas ?
à ces mots magiques, l'effort des Chouans devint terrible, et les soldats de la République eurent grande peine à se maintenir, sans rompre leur petit ordre de bataille.
- Si ce n'était pas un jeune homme, se disait Hulot en rétrogradant pied à pied, nous n'aurions pas été attaqués. A-t-on jamais vu les Chouans livrant bataille ? Mais tant mieux, on ne nous tuera pas comme des chiens le long de la route. Puis, élevant la voix de manière à faire retentir les bois: - Allons, vivement, mes lapins ! Allons-nous nous laiser embêter par des brigands ?
Le verbe par lequel nous remplaçons ici l'expresion dont se servit le brave commandant, n'en est qu'un faible équivalent ; mais les vétérans sauront y substituer le véritable, qui certes est d'un plus haut goût soldatesque.
- Gérard, Merle, reprit le commandant, rappelez vos hommes, formez-les en bataillon, reformez-vous en arrière, tirez sur ces chiens-là et finisons-en.
L'ordre de Hulot fut difficilement exécuté ; car en entendant la voix de son adversaire, le jeune chef s'écria: - Par sainte Anne d'Auray, ne les lâchez pas ! égaillez-vous, mes gars.
Quand les deux ailes commandées par Merle et Gérard se séparèrent du gros de la mêlée, chaque petit bataillon fut alors suivi par des Chouans obstinés et bien supérieurs en nombre. Ces vieilles peaux de biques entourèrent de toutes parts les soldats de Merle et de Gérard, en pousant de nouveau leurs cris sinistres et pareils à des hurlements.
- Taisez-vous donc, mesieurs, on ne s'entend pas tuer ! s'écria Beau-pied.
Cette plaisanterie ranima le courage des Bleus. Au lieu de se battre sur un seul point, les Républicains se défendirent sur trois endroits différents du plateau de la Pèlerine, et le bruit de la fusillade éveilla tous les échos de ces vallées naguère si paisibles. La victoire aurait pu rester indécise des heures entières, ou la lutte se serait terminée faute de combattants. Bleus et Chouans déployaient une égale valeur. La furie allait croisant de part et d'autre, lorsque dans le lointain un tambour résonna faiblement, et, d'après la direction du bruit, le corps qu'il annonçait devait traverser la vallée du Couêsnon.
- C'est la garde nationale de Fougères ! s'écria Gudin d'une voix forte, Vannier l'aura rencontrée.
à cette exclamation qui parvint à l'oreille du jeune chef des Chouans et de son féroce aide de camp, les royalistes firent un mouvement rétrograde, que réprima bientôt un cri bestial jeté par Marche-à-terre. Sur deux ou trois ordres donnés à voix base par le chef et transmis par Marche-à-terre aux Chouans en bas-breton, ils opérèrent leur retraite avec une habileté qui déconcerta les Républicains et même leur commandant. Au premier ordre, les plus valides des Chouans se mirent en ligne et présentèrent un front respectable, derrière lequel les blesés et le reste des leurs se retirèrent pour charger leurs fusils. Puis tout à coup, avec cette agilité dont l'exemple a déjà été donné par Marche-à-terre, les blesés gagnèrent le haut de l'éminence qui flanquait la route à droite, et y furent suivis par la moitié des Chouans qui la gravirent lestement pour en occuper le sommet, en ne montrant plus aux Bleus que leurs têtes énergiques. Là, ils se firent un rempart des arbres, et dirigèrent les canons de leurs fusils sur le reste de l'escorte qui, d'après les commandements réitérés de Hulot, s'était rapidement mis en ligne, afin d'opposer sur la route un front égal à celui des Chouans. Ceux-ci reculèrent lentement et défendirent le terrain en pivotant de manière à se ranger sous le feu de leurs camarades. Quand ils atteignirent le fosé qui bordait la route, ils grimpèrent à leur tour le talus élevé dont la lisière était occupée par les leurs, et les rejoignirent en esuyant bravement le feu des Républicains qui les fusillèrent avec asez d'adrese pour joncher de corps le fosé. Les gens qui couronnaient l'escarpement répondirent par un feu non moins meurtrier. En ce moment, la garde nationale de Fougères arriva sur le lieu du combat au pas de course, et sa présence termina l'affaire. Les gardes nationaux et quelques soldats échauffés dépasaient déjà la berme de la route pour s'engager dans les bois ; mais le commandant leur cria de sa voix martiale: - Voulez-vous vous faire démolir là-bas !
Ils rejoignirent alors le bataillon de la République, à qui le champ de bataille était resté non sans de grandes pertes. Tous les vieux chapeaux furent mis au bout des baïonnettes, les fusils se hisèrent, et les soldats crièrent unanimement, à deux reprises: Vive la République ! Les blesés eux-mêmes, asis sur l'accotement de la route, partagèrent cet enhousiasme, et Hulot presa la main de Gérard en lui disant: - Hein ! voilà ce qui s'appelle des lapins ?
Merle fut chargé d'ensevelir les morts dans un ravin de la route. D'autres soldats s'occupèrent du transport des blesés. Les charrettes et les chevaux des fermes voisines furent mis en réquisition, et l'on s'empresa d'y placer les camarades souffrants sur les dépouilles des morts. Avant de partir, la garde nationale de Fougères remit à Hulot un Chouan dangereusement blesé qu'elle avait pris au bas de la côte abrupte par où s'échappèrent les Chouans, et où il avait roulé, trahi par ses forces expirantes.
- Merci de votre coup de main, citoyens, dit le commandant. Tonnerre de Dieu ! sans vous, nous pouvions paser un rude quart d'heure. Prenez garde à vous ! la guerre est commencée. Adieu, mes braves. Puis, Hulot se tournant vers le prisonnier. - Quel est le nom de ton général ? lui demanda-t-il.
- Le Gars.
- Qui ? Marche-à-terre.
- Non, le Gars.
- D'où le Gars est-il venu ?
à cette question, le Chaseur du Roi, dont la figure rude et sauvage était abattue par la douleur, garda le silence, prit son chapelet et se mit à réciter des prières.
- Le Gars est sans doute ce jeune ci-devant à cravate noire ? Il a été envoyé par le tyran et ses alliés Pitt et Cobourg.
à ces mots, le Chouan, qui n'en savait pas si long, releva fièrement la tête: - Envoyé par Dieu et le Roi ! Il prononça ces paroles avec une énergie qui épuisa ses forces. Le commandant vit qu'il était difficile de questionner un homme mourant dont toute la contenance trahisait un fanatisme obscur, et détourna la tête en fronçant le sourcil. Deux soldats, amis de ceux que Marche-à-terre avait si brutalement dépêchés d'un coup de fouet sur l'accotement de la route, car ils y étaient morts, se reculèrent de quelques pas, ajustèrent le Chouan, dont les yeux fixes ne se baisèrent pas devant les canons dirigés sur lui, le tirèrent à bout portant, et il tomba. Lorsque les soldats s'approchèrent pour dépouiller le mort, il cria fortement encore: - Vive le Roi !
- Oui, oui, sournois, dit La-clef-des-ceurs, va-t-en manger de la galette chez ta bonne Vierge. Ne vient-il pas nous crier au nez vive le tyran, quand on le croit frit !
- Tenez, mon commandant, dit Beau-pied, voici les papiers du brigand.
- Oh ! oh ! s'écria La-clef-des-ceurs, venez donc voir ce fantasin du bon Dieu qui a des couleurs sur l'estomac ?
Hulot et quelques soldats vinrent entourer le corps entièrement nu du Chouan, et ils aperçurent sur sa poitrine une espèce de tatouage de couleur bleuâtre qui représentait un ceur enflammé. C'était le signe de ralliement des initiés de la confrérie du Sacré-Ceur. Au-desous de cette image Hulot put lire: Marie Lambrequin, sans doute le nom du Chouan.
- Tu vois bien, La-clef-des-ceurs ! dit Beau-pied. Eh ! bien, tu resterais cent décades sans deviner à quoi sert ce fourniment-là.
- Est-ce que je me connais aux uniformes du pape ! répliqua La-clef-des-ceurs.
Méchant pouse-caillou, tu ne t'instruiras donc jamais ! reprit Beau-pied. Comment ne vois-tu pas qu'on a promis à ce coco-là qu'il resusciterait, et qu'il s'est peint le gésier pour se reconnaître.
à cette saillie, qui n'était pas sans fondement, Hulot lui-même ne put s'empêcher de partager l'hilarité générale. En ce moment Merle avait achevé de faire ensevelir les morts, et les blesés avaient été, tant bien que mal, arrangés dans deux charrettes par leurs camarades. Les autres soldats, rangés d'eux-mêmes sur deux files le long de ces ambulances improvisées, descendaient le revers de la montagne qui regarde le Maine, et d'où l'on aperçoit la belle vallée de la Pèlerine, rivale de celle du Couêsnon. Hulot, accompagné de ses deux amis, Merle et Gérard, suivit alors lentement ses soldats, en souhaitant d'arriver sans malheur à Ernée, où les blesés devaient trouver des secours. Ce combat, presque ignoré au milieu des grands événements qui se préparaient en France, prit le nom du lieu où il fut livré. Cependant il obtint quelque attention dans l'Ouest, dont les habitants occupés de cette seconde prise d'armes y remarquèrent un changement dans la manière dont les Chouans recommençaient la guerre. Autrefois ces gens-là n'eusent pas attaqué des détachements si considérables. Selon les conjectures de Hulot, le jeune royaliste qu'il avait aperçu devait être le Gars, nouveau général envoyé en France par les princes, et qui, selon la coutume des chefs royalistes, cachait son titre et son nom sous un de ces sobriquets appelés noms de guerre. Cette circonstance rendait le commandant ausi inquiet après sa triste victoire qu'au moment où il soupçonna l'embuscade, il se retourna à plusieurs reprises pour contempler le plateau de la Pèlerine qu'il laisait derrière lui, et d'où arrivait encore, par intervalles, le son étouffé des tambours de la garde nationale qui descendait dans la vallée de Couêsnon en même temps que les Bleus descendaient dans la vallée de la Pèlerine.
- Y a-t-il un de vous, dit-il brusquement à ses deux amis, qui puise deviner le motif de l'attaque des Chouans ? Pour eux, les coups de fusil sont un commerce, et je ne vois pas encore ce qu'ils gagnent à ceux-ci. Ils auront au moins perdu cent hommes, et nous, ajouta-t-il en retrousant sa joue droite et clignant des yeux pour sourire, nous n'en avons pas perdu soixante. Tonnerre de Dieu ! je ne comprends pas la spéculation. Les drôles pouvaient bien se dispenser de nous attaquer, nous aurions pasé comme des lettres à la poste, et je ne vois pas à quoi leur a servi de trouer nos hommes. Et il montra par un geste triste les deux charrettes de blesés. - Ils auront peut-être voulu nous dire bonjour, ajouta-t-il.
- Mais, mon commandant, ils y ont gagné nos cent cinquante serins, répondit Merle.
- Les réquisitionnaires auraient sauté comme des grenouilles dans le bois que nous ne serions pas allés les y repêcher surtout après avoir esuyé une bordée, répliqua Hulot.
- Non, non, reprit-il, il y a quelque chose là-desous. I1 se retourna encore vers la Pèlerine.
Tenez, s'écria-t-il, voyez ?
Quoique les trois officiers fusent déjà éloignés de ce fatal plateau, leurs yeux exercés reconnurent facilement Marche-à-terre et quelques Chouans qui l'occupaient de nouveau.
- Allez au pas accéléré ! cria Hulot à sa troupe, ouvrez le compas et faites marcher vos chevaux plus vite que ça. Ont-ils les jambes gelées ? Ces bêtes-là seraient-elles ausi des Pitt et Cobourg ?
Ces paroles imprimèrent à la petite troupe un mouvement rapide.
- Quant au mystère dont l'obscurité me paraît difficile à percer, Dieu veuille, mes amis, dit-il aux deux officiers, qu'il ne se débrouille point par des coups de fusil à Ernée. J'ai bien peur d'apprendre que la route de Mayenne nous est encore coupée par les sujets du roi.
Le problème de stratégie qui hérisait la moustache du commandant Hulot ne causait pas, en ce moment, une moins vive inquiétude aux gens qu'il avait aperçus sur le sommet de la Pèlerine. Ausitôt que le bruit du tambour de la garde nationale fougeraise n'y retentit plus, et que Marche-à-terre eut aperçu les Bleus au bas de la longue rampe qu'ils avaient descendue, il fit entendre gaiement le cri de la chouette et les Chouans reparurent, mais moins nombreux. Plusieurs d'entre eux étaient sans doute occupés à placer les blesés dans le village de la Pèlerine, situé sur le revers de la montagne qui regarde la vallée de Couêsnon. Deux ou trois chefs des Chaseurs du Roi vinrent auprès de Marche-à-terre. à quatre pas d'eux, le jeune noble, asis sur une roche de granit, semblait absorbé dans les nombreuses pensées excitées par les difficultés que son entreprise présentait déjà.
Marche-à-terre fit avec sa main une espèce d'auvent au-desus de son f'ront pour se garantir les yeux de l'éclat du soleil, et contempla tristement la route que suivaient les Républicains à travers la vallée de la Pèlerine. Ses petits yeux noirs et perçants esayaient de découvrir ce qui se pasait sur l'autre rampe, à l'horizon de la vallée.
- Les Bleus vont intercepter le courrier, dit d'une voix farouche celui des chefs qui se trouvait le plus près de Marche-à-terre.
- Par sainte Anne d'Auray ! reprit un autre, pourquoi nous as-tu fait battre ? était-ce pour Sauver ta peau ?
Marche-à-terre lança sur le questionneur un regard comme venimeux et frappa le sol de sa lourde carabine.
- Suis-je le chef ? demanda-t-il. Puis après une pause: -Si vous vous étiez battus tous comme moi, pas un de ces Bleus-là n'aurait échappé, reprit-il en montrant les restes du détachement de Hulot. Peut-être, la voiture serait-elle alors arrivée jusqu'ici.
- Crois-tu, reprit un troisième, qu'ils penseraient à l'escorter ou à la retenir, si nous les avions laisé paser tranquillement ? Tu as voulu sauver ta peau de chien, parce que tu ne croyais pas les Bleus en route. - Pour la santé de son groin, ajouta l'orateur en se tournant vers les autres, il nous a fait saigner, et nous perdrons encore vingt mille francs de bon or...
- Groin toi-même ! s'écria Marche-à-terre en se reculant de trois pas et ajustant son agreseur. Ce n'est pas les Bleus que tu hais, c'est l'or que tu aimes. Tiens, tu mourras sans confesion, vilain damné, qui n'as pas communié cette année.
Cette insulte irrita le Chouan au point de le faire pâlir, et un sourd grognement sortit de sa poitrine pendant qu'il se mit en mesure d'ajuster Marche-à-terre. Le jeune chef s'élança entre eux, il leur fit tomber les armes des mains en frappant leurs carabines avec le canon de la sienne ; puis il demanda l'explication de cette dispute, car la conversation avait été tenue en bas-breton, idiome qui ne lui était pas très familier.
- Monsieur le marquis, dit Marche-à-terre en achevant son discours, c'est d'autant plus mal à eux de m'en vouloir que j'ai laisé en arrière Pille-miche qui saura peut-être sauver la voiture des griffes des voleurs.
Et il montra les Bleus qui, pour ces fidèles serviteurs de l'Autel et du Trône étaient tous les asasins de Louis XVI et des brigands.
- Comment ! s'écria le jeune homme en colère, c'est donc pour arrêter une voiture que vous restez encore ici, lâches qui n'avez pu remporter une victoire dans le premier combat où j'ai commandé ! Mais comment triompherait-on avec de semblables intentions ? Les défenseurs de Dieu et du Roi sont-ils donc des pillards ? Par sainte Anne d'Auray ! nous avons à faire la guerre à la République et non aux diligences. Ceux qui désormais se rendront coupables d'attaques si honteuses ne recevront pas l'absolution et ne profiteront pas des faveurs réservées aux braves serviteurs du Roi.
Un sourd murmure s'éleva du sein de cette troupe. Il était facile de voir que l'autorité du nouveau chef, si difficile à établir sur ces hordes indisciplinées, allait être compromise. Le jeune homme, auquel ce mouvement n'avait pas échappé, cherchait déjà à sauver l'honneur du commandement, lorsque le trot d'un cheval retentit au milieu du silence. Toutes les têtes se tournèrent dans la direction présumée du personnage qui survenait. C'était une jeune femme asise en travers sur un petit cheval breton, qu'elle mit au galop pour arriver promptement auprès de la troupe des Chouans en y apercevant le jeune homme.
- Qu'avez-vous donc ? demanda-t-elle en regardant tour à tour les Chouans et leur chef.
- Croiriez-vous, madame, qu'ils attendent la correspondance de Mayenne à Fougères, dans l'intention de la piller, quand nous venons d'avoir, pour délivrer nos gars de Fougères, une escarmouche qui nous a coûté beaucoup d'hommes sans que nous ayons pu détruire les Bleus.
- Eh ! bien, où est le mal ? demanda la jeune dame à laquelle un tact naturel aux femmes révéla le secret de la scène. Vous avez perdu des hommes nous n'en manquerons jamais. Le courrier porte de l'argent, et nous en manquerons toujours ! Nous enterrerons nos hommes qui iront au ciel, et nous prendrons l'argent qui ira dans les poches de tous ces braves gens. Où est la difficulté !
Les Chouans approuvèrent ce discours par des sourires unanimes.
- N'y a-t-il donc rien là-dedans qui vous fase rougir ? demanda le jeune homme à voix base. êtes-vous donc dans un tel besoin d'argent qu'il vous faille en prendre sur les routes ?
- J'en suis tellement affamée, marquis, que je mettrais, je crois, mon ceur en gage s'il n'était pas pris, dit-elle en lui souriant avec coquetterie. Mais d'où venez-vous donc, pour croire que vous vous servirez des Chouans sans leur laiser piller par-ci par-là quelques Bleus ? Ne savez-vous pas le proverbe: Voleur comme une chouette. Or, qu'est-ce qu'un Chouan ? D'ailleurs, dit-elle en élevant la voix, n'est-ce pas une action juste ? Les Bleus n'ont-ils pas pris tous les biens de l'église et les nôtres ?
Un autre murmure, bien différent du grognement par lequel les Chouans avaient répondu au marquis, accueillit ces paroles. Le jeune homme, dont le front se rembrunisait, prit alors la jeune dame à part et lui dit avec la vive bouderie d'un homme bien élevé: - Ces mesieurs viendront-ils à la Vivetière au jour fixé ?
- Oui, dit-elle, tous, l'Intimé, Grand-Jacques et peut-être Ferdinand.
- Permettez donc que j'y retourne ; car je ne saurais sanctionner de tels brigandages par ma présence. Oui, madame, j'ai dit brigandages. Il y a de la noblese à être volé, mais...
- Eh ! bien, dit-elle en l'interrompant, j'aurai votre part, et je vous remercie de me l'abandonner. Ce surplus de prise me fera grand bien. Ma mère a tellement tardé a m'envoyer de l'argent que je suis au désespoir.
- Adieu, s'écria le marquis.
Et il disparut ; mais la jeune dame courut vivement après lui.
- Pourquoi ne restez-vous pas avec moi ? demanda-t-elle en lui lançant le regard à demi despotique, à demi caresant par lequel les femmes qui ont des droits au respect d'un homme savent si bien exprimer leurs désirs.
- N'allez-vous pas piller la voiture ?
- Piller ? reprit-elle, quel singulier terme ! Laisez-moi vous expliquer...
- Rien, dit-il en lui prenant les mains et en les lui baisant avec la galanterie superficielle d'un courtisan. - écoutez-moi, reprit-il après une pause, si je demeurais là pendant la capture de cette diligence, nos gens me tueraient, car je les...
- Vous ne les tueriez pas, reprit-elle vivement, car ils vous lieraient les mains avec les égards dus à votre rang ; et, après avoir levé sur les Républicains une contribution nécesaire à leur équipement, à leur subsistance, à des achats de poudre, ils vous obéiraient aveuglément.
- Et vous voulez que je commande ici ? Si ma vie est nécesaire à la cause que je défends, permettez-moi de sauver l'honneur de mon pouvoir. En me retirant, je puis ignorer cette lâcheté. Je reviendrai pour vous accompagner.
Et il s'éloigna rapidement. La jeune dame écouta le bruit des pas avec un sensible déplaisir. Quand le bruisement des feuilles séchées eut insensiblement cesé, elle resta comme interdite, puis elle revint en grande hâte vers les Chouans. Elle laisa brusquement échapper un geste de dédain, et dit à Marche-à-terre, qui l'aidait à descendre de cheval: - Ce jeune homme-là voudrait pouvoir faire une guerre régulière à la République !... ah ! bien, encore quelques jours, et il changera d'opinion. - Comme il m'a traitée, se dit-elle après une pause.
Elle s'asit sur la roche qui avait servi de siège au marquis, et attendit en silence l'arrivée de la voiture. Ce n'était pas un des moindres phénomènes de l'époque que cette jeune dame noble jetée par de violentes pasions dans la lutte des monarchies contre l'esprit du siècle, et pousée par la vivacité de ses sentiments à des actions dont pour ainsi dire elle n'était pas complice ; semblable en cela à tant d'autres qui furent entraînées par une exaltation souvent fertile en grandes choses. Comme elle, beaucoup de femmes jouèrent des rôles ou héroïques ou blâmables dans cette tourmente. La cause royaliste ne trouva pas d'émisaires ni plus dévoués ni plus actifs que ces femmes, mais aucune des héroïnes de ce parti ne paya les erreurs du dévouement, ou le malheur de ces situations interdites à leur sexe, par une expiation ausi terrible que le fut le désespoir de cette dame, lorsque, asise sur le granit de la route, elle ne put refuser son admiration au noble dédain et à la loyauté du jeune chef. Insensiblement, elle tomba dans une profonde rêverie. D'amers souvenirs lui firent désirer l'innocence de ses premières années et regretter de n'avoir pas été une victime de cette révolution dont la marche, alors victorieuse, ne pouvait pas être arrêtée par de si faibles mains.
La voiture qui entrait pour quelque chose dans l'attaque des Chouans avait quitté la petite ville d'Ernée quelques instants avant l'escarmouche des deux partis. Rien ne peint mieux un pays que l'état de son matériel social. Sous ce rapport, cette voiture mérite une mention honorable. La Révolution elle-même n'eut pas le pouvoir de la détruire, elle roule encore de nos jours. Lorsque Turgot remboursa le privilège qu'une compagnie obtint sous Louis XIV de transporter exclusivement les voyageurs par tout le royaume, et qu'il institua les entreprises nommées les turgotines, les vieux carroses des sieurs de Vouges, Chanteclaire et veuve Lacombe refluèrent dans les provinces. Une de ces mauvaises voitures établisait donc la communication entre Mayenne et Fougères. Quelques entêtés l'avaient jadis nommée, par antiphrase, la turgotine, pour singer Paris ou en haine d'un ministre qui tentait des innovations. Cette turgotine était un méchant cabriolet à deux roues très-hautes, au fond duquel deux personnes un peu grases auraient difficilement tenu. L'exiguïté de cette frêle machine ne permettant pas de la charger beaucoup, et le coffre qui formait le siège étant exclusivement réservé au service de la poste, si les voyageurs avaient quelque bagage, ils étaient obligés de le garder entre leurs jambes déjà torturées dans une petite caise que sa forme faisait asez resembler à un soufflet. Sa couleur primitive et celle des roues fournisait aux voyageurs une insoluble énigme. Deux rideaux de cuir, peu maniables malgré de longs services, devaient protéger les patients contre le froid et la pluie. Le conducteur, asis sur une banquette semblable à celle des plus mauvais coucous parisiens participait forcément à la conversation par la manière dont il était placé entre ses victimes bipèdes et quadrupèdes. Cet équipage offrait de fantastiques similitudes avec ces vieillards décrépits qui ont esuyé bon nombre de catarrhes, d'apoplexies, et que la mort semble respecter, il geignait en marchant, il criait par moments. Semblable à un voyageur pris par un lourd sommeil, il se penchait alternativement en arrière et en avant, comme s'il eût esayé de résister à l'action violente de deux petits chevaux bretons qui le traînaient sur une route pasablement raboteuse. Ce monument d'un autre âge contenait trois voyageurs qui, à la sortie d'Ernée, où l'on avait relayé, continuèrent avec le conducteur une conversation entamée avant le relais.
- Comment voulez-vous que les Chouans se soient montrés par ici ? disait le conducteur. Ceux d'Ernée viennent de me dire que le commandant Hulot n'a pas encore quitté Fougères.
- Oh ! oh ! l'ami, lui répondit le moins âgé des voyageurs, tu ne risques que ta carcase ! Si tu avais, comme moi, trois cents écus sur toi, et que tu fuses connu pour être un bon patriote, tu ne serais pas si tranquille.
- Vous êtes en tout cas bien bavard, répondit le conducteur en hochant la tête.
- Brebis comptées, le loup les mange, reprit le second personnage.
Ce dernier, vêtu de noir, paraisait avoir une quarantaine d'années et devait être quelque recteur des environs. Son menton s'appuyait sur un double étage, et son teint fleuri devait appartenir à l'ordre ecclésiastique. Quoique gros et court, il déployait une certaine agilité chaque fois qu'il fallait descendre de voiture ou y remonter.
- Seriez-vous des Chouans ? s'écria l'homme aux trois cents écus dont l'opulente peau de bique couvrait un pantalon de bon drap et une veste fort propre qui annonçaient quelque riche cultivateur. Par l'âme de saint Robespierre, je jure que vous seriez mal reçus.
Puis, il promena ses yeux gris du conducteur au voyageur, en leur montrant deux pistolets à sa ceinture.
- Les Bretons n'ont pas peur de cela, dit avec dédain le recteur. D'ailleurs avons-nous l'air d'en vouloir à votre argent ?
Chaque fois que le mot argent était prononcé, le conducteur devenait taciturne, et le recteur avait précisément asez d'esprit pour douter que le patriote eût des écus et pour croire que leur guide en portait.
- Es-tu chargé aujourd'hui, Coupiau ? demanda l'abbé.
- Oh ! monsieur Gudin, je n'ai quasiment rien, répondit le conducteur.
L'abbé Gudin ayant interrogé la figure du patriote et celle de Coupiau, les trouva, pendant cette réponse, également imperturbables.
- Tant mieux pour toi, répliqua le patriote, je pourrai prendre alors mes mesures pour sauver mon avoir en cas de malheur.
Une dictature si despotiquement réclamée révolta Coupiau, qui reprit brutalement: - Je suis le maître de ma voiture, et pourvu que je vous conduise... - Es-tu patriote, es-tu Chouan ? Iui demanda vivement son adversaire en l'interrompant.
- Ni l'un ni l'autre, lui répondit Coupiau. Je suis postillon, et Breton qui plus est ; partant, je ne crains ni les Bleus ni les gentilshommes.
- Tu veux dire les gens-pille-hommes, reprit le patriote avec ironie.
- Ils ne font que reprendre ce qu'on leur a ôté, dit vivement le recteur.
Les deux voyageurs se regardèrent, s'il est permis d'emprunter ce terme à la conversation, jusque dans le blanc des yeux. Il existait au fond de la voiture un troisième voyageur qui gardait, au milieu de ces débats, le plus profond silence. Le conducteur, le patriote et même Gudin ne faisaient aucune attention à ce muet personnage. C'était en effet un de ces voyageurs incommodes et peu sociables qui sont dans une voiture comme un veau résigné que l'on mène, les pattes liées, au marché voisin. Ils commencent par s'emparer de toute leur place légale, et finisent par dormir sans aucun respect humain sur les épaules de leurs voisins. Le patriote, Gudin et le conducteur l'avaient donc laisé à lui-même sur la foi de son sommeil, après s'être aperçus qu'il était inutile de parler à un homme dont la figure pétrifiée annonçait une vie pasée à mesurer des aunes de toiles et une intelligence occupée à les vendre tout bonnement plus cher qu'elles ne coûtaient. Ce gros petit homme, pelotonné dans son coin, ouvrait de temps en temps ses petits yeux d'un bleu-faïence, et les avait succesivement portés sur chaque interlocuteur avec des expresions d'effroi, de doute et de défiance pendant cette discusion. Mais il paraisait ne craindre que ses compagnons de voyage et se soucier fort peu des Chouans. Quand il regardait le conducteur, on eût dit de deux francs-maçons. En ce moment la fusillade de la Pèlerine commença. Coupiau, déconcerté, arrêta sa voiture.
- Oh ! oh ! dit l'ecclésiastique qui paraisait s'y connaître, c'est un engagement sérieux, il y a beaucoup de monde.
- L'embarrasant, monsieur Gudin, est de savoir qui l'emportera ? s'écria Coupiau.
Cette fois les figures furent unanimes dans leur anxiété.
- Entrons la voiture, dit le patriote, dans cette auberge là-bas, et nous l'y cacherons en attendant le résultat de la bataille.
Cet avis parut si sage que Coupiau s'y rendit. Le patriote aida le conducteur à cacher la voiture à tous les regards, derrière un tas de fagots. Le prétendu recteur saisit une occasion de dire tout bas à Coupiau: - Est-ce qu'il aurait réellement de l'argent ?
- Hé ! monsieur Gudin, si ce qu'il en a entrait dans les poches de Votre Révérence, elles ne seraient pas lourdes.
Les Républicains, presés de gagner Ernée, pasèrent devant l'auberge sans y entrer. Au bruit de leur marche précipitée, Gudin et l'aubergiste stimulés par la curiosité avancèrent sur la porte de la cour pour les voir. Tout à coup le gros ecclésiastique courut à un soldat qui restait en arrière.
- Eh ! bien, Gudin ! s'écria-t-il, entêté, tu vas donc avec les Bleus. Mon enfant, y penses-tu ?
- Oui, mon oncle, répondit le caporal. J'ai juré de défendre la France.
- Eh ! malheureux, tu perds ton âme ! dit l'oncle en esayant de réveiller chez son neveu les sentiments religieux si puisants dans le ceur des Bretons.
Mon oncle, si le Roi s'était mis à la tête de ses armées, je ne dis pas que...
- Eh ! imbécile, qui te parle du Roi ? Ta République donne-t-elle des abbayes ? Elle a tout renversé. à quoi veux-tu parvenir ? Reste avec nous, nous triompherons, un jour ou l'autre, et tu deviendras conseiller à quelque parlement.
- Des parlements ?... dit Gudin d'un ton moqueur. Adieu, mon oncle.
- Tu n'auras pas de moi trois louis vaillant, dit l'oncle en colère. Je te déshérite !
- Merci, dit le Républicain.
Ils se séparèrent. Les fumées du cidre versé par le patriote à Coupiau pendant le pasage de la petite troupe avaient réusi à obscurcir l'intelligence du conducteur ; mais il se réveilla tout joyeux quand l'aubergiste, après s'être informé du résultat de la lutte, annonça que les Bleus avaient eu l'avantage. Coupiau remit alors en route sa voiture qui ne tarda pas à se montrer au fond de la vallée de la Pèlerine où il était facile de l'apercevoir et des plateaux du Maine et de ceux de la Bretagne, semblable à un débris de vaiseau qui nage sur les flots après une tempête.
Arrivé sur le sommet d'une côte que les Bleus gravisaient alors et d'où l'on apercevait encore la Pèlerine dans le lointain, Hulot se retourna pour voir si les Chouans y séjournaient toujours ; le soleil, qui faisait reluire les canons de leurs fusils, les lui indiqua comme des points brillants. En jetant un dernier regard sur la vallée qu'il allait quitter pour entrer dans celle d'Ernée, il crut distinguer sur la grande route l'équipage de Coupiau.
- N'est-ce pas la voiture de Mayenne ? demanda-t-il à ses deux amis.
Les deux officiers, qui dirigèrent leurs regards sur la vieille turgotine, la reconnurent parfaitement.
- Hé ! bien, dit Hulot, comment ne l'avons-nous pas rencontrée ?
Ils se regardèrent en silence.
- Voilà encore une énigme ? s'écria le commandant. Je commence à entrevoir la vérité cependant.
En ce moment Marche-à-terre, qui reconnaisait ausi la turgotine, la signala à ses camarades, et les éclats d'une joie générale tirèrent la jeune dame de sa rêverie. L'inconnue s'avança et vit la voiture qui s'approchait du revers de la Pèlerine avec une fatale rapidité. La malheureuse turgotine arriva bientôt sur le plateau. Les Chouans, qui s'y étaient cachés de nouveau, fondirent alors sur leur proie avec une avide célérité. Le voyageur muet se laisa couler au fond de la voiture et se blottit soudain en cherchant à garder l'apparence d'un ballot.
- Ah ! bien, s'écria Coupiau de desus son siège en leur désignant le paysan, vous avez senti le patriote que voilà, car il a de l'or, un plein sac !
Les Chouans accueillirent ces paroles par un éclat de rire général et s'écrièrent: - Pille-miche ! Pille-miche ! Pille-miche !
Au milieu de ce rire, auquel Pille-miche lui-même répondit comme un écho, Coupiau descendit tout honteux de son siège. Lorsque le fameux Cibot, dit Pille-miche, aida son voisin à quitter la voiture, il s'éleva un murmure de respect.
- C'est l'abbé Gudin ! crièrent plusieurs hommes.
à ce nom respecté, tous les chapeaux furent ôtés, les Chouans s'agenouillèrent devant le prêtre et lui demandèrent sa bénédiction, que l'abbé leur donna gravement.
- Il tromperait saint Pierre et lui volerait les clefs du paradis, dit le recteur en frappant sur l'épaule de Pille-miche. Sans lui, les Bleus nous interceptaient.
Mais, en apercevant la jeune dame, l'abbé Gudin alla s'entretenir avec elle à quelques pas de là. Marche-à-terre, qui avait ouvert lestement le coffre du cabriolet, fit voir avec une joie sauvage un sac dont la forme annonçait des rouleaux d'or. Il ne resta pas longtemps à faire les parts. Chaque Chouan reçut de lui son contingent avec une telle exactitude, que ce partage n'excita pas la moindre querelle. Puis il s'avança vers la jeune dame et le prêtre, en leur présentant six mille francs environ.
- Puis-je accepter en conscience, monsieur Gudin ? dit-elle en sentant le besoin d'une approbation.
- Comment donc, madame ? l'église n'a-t-elle pas autrefois approuvé la confiscation du bien des Protestants ; à plus forte raison, celle des Révolutionnaires qui renient Dieu, détruisent les chapelles et persécutent la religion. L'abbé Gudin joignit l'exemple à la prédication, en acceptant sans scrupule la dîme de nouvelle espèce que lui offrait Marche-à-terre. - Au reste, ajouta-t-il, je puis maintenant consacrer tout ce que je posède à la défense de Dieu et du Roi. Mon neveu part avec les Bleus !
Coupiau se lamentait et criait qu'il était ruiné.
- Viens avec nous, lui dit Marche-à-terre, tu auras ta part.
- Mais on croira que j'ai fait exprès de me laiser voler, si je reviens sans avoir esuyé de violence.
- N'est-ce que ça ?... dit Marche-à-terre.
Il fit un signal, et une décharge cribla la turgotine. à cette fusillade imprévue, la vieille voiture pousa un cri si lamentable, que les Chouans, naturellement superstitieux, reculèrent d'effroi ; mais Marche-à-terre avait vu sauter et retomber dans un coin de la caise la figure pâle du voyageur taciturne.
- Tu as encore une volaille dans ton poulailler, dit tout bas Marche-à-terre à Coupiau.
Pille-miche, qui comprit la question, cligna des yeux en signe d'intelligence.
- Oui, répondit le conducteur ; mais je mets pour condition à mon enrôlement avec vous autres, que vous me laiserez conduire ce brave homme sain et sauf à Fougères. Je m'y suis engagé au nom de la sainte d'Auray.
Qui est-ce ? demanda Pille-miche.
Je ne puis pas vous le dire, répondit Coupiau.
Laise-le donc ! reprit Marche-à-terre en pousant Pille-miche par le coude, il a juré par Sainte-Anne d'Auray. Faut qu'il tienne ses promeses.
- Mais, dit le Chouan en s'adresant à Coupiau, ne descends pas trop vite la montagne, nous allons te rejoindre, et pour cause. Je veux voir le museau de ton voyageur, et nous lui donnerons un paseport.
En ce moment on entendit le galop d'un cheval dont le bruit se rapprochait vivement de la Pèlerine. Bientôt le jeune chef apparut. La dame cacha promptement le sac qu'elle tenait à la main.
- Vous pouvez garder cet argent sans scrupule, dit le jeune homme en ramenant en avant le bras de la dame. Voici une lettre que j'ai trouvée pour vous parmi celles qui m'attendaient à la Vivetière, elle est de madame votre mère. Après avoir tour à tour regardé les Chouans qui regagnaient le bois, et la voiture qui descendait la vallée du Couêsnon, il ajouta: - Malgré ma diligence, je ne suis pas arrivé à temps. Fase le ciel que je me sois trompé dans mes soupçons !
C'est l'argent de ma pauvre mère, s'écria la dame après avoir décacheté la lettre dont les premières lignes lui arrachèrent cette exclamation.
Quelques rires étouffés retentirent dans le bois. Le jeune homme lui-même ne put s'empêcher de sourire en voyant la dame gardant à la main le sac qui renfermait sa part dans le pillage de son propre argent. Elle-même se mit à rire
- Eh ! bien, marquis, Dieu soit loué ! pour cette fois je m'en tire sans blâme, dit-elle au chef.
- Vous mettez donc de la légèreté en toute chose, même dans vos remords ?... dit le jeune homme.
Elle rougit et regarda le marquis avec une contrition si véritable, qu'il en fut désarmé. L'abbé rendit poliment, mais d'un air équivoque, la dîme qu'il venait d'accepter ; puis il suivit le jeune chef qui se dirigeait vers le chemin détourné par lequel il était venu. Avant de les rejoindre, la jeune dame fit un signe à Marche-à-terre, qui vint près d'elle.
- Vous vous porterez en avant de Mortagne lui dit-elle à voix base. Je sais que les Bleus doivent envoyer incesamment à Alençon une forte somme en numéraire pour subvenir aux préparatifs de la guerre. Si j'abandonne à tes camarades la prise d'aujourd'hui, c'est à condition qu'ils sauront m'en indemniser. Surtout que le Gars ne sache rien du but de cette expédition, peut-être s'y opposerait-il ; mais, en cas de malheur, je l'adoucirai.
- Madame, dit le marquis, sur le cheval duquel elle se mit en croupe en abandonnant le sien à l'abbé, nos amis de Paris m'écrivent de prendre garde à nous. La République veut esayer de nous combattre par la ruse et par la trahison.
- Ce n'est pas trop mal, répondit-elle. Ils ont d'asez bonnes idées, ces gens-là ! Je pourrai prendre part à la guerre et trouver des adversaires.
- Je le crois, s'écria le marquis. Pichegru m'engage à être scrupuleux et circonspect dans mes amitiés de toute espèce. La République me fait l'honneur de me supposer plus dangereux que tous les Vendéens ensemble, et compte sur mes faibleses pour s'emparer de ma personne.
- Vous défieriez-vous de moi ? dit-elle en lui frappant le ceur avec la main par laquelle elle se cramponnait à lui.
- Seriez-vous là ?... madame, dit-il en tournant vers elle son front qu'elle embrasa.
- Ainsi, reprit l'abbé, la police de Fouché sera plus dangereuse pour nous que ne le sont les bataillons mobiles et les contre-Chouans.
- Comme vous le dites, mon révérend.
- Ha ! ha ! s'écria la dame, Fouché va donc envoyer des femmes contre vous ?... je les attends, ajouta-t-elle d'un son de voix profond et après une légère pause.
à trois ou quatre portées de fusil du plateau désert que les chefs abandonnaient, il se pasait une de ces scènes qui, pendant quelque temps encore, devinrent asez fréquentes sur les grandes routes. Au sortir du petit village de la Pèlerine, Pille-miche et Marche-à-terre avaient arrêté de nouveau la voiture dans un enfoncement du chemin. Coupiau était descendu de son siège après une molle résistance. Le voyageur taciturne, exhumé de sa cachette par les deux Chouans, se trouvait agenouillé dans un genêt.
- Qui es-tu ? lui demanda Marche-à-terre d'une voix sinistre.
Le voyageur gardait le silence, lorsque Pille-miche recommença la question en lui donnant un coup de crose.
- Je suis, dit-il alors en jetant un regard sur Coupiau, Jacques Pinaud, un pauvre marchand de toile. Coupiau fit un signe négatif, sans croire enfreindre ses promeses. Ce signe éclaira Pille-miche, qui ajusta le voyageur, pendant que Marche-à-terre lui signifia catégoriquement ce terrible ultimatum: - Tu es trop gras pour avoir les soucis des pauvres ! Si tu te fais encore demander une fois ton véritable nom, voici mon ami Pille-miche qui par un seul coup de fusil acquerra l'estime et la reconnaisance de tes héritiers. - Qui es-tu ? ajouta-t-il après une pause.
- Je suis d'Orgemont de Fougères.
Ah ! ah ! s'écrièrent les deux Chouans.
Ce n'est pas moi qui vous ai nommé, monsieur d'Orgemont, dit Coupiau. La sainte Vierge m'est témoin que je vous ai bien défendu.
- Puisque vous êtes monsieur d'Orgemont de Fougères, reprit Marche-à-terre d'un air respectueusement ironique, nous allons vous laiser aller bien tranquillement. Mais comme vous n'êtes ni un bon Chouan, ni un vrai Bleu, quoique ce soit vous qui ayez acheté les biens de l'abbaye de Juvigny, vous nous payerez, ajouta le Chouan en ayant l'air de compter ses asociés, trois cents écus de six francs pour votre rançon. La neutralité vaut bien cela.
- Trois cents écus de six francs ! répétèrent en cheur le malheureux banquier, Pille-miche et Coupiau, mais avec des expresions diverses.
- Hélas ! mon cher monsieur, continua d'Orgemont, je suis ruiné. L'emprunt forcé de cent millions fait par cette République du diable, qui me taxe à une somme énorme, m'a mis à sec.
- Combien t'a-t-elle donc demandé, ta République ?
- Mille écus, mon cher monsieur, répondit ]e banquier d'un air piteux en croyant obtenir une remise.
- Si ta République t'arrache des emprunts forcés si considérables, tu vois bien qu'il y a tout à gagner avec nous autres, notre gouvernement est moins cher. Trois cents écus, est-ce donc trop pour ta peau ?
- Où les prendrai-je ?
- Dans ta caise, dit Pille-miche. Et que tes écus ne soient pas rognés, ou nous te rognerons les ongles au feu.
- Où vous les paierai-je ? demanda d'Orgemont.
- Ta maison de campagne de Fougères n'est pas loin de la ferme de Gibarry, où demeure mon cousin Galope-Chopine, autrement dit le grand Cibot, tu les lui remettras, dit Pille-miche.
- Ce n'est pas régulier, dit d'Orgemont.
- Qu'est-ce que cela nous fait ? reprit Marche-à-terre. Songe que, s'ils ne sont pas remis à Galope-Chopine d'ici à quinze jours, nous te rendrons une petite visite qui te guérira de la goutte, si tu l'as aux pieds.
- Quant à toi, Coupiau, reprit Marche-à-terre, ton nom désormais sera Mène-à-bien.
à ces mots les deux Chouans s'éloignèrent. Le voyageur remonta dans la voiture, qui, grâce au fouet de Coupiau, se dirigea rapidement vers Fougères.
- Si vous aviez eu des armes, lui dit Coupiau, nous aurions pu nous défendre un peu mieux.
- Imbécile, j'ai dix mille francs là, reprit d'Orgemont en montrant ses gros souliers. Est-ce qu'on peut se défendre avec une si forte somme sur soi ?
Mène-à-bien se gratta l'oreille et regarda derrière lui, mais ses nouveaux camarades avaient complètement disparu.
Hulot et ses soldats s'arrêtèrent à Ernée pour l'hôpital de cette petite ville ; déposer les blesés puis, sans que nul événement fâcheux interrompît la marche des troupes républicaines, elles arrivèrent à Mayenne. Là le commandant put, le lendemain, résoudre tous ses doutes relativement à la marche du mesager ; car le lendemain, les habitants apprirent le pillage de la voiture. Peu de jours après, les autorités dirigèrent sur Mayenne asez de conscrits patriotes pour que Hulot pût y remplir le cadre de sa demi-brigade. Bientôt se succédèrent des ouï-dire peu rasurants sur l'insurrection. La révolte était complète sur tous les points où, pendant la dernière guerre, les Chouans et les Vendéens avaient établi les principaux foyers de cet incendie. En Bretagne, les royalistes s'étaient rendus maîtres de Pontorson afin de se mettre en communication avec la mer. La petite ville de Saint-James, située entre Pontorson et Fougères, avait été prise par eux, et ils paraisaient vouloir en faire momentanément leur place d'armes le centre de leurs magasins ou de leurs opérations. De là, ils pouvaient correspondre sans danger avec la Normandie et le Morbihan. Les chefs subalternes parcouraient ces trois pays pour y soulever les partisans de la monarchie et arriver à mettre de l'ensemble dans leur entreprise. Ces menées coïncidaient avec les nouvelles de la Vendée, où des intrigues semblables agitaient la contrée, sous l'influence de quatre chefs célèbres, mesieurs l'abbé Vernal, le comte de Fontaine, de Châtillon et Suzannet. Le chevalier de Valois, le marquis d'Esgrignon et les Troisville étaient, disait-on, leurs correspondants dans le département de l'Orne. Le chef du vaste plan d'opérations qui se déroulait lentement, mais d'une manière formidable était réellement le Gars, surnom donné par les Chouans à monsieur le marquis de Montauran, lors de son débarquement. Les renseignements transmis aux ministres par Hulot se trouvaient exacts en tout point. L'autorité de ce chef envoyé du dehors avait été ausitôt reconnue. Le marquis prenait même asez d'empire sur les Chouans pour leur faire concevoir le véritable but de la guerre et leur persuader que les excès dont ils se rendaient coupables souillaient la cause généreuse qu'ils avaient embrasée. Le caractère hardi, la bravoure, le sang-froid, la capacité de ce jeune seigneur réveillaient les espérances des ennemis de la République et flattaient si vivement la sombre exaltation de ces contrées que les moins zélés coopéraient à y préparer des événements décisifs pour la monarchie abattue. Hulot ne recevait aucune réponse aux demandes et aux rapports réitérés qu'il adresait à Paris. Ce silence étonnant annonçait, sans doute, une nouvelle crise révolutionnaire.
- En serait-il maintenant, disait le vieux chef à ses amis, en fait de gouvernement comme en fait d'argent, met-on néant à toutes les pétitions ?
Mais le bruit du magique retour du général Bonaparte et des événements du Dix-huit Brumaire ne tarda pas à se répandre. Les commandants militaires de l'Ouest comprirent alors le silence des ministres. Néanmoins ces chefs n'en furent que plus impatients d'être délivrés de la responsabilité qui pesait sur eux, et devinrent asez curieux de connaître les mesures qu'allait prendre le nouveau gouvernement. En apprenant que le général Bonaparte avait été nommé premier consul de la République, les militaires éprouvèrent une joie très-vive: ils voyaient, pour la première fois, un des leurs arrivant au maniement des affaires. La France, qui avait fait une idole de ce jeune général, tresaillit d'espérance. L'énergie de la nation se renouvela. La capitale, fatiguée de sa sombre attitude, se livra aux fêtes et aux plaisirs desquels elle était depuis si longtemps sevrée. Les premiers actes du Consulat ne diminuèrent aucun espoir, et la Liberté ne s'en effaroucha pas. Le premier consul fit une proclamation aux habitants de l'Ouest. Ces éloquentes allocutions adresées aux mases et que Bonaparte avait, pour ainsi dire, inventées, produisaient, dans ces temps de patriotisme et de miracles, des effets prodigieux. Sa voix retentisait dans le monde comme la voix d'un prophète, car aucune de ses proclamations n'avait encore été démentie par la victoire.
"HABITANTS,
"Une guerre impie embrase une seconde fois les départements de l'Ouest.
"Les artisans de ces troubles sont des traîtres vendus à l'Anglais ou des brigands qui ne cherchent dans les discordes civiles que l'aliment et l'impunité de leurs forfaits.
"à de tels hommes le gouvernement ne doit ni ménagements, ni déclaration de ses principes.
"Mais il est des citoyens chers à la patrie qui ont été séduits par leurs artifices ; c'est à ces citoyens que sont dues les lumières et la vérité.
"Des lois injustes ont été promulguées et exécutées ; des actes arbitraires ont alarmé la sécurité des citoyens et la liberté des consciences ; partout des inscriptions hasardées sur des listes d'émigrés ont frappé des citoyens ; enfin de grands principes d'ordre social ont été violés.
"Les consuls déclarent que la liberté des cultes étant garantie par la Constitution, la loi du 11 prairial an III, qui laise aux citoyens l'usage des édifices destinés aux cultes religieux, sera exécutée.
"Le gouvernement pardonnera: il fera grâce au repentir, l'indulgence sera entière et absolue ; mais il frappera quiconque, après cette déclaration, oserait encore résister à la souveraineté nationale."
- Eh ! bien, disait Hulot après la lecture publique de ce discours consulaire, est-ce asez paternel ? Vous verrez cependant que pas un brigand royaliste ne changera d'opinion.
Le commandant avait raison. Cette proclamation ne servit qu'à raffermir chacun dans son parti. Quelques jours après, Hulot et ses collègues reçurent des renforts. Le nouveau ministre de la guerre leur manda que le général Brune était désigné pour aller prendre le commandement des troupes dans l'ouest de la France. Hulot, dont l'expérience était connue, eut provisoirement l'autorité dans les départements de l'Orne et de la Mayenne. Une activité inconnue anima bientôt tous les resorts du gouvernement. Une circulaire du ministre de la Guerre et du ministre de la Police Générale annonça que des mesures vigoureuses confiées aux chefs des commandements militaires avaient été prises pour étouffer l'insurrection dans son principe. Mais les Chouans et les Vendéens avaient déjà profité de l'inaction de la République pour soulever les campagnes et s'en emparer entièrement. Ausi, une nouvelle proclamation consulaire fut-elle adresée. Cette fois le général parlait aux troupes.
"SOLDATS,
"Il ne reste plus dans l'Ouest que des brigands, des émigrés, des stipendiés de l'Angleterre.
"L'armée est composée de plus de soixante mille braves ; que j'apprenne bientôt que les chefs des rebelles ont vécu. La gloire ne s'acquiert que par les fatigues ; si on pouvait l'acquérir en tenant son quartier général dans les grandes villes, qui n'en aurait pas ?...
"Soldats, quel que soit le rang que vous occupiez dans l'armée, la reconnaisance de la nation vous attend. Pour en être dignes, il faut braver l'intempérie des saisons, les glaces, les neiges, le froid excesif des nuits ; surprendre vos ennemis à la pointe du jour et exterminer ces misérables, le déshonneur du nom français.
"Faites une campagne courte et bonne ; soyez inexorables pour les brigands, mais observez une discipline sévère.
"Gardes nationales, joignez les efforts de vos bras à celui des troupes de ligne.
"Si vous connaisez parmi vous des hommes partisans des brigands, arrêtez-les ! Que nulle part ils ne trouvent d'asile contre le soldat qui va les poursuivre ; et s'il était des traîtres qui osasent les recevoir et les défendre, qu'ils périsent avec eux !"
- Quel compère ! s'écria Hulot, c'est comme à l'armée d'Italie, il sonne la mese et il la dit. Est-ce parler, cela ?
- Oui, mais il parle tout seul et en son nom, dit Gérard, qui commençait à s'alarmer des suites du Dix-huit Brumaire.
- Hé ! sainte guérite, qu'est-ce que cela fait, puisque c'est un militaire, s'écria Merle.
à quelques pas de là, plusieurs soldats s'étaient attroupés devant la proclamation affichée sur le mur. Or, comme pas un d'eux ne savait lire, ils la contemplaient, les uns d'un air insouciant, les autres avec curiosité, pendant que deux ou trois cherchaient parmi les pasants un citoyen qui eût la mine d'un savant.
- Vois donc, La-clef-des-ceurs, ce que c'est que ce chiffon de papier-là, dit Beau-pied d'un air goguenard à son camarade.
- C'est bien facile à deviner, répondit La-clef-des-ceurs.
à ces mots, tous regardèrent les deux camarades toujours prêts à jouer leurs rôles.
- Tiens, regarde, reprit La-clef-des-ceurs en montrant en tête de la proclamation une grosière vignette où, depuis peu de jours, un compas remplaçait le niveau de 1793. Cela veut dire qu'il faudra que, nous autres troupiers, nous marchions ferme ! Ils ont mis là un compas toujours ouverts, c'est un emblème.
- Mon garçon, ça ne te va pas de faire le savant, cela s'appelle un problème. J'ai servi d'abord dans l'artillerie, reprit Beau-pied, mes officiers ne mangeaient que de ça.
- C'est un emblème.
- C'est un problème. Gageons !
- Quoi !
- Ta pipe allemande !
- Tope !
Sans vous commander, mon adjudant, n'est-ce pas que c'est un emblème, et non un problème, demanda La-clef-des-ceurs à Gérard, qui, tout pensif, suivait Hulot et Merle.
- C'est l'un et l'autre, répondit-il gravement.
- L'adjudant s'est moqué de nous, reprit Beau-pied. Ce papier-là veut dire que notre général d'Italie est pasé consul, ce qui est un fameux grade, et que nous allons avoir des capotes et des souliers.
DEUXIèME PARTIE : Une idée de Fouché
Chapitre Premier
Vers les derniers jours du mois de brumaire, au moment où, pendant la matinée, Hulot faisait maneuvrer sa demi-brigade entièrement concentrée à Mayenne par des ordres supérieurs, un exprès venu d'Alençon lui remit des dépêches pendant la lecture desquelles une asez forte contrariété se peignit sur sa figure.
- Allons, en avant ! s'écria-t-il avec humeur en serrant les papiers au fond de son chapeau. Deux compagnies vont se mettre en marche avec moi et se diriger sur Mortagne. Les Chouans y sont.
- Vous m'accompagnerez, dit-il à Merle et à Gérard. Si je comprends un mot à ma dépêche, je veux être fait noble. Je ne suis peut-être qu'une bête, n'importe, en avant ! Il n'y a pas de temps à perdre.
- Mon commandant, qu'y a-t-il donc de si barbare dans cette carnasière-là ! dit Merle en montrant du bout de sa botte l'enveloppe ministérielle de la dépêche.
- Tonnerre de Dieu ! il n'y a rien si ce n'est qu'on nous embête.
Lorsque le commandant laisait échapper cette expresion militaire, déjà l'objet d'une réserve, elle annonçait toujours quelque tempête. Les diverses intonations de cette phrase formaient des espèces de degrés qui, pour la demi-brigade, étaient un sûr hermomètre de la patience du chef ; et la franchise de ce vieux soldat en avait rendu la connaisance si facile, que le plus méchant tambour savait bientôt son Hulot par ceur, en observant les variations de la petite grimace par laquelle le commandant retrousait sa joue et clignait les yeux. Cette fois, le ton de la sourde colère par lequel il accompagna ce mot rendit les deux amis silencieux et circonspects. Les marques mêmes de petite vérole qui sillonnaient ce visage guerrier parurent plus profondes et le teint plus brun que de coutume. Sa large queue bordée de treses étant revenue sur une des épaulettes quand il remit son chapeau à trois cornes, Hulot la rejeta avec tant de fureur que les cadenettes en furent dérangées. Cependant comme il restait immobile, les poings fermés, les bras croisés avec force sur la poitrine, la moustache hérisée, Merle se hasarda à lui demander: - Part-on sur l'heure ?
- Oui, si les gibernes sont garnies, répondit-il en grommelant.
- Elles le sont.
- Portez arme ! par file à gauche, en avant, marche ! dit Gérard à un geste de son chef.
Et les tambours se mirent en tête des deux compagnies désignées par Gérard. Au son du tambour, le commandant plongé dans ses réflexions parut se réveiller, et il sortit de la ville accompagné de ses deux amis, auxquels il ne dit pas un mot. Merle et Gérard se regardèrent silencieusement à plusieurs reprises comme pour se demander: - Nous tiendra-t-il longtemps rigueur ? Et, tout en marchant, ils jetèrent à la dérobée des regards observateurs sur Hulot qui continuait à dire entre ses dents de vagues paroles. Plusieurs fois ces phrases résonnèrent comme des jurements aux oreilles des soldats ; mais pas un d'eux n'osa souffler mot ; car, dans l'occasion, tous savaient garder la discipline sévère à laquelle étaient habitués les troupiers jadis commandés en Italie par Bonaparte. La plupart d'entre eux étaient comme Hulot, les restes de ces fameux bataillons qui capitulèrent à Mayence sous la promese de ne pas être employés sur les frontières, et l'armée les avait nommés les Mayençais. Il était difficile de rencontrer des soldats et des chefs qui se comprisent mieux.
Le lendemain de leur départ, Hulot et ses deux amis se trouvaient de grand matin sur la route d'Alençon, à une lieue environ de cette dernière ville vers Mortagne, dans la partie du chemin qui côtoie les pâturages arrosés par la Sarhe. Les vues pittoresques de ces prairies se déployent succesivement sur la gauche, tandis que la droite, flanquée des bois épais qui se rattachent à la grande forêt de Menil-Broust, forme, s'il est permis d'emprunter ce terme à la peinture, un repousoir aux délicieux aspects de la rivière. Les bermes du chemin sont encaisées par des fosés dont les terres sans cese rejetées sur les champs y produisent de hauts talus couronnés d'ajoncs, nom donné dans tout l'Ouest au genêt épineux. Cet arbuste, qui s'étale en buisons épais, fournit pendant l'hiver une excellente nourriture aux chevaux et aux bestiaux ; mais tant qu'il n'était pas récolté, les Chouans se cachaient derrière ses touffes d'un vert sombre. Ces talus et ces ajoncs, qui annoncent au voyageur l'approche de la Bretagne, rendaient donc alors cette partie de la route ausi dangereuse qu'elle est belle. Les périls qui devaient se rencontrer dans le trajet de Mortagne à Alençon et d'Alençon à Mayenne, étaient la cause du départ de Hulot ; et, là, le secret de sa colère finit par lui échapper. Il escortait alors une vieille malle traînée par des chevaux de poste que ses soldats fatigués obligeaient à marcher lentement. Les compagnies de Bleus appartenant à la garnison de Mortagne et qui avaient accompagné cette horrible voiture jusqu'aux limites de leur étape, où Hulot était venu les remplacer dans ce service, à juste titre nommé par ses soldats une scie patriotique, retournaient à Mortagne et se voyaient dans le lointain comme des points noirs. Une des deux compagnies du vieux Républicain se tenait à quelques pas en arrière, et l'autre en avant de cette calèche. Hulot, qui se trouva entre Merle et Gérard, à moitié chemin de l'avant-garde et de la voiture, leur dit, tout à coup: - Mille tonnerres ! croiriez-vous que c'est pour accompagner les deux cotillons qui sont dans ce vieux fourgon que le général nous a détachés de Mayenne ?
- Mais, mon commandant, quand nous avons pris position tout à l'heure auprès des citoyennes, répondit Gérard, vous les avez saluées d'un air qui n'était pas déjà si gauche.
- Hé ! voilà l'infamie. Ces muscadins de Paris ne nous recommandent-ils pas les plus grands égards pour leurs damnées femelles ! Peut-on déshonorer de bons et braves patriotes comme nous, en les mettant à la suite d'une jupe. Oh ! moi, je vais droit mon chemin et n'aime pas les zigzags chez les autres. Quand j'ai vu à Danton des maîtreses, à Barras des maîtreses, je leur ai dit: - "Citoyens, quand la République vous a requis de la gouverner, ce n'était pas pour autoriser les amusements de l'ancien régime. "Vous me direz à cela que les femmes ? Oh ! on a des femmes ! c'est juste. à de bons lapins, voyez-vous, il faut des femmes et de bonnes femmes. Mais, asez causé quand vient le danger. à quoi donc aurait servi de balayer les abus de l'ancien temps si les patriotes les recommençaient. Voyez le premier consul, c'est là un homme: pas de femmes, toujours à son affaire. Je parierais ma moustache gauche qu'il ignore le sot métier qu'on nous fait faire ici.
- Ma foi, commandant, répondit Merle en riant, j'ai aperçu le bout du nez de la jeune dame cachée au fond de la malle, et j'avoue que tout le monde pourrait sans déshonneur se sentir, comme je l'éprouve, la démangeaison d'aller tourner autour de cette voiture pour nouer avec les voyageurs un petit bout de conversation.
- Gare à toi, Merle, dit Gérard. Les corneilles coiffées sont accompagnées d'un citoyen asez rusé pour te prendre dans un piège.
- Qui ? Cet incroyable dont les petits yeux vont incesamment d'un côté du chemin à l'autre, comme s'il y voyait des Chouans ; ce muscadin à qui on aperçoit à peine les jambes ; et qui, dans le moment où celles de son cheval sont cachées par la voiture, a l'air d'un canard dont la tête sort d'un pâté ! Si ce dadais-là m'empêche jamais de careser sa jolie fauvette...
-Canard, fauvette ! Oh ! mon pauvre Merle, tu es furieusement dans les volatiles. Mais ne te fie pas au canard ! Ses yeux verts me paraisent perfides comme ceux d'une vipère et fins comme ceux d'une femme qui pardonne à son mari. Je me défie moins des Chouans que de ces avocats dont les figures resemblent à des carafes de limonade.
- Bah ! s'écria Merle gaiement, avec la permision du commandant, je me risque ! Cette femme-là a des yeux qui sont comme des étoiles, on peut tout mettre au jeu pour les voir.
- I1 est pris le camarade, dit Gérard au commandant, il commence à dire des bêtises.
Hulot fit la grimace, hausa les épaules et répondit: - Avant de prendre le potage, je lui conseille de le sentir.
- Brave Merle, reprit Gérard en jugeant à la lenteur de sa marche qu'il maneuvrait pour se laiser graduellement gagner par la malle, est-il gai ! C'est le seul homme qui puise rire de la mort d'un camarade sans être taxé d'insensibilité.
- C'est le vrai soldat français, dit Hulot d'un ton grave.
- Oh ! le voici qui ramène ses épaulettes sur son épaule pour faire voir qu'il est capitaine, s'écria Gérard en riant, comme si le grade y faisait quelque chose.
La voiture vers laquelle pivotait l'officier renfermait en effet deux femmes, dont l'une semblait être la servante de l'autre.
- Ces femmes-là vont toujours deux par deux, disait Hulot.
Un petit homme sec et maigre caracolait, tantôt en avant, tantôt en arrière de la voiture ; mais quoiqu'il parût accompagner les deux voyageuses privilégiées, personne ne l'avait encore vu leur adresant la parole. Ce silence, preuve de dédain ou de respect, les bagages nombreux, et les cartons de celle que le commandant appelait une princese, tout, jusqu'au costume de son cavalier servant, avait encore irrité la bile de Hulot. Le costume de cet inconnu présentait un exact tableau de la mode qui valut en ce temps les caricatures des Incroyables. Qu'on se figure ce personnage affublé d'un habit dont les basques étaient si courtes, qu'elles laisaient paser cinq à six pouces du gilet, et les pans si longs qu'ils resemblaient a une queue de morue, terme alors employé pour les désigner. Une cravate énorme décrivait autour de son cou de si nombreux contours, que la petite tête qui sortait de ce labyrinhe de mouseline justifiait presque la comparaison gastronomique du capitaine Merle. L'inconnu portait un pantalon collant et des bottes à la Suwaroff. Un immense camée blanc et bleu servait d'épingle à sa chemise. Deux chaînes de montre s'échappaient parallèlement de sa ceinture ; puis ses cheveux, pendant en tirebouchons de chaque côté des faces, lui couvraient presque tout le front. Enfin, pour dernier enjolivement, le col de sa chemise et celui de l'habit montaient si haut, que sa tête paraisait enveloppée comme un bouquet dans un cornet de papier. Ajoutez à ces grêles accesoires qui juraient entre eux sans produire d'ensemble, L'opposition burlesque des couleurs du pantalon jaune, du gilet rouge, de l'habit cannelle, et l'on aura une image fidèle du suprême bon ton auquel obéisaient les élégants au commencement du Consulat. Ce costume, tout à fait baroque, semblait avoir été inventé pour servir d'épreuve à la grâce, et montrer qu'il n'y a rien de si ridicule que la mode ne sache consacrer. Le cavalier paraisait avoir atteint l'âge de trente ans, mais il en avait à peine vingt-deux ; peut-être devait-il cette apparence soit à la débauche, soit aux périls de cette époque. Malgré cette toilette d'empirique, sa tournure accusait une certaine élégance de manières à laquelle on reconnaisait un homme bien élevé. Lorsque le capitaine se trouva près de la calèche, le muscadin parut deviner son desein, et le favorisa en retardant le pas de son cheval ; Merle, qui lui avait jeté un regard sardonique, rencontra un de ces visages impénétrables, accoutumés par les vicisitudes de la Révolution à cacher toutes les émotions, même les moindres. Au moment où le bout recourbé du vieux chapeau triangulaire et l'épaulette du capitaine furent aperçus par les dames, une voix d'une angélique douceur lui demanda: - Monsieur l'officier, auriez-vous la bonté de nous dire en quel endroit de la route nous nous trouvons ?
Il existe un charme inexprimable dans une question faite par une voyageuse inconnue, le moindre mot semble alors contenir toute une aventure ; mais si la femme sollicite quelque protection, en s'appuyant sur sa faiblese et sur une certaine ignorance des choses, chaque homme n'est-il pas légèrement enclin à bâtir une fable imposible où il se fait heureux ? Ausi les mots de "Monsieur l'officier, "la forme polie de la demande, portèrent-ils un trouble inconnu dans le ceur du capitaine. Il esaya d'examiner la voyageuse et fut singulièrement désappointé, car un voile jaloux lui en cachait les traits ; à peine même put-il en voir les yeux, qui, à travers la gaze, brillaient comme deux onyx frappés par le soleil.
- Vous êtes maintenant à une lieue d'Alençon, madame.
- Alençon, déjà ! Et la dame inconnue se rejeta, ou plutôt se laisa aller au fond de la voiture, sans plus rien répondre.
- Alençon, répéta l'autre femme en paraisant se réveiller. Vous allez revoir le pays
Elle regarda le capitaine et se tut. Merle, trompé dans son espérance de voir la belle inconnue, se mit à en examiner la compagne. C'était une fille d'environ vingt-six ans, blonde, d'une jolie taille, et dont le teint avait cette fraîcheur de peau, cet éclat nourri qui distingue les femmes de Valognes, de Bayeux et des environs d'Alençon. Le regard de ses yeux bleus n'annonçait pas d'esprit, mais une certaine fermeté mêlée de tendrese. Elle portait une robe d'étoffe commune. Ses cheveux, relevés sous un petit bonnet à la mode cauchoise, et sans aucune prétention, rendaient sa figure charmante de simplicité. Son attitude, sans avoir la noblese convenue des salons, n'était pas dénuée de cette dignité naturelle à une jeune fille modeste qui pouvait contempler le tableau de sa vie pasée sans y trouver un seul sujet de repentir. D'un coup d'eil, Merle sut deviner en elle une de ces fleurs champêtres qui, transportée dans les serres parisiennes où se concentrent tant de rayons flétrisants, n'avait rien perdu de ses couleurs pures ni de sa rustique franchise. L'attitude naïve de la jeune fille et la modestie de son regard apprirent à Merle qu'elle ne voulait pas d'auditeur. En effet quand il s'éloigna, les deux inconnues commencèrent à voix base une conversation dont le murmure parvint à peine à son oreille.
- Vous êtes partie si précipitamment, dit la jeune campagnarde, que vous n'avez pas seulement pris le temps de vous habiller. Vous voilà belle ! Si nous allons plus loin qu'Alençon, il faudra nécesairement y faire une autre toilette...
- Oh ! oh ! Francine, s'écria l'inconnue.
- Plaît-il ?
- Voici la troisième tentative que tu fais pour apprendre le terme et la cause de ce voyage.
- Ai-je dit la moindre chose qui puise me valoir ce reproche..
- Oh ! j'ai bien remarqué ton petit manège. De candide et simple que tu étais, tu as pris un peu de ruse à mon école. Tu commences à avoir les interrogations en horreur. Tu as bien raison, mon enfant. De toutes les manières connues d'arracher un secret, c'est, à mon avis, la plus niaise.
- Eh ! bien, reprit Francine, puisqu'on ne peut rien vous cacher, convenez-en, Marie ? votre conduite n'exciterait-elle pas la curiosité d'un saint. Hier matin sans resources, aujourd'hui les mains pleines d'or, on vous donne à Mortagne la malle-poste pillée dont le conducteur a été tué, vous êtes protégée par les troupes du gouvernement, et suivie par un homme que je regarde comme votre mauvais génie...
- Qui, Corentin ?... demanda la jeune inconnue en accentuant ces deux mots par deux inflexions de voix pleines d'un mépris qui déborda même dans le geste par lequel elle montra le cavalier. écoute, Francine, reprit-elle, te souviens-tu de Patriote, ce singe que j'avais habitué à contrefaire Danton, et qui nous amusait tant.
- Oui, mademoiselle.
- Eh ! bien, en avais-tu peur ?
- Il était enchaîné.
- Mais Corentin est muselé, mon enfant.
- Nous badinions avec Patriote pendant des heures entières, dit Francine, je le sais, mais il finisait toujours par nous jouer quelque mauvais tour. à ces mots, Francine se rejeta vivement au fond de la voiture, près de sa maîtrese, lui prit les mains pour les careser avec des manières câlines, en lui disant d'une voix affectueuse: - Mais vous m'avez devinée, Marie, et vous ne me répondez pas. Comment, après ces tristeses qui m'ont fait tant de mal, oh ! bien du mal, pouvez-vous en vingt-quatre heures devenir d'une gaieté folle, comme lorsque vous parliez de vous tuer. D'où vient ce changement. J'ai le droit de vous demander un peu compte de votre âme. Elle est à moi avant d'être à qui que ce soit, car jamais vous ne serez mieux aimée que vous ne l'êtes par moi. Parlez, mademoiselle.
- Eh ! bien, Francine, ne vois-tu pas autour de nous le secret de ma gaieté. Regarde les houppes jaunies de ces arbres lointains ? pas une ne se resemble. à les contempler de loin, ne dirait-on pas d'une vieille tapiserie de château. Vois ces haies derrière lesquelles il peut se rencontrer des Chouans à chaque instant. Quand je regarde ces ajoncs, il me semble apercevoir des canons de fusil. J'aime ce renaisant péril qui nous environne. Toutes les fois que la route prend un aspect sombre, je suppose que nous allons entendre des détonations, alors mon ceur bat, une sensation inconnue m'agite. Et ce n'est ni les tremblements de la peur, ni les émotions du plaisir ; non c'est mieux, c'est le jeu de tout ce qui se meut en moi, c'est la vie. Quand je ne serais joyeuse que d'avoir un peu animé ma vie !
- Ah ! vous ne me dites rien, cruelle. Sainte Vierge, ajouta Francine en levant les yeux au ciel avec douleur, à qui se confesera-t-elle, si elle se tait avec moi ?
- Francine, reprit l'inconnue d'un ton grave, je ne peux pas t'avouer mon entreprise. Cette fois-ci, c'est horrible.
- Pourquoi faire le mal en connaisance de cause ?
- Que veux-tu, je me surprends à penser comme si j'avais cinquante ans, et à agir comme si j'en avais encore quinze. Tu as toujours été ma raison, ma pauvre fille ; mais dans cette affaire-ci, je dois étouffer ma conscience. Et, dit-elle après une pause, en laisant échapper un soupir, je n'y parviens pas. Or, comment veux-tu que j'aille encore mettre après moi un confeseur ausi rigide que toi ? Et elle lui frappa doucement dans la main.
- Hé ! quand vous ai-je reproché vos actions ? s'écria Francine. Le mal en vous a de la grâce. Oui, sainte Anne d'Auray, que je prie tant pour votre salut, vous absoudrait de tout. Enfin ne suis-je pas à vos côtés sur cette route, sans savoir où vous allez ? Et dans son effusion, elle lui baisa les mains.
- Mais, reprit Marie, tu peux m'abandonner, si ta conscience...
- Allons, taisez-vous, madame, reprit Francine en faisant une petite moue chagrine. Oh ! ne me direz-vous pas...
- Rien, dit la jeune demoiselle d'une voix ferme. Seulement sache-le bien ! je hais cette entreprise encore plus que celui dont la langue dorée me l'a expliquée. Je veux être franche, je t'avouerai que je ne me serais pas rendue à leurs désirs, si je n'avais entrevu dans cette ignoble farce un mélange de terreur et d'amour qui m'a tentée. Puis, je n'ai pas voulu m'en aller de ce bas monde sans avoir esayé d'y cueillir les fleurs que j'en espère, dusé-je périr ! Mais souviens-toi, pour l'honneur de ma mémoire, que si j'avais été heureuse, l'aspect de leur gros couteau prêt à tomber sur ma tête ne m'aurait pas fait accepter un rôle dans cette tragédie, car c'est une tragédie. Maintenant, reprit-elle en laisant échapper un geste de dégoût, si elle était décommandée, je me jetterais à l'instant dans la Sarhe ; et ce ne serait point un suicide, je n'ai pas encore vécu.
- Oh ! sainte Vierge d'Auray, pardonnez-lui !
- De quoi t'effraies-tu ? Les plates vicisitudes de la vie domestique n'excitent pas mes pasions, tu le sais. Cela est mal pour une femme ; mais mon âme s'est fait une sensibilité plus élevée, pour supporter de plus fortes épreuves. J'aurais été peut-être, comme toi, une douce créature. Pourquoi me suis-je élevée au-desus ou abaisée au-desous de mon sexe ? Ah ! que la femme du général Bonaparte est heureuse. Tiens, je mourrai jeune, puisque j'en suis déjà venue à ne pas m'effrayer d'une partie de plaisir où il y a du sang à boire, comme disait ce pauvre Danton. Mais oublie ce que je te dis ; c'est la femme de cinquante ans qui a parlé. Dieu merci ! la jeune fille de quinze ans va bientôt reparaître.
La jeune campagnarde frémit. Elle seule connaisait le caractère bouillant et impétueux de sa maîtrese. Elle seule était initiée aux mystères de cette âme riche d'exaltation, aux sentiments de cette créature qui, jusque-là, avait vu paser la vie comme une ombre insaisisable, en voulant toujours la saisir. Après avoir semé à pleines mains sans rien récolter cette femme était restée vierge, mais irritée par une multitude de désirs trompés. Lasée d'une lutte sans adversaire, elle arrivait alors dans son désespoir à préférer le bien au mal quand il s'offrait comme une jouisance, le mal au bien quand il présentait quelque poésie, la misère à la médiocrité comme quelque chose de plus grand, l'avenir sombre et inconnu de la mort à une vie pauvre d'espérances ou même de souffrances. Jamais tant de poudre ne s'était amasée pour l'étincelle, jamais tant de richeses à dévorer pour l'amour, enfin jamais aucune fille d'ève n'avait été pétrie avec plus d'or dans son argile. Semblable à un ange terrestre, Francine veillait sur cet être en qui elle adorait la perfection, croyant accomplir un céleste mesage si elle le conservait au cheur des séraphins d'où il semblait banni en expiation d'un péché d'orgueil.
- Voici le clocher d'Alençon, dit le cavalier en s'approchant de la voiture.
- Je le vois, répondit sèchement la jeune dame.
Ah ! bien, dit-il en s'éloignant avec les marques d'une soumision servile malgré son désappointement.
- Allez, allez plus vite, dit la dame au postillon. Maintenant il n'y a rien à craindre. Allez au grand trot ou au galop, si vous pouvez. Ne sommes-nous pas sur le pavé d'Alençon.
En pasant devant le commandant elle lui cria d'une voix douce:
- Nous nous retrouverons à l'auberge, commandant. Venez m'y voir.
- C'est cela, répliqua le commandant. à l'auberge ! Venez me voir ! Comme ça vous parle à un chef de demi-brigade...
Et il montrait du poing la voiture qui roulait rapidement sur la route.
- Ne vous en plaignez pas, commandant, elle a votre grade de général dans sa manche, dit en riant Corentin qui esayait de mettre son cheval au galop pour rejoindre la voiture.
- Ah ! je ne me laiserai pas embêter par ces paroisiens-là, dit Hulot à ses deux amis en grognant. J'aimerais mieux jeter l'habit de général dans un fosé que de le gagner dans un lit. Que veulent-ils donc, ces canards-là ? Y comprenez-vous quelque chose, vous autres ?
- Oh ! oui, dit Merle, je sais que c'est la femme la plus belle que j'aie jamais vue ! Je crois que vous entendez mal la métaphore. C'est la femme du premier consul, peut-être ?
- Bah ! la femme du premier consul est vieille, et celle-ci est jeune, reprit Hulot. D'ailleurs, l'ordre que j'ai reçu du ministre m'apprend qu'elle se nomme mademoiselle de Verneuil. C'est une ci-devant. Est-ce que je ne connais pas ça ! Avant la révolution, elles faisaient toutes ce métier-là ; on devenait alors, en deux temps et six mouvements, chef de demi-brigade, il ne s'agisait que de leur bien dire deux ou trois fois: Mon Ceur !
Pendant que chaque soldat ouvrait le compas, pour employer l'expresion du commandant, la voiture horrible qui servait alors de malle avait promptement atteint l'hôtel des Trois-Maures, situé au milieu de la grande rue d'Alençon. Le bruit de ferraille que rendait cette informe voiture amena l'hôte sur le pas de la porte. C'était un hasard auquel personne dans Alençon ne devait s'attendre que la descente de la malle à l'auberge des Trois-Maures ; mais l'affreux événement de Mortagne la fit suivre par tant de monde, que les deux voyageuses, pour se dérober à la curiosité générale, entrèrent lestement dans la cuisine, inévitable antichambre des auberges dans tout l'Ouest ; et l'hôte se disposait à les suivre après avoir examiné la voiture, lorsque le postillon l'arrêta par le bras.
- Attention, citoyen Brutus, dit-il, il y a escorte de Bleus. Comme il n'y a ni conducteur ni dépêches, c'est moi qui t'amène les citoyennes, elles paieront sans doute comme de ci-devant princeses, ainsi...
- Ainsi, nous boirons un verre de vin ensemble tout à l'heure, mon garçon, lui dit l'hôte.
Après avoir jeté un coup d'eil sur cette cuisine noircie par la fumée et sur une table ensanglantée par des viandes crues, mademoiselle de Verneuil se sauva dans la salle voisine avec la légèreté d'un oiseau, car elle craignit l'aspect et l'odeur de cette cuisine, autant que la curiosité d'un chef malpropre et d'une petite femme grase qui déjà l'examinaient avec attention.
- Comment allons-nous faire, ma femme ? dit l'hôte. Qui diable pouvait croire que nous aurions tant de monde par le temps qui court ? Avant que je puise lui servir un déjeuner convenable, cette femme-là va s'impatienter. Ma foi, il me vient une bonne idée: puisque c'est des gens comme il faut, je vais leur proposer de se réunir à la personne que nous avons là-haut. Hein ?
Quand l'hôte chercha la nouvelle arrivée, il ne vit plus que Francine, à laquelle il dit à voix base en l'emmenant au fond de la cuisine du côté de la cour pour l'éloigner de ceux qui pouvaient l'écouter: - Si ces dames désirent se faire servir à part, comme je n'en doute point, j'ai un repas très délicat tout préparé pour une dame et pour son fils. Ces voyageurs ne s'opposeront sans doute pas à partager leur déjeuner avec vous, ajouta-t-il d'un air mystérieux. C'est des personnes de condition.
à peine avait-il achevé sa dernière phrase, que l'hôte se sentit appliquer dans le dos un léger coup de manche de fouet, il se retourna brusquement ! et vit derrière lui un petit homme trapu, sorti sans bruit d'un cabinet voisin, et dont l'apparition avait glacé de terreur la grose femme, le chef et son marmiton. L'hôte pâlit en retournant la tête. Le petit homme secoua ses cheveux qui lui cachaient entièrement le front et les yeux, se dresa sur ses pieds pour atteindre à l'oreille de l'hôte, et lui dit: - Vous savez ce que vaut une imprudence, une dénonciation, et de quelle couleur est la monnaie avec laquelle nous les payons. Nous sommes généreux.
I1 joignit à ses paroles un geste qui en fut un épouvantable commentaire. Quoique la vue de ce personnage fût dérobée à Francine par la rotondité de l'hôte, elle saisit quelques mots des phrases qu'il avait sourdement prononcées, et resta comme frappée par la foudre en entendant les sons rauques d'une voix bretonne. Au milieu de la terreur générale, elle s'élança vers le petit homme ; mais celui-ci, qui semblait se mouvoir avec l'agilité d'un animal sauvage, sortait déjà par une porte latérale donnant sur la cour. Francine crut s'être trompée dans ses conjectures, car elle n'aperçut que la peau fauve et noire d'un ours de moyenne taille. étonnée, elle courut à la fenêtre. à travers les vitres jaunies par la fumée, elle regarda l'inconnu qui gagnait l'écurie d'un pas traînant. Avant d'y entrer, il dirigea deux yeux noirs sur le premier étage de l'auberge, et, de là, sur la malle, comme s'il voulait faire part à un ami de quelque importante observation relative à cette voiture. Malgré les peaux de biques, et grâce à ce mouvement qui lui permit de distinguer le visage de cet homme, Francine reconnut alors à son énorme fouet et à sa démarche rampante, quoique agile dans l'occasion, le Chouan surnommé Marche-à-terre ; elle l'examina, mais indistinctement, à travers l'obscurité de l'écurie où il se coucha dans la paille en prenant une position d'où il pouvait observer tout ce qui se paserait dans l'auberge. Marche-à-terre était ramasé de telle sorte que, de loin comme de près l'espion le plus rusé l'aurait facilement pris pour un de ces gros chiens de roulier, tapis en rond et qui dorment, la gueule placée sur leurs pattes. La conduite de Marche-à-terre prouvait à Francine que le Chouan ne l'avait pas reconnue. Or, dans les circonstances délicates où se trouvait sa maîtrese, elle ne sut pas si elle devait s'en applaudir ou s'en chagriner. Mais le mystérieux rapport qui existait entre l'observation menaçante du Chouan et l'offre de l'hôte, asez commune chez les aubergistes qui cherchent toujours à tirer deux moutures du sac, piqua sa curiosité ; elle quitta la vitre craseuse d'où elle regardait la mase informe et noire qui, dans l'obscurité, lui indiquait la place occupée par Marche-à-terre, se retourna vers l'aubergiste, et le vit dans l'attitude d'un homme qui a fait un pas de clerc et ne sait comment s'y prendre pour revenir en arrière. Le geste du Chouan avait pétrifié ce pauvre homme. Personne, dans l'Ouest, n'ignorait les cruels raffinements des supplices par lesquels les Chaseurs du Roi punisaient les gens soupçonnés seulement d'indiscrétion, ausi l'hôte croyait-il déjà sentir leurs couteaux sur son cou. Le chef regardait avec terreur l'âtre du feu où souvent ils chauffaient les pieds de leurs dénonciateurs. La grose petite femme tenait un couteau de cuisine d'une main, de l'autre une pomme de terre à moitié coupée, et contemplait son mari d'un air hébété. Enfin le marmiton cherchait le secret, inconnu pour lui, de cette silencieuse terreur. La curiosité de Francine s'anima naturellement à cette scène muette, dont l'acteur principal était vu par tous, quoique absent. Le jeune fille fut flattée de la terrible puisance du Chouan, et encore qu'il n'entrât guère dans son humble caractère de faire des malices de femme de chambre, elle était cette fois trop fortement intéresée à pénétrer ce mystère pour ne pas profiter de ses avantages.
- Eh ! bien, mademoiselle accepte votre proposition, dit-elle gravement à l'hôte, qui fut comme réveillé en sursaut par ces paroles.
- Laquelle ? demanda-t-il avec une surprise réelle.
- Laquelle ? demanda Corentin survenant.
- Laquelle ? demanda mademoiselle de Verneuil.
- Laquelle ? demanda un quatrième personnage qui se trouvait sur la dernière marche de l'escalier et qui sauta légèrement dans la cuisine.
- Eh ! bien, de déjeuner avec vos personnes de distinction, répondit Francine impatiente.
- De distinction, reprit d'une voix mordante et ironique le personnage arrivé par l'escalier. Ceci, mon cher, me semble une mauvaise plaisanterie d'auberge ; mais si c'est cette jeune citoyenne que tu veux nous donner pour convive, il faudrait être fou pour s'y refuser, brave homme, dit-il en regardant mademoiselle de Verneuil. En l'absence de ma mère j'accepte, ajouta-t-il en frappant sur l'épaule de l'aubergiste stupéfait.
La gracieuse étourderie de la jeunese déguisa la hauteur insolente de ces paroles qui attira naturellement l'attention de tous les acteurs de cette scène sur ce nouveau personnage. L'hôte prit alors la contenance de Pilate cherchant à se laver les mains de la mort de Jésus-Christ, il rétrograda de deux pas vers sa grose femme, et lui dit à l'oreille: - Tu es témoin que, s'il arrive quelque malheur, ce ne sera pas ma faute. Mais au surplus, ajouta-t-il encore plus bas va prévenir de tout ça monsieur Marche-à-terre.
Le voyageur, jeune homme de moyenne taille, portait un habit bleu et de grandes guêtres noires qui lui montaient au-desus du genou, sur une culotte de drap également bleu. Cet uniforme simple et sans épaulettes appartenait aux élèves de 1'école Polytechnique. D'un seul regard, mademoiselle de Verneuil sut distinguer sous ce costume sombre des formes élégantes et ce je ne sais quoi qui annoncent une noblese native. Asez ordinaire au premier aspect, la figure du jeune homme se faisait bientôt remarquer par la conformation de quelques traits où se révélait une âme capable de grandes choses. Un teint bruni, des cheveux blonds et bouclés, des yeux bleus étincelants, un nez fin, des mouvements pleins d'aisance ; en lui, tout décelait et une vie dirigée par des sentiments élevés et l'habitude du commandement. Mais les signes les plus caractéristiques de son génie se trouvaient dans un menton à la Bonaparte, et dans sa lèvre inférieure qui se joignait à la supérieure en décrivant la courbe gracieuse de la feuille d'acanhe sous le chapiteau corinhien. La nature avait mis dans ces deux traits d'irrésistibles enchantements. - Ce jeune homme est singulièrement distingué pour un républicain, se dit mademoiselle de Verneuil. Voir tout cela d'un clin d'eil, s'animer par l'envie de plaire, pencher mollement la tête de côté, sourire avec coquetterie, lancer un de ces regards veloutés qui ranimeraient un ceur mort à l'amour ; voiler ses longs yeux noirs sous de larges paupières dont les cils fournis et recourbés desinèrent une ligne brune sur sa joue ; chercher les sons les plus mélodieux de sa voix pour donner un charme pénétrant à cette phrase banale: "- Nous vous sommes bien obligées, monsieur ? "tout ce manège n'employa pas le temps nécesaire à le décrire. Puis mademoiselle de Verneuil, s'adresant à l'hôte, demanda son appartement, vit l'escalier, et disparut avec Francine en laisant à l'étranger le soin de deviner si cette réponse contenait une acceptation ou un refus.
Chapitre II
- Quelle est cette femme-là ? demanda lestement l'élève de l'école Polytechnique à l'hôte immobile et de plus en plus stupéfait.
- C'est la citoyenne Verneuil, répondit aigrement Corentin en toisant le jeune homme avec jalousie, une ci-devant, qu'en veux-tu faire ?
L'inconnu, qui fredonnait une chanson républicaine, leva la tête avec fierté vers Corentin. Les deux jeunes gens se regardèrent alors pendant un moment comme deux coqs prêts à se battre, et ce regard fit éclore la haine entre eux pour toujours. Autant l'eil bleu du militaire était franc, autant l'eil vert de Corentin annonçait de malice et de fauseté ; l'un posédait nativement des manières nobles, l'autre n'avait que des façons insinuantes ; l'un s'élançait, l'autre se courbait ; l'un commandait le respect, l'autre cherchait à l'obtenir ; l'un devait dire: Conquérons ! l'autre: Partageons ?
-Le citoyen du Gua-Saint-Cyr est-il ici ? dit un paysan en entrant.
- Que lui veux-tu ? répondit le jeune homme en s'avançant.
Le paysan salua profondément, et remit une lettre que le jeune élève jeta dans le feu après l'avoir lue ; pour toute réponse, il inclina la tête, et l'homme partit.
- Tu viens sans doute de Paris, citoyen ? dit alors Corentin en s'avançant vers l'étranger avec une certaine aisance de manières, avec un air souple et liant qui parurent être insupportables au citoyen du Gua.
- Oui, répondit-il sèchement.
- Et tu es sans doute promu à quelque grade dans l'artillerie ?
- Non, citoyen, dans la marine.
- Ah ! tu te rends à Brest ? demanda Corentin d'un ton insouciant.
Mais le jeune marin tourna lestement sur les talons de ses souliers sans vouloir répondre, et démentit bientôt les belles espérances que sa figure avait fait concevoir à mademoiselle de Verneuil. I1 s'occupa de son déjeuner avec une légèreté enfantine, questionna le chef et l'hôtese sur leurs recettes, s'étonna des habitudes de province en Parisien arraché à sa coque enchantée, manifesta des répugnances de petite-maîtrese, et montra enfin d'autant moins de caractère que sa figure et ses manières en annonçaient davantage ; Corentin sourit de pitié en lui voyant faire la grimace quand il goûta le meilleur cidre de Normandie.
- Pouah ! s'écria-t-il, comment pouvez-vous avaler cela, vous autres ? I1 y a là-dedans à boire et à manger. La République a bien raison de se défier d'une province où l'on vendange à coups de gaule et où l'on fusille sournoisement les voyageurs sur les routes. N'allez pas nous mettre sur la table une carafe de cette médecine-là, mais de bon vin de Bordeaux blanc et rouge. Allez voir surtout s'il y a bon feu là-haut. Ces gens-là m'ont l'air d'être bien retardés en fait de civilisation. - Ah ! reprit-il en soupirant, il n'y a qu'un Paris au monde, et c'est grand dommage qu'on ne puise pas l'emmener en mer ! - Comment, gâte-sauce, dit-il au chef, tu mets du vinaigre dans cette fricasée de poulet, quand tu as là des citrons... - Quant à vous, madame l'hôtese, vous m'avez donné des draps si gros que je n'ai pas fermé l'eil pendant cette nuit. Puis il se mit à jouer avec une grose canne en exécutant avec un soin puéril des évolutions dont le plus ou le moins de fini et d'habileté annonçaient le degré plus ou moins honorable qu'un jeune homme occupait dans la clase des Incroyables.
- Et c'est avec des muscadins comme ça, dit confidentiellement Corentin à l'hôte en en épiant le visage, qu'on espère relever la marine de la République ?
- Cet homme-là, disait le jeune marin à l'oreille de l'hôtese, est quelque espion de Fouché. Il a la police gravée sur la figure, et je jurerais que la tache qu'il conserve au menton est de la boue de Paris. Mais à bon chat, bon...
En ce moment une dame, vers laquelle le marin s'élança avec tous les signes d'un respect extérieur, entra dans la cuisine de l'auberge.
- Ma chère maman, lui dit-il, arrivez donc. Je crois avoir, en votre absence, recruté des convives.
- Des convives, lui répondit-elle, quelle folie ! - C'est mademoiselle de Verneuil. reprit-il à voix base.
- Elle a péri sur l'échafaud après l'affaire de Savenay, elle était venue au Mans pour sauver son frère le prince de Loudon, lui dit brusquement sa mère.
- Vous vous trompez, madame, reprit avec douceur Corentin en appuyant sur le mot madame, il y a deux demoiselles de Verneuil, les grandes maisons ont toujours plusieurs branches.
L'étrangère, surprise de cette familiarité, se recula de quelques pas comme pour examiner cet interlocuteur inattendu: elle arrêta sur lui ses yeux noirs pleins de cette vive sagacité si naturelle aux femmes et parut chercher dans quel intérêt il venait affirmer l'existence de mademoiselle de Verneuil. En même temps Corentin, qui étudiait cette dame à la dérobée la destitua de tous les plaisirs de la maternité pour lui accorder ceux de l'amour ; il refusa galamment le bonheur d'avoir un fils de vingt ans à une femme dont la peau éblouisante, les sourcils arqués encore bien fournis, les cils peu dégarnis furent l'objet de son admiration, et dont les abondants cheveux noirs séparés en deux bandeaux sur le front, faisaient resortir la jeunese d'une tête spirituelle. Les faibles rides du front, loin d'annoncer les années, trahisaient des pasions jeunes. Enfin, si les yeux perçants étaient un peu voilés, on ne savait si cette altération venait de la fatigue du voyage ou de la trop fréquente expresion du plaisir. Enfin Corentin remarqua que l'inconnue était enveloppée dans une mante d'étoffé anglaise, et que la forme de son chapeau, sans doute étrangère, n'appartenait à aucune des modes dites à la grecque qui régisaient encore les toilettes parisiennes. Corentin était un de ces êtres portés par leur caractère à toujours soupçonner le mal plutôt que le bien, et il conçut à l'instant des doutes sur le civisme des deux voyageurs. De son côté, la dames qui avait ausi fait avec une égale rapidité ses observations sur la personne de Corentin, se tourna vers son fils avec un air significatif asez fidèlement traduit par ces mots: Quel est cet original-là ? Est-il de notre bord ? à cette mentale interrogation, le jeune marin répondit par une attitude, par un regard et par un geste de main qui disaient: - Je n'en sais, ma foi, rien, et il m'est encore plus suspect qu'à vous. Puis, laisant à sa mère le soin de deviner ce mystère, il se tourna vers l'hôtese, à laquelle il dit à l'oreille: - Tâchez donc de savoir ce qu'est ce drôle-là, s'il accompagne effectivement cette demoiselle et pourquoi.
- Ainsi dit madame du Gua en regardant Corentin, tu es sûr, citoyen, que mademoiselle de Verneuil existe ?
- Elle existe ausi certainement en chair et en os, madame, que le citoyen du Gua-Saint-Cyr.
Cette réponse renfermait une profonde ironie dont le secret n'était connu que de la dame et toute autre qu'elle en aurait été déconcertée. Son fils regarda tout à coup fixement Corentin qui tirait froidement sa montre sans paraître se douter du trouble que produisait sa réponse. La dame, inquiète et curieuse de savoir sur-le-champ si cette phrase couvrait une perfidie, ou si elle était seulement l'effet du hasard, dit à Corentin de l'air le plus naturel ; - Mon Dieu ! combien les routes sont peu sûres ! Nous avons été attaqués au delà de Mortagne par les Chouans. Mon fils a manqué de rester sur la place, il a reçu deux balles dans son chapeau en me défendant.
- Comment, madame, vous étiez dans le courrier que les brigands ont dévalisé malgré l'escorte, et qui vient de nous amener ? Vous devez connaître alors la voiture ! On m'a dit à mon pasage à Mortagne que les Chouans s'étaient trouvés au nombre de deux mille à l'attaque de la malle et que tout le monde avait péri, même les voyageurs. Voilà comme on écrit l'histoire ! Le ton musard que prit Corentin et son air niais le firent en ce moment resembler à un habitué de la petite Provence qui reconnaîtrait avec douleur la fauseté d'une nouvelle politique. - Hélas ! madame, continua-t-il, si l'on asasine les voyageurs si près de Paris, jugez combien les routes de la Bretagne vont être dangereuses. Ma foi, je vais retourner a Paris sans vouloir aller plus loin.
- Madernoiselle de Verneuil est-elle belle et jeune ? demanda la dame frappée d'une idée soudaine et s'adresant à l'hôtese.
En ce moment l'hôte interrompit cette conversation dont l'intérêt avait quelque chose de cruel pour ces trois personnages, en annonçant que le déjeuner était servi. Le jeune marin offrit la main à sa mère avec une fause familiarité qui confirma les soupçons de Corentin, auquel il dit tout haut en se dirigeant vers l'escalier: - Citoyen, si tu accompagnes la citoyenne Verneuil et qu'elle accepte la proposition de l'hôte, ne te gêne pas...
Quoique ces paroles fusent prononcées d'un ton leste et peu engageant, Corentin monta. Le jeune homme serra vivement la main de la dame, et quand ils furent séparés du Parisien par sept à huit marches: - Voilà, dit-il à voix base, à quels dangers sans gloire nous exposent vos imprudentes entreprises. Si nous sommes découverts, comment pourrons nous échapper ? Et quel rôle me faites-vous jouer !
Tous trois arrivèrent dans une chambre asez vaste. Il ne fallait pas avoir beaucoup cheminé dans l'Ouest pour reconnaître que l'aubergiste avait prodigué pour recevoir ses hôtes tous ses trésors et un luxe peu ordinaire. La table était soigneusement servie. La chaleur d'un grand feu avait chasé l'humidité de l'appartement. Enfin, le linge, les sièges, la vaiselle, n'étaient pas trop malpropres. Ausi Corentin s'aperçut-il que l'aubergiste s'était, pour nous servir d'une expresion populaire, mis en quatre, afin de plaire aux étrangers. - Donc, se dit-il, ces gens ne sont pas ce qu'ils veulent paraître. Ce petit jeune homme est rusé ; je le prenais pour un sot, mais maintenant je le crois ausi fin que je puis l'être moi-même.
Le jeune marin, sa mère et Corentin attendirent mademoiselle de Verneuil que l'hôte alla prévenir. Mais la belle voyageuse ne parut pas. L'élève de l'école Polytechnique se douta bien qu'elle devait faire des difficultés, il sortit en fredonnant Veillons au salut de l'empire, et se dirigea vers la chambre de mademoiselle de Verneuil, dominé par un piquant désir de vaincre ses scrupules et de l'amener avec lui. Peut-être voulait-il résoudre les doutes qui l'agitaient, on peut-être esayer sur cette inconnue le pouvoir que tout homme a la prétention d'exercer sur une jolie femme.
- Si c'est là un républicain, se dit Corentin en le voyant sortir, je veux être pendu ! Il a dans les épaules le mouvement des gens de cour. Et si c'est là sa mère, se dit-il encore en regardant madame du Gua, je suis le pape ! Je tiens des Chouans. Asurons-nous de leur qualité ?
La porte s'ouvrit bientôt, et le jeune marin parut en tenant par la main mademoiselle de Verneuil, qu'il conduisit à table avec une suffisance pleine de courtoisie. L'heure qui venait de s'écouler n'avait pas été perdue pour le diable. Aidée par Francine, mademoiselle de Verneuil s'était armée d'une toilette de voyage plus redoutable peut-être que ne l'est une parure de bal. Sa simplicité avait cet attrait qui procède de l'art avec lequel une femme, asez belle pour se paser d'ornements, sait réduire la toilette à n'être plus qu'un agrément secondaire. Elle portait une robe verte dont la jolie coupe, dont le spencer orné de brandebourgs desinaient ses formes avec une affectation peu convenable à une jeune fille, et laisaient voir sa taille souple, son corsage élégant et ses gracieux mouvements. Elle entra en souriant avec cette aménité naturelle aux femmes qui peuvent montrer, dans une bouche rose, des dents bien rangées ausi transparentes que la porcelaine, et sur leurs joues, deux fosettes ausi fraîches que celles d'un enfant. Ayant quitté la capote qui l'avait d'abord presque dérobée aux regards du jeune marin, elle put employer aisément les mille petits artifices, si naïfs en apparence, par lesquels une femme fait resortir et admirer toutes les beautés de son visage et les grâces de sa tête. Un certain accord entre ses manières et sa toilette la rajeunisait si bien que madame du Gua se crut libérale en lui donnant vingt ans. La coquetterie de cette toilette, évidemment faite pour plaire, devait inspirer de l'espoir au jeune homme ; mais mademoiselle de Verneuil le salua par une molle inclinaison de tête sans le regarder et parut l'abandonner avec une folâtre insouciance qui le déconcerta. Cette réserve n'annonçait aux yeux des étrangers ni précaution ni coquetterie, mais une indifférence naturelle ou feinte. L'expresion candide que la voyageuse sut donner à son visage le rendit impénétrable. Elle ne laisa paraître aucune préméditation de triomphe et sembla douée de ces jolies petites manières qui séduisent, et qui avaient dupé déjà l'amour-propre du jeune marin. Ausi l'inconnu regagna-t-il sa place avec une sorte de dépit.
Mademoiselle de Verneuil prit Francine par la main, et s'adresant à madame du Gua: - Madame, lui dit-elle d'une voix caresante, auriez-vous la bonté de permettre que cette fille, en qui je vois plutôt une amie qu'une servante, dîne avec nous ? Dans ces temps d'orage, le dévouement ne peut se payer que par le ceur, et d'ailleurs, n'est-ce pas tout ce qui nous reste ?
Madame du Gua répondit à cette dernière phrase, prononcée à voix base, par une demi-révérence un peu cérémonieuse, qui révélait son désappointement de rencontrer une femme si jolie. Puis se penchant à l'oreille de son fils: - Oh ! temps d'orage, dévouement, madame, et la servante ! dit-elle, ce ne doit pas être mademoiselle de Verneuil, mais une fille envoyée par Fouché.
Les convives allaient s'aseoir, lorsque mademoiselle de Verneuil aperçut Corentin, qui continuait de soumettre à une sévère analyse les deux inconnus, asez inquiets de ses regards.
- Citoyen, lui dit-elle, tu es sans doute trop bien élevé pour suivre ainsi mes pas. En envoyant mes parents à l'échafaud, la République n'a pas eu la magnanimité de me donner de tuteur. Si, par une galanterie chevaleresque, inouïe, tu m'as accompagnée malgré moi (et là elle laisa échapper un soupir), je suis décidée à ne pas souffrir que les soins protecteurs dont tu es si prodigue aillent jusqu'à te causer de la gêne. Je suis en sûreté ici, tu peux m'y laiser.
Elle lui lança un regard fixe et méprisant. Elle fut comprise, Corentin réprima un sourire qui fronçait presque les coins de ses lèvres rusées, et la salua d'une manière respectueuse.
- Citoyenne, dit-il, je me ferai toujours un honneur de t'obéir. La beauté est la seule reine qu'un vrai républicain puise volontiers servir.
En le voyant partir, les yeux de mademoiselle de Verneuil brillèrent d'une joie si naïve, elle regarda Francine avec un sourire d'intelligence empreint de tant de bonheur, que madame du Gua, devenue prudente en devenant jalouse, se sentit disposée à abandonner les soupçons que la parfaite beauté de mademoiselle de Verneuil venait de lui faire concevoir.
- C'est peut-être mademoiselle de Verneuil, dit-elle à l'oreille de son fils.
- Et l'escorte ? lui répondit le jeune homme, que le dépit rendait sage. Est-elle prisonnière ou protégée, amie ou ennemie du gouvernement ?
Madame du Gua cligna des yeux comme pour dire qu'elle saurait bien éclaircir ce mystère. Cependant le départ de Corentin sembla tempérer la défiance du marin, dont la figure perdit son expresion sévère et il jeta sur mademoiselle de Verneuil des regards où se révélait un amour immodéré des femmes et non la respectueuse ardeur d'une pasion naisante. La jeune fille n'en devint que plus circonspecte et réserva ses paroles affectueuses pour madame du Gua Le jeune homme, se fâchant à lui tout seul, esaya dans son amer dépit, de jouer ausi l'insensibilité. Mademoiselle de Verneuil ne parut pas s'apercevoir de ce manège, et se montra simple sans timidité réservée, sans pruderie. Cette rencontre de personnes qui ne paraisaient pas destinées à se lier, n'éveilla donc aucune sympahie bien vive. Il y eut même un embarras vulgaire, une gêne qui détruisirent tout le plaisir que mademoiselle de Verneuil et le jeune marin s'étaient promis un moment auparavant. Mais les femmes ont entre elles un si admirable tact des convenances, des liens si intimes ou de si vifs désirs d'émotions, qu'elles savent toujours rompre la glace dans ces occasions. Tout à coup, comme si les deux belles convives eusent eu la même pensée, elles se mirent à plaisanter innocemment leur unique cavalier, et rivalisèrent à son égard de moqueries, d'attentions et de soins ; cette unanimité d'esprit les laisait libres. Un regard ou un mot qui, échappés dans la gêne, ont de la valeur, devenaient alors insignifiants. Bref, au bout d'une demi-heure, ces deux femmes, déjà secrètement ennemies, parurent être les meilleures amies du monde. Le jeune marin se surprit alors à en vouloir autant à mademoiselle de Verneuil de sa liberté d'esprit que de sa réserve. Il était tellement contrarié, qu'il regrettait avec une sourde colère d'avoir partagé son déjeuner avec elle.
- Madame, dit mademoiselle de Verneuil à madame du Gua, monsieur votre fils est-il toujours ausi triste qu'en ce moment ?
- Mademoiselle, répondit-il, je me demandais à quoi sert un bonheur qui va s'enfuir. Le secret de ma tristese est dans la vivacité de mon plaisir.
- Voilà des madrigaux, reprit-elle en riant, qui sentent plus la Cour que l'école Polytechnique.
- I1 n'a fait qu'exprimer une pensée bien naturelle, mademoiselle, dit madame du Gua, qui avait ses raisons pour apprivoiser l'inconnue.
- Allons, riez donc, reprit mademoiselle de Verneuil en souriant au jeune homme. Comment êtes-vous donc quand vous pleurez, si ce qu'il vous plaît d'appeler un bonheur vous attriste ainsi ?
Ce sourire, accompagné d'un regard agresif qui détruisit l'harmonie de ce masque de candeur, rendit un peu d'espoir au marin. Mais inspirée par sa nature qui entraîne la femme à toujours rire trop ou trop peu, tantôt mademoiselle de Verneuil semblait s'emparer de ce jeune homme par un coup d'eil où brillaient les fécondes promeses de l'amour ; puis, tantôt elle opposait à ses galantes expresions une modestie froide et sévère ; vulgaire manège sous lequel les femmes cachent leurs véritables émotions. Un moment, un seul, où chacun d'eux crut trouver chez l'autre des paupières baisées, ils se communiquèrent leurs véritables pensées ; mais ils furent ausi prompts à voiler leurs regards qu'ils l'avaient été à confondre cette lumière qui bouleversa leurs ceurs en les éclairant. Honteux de s'être dit tant de choses en un seul coup d'eil, ils n'osèrent plus se regarder. Mademoiselle de Verneuil, jalouse de détromper l'inconnu se renferma dans une froide politese, et parut même attendre la fin du repas avec impatience.
- Mademoiselle, vous avez dû bien souffrir en prison ? Iui demanda madame du Gua.
- Hélas ! madame, il me semble que je n'ai pas cesé d'y être.
- Votre escorte est-elle destinée à vous protéger mademoiselle, ou à vous surveiller ? êtes-vous précieuse ou suspecte à la République ?
Mademoiselle de Verneuil comprit instinctivement qu'elle inspirait peu d'intérêt à madame du Gua, et s'effaroucha de cette question.
- Madame, répondit-elle, je ne sais pas bien précisément quelle est en ce moment la nature de mes relations avec la République.
- Vous la faites peut-être trembler ? dit le jeune homme avec un peu d'ironie
- Pourquoi ne pas respecter les secrets de mademoiselle ? reprit madame du Gua.
- Oh ! madame, les secrets d'une jeune personne qui ne connaît encore de la vie que ses malheurs, ne sont pas bien curieux.
- Mais, répondit madame du Gua pour continuer une conversation qui pouvait lui apprendre ce qu'elle voulait savoir, le premier consul paraît avoir des intentions parfaites. Ne va-t-il pas, dit-on, arrêter l'effet des lois contre les émigrés ?
- C'est vrai, madame, dit-elle avec trop de vivacité peut-être ; mais alors pourquoi soulevons-nous la Vendée et la Bretagne ? pourquoi donc incendier la France ?...
Ce cri généreux par lequel elle semblait se faire un reproche à elle-même, causa un tresaillement au marin. Il regarda fort attentivement mademoiselle de Verneuil, mais il ne put découvrir sur sa figure ni haine ni amour. Cette peau dont le coloris attestait la finese était impénétrable. Une curiosité invincible l'attacha soudain à cette singulière créature vers laquelle il était attiré déjà par de violents désirs.
- Mais, dit-elle en continuant après une pause, madame, allez-vous à Mayenne ?
- Oui, mademoiselle, répondit le jeune homme d'un air interrogateur.
- Eh ! bien, madame, continua mademoiselle de Verneuil, puisque monsieur votre fils sert la République... Elle prononça ces paroles d'un air indifférent en apparence, mais elle jeta sur les deux inconnus un de ces regards furtifs qui n'appartiennent qu'aux femmes et aux diplomates. - Vous devez redouter les Chouans ? reprit-elle, une escorte n'est pas à dédaigner. Nous sommes devenus presque compagnons de voyage, venez avec nous jusqu'à Mayenne.
Le fils et la mère hésitèrent et parurent se concerter.
- Je ne sais, mademoiselle, répondit le jeune homme, s'il est bien prudent de vous avouer que des intérêts d'une haute importance exigent pour cette nuit notre présence aux environs de Fougères, et que nous n'avons pas encore trouvé de moyens de transport ; mais les femmes sont si naturellement généreuses que j'aurais honte de ne pas me confier à vous. Néanmoins, ajouta-t-il, avant de nous remettre entre vos mains, au moins devons-nous savoir si nous pourrons en sortir sains et saufs. êtes-vous la reine ou l'esclave de votre escorte républicaine ? Excusez la franchise d'un jeune marin, mais je ne vois dans votre situation rien de bien naturel...
- Nous vivons dans un temps, monsieur, où rien de ce qui se pase n'est naturel. Ainsi vous pouvez accepter sans scrupule, croyez-le bien. Et surtout ajouta-t-elle en appuyant sur ses paroles, vous n'avez à craindre aucune trahison dans une offre faite avec simplicité par une personne qui n'épouse point les haines politiques.
- Le voyage ainsi fait ne sera pas sans danger, reprit-il en mettant dans son regard une finese qui donnait de l'esprit à cette vulgaire réponse.
- Que craignez-vous donc encore, demanda-t-elle avec un sourire moqueur, je ne vois de périls pour personne.
- La femme qui parle ainsi est-elle la même dont le regard partageait mes désirs, se disait le jeune homme. Quel accent ! Elle me tend quelque piège.
En ce moment, le cri clair et perçant d'une chouette qui semblait perchée sur le sommet de la cheminée, vibra comme un sombre avis.
- Qu'est ceci ? dit mademoiselle de Verneuil. Notre voyage ne commencera pas sous d'heureux présages. Mais comment se trouve-t-il ici des chouettes qui chantent en plein jour ? demanda-t-elle en faisant un geste de surprise.
- Cela peut arriver quelquefois, dit le jeune homme froidement. - Mademoiselle, reprit-il, nous vous porterions peut-être malheur. N'est-ce pas là votre pensée ? Ne voyageons donc pas ensemble.
Ces paroles furent dites avec un calme et une réserve qui surprirent mademoiselle de Verneuil.
- Monsieur, dit-elle avec une impertinence tout aristocratique, je suis loin de vouloir vous contraindre. Gardons le peu de liberté que nous laise la République. Si madame était seule, j'insisterais...
Les pas pesants d'un militaire retentirent dans le corridor, et le commandant Hulot montra bientôt une mine renfrogée.
- Venez ici, mon colonel, dit en souriant mademoiselle de Verneuil qui lui indiqua de la main une chaise auprès d'elle. - Occupons-nous, puisqu'il le faut, des affaires de l'état. Mais riez donc ? Qu'avez-vous ? Y a-t-il des Chouans ici ?
Le commandant était resté béant à l'aspect du jeune inconnu qu'il contemplait avec une singulière attention.
- Ma mère, désirez-vous encore du lièvre ? Mademoiselle, vous ne mangez pas, disait à Francine le marin en s'occupant des convives.
Mais la surprise de Hulot et l'attention de mademoiselle de Verneuil avaient quelque chose de cruellement sérieux qu'il était dangereux de méconnaître.
- Qu'as-tu donc, commandant, est-ce que tu me connaîtrais ? reprit brusquement le jeune homme.
- Peut-être, répondit le républicain.
- En effet, je crois t'avoir vu venir à l'école.
- Je ne suis jamais allé à l'école, répliqua brusquement le commandant. Et de quelle école sors-tu donc, toi ?
- De l'école Polytechnique.
- Ah ! ah ! oui, de cette caserne où l'on veut faire des militaires dans des dortoirs, répondit le commandant dont l'aversion était insurmontable pour les officiers sortis de cette savante pépinière. Mais dans quel corps sers-tu ?
- Dans la marine.
- Ah ! dit Hulot en riant avec malice. Connais-tu beaucoup d'élèves de cette école-là dans la marine - Il n'en sort, reprit-il d'un accent grave, que des officiers d'artillerie et du génie.
Le jeune homme ne se déconcerta pas.
-J'ai fait exception à cause du nom que je porte, répondit-il. Nous avons tous été marins dans notre famille.
- Ah ! reprit Hulot, quel est donc ton nom de famille, citoyen ?
- Du Gua Saint-Cyr.
- Tu n'as donc pas été asasiné à Mortagne ?
- Ah ! Il s'en est de bien peu fallu, dit vivement madame du Gua, mon fils a reçu deux balles.
- Et as-tu des papiers ? dit Hulot sans écouter la mère.
- Est-ce que vous voulez les lire, demanda impertinemment le jeune marin dont l'eil bleu plein de malice étudiait alternativement la sombre figure du commandant et celle de mademoiselle de Verneuil.
- Un blanc-bec comme toi voudrait-il m'embêter, par hasard ? Allons, donne-moi tes papiers, ou sinon, en route !
- La, la, mon brave, je ne suis pas un serin. Ai-je donc besoin de te répondre ! Qui es-tu ?
- Le commandant du département, reprit Hulot. - Oh ! alors mon cas peut devenir très grave, je serais pris les armes à la main. Et il tendit un verre de vin de Bordeaux au commandant.
-Je n'ai pas soif, répondit Hulot. Allons, voyons, tes papiers.
En ce moment, un bruit d'armes et les pas de quelques soldats ayant retenti dans la rue, Hulot s'approcha de la fenêtre et prit un air satisfait qui fit trembler mademoiselle de Verneuil. Ce signe d'intérêt réchauffa le jeune homme, dont la figure était devenue froide et fière. Après avoir fouillé dans la poche de son habit, il tira d'un élégant portefeuille et offrit au commandant des papiers que Hulot se mit à lire lentement, en comparant le signalement du paseport avec le visage du voyageur suspect. Pendant cet examen, le cri de la chouette recommença ; mais cette fois il ne fut pas difficile d'y distinguer l'accent et les jeux d'une voix humaine. Le commandant rendit alors au jeune homme les papiers d'un air moqueur.
- Tout cela est bel et bon, lui dit-il, mais il faut me suivre au district. Je n'aime pas la musique, moi !
- Pourquoi l'emmenez-vous au District ? demanda mademoiselle de Verneuil d'une voix altérée.
- Ma petite fille, répondit le commandant en faisant sa grimace habituelle, cela ne vous regarde pas.
Irritée du ton, de l'expresion du vieux militaire, et plus encore de cette espèce d'humiliation subie devant un homme à qui elle plaisait, mademoiselle de Verneuil se leva, quitta tout à coup l'attitude de candeur et de modestie dans laquelle elle s'était tenue jusqu'alors, son teint s'anima, et ses yeux brillèrent.
- Dites-moi, ce jeune homme a-t-il satisfait à tout ce qu'exige la loi ? s'écria-t-elle doucement, mais avec une sorte de tremblement dans la voix.
- Oui, en apparence, répondit ironiquement Hulot.
- Eh ! bien, j'entends que vous le laisiez tranquille en apparence, reprit-elle. Avez-vous peur qu'il ne vous échappe ? vous allez l'escorter avec moi jusqu'à Mayenne, il sera dans la malle avec madame sa mère. Pas d'observation, je le veux. - Eh ! bien, quoi ?... reprit-elle en voyant Hulot qui se permit de faire sa petite grimace, le trouvez-vous encore suspect ?
- Mais un peu, je pense.
- Que voulez-vous donc en faire ?
- Rien, si ce n'est de lui rafraîchir la tête avec un peu de plomb. C'est un étourdi, reprit le commandant avec ironie.
- Plaisantez-vous, colonel ? s'écria mademoiselle de Verneuil.
- Allons, camarade, dit le commandant en faisant un signe de tête au marin. Allons, dépêchons !
à cette impertinence de Hulot, mademoiselle de Verneuil devint calme et sourit.
- N'avancez pas, dit-elle au jeune homme qu'elle protégea par un geste plein de dignité.
- Oh ! la belle tête, dit le marin à l'oreille de sa mère qui fronça les sourcils.
Le dépit et mille sentiments irrités mais combattus déployaient alors des beautés nouvelles sur le visage de la Parisienne. Francine, madame du Gua, son fils s'étaient levés tous. Mademoiselle de Verneuil se plaça vivement entre eux et le commandant qui souriait, et défit lestement deux brandebourgs de son spencer. Puis, agisant par suite de cet aveuglement dont les femmes sont saisies lorsqu'on attaque fortement leur amour-propre, mais flattée ou impatiente ausi d'exercer son pouvoir comme un enfant peut l'être d'esayer le nouveau jouet qu'on lui a donné, elle présenta vivement au commandant une lettre ouverte.
- Lisez, lui dit-elle avec un sourire sardonique.
Elle se retourna vers le jeune homme, à qui, dans l'ivrese du triomphe, elle lança un regard où la malice se mêlait à une expresion amoureuse. Chez tous deux, les fronts s'éclaircirent, la joie colora leurs figures agitées, et mille pensées contradictoires s'élevèrent dans leurs âmes. Par un seul regard, madame du Gua parut attribuer bien plus à l'amour qu'à la charité la générosité de mademoiselle de Verneuil, et certes elle avait raison. La jolie voyageuse rougit d'abord et baisa modestement les paupières en devinant tout ce que disait ce regard de femme. Devant cette menaçante accusation, elle releva fièrement la tête et défia tous les yeux. Le commandant, pétrifié, rendit cette lettre contre-signée des ministres, et qui enjoignait à toutes les autorités d'obéir aux ordres de cette mystérieuse personne ; mais, il tira son épée du fourreau, la prit, la casa sur son genou, et jeta les morceaux.
- Mademoiselle, vous savez probablement bien ce que vous avez à faire ; mais un républicain a ses idées et sa fierté, dit-il. Je ne sais pas servir là où les belles filles commandent ; le premier Consul aura, dès ce soir, ma démision, et d'autres que Hulot vous obéiront. Là ou je ne comprends plus, je m'arrête ; surtout quand je suis tenu de comprendre.
I1 y eut un moment de silence ; mais il fut bientôt rompu par la jeune Parisienne qui marcha au commandant, lui tendit la main et lui dit: - Colonel, quoique votre barbe soit un peu longue, vous pouvez m'embraser, vous êtes un homme.
-Et je m'en flatte, mademoiselle, répondit-il en déposant asez gauchement un baiser sur la main de cette singulière fille. - Quant à toi, camarade ajouta-t-i1 en menaçant du doigt le jeune homme, tu en reviens d'une belle !
- Mon commandant, reprit en riant l'inconnu, il est temps que la plaisanterie finise, et si tu le veux, je vais te suivre au District.
Chapitre III
- Y viendras-tu avec ton siffleur invisible. Marche-à-terre...
- Qui, Marche-à-terre ? demanda le marin avec tous les signes de la surprise la plus vraie.
- N'a-t-on pas sifflé tout à l'heure ?
- Eh ! bien, reprit l'étranger, qu'a de commun ce sifflement et moi, je te le demande. J'ai cru que les soldats que tu avais commandés, pour m'arrêter sans doute, te prévenaient ainsi de leur arrivée
-Vraiment, tu as cru cela !
- Eh ! mon Dieu, oui. Mais bois donc ton verre de vin de Bordeaux, il est délicieux.
Surpris de l'étonnement naturel du marin, de l'incroyable légèreté de ses manières, de la jeunese de sa figure, que rendaient presque enfantine les boucles de ses cheveux blonds soigneusement frisés, le commandant flottait entre mille soupçons. Il remarqua madame du Gua qui esayait de surprendre le secret des regards que son fils jetait à mademoiselle de Verneuil, et lui demanda brusquement. - Votre âge, citoyenne ?
-Hélas ! monsieur l'officier, les lois de notre République deviennent bien cruelles ! j'ai trente-huit ans.
- Quand on devrait me fusiller, je n'en croirais rien encore. Marche-à-terre est ici. il a sifflé. Vous êtes des Chouans déguisés. Tonnerre de Dieu, je vais faire entièrement cerner et fouiller l'auberge.
En ce moment, un sifflement irrégulier, asez semblable à ceux qu'on avait entendus, et qui partait de la cour de l'auberge, coupa la parole au commandant ; il se précipita fort heureusement dans le corridor, et n'aperçut point la pâleur que ses paroles avaient répandue sur la figure de madame du Gua. Hulot vit, dans le siffleur, un postillon qui attelait ses chevaux à la malle ; il déposa ses soupçons, tant il lui sembla ridicule que des Chouans se hasardasent au milieu d'Alençon, et il revint confus.
-Je lui pardonne, mais plus tard il paiera cher le moment qu'il nous fait paser ici, dit gravement la mère à l'oreille de son fils au moment où Hulot rentrait dans la chambre.
Le brave officier offrait sur sa figure embarrasée l'expresion de la lutte que la sévérité de ses devoirs livrait dans son ceur à sa bonté naturelle. Il conserva son air bourru, peut-être parce qu'il croyait alors s'être trompé ; mais il prit le verre de vin de Bordeaux et dit: - Camarade, excuse-moi, mais ton école envoie à l'armée des officiers si jeunes...
- Les brigands en ont donc de plus jeunes encore ? demanda en riant le prétendu marin.
- Pour qui preniez-vous donc mon fils ? reprit madame du Gua.
- Pour le Gars, le chef envoyé aux Chouans et aux Vendéens par le cabinet de Londres, et qu'on nomme le marquis de Montauran.
Le commandant épia encore attentivement la figure de ces deux personnages suspects, qui se regardèrent avec cette singulière expresion de physionomie que prennent succesivement deux ignorants présomptueux et qu'on peut traduire par ce dialogue:
- Connais-tu cela ? - Non. Et toi ? - Connais pas, du tout. - Qu'est-ce qu'il nous dit donc là ? -I1 rêve. Puis le rire insultant et goguenard de la sottise quand elle croit triompher.
La subite altération des manières et la torpeur de Marie de Verneuil, en entendant prononcer le nom du général royaliste, ne furent sensibles que pour Francine, la seule à qui fusent connues les imperceptibles nuances de cette jeune figure. Tout à fait mis en déroute, le commandant ramasa les deux morceaux de son épée, regarda mademoiselle de Verneuil, dont la chaleureuse expresion avait trouvé le secret d'émouvoir son ceur, et lui dit: -Quant à vous, mademoiselle, je ne m'en dédis pas, et demain, les tronçons de mon épée parviendront à Bonaparte, à moins que...
- Eh ! que me fait Bonaparte, votre République, les Chouans, le Roi et le Gars ! s'écria-t-elle en réprimant asez mal un emportement de mauvais goût.
Des caprices inconnus ou la pasion donnèrent à cette figure des couleurs étincelantes, et l'on vit que le monde entier ne devait plus être rien pour cette jeune fille du moment où elle y distinguait une créature ; mais tout à coup elle rentra dans un calme forcé en se voyant, comme un acteur sublime, l'objet des regards de tous les spectateurs. Le commandant se leva brusquement. Inquiète et agitée, mademoiselle de Verneuil le suivit, l'arrêta dans le corridor et lui demanda d'un ton solennel: - Vous aviez donc de bien fortes raisons de soupçonner ce jeune homme d'être le Gars ?
- Tonnerre de Dieu, mademoiselle, le fantasin qui vous accompagne est venu me prévenir que les voyageurs et le courrier avaient été asasinés par les Chouans, ce que je savais: mais ce que je ne savais pas, c'était les noms des voyageurs morts, et ils s'appelaient du Gua Saint-Cyr !
- Oh ! s'il y a du Corentin là-dedans, je ne m'étonne plus de rien, s'écria-t-elle avec un mouvement de dégoût.
Le commandant s'éloigna, sans oser regarder mademoiselle de Verneuil dont la dangereuse beauté lui troublait déjà le ceur.
- Si j'étais resté deux minutes de plus, j'aurais fait la sottise de reprendre mon épée pour l'escorter, se disait-il en descendant l'escalier.
En voyant le jeune homme les yeux attachés sur la porte par où mademoiselle de Verneuil était sortie, madame du Gua lui dit à l'oreille: - Toujours le même ! Vous ne périrez que par la femme. Une poupée vous fait tout oublier. Pourquoi donc avez-vous souffert qu'elle déjeunât avec nous. Qu'est-ce qu'une demoiselle de Verneuil qui accepte le déjeuner de gens inconnus, que les Bleus escortent, et qui les désarme avec une lettre mise en réserve comme un billet doux, dans son spencer ? C'est une de ces mauvaises créatures à l'aide desquelles Fouché veut s'emparer de vous, et la lettre qu'elle a montrée est donnée pour requérir les Bleus contre vous.
- Eh ! madame, répondit le jeune homme d'un ton aigre qui perça le ceur de la dame et la fit pâlir, sa générosité dément votre supposition. Souvenez-vous bien que l'intérêt seul du Roi nous rasemble. Après avoir eu Charette à vos pieds, l'univers ne serait-il donc pas vide pour vous ? Ne vivriez-vous déjà plus pour le venger ?
La dame resta pensive et debout comme un homme qui, du rivage, contemple le naufrage de ses trésors, et n'en convoite que plus ardemment sa fortune perdue. Mademoiselle de Verneuil rentra, le jeune marin échangea avec elle un sourire et un regard empreint de douce moquerie. Quelque incertain que parût l'avenir, quelque éphémère que fût leur union, les prophéties de cet espoir n'en étaient que plus caresantes. Quoique rapide, ce regard ne put échapper à l'eil sagace de madame du Gua qui le comprit: ausitôt, son front se contracta légèrement, et sa physionomie ne put entièrement cacher de jalouses pensées. Francine observait cette femme ; elle en vit les yeux briller, les joues s'animer ; elle crut apercevoir un esprit infernal animer ce visage en proie à quelque révolution terrible ; mais l'éclair n'est pas plus vif, ni la mort plus prompte que ne le fut cette expresion pasagère ; madame du Gua reprit son air enjoué, avec un tel aplomb que Francine crut avoir rêvé. Néanmoins, en reconnaisant chez cette femme une violence au moins égale à celle de mademoiselle de Verneuil, elle frémit en prévoyant les terribles chocs qui devaient survenir entre deux esprits de cette trempe, et frisonna quand elle vit mademoiselle de Verneuil allant vers le jeune officier, lui jetant un de ces regards pasionnés qui enivrent, lui prenant les deux mains, l'attirant à elle et le menant au jour par un geste de coquetterie pleine de malice.
- Maintenant, avouez-le-moi, dit-elle en cherchant à lire dans ses yeux, vous n'êtes pas le citoyen du Gua Saint-Cyr.
- Si, mademoiselle.
- Mais sa mère et lui ont été tués avant-hier
-J'en suis désolé, répondit-il en riant. Quoi qu'il en soit, je ne vous en ai pas moins une obligation pour laquelle je vous conserverai toujours une grande reconnaisance, et je voudrais être à même de vous la témoigner.
- J'ai cru sauver un émigré, mais je vous aime mieux républicain. à ces mots, échappés de ses lèvres comme par étourderie, elle devint confuse ; ses yeux semblèrent rougir, et il n'y eut plus dans sa contenance qu'une délicieuse naïveté de sentiment, elle quitta mollement les mains de l'officier, pousée non par la honte de les avoir presées, mais par une pensée trop lourde à porter dans son ceur, et elle le laisa ivre d'espérance. Tout à coup elle parut s'en vouloir à elle seule de cette liberté, autorisée peut-être par ces fugitives aventures de voyage ; elle reprit son attitude de convention, salua ses deux compagnons de voyage et disparut avec Francine. En arrivant dans leur chambre, Francine se croisa les doigts, retourna les paumes de ses mains en se tordant les bras, et contempla sa maîtrese en lui disant: - Ah ! Marie, combien de choses en peu de temps ? il n'y a que vous pour ces histoires-là !
Mademoiselle de Verneuil bondit et sauta au cou de Francine.
- Ah ! voilà la vie, je suis dans le ciel !
- Dans l'enfer, peut-être, répliqua Francine.
- Oh ! va pour l'enfer ! reprit mademoiselle de Verneuil avec gaieté. Tiens, donne-moi ta main. Sens mon ceur, comme il bat. J'ai la fièvre. Le monde entier est maintenant peu de chose ! Combien de fois n'ai-je pas vu cet homme dans mes rêves ! oh ! comme sa tête est belle et quel regard étincelant !
- Vous aimera-t-il ? demanda d'une voix affaiblie la naïve et simple paysanne, dont le visage s'était empreint de mélancolie.
- Tu le demandes ? répondit mademoiselle de Verneuil. - Mais dis donc, Francine, ajouta-t-elle en se montrant à elle dans une attitude moitié sérieuse, moitié comique, il serait donc difficile.
- Oui, mais vous aimera-t-il toujours ? reprit Francine en souriant.
Elles se regardèrent un moment comme interdites, Francine de révéler tant d'expérience, Marie d'apercevoir pour la première fois un avenir de bonheur dans la pasion ; ausi resta-t-elle comme penchée sur un précipice dont elle aurait voulu sonder la profondeur en attendant le bruit d'une pierre jetée d'abord avec insouciance.
- Hé ! c'est mon affaire, dit-elle en laisant échapper le geste d'un joueur au désespoir. Je ne plaindrais jamais une femme trahie, elle ne doit s'en prendre qu'à elle-même de son abandon. Je saurai bien garder, vivant ou mort, l'homme dont le ceur m'aura appartenu. - Mais, dit-elle avec surprise et après un moment de silence, d'où te vient tant de science, Francine ?...
- Mademoiselle, répondit vivement la paysanne, j'entends des pas dans le corridor.
- Ah ! dit-elle en écoutant, ce n'est pas lui ! Mais, reprit-elle, voilà comment tu réponds, je te comprends: je t'attendrai ou je te devinerai.
Francine avait raison. Trois coups frappés à la porte interrompirent cette conversation. Le capitaine Merle se montra bientôt, après avoir entendu l'invitation d'entrer que lui adresa mademoiselle de Verneuil.
En faisant un salut militaire à mademoiselle de Verneuil, le capitaine hasarda de lui jeter une eillade et tout ébloui par sa beauté, il ne trouva rien autre chose à lui dire que: - Mademoiselle, je suis à vos ordres !
- Vous êtes donc devenu mon protecteur par la démision de votre chef de demi-brigade. Votre régiment ne s'appelle-t-il pas ainsi ?
- Mon supérieur est l'adjudant-major Gérard qui m'envoie.
- Votre commandant a donc bien peur de moi, demanda-t-elle.
- Faites excuse, mademoiselle, Hulot n'a pas peur ; mais les femmes, voyez-vous, ça n'est pas son affaire ; et ça l'a chiffonné de trouver son général en cornette.
Cependant reprit mademoiselle de Verneuil, son devoir était d'obéir à ses supérieurs ! J'aime la subordination, je vous en préviens, et je ne veux pas qu'on me résiste.
- Cela serait difficile, répondit Merle.
- Tenons conseil, reprit mademoiselle de Verneuil. Vous avez ici des troupes fraîches, elles m'accompagneront à Mayenne, où je puis arriver ce soir. Pouvons-nous y trouver de nouveaux soldats pour en repartir sans nous y arrêter ? Les Chouans ignorent notre petite expédition. En voyageant ainsi nuitamment, nous aurions bien du malheur si nous les rencontrions en asez grand nombre pour être attaqués. Voyons, dites, croyez-vous que ce soit posible ?
- Oui, mademoiselle.
- Comment est le chemin de Mayenne à Fougère ?
- Rude. Il faut toujours monter et descendre, un vrai pays d'écureuil.
- Partons, partons, dit-elle ; et comme nous n'avons pas de dangers à redouter en sortant d'Alençon, allez en avant ; nous vous rejoindrons bien.
- On dirait qu'elle a dix ans de grade, se dit Merle en sortant. Hulot se trompe, cette jeune fille-là n'est pas de celles qui se font des rentes avec un lit de plume. Et, mille cartouches, si le capitaine Merle veut devenir adjudant-major, je ne lui conseille pas de prendre saint Michel pour le diable.
Pendant la conférence de mademoiselle de Verneuil avec le capitaine, Francine était sortie dans l'intention d'examiner par une fenêtre du corridor un point de la cour vers lequel une irrésistible curiosité l'entraînait depuis son arrivée dans l'auberge. Elle contemplait la paille de l'écurie avec une attention si profonde qu'on l'aurait pu croire en prières devant une bonne vierge. Bientôt elle aperçut madame du Gua se dirigeant vers Marche-à-terre avec les précautions d'un chat qui ne veut pas se mouiller les pattes. En voyant cette dame, le Chouan se leva et garda devant elle l'attitude du plus profond respect. Cette étrange circonstance éveilla la curiosité de Francine, qui s'élança dans la cour, se glisa le long des murs de manière à ne point être vue par madame du Gua, et tâcha de se cacher derrière la porte de l'écurie ; elle marcha sur la pointe du pied, retint son haleine, évita de faire le moindre bruit, et réusit à se poser près de Marche-à-terre sans avoir excité son attention.
- Et si, après toutes ces informations, disait l'inconnue au Chouan, ce n'est pas son nom, tu tireras desus sans pitié, comme sur une chienne enragée.
- Entendu, répondit Marche-à-terre.
La dame s'éloigna. Le Chouan remit son bonnet de laine rouge sur la tête, resta debout, et se grattait l'oreille à la manière des gens embarrasés, lorsqu'il vit Francine lui apparaître comme par magie.
- Sainte Anne d'Auray ! s'écria-t-il. Tout à coup il laisa tomber son fouet, joignit les mains et demeura en extase. Une faible rougeur illumina son visage grosier, et ses yeux brillèrent comme des diamants perdus dans de la fange. - Est-ce bien la garce à Cottin ? dit-il d'une voix si sourde que lui seul pouvait s'entendre. - êtes-vous godaine ! reprit-il après une pause.
Ce mot asez bizarre de godain, godaine, est un superlatif du patois de ces contrées qui sert aux amoureux à exprimer l'accord d'une riche toilette et de la beauté.
- Je n'oserais point vous toucher, ajouta Marche-à-terre en avançant néanmoins sa large main vers Francine comme pour s'asurer du poids d'une grose chaîne d'or qui tournait autour de son cou, et descendait jusqu'à sa taille.
- Et vous feriez bien, Pierre, répondit Francine inspirée par cet instinct de la femme qui la rend despote quand elle n'est pas opprimée. Elle se recula avec hauteur après avoir joui de la surprise du Chouan ; mais elle compensa la dureté de ses paroles par un regard plein de douceur, et se rapprocha de lui. - Pierre, reprit-elle, cette dame-là te parlait de la jeune demoiselle que je sers ? n'est-ce pas ?
Marche-à-terre resta muet et sa figure lutta comme l'aurore entre les ténèbres et la lumière. Il regarda tour à tour Francine, le gros fouet qu'il avait laisé tomber et la chaîne d'or qui paraisait exercer sur lui des séductions ausi puisantes que le visage de la Bretonne ; puis, comme pour mettre un terme à son inquiétude, il ramasa son fouet et garda le silence.
- Oh ! il n'est pas difficile de deviner que cette dame t'a ordonné de tuer ma maîtrese, reprit Francine qui connaisait la discrète fidélité du gars et qui voulut en disiper les scrupules.
Marche-à-terre baisa la tête d'une manière significative. Pour la garce à Cottin, ce fut une réponse.
- Eh ! bien, Pierre, s'il lui arrive le moindre malheur, si un seul cheveu de sa tête est arraché, nous nous serons vus ici pour la dernière fois et pour l'éternité, car je serai dans le paradis, moi ! et toi, tu iras en enfer.
Le posédé que l'église allait jadis exorciser en grande pompe n'était pas plus agité que Marche-à-terre ne le fut sous cette prédiction prononcée avec une croyance qui lui donnait une sorte de certitude. Ses regards, d'abord empreints d'une tendrese sauvage, puis combattus par les devoirs d'un fanatisme ausi exigeant que celui de l'amour, devinrent tout à coup farouches quand il aperçut l'air impérieux de l'innocente maîtrese qu'il s'était jadis donnée. Francine interpréta le silence du Chouan à sa manière.
- Tu ne veux donc rien faire pour moi ? lui dit-elle d'un ton de reproche.
à ces mots, le Chouan jeta sur sa maîtrese un coup d'eil ausi noir que l'aile d'un corbeau.
- Es-tu libre ? demanda-t-il par un grognement que Francine seule pouvait entendre.
- Serais-je là ?... répondit-elle avec indignation. Mais toi, que fais-tu ici ? Tu chouannes encore, tu cours par les chemins comme une bête enragée qui cherche à mordre. Oh ! Pierre, si tu étais sage, tu viendrais avec moi. Cette belle demoiselle qui, je puis te le dire, a été jadis nourrie chez nous, a eu soin de moi. J'ai maintenant deux cents livres de bonnes rentes. Enfin mademoiselle m'a acheté pour cinq cents écus la grande maison à mon oncle homas, et j'ai deux mille livres d'économies.
Mais son sourire et l'énumération de ses trésors échouèrent devant l'impénétrable expresion de Marche-à-terre.
- Les Recteurs ont dit de se mettre en guerre, répondit-il. Chaque Bleu jeté par terre vaut une indulgence.
-Mais les bleus te tueront peut-être.
Il répondit en laisant aller ses bras comme pour regretter la modicité de l'offrande qu'il faisait à Dieu et au Roi.
- Et que deviendrais-je, moi ? demanda douloureusement la jeune fille.
Marche-à-terre regarda Francine avec stupidité ; ses yeux semblèrent s'agrandir, il s'en échappa deux larmes qui roulèrent parallèlement de ses joues velues sur les peaux de chèvre dont il était couvert, et un sourd gémisement sortit de sa poitrine.
- Sainte Anne d'Auray !... Pierre, voilà donc tout ce que tu me diras après une séparation de sept ans. Tu as bien changé.
- Je t'aime toujours, répondit le Chouan d'une voix brusque.
- Non, lui dit-elle à l'oreille, le Roi pase avant moi.
- Si tu me regardes ainsi, reprit-il, je m'en vais.
- Eh ! bien, adieu, reprit-elle avec tristese.
- Adieu, répéta Marche-à-terre.
Il saisit la main de Francine, la serra, la baisa, fit un signe de croix, et se sauva dans l'écurie, comme un chien qui vient de dérober un os.
- Pille-miche, dit-il à son camarade, je n'y vois goutte. As-tu ta chinchoire ?
- Oh ! cré bleu !... la belle chaîne, répondit Pille-miche en fouillant dans une poche pratiquée sous sa peau de bique.
Il tendit à Marche-à-terre ce petit cône en corne de beuf dans lequel les Bretons mettent le tabac fin qu'ils lévigent eux-mêmes pendant les longues soirées d'hiver. Le Chouan leva le pouce de manière à former dans son poignet gauche ce creux où les invalides se mesurent leurs prises de tabac, il y secoua fortement la chinchoire dont la pointe avait été dévisée par Pille-miche. Une pousière impalpable tomba lentement par le petit trou qui terminait le cône de ce meuble breton. Marche-à-terre recommença sept ou huit fois ce manège silencieux, comme si cette poudre eût posédé le pouvoir de changer la nature de ses pensées. Tout à coup, il laisa échapper un geste désespéré, jeta la chinchoire à Pille-miche et ramasa une carabine cachée dans la paille.
- Sept à huit chinchées comme ça de suite, ça ne vaut rien, dit l'avare Pille-miche.
- En route, s'écria Marche-à-terre d'une voix rauque. Nous avons de la besogne.
Une trentaine de Chouans qui dormaient sous les râteliers et dans la paille, levèrent la tête, virent Marche-à-terre debout, et disparurent ausitôt par une porte qui donnait sur des jardins et d'où l'on pouvait gagner les champs. Lorsque Francine sortit de l'écurie, elle trouva la malle en état de partir. Mademoiselle de Verneuil et ses deux compagnons de voyage y étaient déjà montés. La Bretonne frémit en voyant sa maîtrese au fond de la voiture à côté de la femme qui venait d'en ordonner la mort. Le Suspect se mit en avant de Marie, et ausitôt que Francine se fut asise, la lourde voiture partit au grand trot.
Le soleil avait disipé les nuages gris de l'automne, et ses rayons animaient la mélancolie des champs par un certain air de fête et de jeunese. Beaucoup d'amants prennent ces hasards du ciel pour des présages. Francine fut étrangement surprise du silence qui régna d'abord entre les voyageurs. Mademoiselle de Verneuil avait repris son air froid, et se tenait les yeux baisés, la tête doucement inclinée, et les mains cachées sous une espèce de mante dans laquelle elle s'enveloppa. Si elle leva les yeux, ce fut pour voir les paysages qui s'enfuyaient en tournoyant avec rapidité.
Certaine d'être admirée, elle se refusait à l'admiration: mais son apparente insouciance accusait plus de coquetterie que de candeur. La touchante pureté qui donne tant d'harmonie aux diverses expresions par lesquelles se révèlent les âmes faibles, semblait ne pas pouvoir prêter son charme à une créature que ses vives impresions destinaient aux orages de l'amour. En proie au plaisir que donnent les commencements d'une intrigue, l'inconnu ne cherchait pas encore à s'expliquer la discordance qui existait entre la coquetterie et l'exaltation de cette singulière fille. Cette candeur jouée ne lui permettait-elle pas de contempler à son aise une figure que le calme embellisait alors autant qu'elle venait de l'être par l'agitation. Nous n'accusons guère la source de nos jouisances.
Il est difficile à une jolie femme de se soustraire, en voiture, aux regards de ses compagnons, dont les yeux s'attachent sur elle comme pour y chercher une distraction de plus à la monotonie du voyage. Ausi, très heureux de pouvoir satisfaire l'avidité de sa pasion naisante, sans que l'inconnue évitât son regard ou s'offensât de sa persistance, le jeune officier se plut-il à étudier les ligne pures et brillantes qui desinaient les contours de ce visage. Ce fut pour lui comme un tableau. Tantôt le jour faisait resortir la transparence rose des narines, et le double arc qui unisait le nez à la lèvre supérieure ; tantôt un pâle rayon de soleil mettait en lumière les nuances du teint, nacrées sous les yeux et autour de la bouche, rosées sur les joues, mates vers les tempes et sur le cou. Il admira les oppositions de clair et d'ombre produites par des cheveux dont les rouleaux noirs environnaient la figure, en y imprimant une grâce éphémère: car tout est si fugitif chez la femme ! sa beauté d'aujourd'hui n'est souvent pas celle d'hier, heureusement pour elle peut-être ! Encore dans l'âge où l'homme peut jouir de ces riens qui sont tout l'amour, le soi-disant marin attendait avec bonheur le mouvement répété des paupières et les jeux séduisants que la respiration donnait au corsage. Parfois, au gré de ses pensées, il épiait un accord entre l'expresion des yeux et l'imperceptible inflexion des lèvres. Chaque geste lui livrait une âme, chaque mouvement une face nouvelle de cette jeune fille. Si quelques idées venaient agiter ces traits mobiles, si quelque soudaine rougeur s'y infusait, si le sourire y répandait la vie, il savourait mille délices en cherchant à deviner les secrets de cette femme mystérieuse. Tout était piège pour l'âme, piège pour les sens. Enfin le silence, loin d'élever des obstacles à l'entente des ceurs, devenait un lien commun pour les pensées. Plusieurs regards où ses yeux rencontrèrent ceux de l'étranger apprirent à Marie de Verneuil que ce silence allait la compromettre ; elle lit alors à madame du Gua quelques-unes de ces demandes insignifiantes qui préludent aux conversations, mais elle ne put s'empêcher d'y mêler le fils.
- Madame, comment avez-vous pu, disait-elle vous décider à mettre monsieur votre fils dans la marine ? N'est-ce pas vous condamner à de perpétuelles inquiétudes ?
- Mademoiselle, le destin des femmes, des mères, veux-je dire, est de toujours trembler pour leurs plus chers trésors.
- Monsieur vous resemble beaucoup.
- Vous trouvez, mademoiselle.
Cette innocente légitimation de l'âge que madame du Gua s'était donné, fit sourire le jeune homme et inspira à sa prétendue mère un nouveau dépit. La haine de cette femme grandisait à chaque regard pasionné que jetait son fils sur Marie. Le silence, le discours, tout allumait en elle une effroyable rage déguisée sous les manières les plus affectueuses.
- Mademoiselle, dit alors l'inconnu, vous êtes dans l'erreur. Les marins ne sont pas plus exposés que ne le sont les autres militaires. Les femmes ne devraient pas haïr la marine: n'avons-nous pas sur les troupes de terre l'immense avantage de rester fidèles à nos maîtreses ?
- Oh ! de force, répondit en riant mademoiselle de Verneuil.
- C'est toujours]ours de la fidélité, répliqua madame du Gua d'un ton presque sombre.
La conversation s'anima, se porta sur des sujets qui n'étaient intéresants que pour les trois voyageurs ; car, en ces sortes de circonstances, les gens d'esprit donnent aux banalités des significations neuves ; mais l'entretien, frivole en apparence, par lequel ces inconnus se plurent à s'interroger mutuellement, cacha les désirs, les pasions et les espérances qui les agitaient. La finese et la malice de Marie, qui fut constamment sur ses gardes, apprirent à madame du Gua que la calomnie et la trahison pourraient seules la faire triompher d'une rivale ausi redoutable par son esprit que par sa beauté. Les voyageurs atteignirent l'escorte, et la voiture alla moins rapidement. Le jeune marin aperçut une longue côte à monter et proposa une promenade à mademoiselle de Verneuil. Le bon goût, l'affectueuse politese du jeune homme semblèrent décider la Parisienne, et son consentement le flatta.
- Madame est-elle de notre avis ? demanda-t-elle à madame du Gua. Veut-elle ausi se promener ?
- Coquette ! dit la dame en descendant de voiture.
Marie et l'inconnu marchèrent ensemble mais séparés. Le marin, déjà saisi par de violents désirs, fut jaloux de faire tomber la réserve qu'on lui opposait, et de laquelle il n'était pas la dupe. Il crut pouvoir y réusir en badinant avec l'inconnue à la faveur de cette amabilité française, de cet esprit parfois léger, parfois sérieux, toujours chevaleresque, souvent moqueur qui distinguait les hommes remarquables de l'aristocratie exilée. Mais la rieuse Parisienne plaisanta si malicieusement le jeune Républicain, sut lui reprocher ses intentions de frivolité si dédaigneusement en s'attachant de préférence aux idées fortes et à l'exaltation qui perçaient malgré lui dans ses discours, qu'il devina facilement le secret de plaire. La conversation changea donc. L'étranger réalisa dès lors les espérances que donnait sa figure expresive. De moment en moment, il éprouvait de nouvelles difficultés en voulant apprécier la sirène de laquelle il s'éprenait de plus en plus, et fut forcé de suspendre ses jugements sur une fille qui se faisait un jeu de les infirmer tous. Après avoir été séduit par la contemplation de la beauté, il fut donc entraîné vers cette âme inconnue par une curiosité que Marie se plut à exciter. Cet entretien prit insensiblement un caractère d'intimité très étranger au ton d'indifférence que mademoiselle de Verneuil s'efforça d'y imprimer sans pouvoir y parvenir. Quoique madame du Gua eût suivi les deux amoureux, ils avaient insensiblement marché plus vite qu'elle, et ils s'en trouvèrent bientôt séparés par une centaine de pas environ. Ces deux charmants êtres foulaient le sable fin de la route, emportés par le charme enfantin d'unir le léger retentisement de leurs pas, heureux de se voir enveloppés par un même rayon de lumière qui paraisait appartenir au soleil du printemps, et de respirer ensemble ces parfums d'automne chargés de tant de dépouilles végétales, qu'ils semblent une nourriture apportée par les airs à la mélancolie de l'amour naisant. Quoiqu'ils ne parusent voir l'un et l'autre qu'une aventure ordinaire dans leur union momentanée, le ciel, le site et la saison communiquèrent à leurs sentiments une teinte de gravité qui leur donna l'apparence de la pasion. Ils commencèrent à faire l'éloge de la journée, de sa beauté: puis ils parlèrent de leur étrange rencontre, de la rupture prochaine d'une liaison si douce et de la facilité qu'on met en voyage à s'épancher avec les personnes ausitôt perdues qu'entrevues. à cette dernière observation, le jeune homme profita de la permision tacite qui semblait l'autoriser à faire quelques douces confidences, et esaya de risquer des aveux, en homme accoutumé à de semblables situations.
- Remarquez-vous, mademoiselle, lui dit-il, combien les sentiments suivent peu la route commune, dans le temps de terreur où nous vivons ? Autour de nous, tout n'est-il pas frappé d'une inexplicable soudaineté. Aujourd'hui, nous aimons, nous haïsons sur la foi d'un regard. L'on s'unit pour la vie ou l'on se quitte avec la célérité dont on marche à la mort. On se dépêche en toute chose, comme la Nation dans ses tumultes. Au milieu des dangers, les étreintes doivent être plus vives que dans le train ordinaire de la vie. à Paris, dernièrement, chacun a su, comme sur un champ de bataille, tout ce que pouvait dire une poignée de main.
- On sentait la nécesite de vivre vite et beaucoup, répondit-elle, parce qu'on avait alors peu de temps à vivre. Et après avoir lancé à son jeune compagnon un regard qui semblait lui montrer le terme de leur court voyage, elle ajouta malicieusement: - Vous êtes bien instruit des choses de la vie, pour un jeune homme qui sort de l'école ?
- Que pensez-vous de moi ? demanda-t-il après un moment de silence. Dites-moi votre opinion sans ménagements.
- Vous voulez sans doute acquérir ainsi le droit de me parler de moi ?.. répliqua-t-elle en riant.
- Vous ne répondez pas, reprit-il après une légère pause. Prenez garde, le silence est souvent une réponse.
- Ne deviné-je pas tout ce que vous voudriez pouvoir me dire ? Hé ! mon dieu, vous avez déjà trop parlé.
- Oh ! si nous nous entendons, reprit-il en riant, j'obtiens plus que je n'osais espérer.
Elle se mit à sourire si gracieusement qu'elle parut accepter la lutte courtoise de laquelle tout homme se plaît à menacer une femme. Ils se persuadèrent alors, autant sérieusement que par plaisanterie, qu'il leur était imposible d'être jamais l'un pour l'autre autre chose que ce qu'ils étaient en ce moment. Le jeune homme pouvait se livrer à une pasion qui n'avait point d'avenir, et Marie pouvait en rire. Puis quand ils eurent élevé ainsi entre eux une barrière imaginaire, ils parurent l'un et l'autre fort empresés de mettre à profit la dangereuse liberté qu'ils venaient de stipuler. Marie heurta tout à coup une pierre et fit un faux pas.
- Prenez mon bras, dit l'inconnu.
- Il le faut bien, étourdi ! Vous seriez trop fier si je refusais. N'aurais-je pas l'air de vous craindre ?
- Ah ! mademoiselle, répondit-il en lui presant le bras pour lui faire sentir les battements de son ceur, vous allez me rendre fier de cette faveur.
- Eh bien, ma facilité vous ôtera vos illusions.
- Voulez-vous déjà me défendre contre le danger des émotions que vous causez ?
- Cesez, je vous prie, dit-elle, de m'entortiller dans ces petites idées de boudoir, dans ces logogriphes de ruelle. Je n'aime pas à rencontrer chez un homme de votre caractère, l'esprit que les sots peuvent avoir. Voyez ?... nous sommes sous un beau ciel, en pleine campagne ; devant nous, au-desus de nous, tout est grand. Vous voulez me dire que je suis belle, n'est-ce pas ? mais vos yeux me le prouvent, et d'ailleurs, je le sais ; mais je ne suis pas une femme que des compliments puisent flatter. Voudriez-vous, par hasard, me parler de vos sentiments ? dit-elle avec une emphase sardonique. Me supposeriez-vous donc la simplicité de croire à des sympahies soudaines asez fortes pour dominer une vie entière par le souvenir d'une matinée.
Chapitre IV
- Non pas d'une matinée, répondit-il, mais d'une belle femme qui s'est montrée généreuse.
- Vous oubliez, reprit-elle en riant, de bien plus grands attraits, une femme inconnue, et chez laquelle tout doit sembler bizarre, le nom, la qualité, la situation, la liberté d'esprit et de manières.
- Vous ne m'êtes point inconnue, s'écria-t-il, j'ai su vous deviner, et ne voudrais rien ajouter à vos perfections, si ce n'est un peu plus de foi dans l'amour que vous inspirez tout d'abord.
- Ah ! mon pauvre enfant de dix-sept ans, vous parlez déjà d'amour ? dit-elle en souriant. Eh ! bien, soit, reprit-elle. C'est là un secret de conversation entre deux personnes, comme la pluie et le beau temps quand nous faisons une visite, prenons-le ? Vous ne trouverez en moi, ni fause modestie, ni petitese. Je puis écouter ce mot sans rougir, il m'a été tant de fois prononcé sans l'accent du ceur, qu'il est devenu presque insignifiant pour moi. Il m'a été répété au héâtre, dans les livres, dans le monde, partout, mais je n'ai jamais rien rencontré qui resemblât à ce magnifique sentiment.
- L'avez-vous cherché ?
- Oui.
Ce mot fut prononcé avec tant de laiser-aller, que le jeune homme fit un geste de surprise et regarda fixement Marie comme s'il eût tout à coup changé d'opinion sur son caractère et sa véritable situation.
- Mademoiselle, dit-il avec une émotion mal déguisée, êtes-vous fille ou femme, ange ou démon ?
- Je suis l'un et l'autre, reprit-elle en riant. N'y a-t-il pas toujours quelque chose de diabolique et d'angélique chez une jeune fille qui n'a point aimé, qui n'aime pas, et qui n'aimera peut-être jamais ?
- Et vous trouvez-vous heureuse ainsi ?... dit-il en prenant un ton et des manières libres, comme s'il eût déjà conçu moins d'estime pour sa libératrice.
- Oh ! heureuse, reprit-elle, non. Si je viens à penser que je suis seule, dominée par des conventions sociales qui me rendent nécesairement artificieuse, j'envie les privilèges de l'homme. Mais, si je songe à tous les moyens que la nature nous a donnés pour vous envelopper, vous autres, pour vous enlacer dans les filets invisibles d'une puisance à laquelle aucun de vous ne peut résister, alors mon rôle ici-bas me sourit ; puis, tout à coup, il me semble petit, et je sens que je mépriserais un homme, s'il était la dupe de séductions vulgaires. Enfin tantôt j'aperçois notre joug, et il me plaît, puis il me semble horrible et je m'y refuse ; tantôt je sens en moi ce désir de dévouement qui rend la femme si noblement belle, puis j'éprouve un désir de domination qui me dévore. Peut-être, est-ce le combat naturel du bon et du mauvais principe qui fait vivre toute créature ici-bas. Ange ou démon, vous l'avez dit. Ah ! ce n'est pas d'aujourd'hui que je reconnais ma double nature. Mais, nous autres femmes, nous comprenons encore mieux que vous notre insuffisance. N'avons-nous pas un instinct qui nous fait presentir en toute chose une perfection à laquelle il est sans doute imposible d'atteindre. Mais, ajouta-t-elle en regardant le ciel et jetant un soupir, ce qui nous grandit à vos yeux...
- C'est ?... dit-il.
- Hé bien, répondit-elle, c'est que nous luttons toutes, plus ou moins, contre une destinée incomplète.
- Mademoiselle, pourquoi donc nous quittons-nous ce soir ?
- Ah ! dit-elle en souriant au regard pasionné que lui lança le jeune homme, remontons en voiture, le grand air ne nous vaut rien.
Marie se retourna brusquement, l'inconnu la suivit, et lui serra le bras par un mouvement peu respectueux, mais qui exprima tout à la fois d'impérieux désirs et de l'admiration. Elle marcha plus vite ; le marin devina qu'elle voulait fuir une déclaration peut-être importune, il n'en devint que plus ardent, risqua tout pour arracher une première faveur à cette femme, et il lui dit en la regardant avec finese: - Voulez-vous que je vous apprenne un secret ?
- Oh ! dites promptement, s'il vous concerne ?
- Je ne suis point au service de la République. Où allez-vous ? j'irai.
à cette phrase, Marie trembla violemment, elle retira son bras, et se couvrit le visage de ses deux mains pour dérober la rougeur ou la pâleur peut-être qui en altéra les traits ; mais elle dégagea tout à coup sa figure, et dit d'une voix attendrie: Vous avez donc débuté comme vous auriez fini, vous m'avez trompée ?
- Oui, dit-il.
à cette réponse, elle tourna le dos à la grose malle
vers laquelle ils se dirigeaient, et se mit à courir presque. - Mais, reprit l'inconnu, l'air ne nous valait rien ?...
- Oh ! il a changé, dit-elle avec un son de voix grave en continuant à marcher en proie à des pensées orageuses.
- Vous vous taisez, demanda l'étranger, dont le ceur se remplit de cette douce appréhension que donne l'attente du plaisir.
- Oh ! dit-elle d'un accent bref, la tragédie a bien promptement commencé.
- De quelle tragédie parlez-vous ? demanda-t-il.
Elle s'arrêta, toisa l'élève d'abord d'un air empreint d'une double expresion de crainte et de curiosité puis elle cacha sous un calme impénétrable les sentiments qui l'agitaient, et montra que, pour une jeune fille, elle avait une grande habitude de la vie.
- Qui êtes-vous ? reprit-elle ; mais je le sais ! En vous voyant, je m'en étais doutée, vous êtes le chef royaliste nommé le Gars ? L'ex-évêque d'Autun a bien raison, en nous disant de toujours croire aux presentiments qui annoncent des malheurs.
- Quel intérêt avez-vous donc à connaître ce garçon-là ?
- Quel intérêt aurait-il donc à se cacher de moi si je lui ai déjà sauvé la vie ? Elle se mit à rire, mais forcément. -J'ai sagement fait de vous empêcher de me dire que vous m'aimez. Sachez-le bien, monsieur, je vous abhorre. Je suis républicaine, vous êtes royaliste, et je vous livrerais si vous n'aviez ma parole, si je ne vous avais déjà sauvé une fois, et si... Elle s'arrêta. Ces violents retours sur elle-même, ces combats qu'elle ne se donnait plus la peine de déguiser, inquiétèrent l'inconnu, qui tâcha, mais vainement, de l'observer. - Quittons-nous à l'instant, je le veux, adieu, dit-elle. Elle se retourna vivement, fit quelques pas et revint. Mais non, j'ai un immense intérêt à apprendre qui vous êtes, reprit-elle. Ne me cachez rien, et dites-moi la vérité. Qui êtes-vous, car vous n'êtes pas plus un élève de l'école que vous n'avez dix-sept ans...
- Je suis un marin, tout prêt à quitter l'Océan pour vous suivre partout où votre imagination voudra me guider. Si j'ai le bonheur de vous offrir quelque mystère, je me garderai bien de détruire votre curiosité. Pourquoi mêler les graves intérêts de la vie réelle à la vie du ceur, où nous commencions à si bien nous comprendre.
- Nos âmes auraient pu s'entendre, dit-elle d'un ton grave. Mais, monsieur, je n'ai pas le droit d'exiger votre confiance. Vous ne connaîtrez jamais l'étendue de vos obligations envers moi: je me tairai.
Ils avancèrent de quelques pas dans le plus profond silence.
- Combien ma vie vous intérese ! reprit l'inconnu.
- Monsieur, dit-elle, de grâce, votre nom, ou taisez-vous. Vous êtes un enfant, ajouta-t-elle en hausant les épaules, et vous me faites pitié.
L'obstination que la voyageuse mettait à connaître son secret fit hésiter le prétendu marin entre la prudence et ses désirs. Le dépit d'une femme souhaitée a de bien puisants attraits ; sa soumision comme sa colère est si impérieuse, elle attaque tant de fibres dans le ceur de l'homme, elle le pénètre et le subjugue. était-ce chez mademoiselle de Verneuil une coquetterie de plus ? Malgré sa pasion, l'étranger eut la force de se défier d'une femme qui voulait lui violemment arracher un secret de vie ou de mort.
- Pourquoi, lui dit-il en lui prenant la main qu'elle laisa prendre par distraction, pourquoi mon indiscrétion, qui donnait un avenir à cette journée, en a-t-elle détruit le charme ?
Mademoiselle de Verneuil, qui paraisait souffrante, garda le silence.
- En quoi puis-je vous affliger, reprit-il, et que puis-je faire pour vous apaiser ?
- Dites-moi votre nom.
à son tour il marcha en silence, et ils avancèrent de quelques pas. Tout à coup mademoiselle de Verneuil s'arrêta, comme une personne qui a pris une importante détermination.
- Monsieur le marquis de Montauran, dit-elle avec dignité sans pouvoir entièrement déguiser une agitation qui donnait une sorte de tremblement nerveux à ses traits, quoi qu'il puise m'en coûter, je suis heureuse de vous rendre un bon office. Ici nous allons nous séparer. L'escorte et la malle sont trop nécesaires à votre sûreté pour que vous n acceptiez pas l'une et l'autre. Ne craignez rien des Républicains: tous ces soldats, voyez-vous, sont des hommes d'honneur, et je vais donner à l'adjudant des ordres qu'il exécutera fidèlement. Quant à moi, je puis regagner Alençon à pied avec ma femme de chambre, quelques soldats nous accompagneront. écoutez-moi bien car il s'agit de votre tête. Si vous rencontriez, avant d'être en sûreté, l'horrible muscadin que vous avez vu dans l'auberge, fuyez, car il vous livrerait ausitôt. Quant à moi... - Elle fit une pause. - Quant à moi, je me rejette avec orgueil dans les misères de la vie, reprit-elle à voix base en retenant ses pleurs. Adieu monsieur. Puisiez-vous être heureux ! Adieu.
Et elle fit un signe au capitaine Merle qui atteignait alors le haut de la colline. Le jeune homme ne s'attendait pas à un si brusque dénouement.
- Attendez ! cria-t-il avec une sorte de désespoir asez bien joué.
Ce singulier caprice d'une fille pour laquelle il aurait alors sacrifié sa vie surprit tellement l'inconnu, qu'il inventa une déplorable ruse pour tout à la fois cacher son nom et satisfaire la curiosité de mademoiselle de Verneuil.
- Vous avez presque deviné, dit-il, je suis émigré, condamné à mort, et je me nomme le vicomte de Bauvan. L'amour de mon pays m'a ramené en France, près de mon frère. J'espère être radié de la liste par l'influence de madame de Beauharnais, aujourd'hui la femme du premier Consul ; mais si j'échoue, alors je veux mourir sur la terre de mon pays en combattant auprès de Montauran, mon ami. Je vais d'abord en secret, à l'aide d'un paseport qu'il m'a fait parvenir, savoir s'il me reste quelques propriétés en Bretagne.
Pendant que le jeune gentilhomme parlait, mademoiselle de Verneuil l'examinait d'un eil perçant. Elle esaya de douter de la vérité de ces paroles, mais crédule et confiante, elle reprit lentement une expresion de sérénité, et s'écria: - Monsieur, ce que vous me dites en ce moment est-il vrai ?
- Parfaitement vrai, répéta l'inconnu qui paraisait mettre peu de probité dans ses relations avec les femmes.
Mademoiselle de Verneuil soupira fortement comme une personne qui revient à la vie.
- Ah ! s'écria-t-elle, je suis bien heureuse.
- Vous haïsez donc bien mon pauvre Montauran.
- Non, dit-elle, vous ne sauriez me comprendre. Je n'aurais pas voulu que vous fusiez menacé des dangers contre lesquels je vais tâcher de le défendre, puisqu'il est votre ami.
- Qui vous a dit que Montauran fût en danger ?
- Hé ! monsieur, si je ne venais pas de Paris, où il n'est question que de son entreprise, le commandant d'Alençon nous en a dit asez sur lui, je pense.
- Je vous demanderai alors comment vous pourriez le préserver de tout danger.
- Et si je ne voulais pas répondre ? dit-elle avec cet air dédaigneux sous lequel les femmes savent si bien cacher leurs émotions. De quel droit voulez-vous connaître mes secrets ?
- Du droit que doit avoir un homme qui vous aime.
- Déjà ?... dit-elle. Non vous ne m'aimez pas, monsieur, vous voyez en moi l'objet d'une galanterie pasagère, voilà tout. Ne vous ai-je pas sur-le-champ deviné ? Une personne qui a quelque habitude de la bonne compagnie peut-elle, par les meurs qui courent, se tromper en entendant un élève de l'école Polytechnique se servir d'expresions choisies, et déguiser, ausi mal que vous l'avez fait, les manières d'un grand seigneur sous l'écorce des républicains: mais vos cheveux ont un reste de poudre, et vous avez un parfum de gentilhomme que doit sentir tout d'abord une femme du monde. Ausi, tremblant pour vous que mon surveillant, qui a toute la finese d'une femme, ne vous reconnût, l'ai-je promptement congédié. Monsieur, un véritable officier républicain sorti de l'école ne se croirait pas près de moi en bonne fortune, et ne me prendrait pas pour une jolie intrigante. Permettez-moi, monsieur de Bauvan, de vous soumettre à ce propos un léger raisonnement de femme. êtes-vous si jeune, que vous ne sachiez pas que de toutes les créatures de notre sexe, la plus difficile à soumettre est celle dont la valeur est chiffrée et qui s'ennuie du plaisir. Cette sorte de femme exige, m'a-t-on dit, d'immenses séductions, ne cède qu'à ses caprices ; et, prétendre lui plaire, est chez un homme la plus grande des fatuités. Mettons à part cette clase de femmes dans laquelle vous me faites la galanterie de me ranger, car elles sont tenues toutes d'être belles, vous devez comprendre qu'une jeune femme noble, belle, spirituelle (vous m'accordez ces avantages), ne se vend pas, et ne peut s'obtenir que d'une seule façon, quand elle est aimée. Vous m'entendez ! Si elle aime, et qu'elle veuille faire une folie, elle doit être justifiée par quelque grandeur. Pardonnez-moi ce luxe de logique, si rare chez les personnes de notre sexe ; mais, pour votre honneur et... le mien, dit-elle en s'inclinant, je ne voudrais pas que nous nous trompasions sur notre mérite, ou que vous crusiez mademoiselle de Verneuil, ange ou démon, fille ou femme, capable de se laiser prendre à de banales galanteries.
- Mademoiselle, dit le marquis dont la surprise quoique disimulée fut extrême et qui redevint tout à coup homme de grande compagnie, je vous supplie de croire que je vous accepte comme une très noble personne, pleine de ceur et de sentiments élevés, ou... comme une bonne fille, à votre choix !
- Je ne vous demande pas tant, monsieur, dit-elle en riant. Laisez-moi mon incognito. D'ailleurs, mon masque est mieux mis que le vôtre, et il me plaît à moi de le garder, ne fût-ce que pour savoir si les gens qui me parlent d'amour sont sincères... Ne vous hasardez donc pas légèrement près de moi. - Monsieur, écoutez, lui dit-elle en lui saisisant le bras avec force, si vous pouviez me prouver un véritable amour, aucune puisance humaine ne nous séparerait. Oui, je voudrais m'asocier à quelque grande existence d'homme, épouser une vaste ambition, de belles pensées. Les nobles ceurs ne sont pas infidèles, car la constance est une force qui leur va ; je serais donc toujours aimée, toujours heureuse ; mais ausi, ne serais-je pas toujours prête à faire de mon corps une marche pour élever l'homme qui aurait mes affections, à me sacrifier pour lui, à tout supporter de lui, à l'aimer toujours, même quand il ne m'aimerait plus. Je n'ai jamais osé confier à un autre ceur ni les souhaits du mien, ni les élans pasionnés de l'exaltation qui me dévore ; mais je puis bien vous en dire quelque chose, puisque nous allons nous quitter ausitôt que vous serez en sûreté.
- Nous quitter ?... jamais ! dit-il électrisé par les sons que rendait cette âme vigoureuse qui semblait se débattre contre quelque immense pensée.
- êtes-vous libre ? reprit-elle en lui jetant un regard dédaigneux qui le rapetisa.
- Oh ! pour libre... oui, sauf la condamnation à mort.
Elle lui dit alors d'une voix pleine de sentiments amers: - Si tout ceci n'était pas un songe, quelle belle vie serait la vôtre ?... Mais si j'ai dit des folies, n'en faisons pas. Quand je pense à tout ce que vous devriez être pour m'apprécier à ma juste valeur, je doute de tout.
- Et moi je ne douterais de rien, si vous vouliez m 'appar...
- Chut ! s'écria-t-elle en entendant cette phrase dite avec un véritable accent de pasion, l'air ne nous vaut décidément plus rien, allons retrouver nos chaperons.
La malle ne tarda pas à rejoindre ces deux personnages, qui reprirent leurs places et firent quelques lieues dans le plus profond silence ; s'ils avaient l'un et l'autre trouvé matière à d'amples réflexions, leurs yeux ne craignirent plus désormais de se rencontrer. Tous deux, ils semblaient avoir un égal intérêt à s'observer et à se cacher un secret important: mais ils se sentaient entraînés l'un vers l'autre par un même désir qui, depuis leur entretien, contractait l'étendue de la pasion ; car ils avaient réciproquement reconnu chez eux des qualités qui rehausaient encore à leurs yeux les plaisirs qu'ils se promettaient de leur lutte ou de leur union. Peut-être chacun d'eux, embarqué dans une vie aventureuse, était-il arrivé à cette singulière situation morale où, soit par lasitude, soit pour défier le sort, on se refuse à des réflexions sérieuses, et où l'on se livre aux chances du hasard en poursuivant une entreprise, précisément parce qu'elle n'offre aucune isue et qu'on veut en voir le dénouement nécesaire. La nature morale n a-t-elle pas, comme la nature physique, ses gouffres et ses abîmes où les caractères forts aiment à se plonger en risquant leur vie comme un joueur aime à jouer sa fortune ? Le gentilhomme et mademoiselle de Verneuil eurent en quelque sorte une révélation de ces idées, qui leur furent communes après l'entretien dont elles étaient la conséquence, et ils firent ainsi tout à coup un pas immense, car la sympahie des âmes suivit celle de leurs sens. Néanmoins plus ils se sentirent fatalement entraînés l'un vers l'autre, plus ils furent intéresés à s'étudier, ne fût-ce que pour augmenter, par un involontaire calcul, la somme de leurs jouisances futures. Le jeune homme encore étonné de la profondeur des idées de cette fille bizarre, se demanda tour d'abord comment elle pouvait allier tant de connaisances acquises à tant de fraîcheur et de jeunese. Il crut découvrir alors un extrême désir de paraître chaste, dans l'extrême chasteté que Marie cherchait à donner à ses attitudes ; il la soupçonna de feinte, se querella sur son plaisir, et ne voulut plus voir dans cette inconnue qu'une habile comédienne: il avait raison. Mademoiselle de Verneuil, comme toutes les filles du monde, devenue d'autant plus modeste qu'elle resentait plus d'ardeur, prenait fort naturellement cette contenance de pruderie sous laquelle les femmes savent si bien voiler leurs excesifs désirs. Toutes voudraient s'offrir vierges à la pasion ; et, si elles ne le sont pas, leur disimulation est toujours un hommage qu'elles rendent à leur amour. Ces réflexions pasèrent rapidement dans l'âme du gentilhomme, et lui firent plaisir. En effet, pour tous deux, cet examen devait être un progrès, et l'amant en vint bientôt à cette phase de la pasion où un homme trouve dans les défauts de sa maîtrese des raisons pour l'aimer davantage. Mademoiselle de Verneuil resta plus longtemps pensive que ne le fut l'émigré ; peut-être son imagination lui faisait-elle franchir une plus grande étendue de l'avenir. Le jeune homme obéisait à quelqu'un des mille sentiments qu'il devait éprouver dans sa vie d'homme, et la jeune fille apercevait toute une vie en se complaisant à l'arranger belle, à la remplir de bonheur, de grands et de nobles sentiments. Heureuse en idée, éprise autant de ses chimères que de la réalité, autant de l'avenir que du présent, Marie esaya de revenir sur ses pas pour mieux établir son pouvoir sur ce jeune ceur, agisant en cela instinctivement, comme agisent toutes les femmes. Après être convenue avec elle-même de se donner tout entière, elle désirait, pour ainsi dire, se disputer en détail, elle aurait voulu pouvoir reprendre dans le pasé toutes ses actions, ses paroles, ses regards pour les mettre en harmonie avec la dignité de la femme aimée. Ausi, ses yeux exprimèrent-ils parfois une sorte de terreur, quand elle songeait à l'entretien qu'elle venait d'avoir et où elle s'était montrée si agresive. Mais, en contemplant cette figure empreinte de force, elle se dit qu'un être si puisant devait être généreux, et s'applaudit de rencontrer une part plus belle que celle de beaucoup d'autres femmes, en trouvant dans son amant un homme de caractère, un homme condamné à mort qui venait jouer lui-même sa tête et faire la guerre à la République. La pensée de pouvoir occuper sans partage une telle âme prêta bientôt à toutes les choses une physionomie différente. Entre le moment où, cinq heures auparavant, elle composa son visage et sa voix pour agacer le gentilhomme, et le moment actuel où elle pouvait le bouleverser d'un regard, il y eut la différence de l'univers mort à un vivant univers. De bons rires, de joyeuses coquetteries cachèrent une immense pasion qui se présenta comme le malheur, en souriant. Dans les dispositions d'âme où se trouvait mademoiselle de Verneuil, la vie extérieure prit donc pour elle le caractère d'une fantasmagorie. La calèche pasa par des villages, par des vallons, par des montagnes dont aucune image ne s'imprima dans sa mémoire. Elle arriva dans Mayenne, les soldats de l'escorte changèrent, Merle lui parla, elle répondit, traversa toute une ville, et se remit en route ; mais les figures, les maisons, les rues, les paysages, les hommes furent emportés comme les ormes indistinctes d'un rêve. La nuit vint. Marie voyagea sous un ciel de diamants, enveloppée d'une douce lumière, et sur la route de Fougères, sans qu'il lui vînt dans la pensée que le ciel eût changé d'aspect, sans savoir ce qu'était ni Mayenne ni Fougères, ni où elle allait. Qu'elle pût quitter dans peu d'heures l'homme de son choix et par qui elle se croyait choisie, n'était pas, pour elle, une chose posible. L'amour est la seule pasion qui ne souffre ni pasé ni avenir. Si parfois sa pensée se trahisait par des paroles, elle laisait échapper des phrases presque dénuées de sens, mais qui résonnaient dans le ceur de son amant comme des promeses de plaisir. Aux yeux des deux témoins de cette pasion naisante, elle prenait une marche effrayante. Francine connaisait Marie ausi bien que l'étrangère connaisait le jeune homme, et cette expérience du pasé leur faisait attendre en silence quelque terrible dénouement. En effet, elles ne tardèrent pas à voir finir ce drame que mademoiselle de Verneuil avait si tristement, sans le savoir peut-être, nommé une tragédie.
Quand les quatre voyageurs eurent fait environ une lieue hors de Mayenne, ils entendirent un homme à cheval qui se dirigeait vers eux avec une excesive rapidité: lorsqu'il atteignit la voiture, il se pencha pour y regarder mademoiselle de Verneuil, qui reconnut Corentin ; ce sinistre personnage se permit de lui adreser un signe d'intelligence dont la familiarité eut quelque chose de flétrisant pour elle, et il s'enfuit après l'avoir glacée par ce signe empreint de basese. L'émigré parut désagréablement affecté de cette circonstance qui n'échappa certes point à sa prétendue mère ; mais Marie le presa légèrement, et sembla se réfugier par un regard dans son ceur, comme dans le seul asile qu'elle eût sur terre. Le front du jeune homme s'éclaircit alors en savourant l'émotion que lui fit éprouver le geste par lequel sa maîtrese lui avait révélé, comme par mégarde, l'étendue de son attachement. Une inexplicable peur avait fait évanouir toute coquetterie, et l'amour se montra pendant un moment sans voile. Ils se turent comme pour prolonger la douceur de ce moment. Malheureusement au milieu d'eux madame du Gua voyait tout ; et, comme un avare qui donne un festin, elle paraisait leur compter les morceaux et leur mesurer la vie. En proie à leur bonheur, les deux amants arrivèrent, sans se douter du chemin qu'ils avaient fait, à la partie de la route qui se trouve au fond de la vallée d'Ernée, et qui forme le premier des trois basins à travers lesquels se sont pasés les événements qui servent d'exposition à cette histoire. Là, Francine aperçut et montra d'étranges figures qui semblaient se mouvoir comme des ombres à travers les arbres et dans les ajoncs dont les champs étaient entourés. Quand la voiture arriva dans la direction de ces ombres, une décharge générale, dont les balles pasèrent en sifflant au-desus des têtes, apprit aux voyageurs que tout était positif dans cette apparition. L'escorte tombait dans une embuscade.
à cette vive fusillade, le capitaine Merle regretta vivement d'avoir partagé l'erreur de mademoiselle de Verneuil, qui, croyant à la sécurité d'un voyage nocturne et rapide, ne lui avait laisé prendre qu'une soixantaine d'hommes. Ausitôt le capitaine, commandé par Gérard, divisa la petite troupe en deux colonnes pour tenir les deux côtés de la route, et chacun des officiers se dirigea vivement au pas de course à travers les champs de genêts et d'ajoncs, en cherchant à combattre les asaillants avant de les compter. Les Bleus se mirent à battre à droite et à gauche ces épais buisons avec une intrépidité pleine d'imprudence, et répondirent à l'attaque des Chouans par un feu soutenu dans les genêts, d'où partaient les coups de fusil. Le premier mouvement de mademoiselle de Verneuil avait été de sauter hors de la calèche et de courir asez loin en arrière pour s'éloigner du champ de bataille ; mais, honteuse de sa peur, et mue par ce sentiment qui porte à se grandir aux yeux de l'être aimé, elle demeura immobile et tâcha d'examiner froidement le combat.
L'émigré la suivit, lui prit la main et la plaça sur son ceur.
- J'ai eu peur, dit-elle en souriant: mais maintenant...
En ce moment sa femme de chambre effrayée lui cria: - Marie, prenez garde ! Mais Francine, qui voulait s'élancer hors de la voiture, s'y sentit arrêtée par une main vigoureuse. Le poids de cette main énorme lui arracha un cri violent, elle se retourna et garda le silence en reconnaisant la figure de Marche-à-terre.
- Je devrai donc à vos terreurs, disait l'étranger à mademoiselle de Verneuil, la révélation des plus doux secrets du ceur. Grâce à Francine, j'apprends que vous portez le nom gracieux de Marie. Marie, le nom que j'ai prononcé dans toutes mes angoises ! Marie, le nom que je prononcerai désormais dans la joie, et que je ne dirai plus maintenant sans faire un sacrilège, en confondant la religion et l'amour. Mais serait-ce donc un crime que de prier et d'aimer tout ensemble ?
à ces mots, ils se serrèrent fortement la main, se regardèrent en silence, et l'excès de leurs sensations leur ôta la force et le pouvoir de les exprimer.
- Ce n'est pas pour vous autres qu'il y a du danger ! dit brutalement Marche-à-terre à Francine en donnant aux sons rauques et gutturaux de sa voix une sinistre expresion de reproche et appuyant sur chaque mot de manière à jeter l'innocente paysanne dans la stupeur.
Pour la première fois la pauvre fille apercevait de la férocité dans les regards de Marche-à-terre. La lueur de la lune semblait être la seule qui convînt à cette figure. Ce sauvage Breton tenant son bonnet d'une main, sa lourde carabine de l'autre, ramasé comme un gnome et enveloppé par cette blanche lumière dont les flots donnent aux formes de si bizarres aspects, appartenaient ainsi plutôt à la féerie qu'à la vérité. Cette apparition et son reproche eurent quelque chose de la rapidité des fantômes. Il se tourna brusquement vers madame du Gua, avec laquelle il échangea de vives paroles, et Francine, qui avait un peu oublié le bas-breton, ne put y rien comprendre. La dame paraisait donner à Marche-à-terre des ordres multipliés. Cette courte conférence fut terminée par un geste impérieux de cette femme qui désignait au Chouan les deux amants. Avant d'obéir, Marche-à-terre jeta un dernier regard à Francine, qu'il semblait plaindre, il aurait voulu lui parler ; mais la Bretonne sut que le silence de son amant était imposé. La peau rude et tannée de cet homme parvint à se pliser sur son front, et ses sourcils se rapprochèrent violemment. Résistait-il à l'ordre renouvelé de tuer mademoiselle de Verneuil ? Cette grimace le rendit sans doute plus hideux à madame du Gua, mais l'éclair de ses yeux devint presque doux pour Francine, qui, devinant par ce regard qu'elle pourrait faire plier l'énergie de ce sauvage sous sa volonté de femme, espéra régner encore, après Dieu, sur ce ceur grosier.
Le doux entretien de Marie fut interrompu par madame du Gua qui vint la prendre en criant comme si quelque danger la menaçait, mais elle voulait uniquement laiser l'un des membres du comité royaliste d'Alençon qu'elle reconnut, libre de parler à l'émigré.
- Défiez-vous de la fille que vous avez rencontrée à l'hôtel des Trois-Mores.
Après avoir dit cette phrase à l'oreille du jeune homme le chevalier de Valois qui montait un petit cheval breton disparut dans les genêts d'où il venait de sortir. En ce moment, le feu roulait avec une étonnante vivacité, mais sans que les deux partis en vinsent aux mains.
- Mon adjudant, ne serait-ce pas une fause attaque pour enlever nos voyageurs et leur imposer une rançon ?... dit La-clef-des-ceurs.
- Tu as les pieds dans leurs souliers ou le diable m'emporte, répondit Gérard en volant sur la route.
En ce moment, le feu des Chouans se ralentit, car la communication faite au chef par le chevalier était le seul but de leur escarmouche ; Merle, qui les vit se sauvant en petit nombre à travers les haies, ne jugea pas à propos de s'engager dans une lutte inutilement dangereuse. Gérard, en deux mots, fit reprendre à l'escorte sa position sur le chemin, et se remit en marche sans avoir esuyé de perte. Le capitaine put offrir la main à mademoiselle de Verneuil pour remonter en voiture, car le gentilhomme resta comme frappé de la foudre. La Parisienne étonnée monta sans accepter la politese du Républicain ; elle tourna la tête vers son amant, le vit immobile, et fut stupéfaite du changement subit que les mystérieuses paroles du cavalier venaient d'opérer en lui. Le jeune émigré revint lentement, et son attitude décelait un profond sentiment de dégoût.
- N'avais-je pas raison ? dit à l'oreille du jeune homme madame du Gua en le ramenant à la voiture, nous sommes certes entre les mains d'une créature avec laquelle on a trafiqué de votre tête ; mais puisqu'elle est asez sotte pour s'amouracher de vous au lieu de faire son métier, n'allez pas vous conduire en enfant, et feignez de l'aimer jusqu'à ce que nous ayons gagné la Vivetière... Une fois là !...
- Mais l'aimerait-il donc déjà ?... se dit-elle en voyant le jeune homme à sa place, dans l'attitude d'un homme endormi.
La calèche roula sourdement sur le sable de la route. Au premier regard que mademoiselle de Verneuil jeta autour d'elle, tout lui parut avoir changé. La mort se glisait déjà dans son amour. Ce n'était peut-être que des nuances: mais aux yeux de toute femme qui aime, ces nuances sont ausi tranchées que de vives couleurs. Francine avait compris, par le regard de Marche-à-Terre, que le destin de mademoiselle de Verneuil sur laquelle elle lui avait ordonné de veiller, était entre d'autres mains que les siennes, et offrait un visage pâle, sans pouvoir retenir ses larmes quand sa maîtrese la regardait. La dame inconnue cachait mal sous de faux sourires la malice d'une vengeance féminine, et le subit changement que son obséquieuse bonté pour mademoiselle de Verneuil introduisit dans son maintien, dans sa voix et sa physionomie, était de nature à donner des craintes à une personne perspicace. Ausi, mademoiselle de Verneuil frisonna-t-elle par instinct en se demandant: - Pourquoi frisonné-je ?... C'est sa mère. Mais elle trembla de tous ses membres en se disant tout à coup: - Est-ce bien sa mère ? Elle vit un abîme qu'un dernier coup d'eil jeté sur l'inconnue acheva d'éclairer. - Cette femme l'aime ! pensa-t-elle. Mais pourquoi m'accabler de prévenances, après m'avoir témoigné tant de froideur ? Suis-je perdue ? Aurait-elle peur de moi ? Quant au gentilhomme, il pâlisait, rougisait tour à tour, et gardait une attitude calme en baisant les yeux pour dérober les étranges émotions qui l'agitaient. Une compresion violente détruisait la gracieuse courbure de ses lèvres et son teint jaunisait sous les efforts d'une orageuse pensée. Mademoiselle de Verneuil ne pouvait même plus deviner s'il y avait encore de l'amour dans sa fureur. Le chemin, flanqué de bois en cet endroit, devint sombre et empêcha ces muets acteurs de s'interroger des yeux. Le murmure du vent, le bruisement des touffes d'arbres, le bruit des pas mesurés de l'escorte, donnèrent à cette scène ce caractère solennel qui accélère les battements du ceur. Mademoiselle de Verneuil ne pouvait pas chercher en vain la cause de ce changement. Le souvenir de Corentin pasa comme un éclair, et lui apporta l'image de sa véritable destinée qui lui apparut tout à coup. Pour la première fois depuis la matinée, elle réfléchit sérieusement à sa situation jusqu'en ce moment, elle s'était laisée aller au bonheur d'aimer, sans penser ni à elle, ni à l'avenir. Incapable de supporter plus longtemps ses angoises, elle chercha, elle attendit, avec la douce patience de l'amour, un des regards du jeune homme, et le supplia si vivement, sa pâleur et son frison eurent une éloquence si pénétrante, qu'il chancela ; mais la chute n'en fut que plus complète.
- Souffririez-vous, mademoiselle ? demanda-t-il.
Cette voix dépouillée de douceur, la demande elle-même, le regard, le geste, tout servit à convaincre la pauvre fille que les événements de cette journée appartenaient à un mirage de l'âme qui se disipait alors comme ces nuages à demi formés que le vent emporte.
- Si je souffre ?... reprit-elle en riant forcément, j'allais vous faire la même question.
- Je croyais que vous vous entendiez, dit madame du Gua avec une fause bonhomie.
Ni le gentilhomme ni mademoiselle de Verneuil ne répondirent. La jeune fille, doublement outragée, se dépita de voir sa puisante beauté sans puisance. Elle savait pouvoir apprendre au moment où elle le voudrait la cause de cette situation, mais, peu curieuse de la pénétrer, pour la première fois, peut-être, une femme recula devant un secret. La vie humaine est tristement fertile en situations ou, par suite, soit d'une méditation trop forte, soit d'une catastrophe, nos idées ne tiennent plus à rien, sont sans substance, sans point de départ, où le présent ne trouve plus de liens pour se rattacher au pasé, ni dans l'avenir. Tel fut l'état de mademoiselle de Verneuil. Penchée dans le fond de la voiture, elle y resta comme un arbuste déraciné. Muette et souffrante, elle ne regarda plus personne, s'enveloppa de sa douleur, et demeura avec tant de volonté dans le monde inconnu où se réfugient les malheureux, qu'elle ne vit plus rien. Des corbeaux pasèrent en croasant au-desus d'eux ; mais quoique, semblable à toutes les âmes fortes, elle eût un coin du ceur pour les superstitions, elle n'y fit aucune attention. Les voyageurs cheminèrent quelque temps en silence. - Déjà séparés se disait mademoiselle de Verneuil. Cependant rien autour de moi n'a parlé. Serait-ce Corentin ? Ce n'est pas son intérêt. Qui donc a pu se lever pour m'accuser ? à peine aimée, voici déjà l'horreur de l'abandon. Je sème l'amour et je recueille le mépris. Il sera donc toujours dans ma destinée de toujours voir le bonheur et de toujours le perdre ! Elle sentit alors dans son ceur des troubles inconnus, car elle aimait réellement et pour la première fois. Cependant elle ne s'était pas tellement livrée qu'elle ne pût trouver des resources contre sa douleur dans la fierté naturelle à une femme jeune et belle. Le secret de son amour, ce secret souvent gardé dans les tortures, ne lui était pas échappé. Elle se releva, et honteuse de donner la mesure de sa pasion par sa silencieuse souffrance, elle secoua la tête par un mouvement de gaieté, montra un visage ou plutôt un masque riant, puis elle força sa voix pour en déguiser l'altération.
Chapitre V
- Où sommes-nous ? demanda-t-elle au capitaine Merle, qui se tenait toujours a une certaine distance de la voiture.
- à trois lieues et demie de Fougères, mademoiselle.
- Nous allons donc y arriver bientôt ? lui dit-elle pour l'encourager à lier une conversation où elle se promettait bien de témoigner quelque estime au jeune capitaine.
- Ces lieues-là, reprit Merle tout joyeux, ne sont pas larges, seulement elles se permettent dans ce pays-ci de ne jamais finir. Lorsque vous serez sur le plateau de la côte que nous gravisons, vous apercevrez une vallée semblable à celle que nous allons quitter, et à l'horizon vous pourrez alors voir le sommet de la Pèlerine. Plaise à Dieu que les Chouans ne veuillent pas y prendre leur revanche ! Or vous concevez qu'à monter et descendre ainsi l'on n'avance guère. De la Pèlerine, vous découvrirez encore...
à ce mot l'émigré tresaillit pour la seconde fois, mais si légèrement, que mademoiselle de Verneuil fut seule à remarquer ce tresaillement.
- Qu'est-ce donc que cette Pèlerine ? demanda vivement la jeune fille en interrompant le capitaine engagé dans sa topographie bretonne.
- C'est, reprit Merle, le sommet d'une montagne qui donne son nom à la vallée du Maine dans laquelle nous allons entrer, et qui sépare cette province de la vallée du Couêsnon, à l'extrémité de laquelle est située Fougères, la première ville de Bretagne. Nous nous y sommes battus à la fin de vendémiaire avec le Gars et ses brigands. Nous emmenions des conscrits qui, pour ne pas quitter leur pays, ont voulu nous tuer sur la limite ; mais Hulot est un rude chrétien qui leur a donné...
- Alors vous avez dû voir le Gars ? demanda-t-elle. Quel homme est-ce ?...
Ses yeux perçants et malicieux ne quittèrent pas la figure du faux vicomte de Bauvan.
- Oh ! mon Dieu ! mademoiselle, répondit Merle toujours interrompu, il resemble tellement au citoyen du Gua, que, s'il ne portait pas l'uniforme de l'école Polytechnique, je gagerais que c'est lui.
Mademoiselle de Verneuil regarda fixement le froid et immobile jeune homme qui la dédaignait, mais elle ne vit rien en lui qui pût trahir un sentiment de crainte ; elle l'instruisit par un sourire amer de la découverte qu'elle faisait en ce moment du secret si traîtreusement gardé par lui, puis, d'une voix railleuse, les narines enflées de joie, la tête de côté pour examiner le gentilhomme et voir Merle tout à la fois, elle dit au Républicain: - Ce chef-là, capitaine, donne bien des inquiétudes au premier Consul. Il a de la hardiese, dit-on ; seulement il s'aventure dans certaines entreprises comme un étourneau, surtout auprès des femmes.
- Nous comptons bien là-desus, reprit le capitaine, pour solder notre compte avec lui. Si nous le tenons seulement deux heures, nous lui mettrons un peu de plomb dans la tête. S'il nous rencontrait, le Coblentz en ferait autant de nous, et nous mettrait à l'ombre ; ainsi, par pari...
- Oh ! dit l'émigré, nous n'avons rien à craindre ! Vos soldats n'iront pas jusqu'à la Pèlerine, ils sont trop fatigués, et si vous y consentez, ils pourront se reposer à deux pas d'ici. Ma mère descend à la Vivetière, et en voici le chemin, à quelques portées de fusil. Ces deux dames voudront s'y reposer, elles doivent être lases d'être venues d'une seule traite d'Alençon, ici. - Et puisque mademoiselle, dit-il avec une politese forcée en se tournant vers sa maîtrese, a eu la générosité de donner à notre voyage autant de sécurité que d'agrément, elle daignera peut-être accepter à souper chez ma mère. - Enfin, capitaine, ajouta-t-il en s'adresant à Merle, les temps ne sont pas si malheureux qu'il ne puise se trouver encore à la Vivetière une pièce de cidre à défoncer pour vos hommes. Allez, le Gars n'y aura pas tout pris, du moins, ma mère le croit...
- Votre mère ?... reprit mademoiselle de Verneuil en interrompant avec ironie et sans répondre à la singulière invitation qu'on lui faisait.
- Mon âge ne vous semble donc plus croyable ce soir, mademoiselle, répondit madame du Gua. J'ai eu le malheur d'être mariée fort jeune, j'ai eu mon fils à quinze ans...
- Ne vous trompez-vous pas, madame ; ne serait-ce pas à trente ?
Madame du Gua pâlit en dévorant ce sarcasme, elle aurait voulu pouvoir se venger, et se trouvait forcée de sourire, car elle désira reconnaître à tout prix, même à de plus cruelles épigrammes, le sentiment dont la jeune fille était animée ; ausi feignit-elle de ne l'avoir pas comprise.
- Jamais les Chouans n'ont eu de chef plus cruel que celui-là, s'il faut ajouter foi aux bruits qui courent sur lui, dit-elle en s'adresant à la fois à Francine et à sa maîtrese.
- Oh ! pour cruel, je ne crois pas, répondit mademoiselle de Verneuil ; mais il sait mentir et me semble fort crédule: un chef de parti ne doit être le jouet de personne.
- Vous le connaisez ? demanda froidement le jeune émigré.
- Non, répliqua-t-elle en lui lançant un regard de mépris, je croyais le connaître...
- Oh ! mademoiselle, c'est décidément un malin, reprit le capitaine en hochant la tête, et donnant par un geste expresif la physionomie particulière que ce mot avait alors et qu'il a perdue depuis. Ces vieilles familles pousent quelquefois de vigoureux rejetons. Il revient d'un pays où les ci-devant n'ont pas eu, dit-on, toutes leurs aises, et les hommes, voyez-vous, sont comme les nèfles, ils mûrisent sur la paille. Si ce garçon-là est habile, il pourra nous faire courir longtemps. Il a bien su opposer des compagnies légères à nos compagnies franches et neutraliser les efforts du gouvernement. Si l'on brûle un village aux Royalistes, il en fait brûler deux aux Républicains. Il se développe sur une immense étendue, et nous force ainsi à employer un nombre considérable de troupes dans un moment où nous n'en avons pas de trop ! Oh ! il entend les affaires.
- Il asasine sa patrie, dit Gérard d'une voix forte en interrompant le capitaine.
- Mais, répliqua le gentilhomme, si sa mort délivre le pays, fusillez-le donc bien vite.
Puis il sonda par un regard l'âme de mademoiselle de Verneuil, et il se pasa entre eux une de ces scènes muettes dont le langage ne peut reproduire que très imparfaitement la vivacité dramatique et la fugitive finese. Le danger rend intéresant. Quand il s'agit de mort, le criminel le plus vil excite toujours un peu de pitié. Or, quoique mademoiselle de Verneuil fût alors certaine que l'amant qui la dédaignait était ce chef dangereux, elle ne voulait pas encore s'en asurer par son supplice ; elle avait une tout autre curiosité à satisfaire. Elle préféra donc douter ou croire selon sa pasion, et se mit à jouer avec le péril. Son regard, empreint d'une perfidie moqueuse, montrait les soldats au jeune chef d'un air de triomphe ; en lui présentant ainsi l'image de son danger, elle se plaisait à lui faire durement sentir que sa vie dépendait d'un seul mot, et déjà ses lèvres paraisaient se mouvoir pour le prononcer. Semblable à un sauvage d'Amérique, elle interrogeait les fibres du visage de son ennemi lié au poteau, et brandisait le case-tête avec grâce, savourant une vengeance toute innocente, et punisant comme une maîtrese qui aime encore.
- Si j'avais un fils comme le vôtre, madame, dit-elle à l'étrangère visiblement épouvantée, je porterais son deuil le jour où je l'aurais livré aux dangers.
Elle ne reçut point de réponse. Elle tourna vingt fois la tête vers les officiers et la retourna brusquement vers madame du Gua, sans surprendre entre elle et le Gars aucun signe secret qui pût lui confirmer une intimité qu'elle soupçonnait et dont elle voulait douter. Une femme aime tant à hésiter dans une lutte de vie et de mort, quand elle tient l'arrêt. Le jeune général souriait de l'air le plus calme, et soutenait sans trembler la torture que mademoiselle de Verneuil lui faisait subir ; son attitude et l'expresion de sa physionomie annonçaient un homme nonchalant des dangers auxquels il s'était soumis, et parfois il semblait lui dire: "Voici l'occasion de venger votre vanité blesée, saisisez-la ! Je serais au désespoir de revenir de mon mépris pour vous. "Mademoiselle de Verneuil se mit à examiner le chef de toute la hauteur de sa position avec une impertinence et une dignité apparente, car, au fond de son ceur elle en admirait le courage et la tranquillité. Joyeuse de découvrir que son amant portait un vieux titre, dont les privilèges plaisent à toutes les femmes, elle éprouvait quelque plaisir à le rencontrer dans une situation où, champion d'une cause ennoblie par le malheur, il luttait avec toutes les facultés d'une âme forte contre une république tant de fois victorieuse, et de le voir aux prises avec le danger, déployant cette bravoure si puisante sur le ceur des femmes ; elle le mit vingt fois à l'épreuve, en obéisant peut-être à cet instinct qui porte la femme à jouer avec sa proie comme le chat joue avec la souris qu'il a prise.
- En vertu de quelle loi condamnez-vous donc les Chouans à mort ? demanda-t-elle à Merle.
- Mais, celle du 14 fructidor dernier, qui met hors la loi les départements insurgés et y institue des conseils de guerre, répondit le républicain.
- à quoi dois-je maintenant l'honneur d'attirer vos regards ? dit-elle au jeune chef qui l'examinait attentivement.
- à un sentiment qu'un galant homme ne saurait exprimer à quelque femme que ce puise être, répondit le marquis de Montauran à voix base en se penchant vers elle. Il fallait, dit-il à haute voix ! vivre en ce temps pour voir des filles faisant l'office du bourreau, et enchérisant sur lui par la manière dont elles jouent avec la hache...
Elle regarda Montauran fixement ; puis, ravie d'être insultée par cet homme au moment où elle en tenait la vie entre ses mains, elle lui dit à l'oreille, en riant avec une douce malice: - Vous avez une trop mauvaise tête, les bourreaux n'en voudront pas, je la garde.
Le marquis stupéfait contempla pendant un moment cette inexplicable fille dont l'amour triomphait de tout, même des plus piquantes injures, et qui se vengeait par le pardon d'une offense que les femmes ne pardonnent jamais. Ses yeux furent moins sévères, moins froids, et même une expresion de mélancolie se glisa dans ses traits. Sa pasion était déjà plus forte qu'il ne le croyait lui-même. Mademoiselle de Verneuil, satisfaite de ce faible gage d'une réconciliation cherchée, regarda le chef tendrement, lui jeta un sourire qui resemblait à un baiser ; puis elle se pencha dans le fond de la voiture, et ne voulut plus risquer l'avenir de ce drame de bonheur, croyant en avoir rattaché le neud par ce sourire. Elle était si belle ! Elle savait si bien triompher des obstacles en amour ! Elle était si fort habituée à se jouer de tout, à marcher au hasard ! Elle aimait tant l'imprévu et les orages de la vie !
Bientôt, par l'ordre du marquis, la voiture quitta la grande route et se dirigea vers la Vivetière, à travers un chemin creux encaisé de hauts talus plantés de pommiers qui en faisaient plutôt un fosé qu'une route. Les voyageurs laisèrent les Bleus gagner lentement à leur suite le manoir dont les faîtes grisâtres apparaisaient et disparaisaient tour à tour entre les arbres de cette route où quelques soldats restèrent occupés à en disputer leurs souliers à sa forte argile.
- Cela resemble furieusement au chemin du paradis, s'écria Beau-pied.
Grâce à l'expérience du postillon, mademoiselle de Verneuil ne tarda pas à voir le château de la Vivetière. Cette maison, située sur la croupe d'une espèce de promontoire, était enveloppée par deux étangs profonds qui ne permettaient d'y arriver qu'en suivant une étroite chausée. La partie de cette péninsule où se trouvaient les habitations et les jardins était protégée à une certaine distance derrière le château, par un large fosé où se déchargeait l'eau superflue des étangs avec lesquels il communiquait, et formait ainsi réellement une île presque inexpugnable, retraite précieuse pour un chef qui ne pouvait être surpris que par trahison. En entendant crier les gonds rouillés de la porte et en pasant sous la voûte en ogive d'un portail ruiné par la guerre précédente, mademoiselle de Verneuil avança la tête. Les couleurs sinistres du tableau qui s'offrit à ses regards effacèrent presque les pensées d'amour et de coquetterie entre lesquelles elle se berçait. La voiture entra dans une grande cour presque carrée et fermée par les rives abruptes des étangs. Ces berges sauvages, baignées par des eaux couvertes de grandes taches vertes, avaient pour tout ornement des arbres aquatiques dépouillés de feuilles, dont les troncs rabougris, les têtes énormes et chenues, élevées au-desus des roseaux et des brousailles, resemblaient à des marmousets grotesques. Ces haies disgracieuses parurent s'animer et parler quand les grenouilles les désertèrent en coasant, et que des poules d'eau, réveillées par le bruit de la voiture, volèrent en barbotant sur la surface des étangs. La cour entourée d'herbes hautes et flétries, d'ajoncs, d'arbustes nains ou parasites, excluait toute idée d'ordre et de splendeur. Le château semblait abandonné depuis longtemps. Les toits paraisaient plier sous le poids des végétations qui y croisaient. Les murs, quoique construits de ces pierres schisteuses et solides dont abonde le sol, offraient de nombreuses lézardes où le lierre attachait ses griffes. Deux corps de bâtiment réunis en équerre à une haute tour et qui faisaient face à l'étang, composaient tout le château, dont les portes et les volets pendants et pourris, les balustrades rouillées, les fenêtres ruinées, paraisaient devoir tomber au premier souffle d'une tempête. La bise sifflait alors à travers ces ruines auxquelles la lune prêtait, par sa lumière indécise, le caractère et la physionomie d'un grand spectre. Il faut avoir vu les couleurs de ces pierres granitiques grises et bleues, mariées aux schistes noirs et fauves, pour savoir combien est vraie l'image que suggérait la vue de cette carcase vide et sombre. Ses pierres disjointes, ses croisées sans vitres, sa tour à créneaux, ses toits à jour lui donnaient tout à fait l'air d'un squelette ; et les oiseaux de proie qui s'envolèrent en criant ajoutaient un trait de plus à cette vague resemblance. Quelques hauts sapins plantés derrière la maison balançaient au-desus des toits leur feuillage sombre, et quelques ifs, taillés pour en décorer les angles, l'encadraient de tristes festons, semblables aux tentures d'un convoi. Enfin, la forme des portes, la grosièreté des ornements, le peu d'ensemble des constructions, tout annonçait un de ces manoirs féodaux dont s'enorgueillit la Bretagne, avec raison peut-être, car ils forment sur cette terre gaélique une espèce d'histoire monumentale des temps nébuleux qui précèdent l'établisement de la monarchie. Mademoiselle de Verneuil, dans l'imagination de laquelle le mot de château réveillait toujours les formes d'un type convenu, frappée de la physionomie funèbre de ce tableau, sauta légèrement hors de la calèche et le contempla toute seule avec terreur en songeant au parti qu'elle devait prendre. Francine entendit pouser à madame du Gua un soupir de joie en se trouvant hors de l'atteinte des Bleus, et une exclamation involontaire lui échappa quand le portail fut fermé et qu'elle se vit dans cette espèce de forterese naturelle. Montauran s'était vivement élancé vers mademoiselle de Verneuil en devinant les pensées qui la préoccupaient.
- Ce château, dit-il avec une légère tristese, a été ruiné par la guerre, comme les projets que j'élevais pour notre bonheur l'ont été par vous.
- Et comment, demanda-t-elle toute surprise.
- êtes-vous une jeune femme belle, NOBLE et spirituelle, dit-il avec un accent d'ironie en lui répétant les paroles qu'elle lui avait si coquettement prononcées dans leur conversation sur la route.
- Qui vous a dit le contraire ?
- Des amis dignes de foi qui s'intéresent à ma sûreté et veillent à déjouer les trahisons.
- Des trahisons ! dit-elle d'un air moqueur. Alençon et Hulot sont-ils donc déjà si loin ? Vous n'avez pas de mémoire, un défaut dangereux pour un chef de parti ! - Mais du moment où des amis, ajouta-t-elle avec une rare impertinence, règnent si puisamment dans votre ceur, gardez vos amis. Rien n'est comparable aux plaisirs de l'amitié. Adieu, ni moi, ni les soldats de la République nous n'entrerons ici.
Elle s'élança vers le portail par un mouvement de fierté blesée et de dédain, mais elle déploya dans sa démarche une noblese et un désespoir qui changèrent toutes les idées du marquis, à qui il en coûtait trop de renoncer à ses désirs pour qu'il ne fût pas imprudent et crédule. Lui ausi aimait déjà. Ces deux amants n'avaient donc envie ni l'un ni l'autre de se quereller longtemps.
Ajoutez un mot et je vous crois, dit-il d'une voix suppliante.
- Un mot, reprit-elle avec ironie en serrant ses lèvres, un mot ? pas seulement un geste.
- Au moins grondez-moi, demanda-t-il en esayant de prendre une main qu'elle retira ; si toutefois vous osez bouder un chef de rebelles, maintenant ausi défiant et sombre qu'il était joyeux et confiant naguère.
Marie ayant regardé le marquis sans colère, il ajouta: Vous avez mon secret, et je n'ai pas le vôtre.
à ces mots, le front d'albâtre sembla devenu brun, Marie jeta un regard d'humeur au chef et répondit:
- Mon secret ? Jamais.
En amour, chaque parole, chaque coup d'eil ont leur éloquence du moment ; mais là mademoiselle de Verneuil n'exprima rien de précis, et quelque habile que fût Montauran, le secret de cette exclamation resta impénétrable, quoique la voix de cette femme eût trahi des émotions peu ordinaires, qui durent vivement piquer sa curiosité.
- Vous avez, reprit-il, une plaisante manière de disiper les soupçons.
- En conservez-vous donc ? demanda-t-elle en le toisant des yeux comme si elle lui eût dit: - Avez-vous quelques droits sur moi ?
- Mademoiselle. répondit le jeune homme d'un air soumis et ferme, le pouvoir que vous exercez sur les troupes républicaines, cette escorte...
- Ah ! vous m'y faites penser. Mon escorte et moi, lui demanda-t-elle avec une légère ironie, vos protecteurs enfin, seront-ils en sûreté ici ?
- Oui, foi de gentilhomme ! Qui que vous soyez, vous et les vôtres, vous n'avez rien à craindre chez moi.
Ce serment fut prononcé par un mouvement si loyal et si généreux, que mademoiselle de Verneuil dut avoir une entière sécurité sur le sort des Républicains. Elle allait parler, quand l'arrivée de madame du Gua lui imposa silence. Cette dame avait pu entendre ou deviner une partie de la conversation des deux amants, et ne concevait pas de médiocres inquiétudes en les apercevant dans une position qui n'accusait plus la moindre inimitié. En voyant cette femme, le marquis offrit la main à mademoiselle de Verneuil, et s'avança vers la maison avec vivacité comme pour se défaire d'une importune compagnie.
- Je le gêne, se dit l'inconnue en restant immobile à sa place. Elle regarda les deux amants réconciliés s'en allant lentement vers le perron, où ils s'arrêtèrent pour causer ausitôt qu'ils eurent mis entre elle et eux un certain espace. - Oui, oui, je les gêne, reprit-elle en se parlant à elle-même, mais dans peu cette créature-là ne me gênera plus ; l'étang sera, par Dieu, son tombeau ! Ne tiendrai-je pas bien ta parole de gentilhomme ? une fois sous cette eau, qu'a-t-on à craindre ? n'y sera-t-elle pas en sûreté ?
Elle regardait d'un eil fixe le miroir calme du petit lac de droite, quand tout à coup elle entendit bruire les ronces de la berge et aperçut au clair de la lune la figure de Marche-à-terre qui se dresa par-desus la noueuse écorce d'un vieux saule. Il fallait connaître le Chouan pour le distinguer au milieu de cette asemblée de truises ébranchées parmi lesquelles la sienne se confondait si facilement. Madame du Gua jeta d'abord autour d'elle un regard de défiance ; elle vit le postillon conduisant ses chevaux à une écurie située dans celle des deux ailes du château qui faisait face à la rive où Marche-à-terre était caché ; Francine allait vers les deux amants qui, dans ce moment, oubliaient toute la terre ; alors, l'inconnue s'avança, mettant un doigt sur ses lèvres pour réclamer un profond silence ; puis, le Chouan comprit plutôt qu'il n'entendit les paroles suivantes: - Combien êtes-vous, ici ?
- Quatre-vingt-sept.
- Ils ne sont que soixante-cinq, je les ai comptés.
- Bien, reprit le sauvage avec une satisfaction farouche.
Attentif aux moindres gestes de Francine, le Chouan disparut dans l'écorce du saule en la voyant se retourner pour chercher des yeux l'ennemie sur laquelle elle veillait par instinct.
Sept ou huit personnes, attirées par le bruit de la voiture, se montrèrent en haut du principal perron et s'écrièrent: - C'est le Gars ! c'est lui, le voici ! à ces exclamations, d'autres hommes accoururent, et leur présence interrompit la conversation des deux amants. Le marquis de Montauran s'avança précipitamment vers les gentilshommes, leur fit un signe impératif pour leur imposer silence, et leur indiqua le haut de l'avenue par laquelle débouchaient les soldats républicains. à l'aspect de ces uniformes bleus à revers rouges si connus, et de ces baïonnettes luisantes, les conspirateurs étonnés s'écrièrent: - Seriez-vous donc venu pour nous trahir ?
- Je ne vous avertirais pas du danger, répondit le marquis en souriant avec amertume. - Ces Bleus, reprit-il après une pause, forment l'escorte de cette jeune dame dont la générosité nous a miraculeusement délivrés d'un péril auquel nous avons failli succomber dans une auberge d'Alençon. Nous vous conterons cette aventure. Mademoiselle et son escorte sont ici sur ma parole, et doivent être reçus en amis.
Madame du Gua et Francine étaient arrivées jusqu'au perron, le marquis présenta galamment la main à mademoiselle de Verneuil, le groupe de gentilshommes se partagea en deux haies pour les laiser paser, et tous esayèrent d'apercevoir les traits de l'inconnue ; car madame du Gua avait déjà rendu leur curiosité plus vive en leur faisant quelques signes à la dérobée. Mademoiselle de Verneuil vit dans la première salle une grande table parfaitement servie, et préparée pour une vingtaine de convives. Cette salle à manger communiquait à un vaste salon où l'asemblée se trouva bientôt réunie. Ces deux pièces étaient en harmonie avec le spectacle de destruction qu'offraient les dehors du château. Les boiseries de noyer poli, mais de formes rudes et grosières, saillantes, mal travaillées, étaient disjointes et semblaient près de tomber. Leur couleur sombre ajoutait encore à la tristese de ces salles sans glaces ni rideaux, où quelques meubles séculaires et en ruine s'harmonisaient avec cet ensemble de débris. Marie aperçut des cartes géographiques, et des plans déroulés sur une grande table ; puis, dans les angles de l'appartement, des armes et des carabines amoncelées. Tout témoignait d'une conférence importante entre les chefs des Vendéens et ceux des Chouans. Le marquis conduisit mademoiselle de Verneuil à un immense fauteuil vermoulu qui se trouvait auprès de la cheminée, et Francine vint se placer derrière sa maîtrese en s'appuyant sur le dosier de ce meuble antique.
- Vous me permettrez bien de faire un moment le maître de maison, dit le marquis en quittant les deux étrangères pour se mêler aux groupes formés par ses hôtes.
Francine vit tous les chefs, sur quelques mots de Montauran, s'empresant de cacher leurs armes, les cartes et tout ce qui pouvait éveiller les soupçons des officiers républicains ; quelques-uns quittèrent de larges ceintures de peau contenant des pistolets et des couteaux de chase. Le marquis recommanda la plus grande discrétion, et sortit en s'excusant sur la nécesité de pourvoir à la réception des hôtes gênants que le hasard lui donnait. Mademoiselle de Verneuil, qui avait levé ses pieds vers le feu en s'occupant à les chauffer, laisa partir Montauran sans retourner la tête, et trompa l'attente des asistants, qui tous désiraient la voir. Francine fût donc seule témoin du changement que produisit dans l'asemblée le départ du jeune chef. Les gentilshommes se groupèrent autour de la dame inconnue, et, pendant la sourde
conversation qu'elle tint avec eux, il n'y en eut pas un seul ne regardât à plusieurs reprises les deux étrangères.
- Vous connaisez Montauran, leur disait-elle, il s'est amouraché en un moment de cette fille, et vous comprenez bien que, dans ma bouche, les meilleurs avis lui ont été suspects. Les amis que nous avons à Paris, mesieurs de Valois et d'Esgrignon d'Alençon, tous l'ont prévenu du piège qu'on veut lui tendre en lui jetant à la tête une créature, et il se coiffe de la première qu'il rencontre, d'une fille qui, suivant des renseignements que j'ai fait prendre s'empare d'un grand nom pour le souiller, qui, etc., etc.
Cette dame, dans laquelle on a pu reconnaître la femme qui décida l'attaque de la turgotine, conservera désormais dans cette histoire le nom qui lui servit à échapper aux dangers de son pasage par Alençon. La publication du vrai nom ne pourrait qu'offenser une noble famille, déjà profondément affligée par les écarts de cette jeune dame, dont la destinée a d'ailleurs été le sujet d'une autre Scène. Bientôt l'attitude de curiosité que prit l'asemblée devint impertinente et presque hostile. Quelques exclamations asez dures parvinrent à l'oreille de Francine, qui, après avoir dit un mot à sa maîtrese, se réfugia dans l'embrasure d'une croisée. Marie se leva, se tourna vers le groupe insolent, y jeta quelques regards pleins de dignité, de mépris même. Sa beauté, l'élégance de ses manières et sa fierté, changèrent tout à coup les dispositions de ses ennemis et lui valurent un murmure flatteur qui leur échappa. Deux ou trois hommes, dont l'extérieur trahisait les habitudes de politese et de galanterie qui s'acquièrent dans la sphère élevée des cours, s'approchèrent de Marie avec bonne grâce ; sa décence leur imposa le respect, aucun d'eux n'osa lui adreser la parole, et loin d'être accusée par eux, ce fut elle qui sembla les juger. Les chefs de cette guerre entreprise pour Dieu et le Roi resemblaient bien peu aux portraits de fantaisie qu'elle s'était plu à tracer. Cette lutte, véritablement grande, se rétrécit et prit des proportions mesquines, quand elle vit, sauf deux ou trois figures vigoureuses, ces gentilshommes de province, tous dénués d'expresion et de vie. Après avoir fait de la poésie, Marie tomba tout à coup dans le vrai. Ces physionomies paraisaient annoncer d'abord plutôt un besoin d'intrigue que l'amour de la gloire, l'intérêt mettait bien réellement à tous ces gentilshommes les armes à la main ; mais s'ils devenaient héroïques dans l'action, là ils se montraient à nu. La perte de ses illusions rendit mademoiselle de Verneuil injuste et l'empêcha de reconnaître le dévouement vrai qui rendit plusieurs de ces hommes si remarquables. Cependant la plupart d'entre eux montraient des manières communes. Si quelques têtes originales se faisaient distinguer entre les autres, elles étaient rapetisées par les formules et par l'étiquette de l'aristocratie. Si Marie accorda généralement de la finese et de l'esprit à ces hommes, elle trouva chez eux une absence complète de cette simplicité, de ce grandiose auquel les triomphes et les hommes de la République l'habituaient. Cette asemblée nocturne, au milieu de ce vieux castel en ruine et sous ces ornements contournés asez bien asortis aux figures, la fit sourire, elle voulut y voir un tableau symbolique de la monarchie. Elle pensa bientôt avec délices qu'au moins le marquis jouait le premier rôle parmi ces gens dont le seul mérite, pour elle, était de se dévouer à une cause perdue. Elle desina la figure de son amant sur cette mase, se plut à l'en faire resortir, et ne vit plus dans ces figures maigres et grêles que les instruments de ses nobles deseins. En ce moment, les pas du marquis retentirent dans la salle voisine. Tout à coup les conspirateurs se séparèrent en plusieurs groupes, et les chuchotements cesèrent. Semblables à des écoliers qui ont comploté quelque malice en l'absence de leur maître, ils s'empresèrent d'affecter l 'ordre et le silence. Montauran entra, Marie eut le bonheur de l'admirer au milieu de ces gens parmi lesquels il était le plus jeune, le plus beau, le premier. Comme un roi dans sa cour, il alla de groupe en groupe, distribua de légers coups de tête, des serrements de main, des regards, des paroles d'intelligence ou de reproche ; en faisant son métier de chef de parti avec une grâce et un aplomb difficiles à supposer dans ce jeune homme d'abord accusé par elle d'étourderie. La présence du marquis mit un terme à la curiosité qui s'était attachée à mademoiselle de Verneuil, mais bientôt, les méchancetés de madame du Gua produisirent leur effet. Le baron du Guénic, surnommé l'Intimé, qui, parmi tous ces hommes rasemblés par de graves intérêts, paraisait autorisé par son nom et par son rang à traiter familièrement Montauran, le prit par le bras et l'emmena dans un coin.
- écoute, mon cher marquis, lui dit-il, nous te voyons tous avec peine sur le point de faire une insigne folie.
- Qu'entends-tu par ces paroles ?
- Mais sais-tu bien d'où vient cette fille, qui elle est réellement, et quels sont ses deseins sur toi ? - Mon cher l'Intimé, entre nous soit dit, demain matin, ma fantaisie sera pasée.
- D'accord, mais si cette créature te livre avant le jour ?...
- Je te répondrai quand tu m'auras dit pourquoi elle ne l'a pas déjà fait, répliqua Montauran, qui prit par badinage un air de fatuité.
- Oui, mais si tu lui plais, elle ne veut peut-être pas te trahir avant que sa fantaisie, à elle, soit pasée.
- Mon cher, regarde cette charmante fille, étudie ses manières, et ose dire que ce n'est pas une femme de distinction ? Si elle jetait sur toi des regards favorables, ne sentirais-tu pas, au fond de ton âme, quelque respect pour elle. Une dame vous a déjà prévenus contre cette personne ; mais, après ce que nous nous sommes dit l'un à l'autre, si c'était une de ces créatures perdues dont nous ont parlé nos amis, je la tuerais...
- Croyez-vous, dit madame du Gua, qui intervint, Fouché asez bête pour vous envoyer une fille prise au coin d'une rue ? il a proportionné les séductions à votre mérite. Mais si vous êtes aveugle, vos amis auront les yeux ouverts pour veiller sur vous.
- Madame, répondit le Gars en lui dardant des regards de colère, songez à ne rien entreprendre contre cette personne, ni contre son escorte, ou rien ne vous garantirait de ma vengeance. Je veux que mademoiselle soit traitée avec les plus grands égards et comme une femme qui m'appartient. Nous sommes, je crois, alliés aux Verneuil.
L'opposition que rencontrait le marquis produisit l'effet ordinaire que font sur les jeunes gens de semblables obstacles. Quoiqu'il eût en apparence traité fort légèrement mademoiselle de Verneuil et fait croire que sa pasion pour elle était un caprice, il venait, par un sentiment d'orgueil, de franchir un espace immense. En avouant cette femme, il trouva son honneur intéresé à ce qu'elle fût respectée ; il alla donc, de groupe en groupe, asurant. en homme qu'il eût été dangereux de froiser, que cette inconnue était réellement mademoiselle de Verneuil. Ausitôt toutes les rumeurs s'apaisèrent. Lorsque Montauran eut établi une espèce d'harmonie dans le salon et satisfait à toutes les exigences, il se rapprocha de sa maîtrese avec empresement et lui dit à voix base: - Ces gens-là m'ont volé un moment de bonheur.
- Je suis bien contente de vous avoir près de moi répondit-elle en riant. Je vous préviens que je suis curieuse ; ainsi, ne vous fatiguez pas trop de mes questions. Dites-moi d'abord quel est ce bonhomme qui porte une veste de drap vert.
- C'est le fameux major Brigaut, un homme du Marais, compagnon de feu Mercier, dit La-Vendée.
- Mais quel est le gros ecclésiastique à face rubiconde avec lequel il cause maintenant de moi ? reprit mademoiselle de Verneuil.
- Savez-vous ce qu'ils disent ?
- Si je veux le savoir ?... Est-ce une question ?
- Mais je ne pourrais vous en instruire sans vous offenser.
- Du moment où vous me laisez offenser sans tirer vengeance des injures que je reçois chez vous, adieu, marquis ! Je ne veux pas rester un moment ici. J'ai déjà quelques remords de tromper ces pauvres Républicains, si loyaux et si confiants.
Elle fit quelques pas, et le marquis la suivit.
- Ma chère Marie, écoutez-moi. Sur mon honneur, j'ai imposé silence à leurs méchants propos avant de savoir s'ils étaient faux ou vrais. Néanmoins dans ma situation, quand les amis que nous avons dans les ministères à Paris m'ont averti de me défier de toute espèce de femme qui se trouverait sur mon chemin, en m'annonçant que Fouché voulait employer contre moi une Judih des rues, il est permis à mes meilleurs amis de penser que vous êtes trop belle pour être une honnête femme...
En parlant, le marquis plongeait son regard dans les yeux de mademoiselle de Verneuil qui rougit, et ne put retenir quelques pleurs.
- J'ai mérité ces injures, dit-elle. Je voudrais vous voir persuadé que je suis une méprisable créature et me savoir aimée... alors je ne douterais plus de vous. Moi je vous ai cru quand vous me trompiez, et vous ne me croyez pas quand je suis vraie. Brisons là, monsieur, dit-elle en fronçant le sourcil et pâlisant comme une femme qui va mourir. Adieu.
Elle s'élança hors de la salle à manger par un mouvement de désespoir.
- Marie, ma vie est à vous, lui dit le jeune marquis à l'oreille.
Elle s'arrêta, le regarda.
- Non, non, dit-elle, je serai généreuse. Adieu. Je ne pensais, en vous suivant, ni à mon pasé, ni à votre avenir, j'étais folle.
- Comment, vous me quittez au moment où je vous offre ma vie !...
- Vous l'offrez dans un moment de pasion, de désir.
- Sans regret, et pour toujours, dit-il.
Elle rentra. Pour cacher ses émotions, le marquis continua l'entretien.
- Ce gros homme de qui vous me demandiez le nom est un homme redoutable, l'abbé Gudin, un de ces jésuites asez obstinés, asez dévoués peut-être pour rester en France malgré l'édit de 1763 qui les en a bannis. Il est le boute-feu de la guerre dans ces contrées et le propagateur de l'asociation religieuse dite du Sacré-Ceur. Habitué à se servir de la religion comme d'un instrument, il persuade à ses affiliés qu'ils resusciteront, et sait entretenir leur fanatisme par d'adroites prédications. Vous le voyez: il faut employer les intérêts particuliers de chacun pour arriver à un grand but. Là sont tous les secrets de la politique.
Chapitre VI
- Et ce vieillard encore vert, tout musculeux, dont la figure est si repousante ? Tenez, là, l'homme habillé avec les lambeaux d'une robe d'avocat.
- Avocat ? il prétend au grade de maréchal de camp. N'avez-vous pas entendu parler de Longuy ?
- Ce serait lui ! dit mademoiselle de Verneuil effrayée. Vous vous servez de ces hommes !
- Chut ! il peut vous entendre. Voyez-vous cet autre en conversation criminelle avec madame du Gua...
- Cet homme en noir qui resemble à un juge ;
- C'est un de nos négociateurs, la Billardière, fils d'un conseiller au parlement de Bretagne, dont le nom est quelque chose comme Flamet ; mais il a la confiance des princes.
- Et son voisin, celui qui serre en ce moment sa pipe de terre blanche, et qui appuie tous les doigts de sa main droite sur le panneau comme un pacant ? dit mademoiselle de Verneuil en riant.
- Vous l'avez, pardieu, deviné, c'est l'ancien garde-chase du défunt mari de cette dame. Il commande une des compagnies que j'oppose aux bataillons mobiles. Lui et Marche-à-terre sont peut-être les plus consciencieux serviteurs que le Roi ait ici.
- Mais elle, qui est-elle ?
- Elle, reprit le marquis, elle est la dernière maîtrese qu'ait eue Charette. Elle posède une grande influence sur tout ce monde.
- Lui est-elle restée fidèle ?
Pour toute réponse le marquis fit une petite moue dubitative.
- Et l'estimez-vous ?
- Vous êtes effectivement bien curieuse.
- Elle est mon ennemie parce qu'elle ne peut plus être ma rivale, dit en riant mademoiselle de Verneuil, je lui pardonne ses erreurs pasées, qu'elle me pardonne les miennes. Et cet officier à moustaches ?
- Permettez-moi de ne pas le nommer. Il veut se défaire du premier Consul en l'attaquant à main armée ? Qu'il réusise ou non, vous le connaîtrez, il deviendra célèbre.
- Et vous êtes venu commander à de pareilles gens ?... dit-elle avec horreur. Voilà les défenseurs du Roi ! Où sont donc les gentilshommes et les seigneurs ?
- Mais, dit le marquis avec impertinence, ils sont répandus dans toutes les cours de l'Europe. Qui donc enrôle les rois, leurs cabinets, leurs armées, au service de la maison de Bourbon, et les lance sur cette République qui menace de mort toutes les monarchies et l'ordre social d'une destruction complète ?...
- Ah ! répondit-elle avec une généreuse émotion, soyez désormais la source pure où je puiserai les idées que je dois encore acquérir... j'y consens. Mais laisez-moi penser que vous êtes le seul noble qui fase son devoir en attaquant la France avec des Français, et non à l'aide de l'étranger. Je suis femme, et sens que si mon enfant me frappait dans sa colère, je pourrais lui pardonner ; mais s'il me voyait de sang-froid déchirée par un inconnu, je le regarderais comme un monstre.
- Vous serez toujours Républicaine, dit le marquis en proie à une délicieuse ivrese excitée par les généreux accents qui le confirmaient dans ses présomptions.
- Républicaine ? Non, je ne le suis plus. Je ne vous estimerais pas si vous vous soumettiez au premier Consul, reprit-elle ; mais je ne voudrais pas non plus vous voir à la tête de gens qui pillent un coin de la France au lieu d'asaillir toute la République. Pour qui vous battez-vous ? Qu'attendez-vous d'un roi rétabli sur le trône par vos mains ? Une femme a déjà à entrepris ce beau chef-d'euvre, le roi libéré l'a laisé brûler vive. Ces hommes-là sont les oints du Seigneur, et il y a du danger à toucher aux choses consacrées. Laisez Dieu seul les placer, les déplacer, les replacer sur leurs tabourets de pourpre. Si vous avez pesé la récompense qui vous en reviendra, vous êtes à mes yeux dix fois plus grand que je ne vous croyais ; foulez-moi alors si vous le voulez aux pieds, Je vous le permets, je serai heureuse.
- Vous êtes ravisante ! N'esayez pas d'endoctriner ces mesieurs, je serais sans soldats.
- Ah ! si vous vouliez me laiser vous convertir, nous irions à mille lieues d'ici.
- Ces hommes que vous paraisez mépriser sauront périr dans la lutte, répliqua le marquis d'un ton plus grave, et leurs torts seront oubliés. D'ailleurs, si mes efforts sont couronnés de quelques succès, les lauriers du triomphe ne cacheront-ils pas tout ?
- Il n'y a que vous ici à qui je voie risquer quelque chose.
- Je ne suis pas le seul, reprit-il avec une modestie vraie. Voici là-bas deux nouveaux chefs de la Vendée. Le premier, que vous avez entendu nommer le Grand-Jacques, est le comte de Fontaine, et l'autre la Billardière, que je vous ai déjà montré.
- Et oubliez-vous Quiberon, où la Billardière a joué le rôle le plus singulier ?... répondit-elle frappée d'un souvenir.
- La Billardière a beaucoup pris sur lui, croyez-moi. Ce n'est pas être sur des roses que de servir les princes...
- Ah ! vous me faites frémir ! s'écria Marie. Marquis, reprit-elle d'un ton qui semblait annoncer une réticence dont le mystère lui était personnel, il suffit d'un instant pour détruire une illusion et dévoiler des secrets d'où dépendent la vie et le bonheur de bien des gens... Elle s'arrêta comme si elle eût craint d'en trop dire, et ajouta: - Je voudrais savoir les soldats de la République en sûreté.
- Je serai prudent, dit-il en souriant pour déguiser son émotion, mais ne me parlez plus de vos soldats, je vous en ai répondu sur ma foi de gentilhomme.
- Et après tout, de quel droit voudrais-je vous conduire ? reprit-elle. Entre nous soyez toujours le maître. Ne vous ai-je pas dit que je serais au désespoir de régner sur un esclave ?
- Monsieur le marquis, dit respectueusement le major Brigaut en interrompant cette conversation, les Bleus resteront-ils donc longtemps ici ?
- Ils partiront ausitôt qu'ils se seront reposés, s'écria Marie.
Le marquis lança des regards scrutateurs sur l'asemblée, y remarqua de l'agitation, quitta mademoiselle de Verneuil, et laisa madame du Gua venir le remplacer auprès d'elle. Cette femme apportait un masque riant et perfide que le sourire amer du jeune chef ne déconcerta point. En ce moment Francine jeta un cri promptement étouffé. Mademoiselle de Verneuil, qui vit avec étonnement sa fidèle campagnarde s'élançant vers la salle à manger, regarda madame du Gua, et sa surprise augmenta à l'aspect de la pâleur répandue sur le visage de son ennemie. Curieuse de pénétrer le secret de ce brusque départ, elle s'avança vers l'embrasure de la fenêtre où sa rivale la suivit afin de détruire les soupçons qu'une imprudence pouvait avoir éveillés, et lui sourit avec une indéfinisable malice quand, après avoir jeté toutes deux un regard sur le paysage du lac, elles revinrent ensemble à la cheminée, Marie sans avoir rien aperçu qui justifiât la fuite de Francine madame du Gua satisfaite d'être obéie. Le lac au bord duquel Marche-à-terre avait comparu dans la cour à l'évocation de cette femme, allait rejoindre le fosé d'enceinte qui protégeait les jardins, en décrivant de vaporeuses sinuosités, tantôt larges comme des étangs, tantôt reserrées comme les rivières artificielles d'un parc. Le rivage rapide et incliné que baignaient ces eaux claires pasait à quelques toises de la croisée. Occupée à contempler, sur la surface des eaux, les lignes noires qu'y projetaient les têtes de quelques vieux saules, Francine observait asez insouciamment l'uniformité de courbure qu'une brise légère imprimait à leurs branchages. Tout à coup elle crut apercevoir une de leurs figures remuant sur le miroir des eaux par quelques-uns de ces mouvements irréguliers et spontanés qui trahisent la vie. Cette figure, quelque vague qu'elle fût, semblait être celle d'un homme. Francine attribua d'abord sa vision aux imparfaites configurations que produisait la lumière de la lune, à travers les feuillages ; mais bientôt une seconde tête se montra ; puis d'autres apparurent encore dans le lointain. Les petits arbustes de la berge se courbèrent et se relevèrent avec violence. Francine vit alors cette longue haie insensiblement agitée comme un de ces grands serpents indiens aux formes fabuleuses. Puis, çà et là, dans les genêts et les hautes épines, plusieurs points lumineux brillèrent et se déplacèrent. En redoublant d'attention, l'amante de Marche-à-terre crut reconnaître la première des figures noires qui allaient au sein de ce mouvant rivage. Quelque indistinctes que fusent les formes de cet homme, le battement de son ceur lui persuada qu'elle voyait en lui Marche-à-terre. éclairée par un geste, et impatiente de savoir si cette marche mystérieuse ne cachait pas quelque perfidie, elle s'élança vers la cour. Arrivée au milieu de ce plateau de verdure, elle regarda tour à tour les deux corps de logis et les deux berges sans découvrir dans celle qui faisait face à l'aile inhabitée aucune trace de ce sourd mouvement. Elle prêta une oreille attentive, et entendit un léger bruisement semblable à celui que peuvent produire les pas d'une bête fauve dans le silence des forêts ; elle tresaillit et ne trembla pas. Quoique jeune et innocente encore, la curiosité lui inspira promptement une ruse. Elle aperçut la voiture, courut s'y blottir, et ne leva sa tête qu'avec la précaution du lièvre aux oreilles duquel résonne le bruit d'une chase lointaine. Elle vit Pille-miche qui sortit de l'écurie. Ce Chouan était accompagné de deux paysans, et tous trois portaient des bottes de paille ; ils les étalèrent de manière à former une longue litière devant le corps de bâtiment inhabité parallèle à la berge bordée d'arbres nains, où les Chouans marchaient avec un silence qui trahisait les apprêts de quelque horrible stratagème.
- Tu leur donnes de la paille comme s'ils devaient réellement dormir là. Asez, Pille-miche, asez, dit une voix rauque et sourde que Francine reconnut.
- N'y dormiront-ils pas ? reprit Pille-miche en laisant échapper un gros rire bête. Mais ne crains-tu pas que le Gars ne se fâche ? ajouta-t-il si bas que Francine n'entendit rien.
- Eh ! bien, il se fâchera, répondit à demi-voix Marche-à-terre ; mais nous aurons tué les Bleus, tout de même. -Voilà, reprit-il, une voiture qu'il faut rentrer à nous deux.
Pille-miche tira la voiture par le timon, et Marche-à-terre la pousa par une des roues avec une telle prestese que Francine se trouva dans la grange et sur le point d'y rester enfermée, avant d'avoir eu le temps de réfléchir à sa situation. Pille-miche sortit pour aider à amener la pièce de cidre que le marquis avait ordonné de distribuer aux soldats de l'escorte. Marche-à-terre pasait le long de la calèche pour se retirer et fermer la porte, quand il se sentit arrêté par une main qui saisit les longs crins de sa peau de chèvre. Il reconnut des yeux dont la douceur exerçait sur lui la puisance du magnétisme, et demeura pendant un moment comme charmé. Francine sauta vivement hors de la voiture, et lui dit de cette voix agresive qui va merveilleusement à une femme irritée: -Pierre, quelles nouvelles as-tu donc apportées sur le chemin à cette dame et à son fils ? Que fait-on ici ? Pourquoi te caches-tu ? je veux tout savoir. Ces mots donnèrent au visage du Chouan une expresion que Francine ne lui connaisait pas. Le Breton amena son innocente maîtrese sur le seuil de la porte ; là, il la tourna vers la lueur blanchisante de la lune, et lui répondit en la regardant avec des yeux terribles: - Oui, par ma damnation ! Francine, je te le dirai mais quand tu m'auras juré sur ce chapelet... Et il tira un vieux chapelet de desous sa peau de bique. - Sur cette relique que tu connais, reprit-il, de me répondre vérité à une seule demande. Francine rougit en regardant ce chapelet qui, sans doute, était un gage de leur amour. - C'est là-desus, reprit le Chouan tout ému, que tu as juré...
Il n'acheva pas. La paysanne appliqua sa main sur les lèvres de son sauvage amant pour lui imposer silence.
- Ai-je donc besoin de jurer ? dit-elle.
Il prit sa maîtrese doucement par la main, la contempla pendant un instant, et reprit: - La demoiselle que tu sers se nomme-t-elle réellement mademoiselle de Verneuil ?
Francine demeura les bras pendants, les paupières baisées, la tête inclinée, pâle, interdite.
- C'est une cataud ! reprit Marche-à-terre d'une voix terrible.
à ce mot, la jolie main lui couvrit encore les lèvres, mais cette fois il se recula violemment. La petite Bretonne ne vit plus d'amant, mais bien une bête féroce dans toute l'horreur de sa nature. Les sourcils du Chouan étaient violemment serrés, ses lèvres se contractèrent, et il montra les dents comme un chien qui défend son maître.
- Je t'ai laisée fleur et je te retrouve fumier. Ah ! pourquoi t'ai-je abandonnée ! Vous venez pour nous trahir, pour livrer le Gars.
Ces phrases furent plutôt des rugisements que des paroles. Quoique Francine eût peur, à ce dernier reproche, elle osa contempler ce visage farouche, leva sur lui des yeux angéliques et répondit avec calme: - Je gage mon salut que cela est faux. C'est des idées de ta dame.
à son tour il baisa la tête ; puis elle lui prit la main, se tourna vers elle par un mouvement mignon, et lui dit: - Pierre, pourquoi sommes-nous dans tout ça ? écoute, je ne sais pas comment toi tu peux y comprendre quelque chose, car je n'y entends rien ! Mais souviens-toi que cette belle et noble demoiselle est ma bienfaitrice ; elle est ausi la tienne, et nous vivons quasiment comme deux seurs. Il ne doit jamais lui arriver rien de mal là où nous serons avec elle, de notre vivant du moins. Jure-le-moi donc ! Ici je n'ai confiance qu'en toi.
- Je ne commande pas ici, répondit le Chouan d'un ton bourru.
Son visage devint sombre. Elle lui prit ses groses oreilles pendantes, et les lui tordit doucement, comme si elle caresait un chat.
- Eh ! bien, promets-moi, reprit-elle en le voyant moins sévère, d'employer à la sûreté de notre bienfaitrice tout le pouvoir que tu as.
Il remua la tête comme s'il doutait du succès, et ce geste fit frémir la Bretonne. En ce moment critique, l'escorte était parvenue à la chausée. Le pas des soldats et le bruit de leurs armes réveillèrent les échos de la cour et parurent mettre un terme à l'indécision de Marche-à-terre.
- Je la sauverai peut-être, dit-il à sa maîtrese si tu peux la faire demeurer dans la maison. - Et, ajouta-t-il, quoi qu'il puise arriver, restes-y avec elle et garde le silence le plus profond ; sans quoi, rien.
- Je te le promets, répondit-elle dans son effroi.
- Eh ! bien, rentre. Rentre à l'instant et cache ta peur à tout le monde, même à ta maîtrese.
- Oui.
Elle serra la main du Chouan, qui la regarda d'un air paternel courant avec la légèreté d'un oiseau vers le perron ; puis il se coula dans sa haie, comme un acteur qui se sauve vers la coulise au moment où se lève le rideau tragique.
- Sais-tu, Merle, que cet endroit-ci m'a l'air d'une véritable souricière, dit Gérard en arrivant au château.
- Je le vois bien, répondit le capitaine soucieux.
Les deux officiers s'empresèrent de placer des sentinelles pour s'asurer de la chausée et du portail, puis ils jetèrent des regards de défiance sur les berges et les alentours du paysage.
- Bah ! dit Merle, il faut nous livrer à cette baraque-là en toute confiance ou ne pas y entrer.
- Entrons, répondit Gérard.
Les soldats, rendus à la liberté par un mot de leur chef, se hâtèrent de déposer leurs fusils en faisceaux coniques et formèrent un petit front de bandière devant la litière de paille, au milieu de laquelle figurait la pièce de cidre. Ils se divisèrent en groupes auxquels deux paysans commencèrent à distribuer du beurre et du pain de seigle. Le marquis vint au devant des deux officiers et les emmena au salon. Quand Gérard eut monté le perron, et qu'il regarda les deux ailes où les vieux mélèzes étendaient leurs branches noires, il appela Beau-pied et La-clef-des-ceurs.
- Vous allez, à vous deux, faire une reconnaisance dans les jardins et fouiller les haies, entendez-vous ? Puis, vous placerez une sentinelle devant votre front de bandière...
- Pouvons-nous allumer notre feu avant de nous mettre en chase, mon adjudant ? dit La clef-des-ceurs.
Gérard inclina la tête.
- Tu le vois bien, La-clef-des-ceurs, dit Beau-pied, l'adjudant a tort de se fourrer dans ce guêpier. Si Hulot nous commandait ! il ne se serait jamais acculé ici ; nous sommes là comme dans une marmite.
- Es-tu bête ! répondit La-clef-des-ceurs, comment, toi, le roi des malins, tu ne devines pas que cette guérite est le château de l'aimable particulière auprès de laquelle siffle notre joyeux Merle, le plus fini des capitaines, et il l'épousera, cela est clair comme une baïonnette bien fourbie. ça fera honneur à la demi-brigade, une femme comme ça.
- C'est vrai, reprit Beau-pied. Tu peux encore ajouter que voilà de bon cidre, mais je ne le bois pas avec plaisir devant ces chiennes de haies-là. Il me semble toujours voir dégringoler Larose et Vieux-Chapeau dans le fosé de la Pèlerine. Je me souviendrai toute ma vie de la queue de ce pauvre Larose, elle allait comme un marteau de grande porte.
- Beau-pied, mon ami, tu as trop d'imagination pour un soldat. Tu devrais faire des chansons à l'Institut national.
- Si j'ai trop d'imagination, lui répliqua Beaupied, tu n'en as guère, toi, et il te faudra du temps pour paser consul.
Le rire de la troupe mit fin à la discusion, car La-clef-des-ceurs ne trouva rien dans sa giberne pour riposter à son antagoniste.
- Viens-tu faire ta ronde ? Je vais prendre à droite, moi, lui dit Beau-pied.
- Eh ! bien, je prendrai la gauche, répondit son camarade. Mais avant, minute ! je veux boire un verre de cidre, mon gosier s'est collé comme le taffetas gommé qui enveloppe le beau chapeau de Hulot.
Le côté gauche des jardins que La-clef-des-ceurs négligeait d'aller explorer immédiatement était par malheur la berge dangereuse où Francine avait observé un mouvement d'hommes. Tout est hasard à la guerre. En entrant dans le salon et en saluant la compagnie, Gérard jeta un regard pénétrant sur les hommes qui la composaient. Le soupçon revint avec plus de force dans son âme, il alla tout à coup vers mademoiselle de Verneuil et lui dit à voix base: - Je crois qu'il faut vous retirer promptement, nous ne sommes pas en sûreté ici.
- Craindriez-vous quelque chose chez moi ? demanda-t-elle en riant. Vous êtes plus en sûreté ici, que vous ne le seriez à Mayenne.
Une femme répond toujours de son amant avec asurance. Les deux officiers furent rasurés. En ce moment la compagnie pasa dans la salle à manger, malgré quelques phrases insignifiantes relatives à un convive asez important qui se faisait attendre. Mademoiselle de Verneuil put, à la faveur du silence qui règne toujours au commencement des repas, donner quelque attention à cette réunion curieuse dans les circonstances présentes, et de laquelle elle était en quelque sorte la cause par suite de cette ignorance que les femmes, accoutumées à se jouer de tout, portent dans les actions les plus critiques de la vie. Un fait la surprit soudain. Les deux officiers républicains dominaient cette asemblée par le caractère imposant de leurs physionomies. Leurs longs cheveux, tirés des tempes et réunis dans une queue énorme derrière le cou, desinaient sur leurs fronts ces lignes qui donnent tant de candeur et de noblese à de jeunes têtes. Leurs uniformes bleus râpés, à parements rouges usés, tout, jusqu'à leurs épaulettes rejetées en arrière par les marches et qui accusaient dans toute l'armée, même chez les chefs, le manque de capotes, faisait resortir ces deux militaires, des hommes au milieu desquels ils se trouvaient. - Oh ! là est la nation, la liberté, se dit-elle. Puis, jetant un regard sur les royalistes: - Et, là est un homme, un roi, des privilèges. Elle ne put se refuser à admirer la figure de Merle, tant ce gai soldat répondait complètement aux idées qu'on peut avoir de ces troupiers français, qui savent siffler un air au milieu des balles et n'oublient pas de faire un lazzi sur le camarade qui tombe mal. Gérard imposait. Grave et plein de sang-froid, il paraisait avoir une de ces âmes vraiment républicaines qui, à cette époque, se rencontrèrent en foule dans les armées françaises auxquelles des dévouements noblement obscurs imprimaient une énergie jusqu'alors inconnue. - Voilà un de mes hommes à grandes vues, se dit mademoiselle de Verneuil. Appuyés sur le présent qu'ils dominent, ils ruinent le pasé mais au profit de l'avenir... Cette pensée l'attrista, parce qu'elle ne se rapportait pas à son amant, vers lequel elle se tourna pour se venger, par une autre admiration, de la République qu'elle haïsait déjà. En voyant le marquis entouré de ces hommes asez hardis, asez fanatiques, asez calculateurs de l'avenir, pour attaquer une République victorieuse dans l'espoir de relever une monarchie morte, une religion mise en interdit, des princes errants et des privilèges expirés. - Celui-ci, se dit-elle, n'a pas moins de portée que l'autre ; car, accroupi sur des décombres il veut faire du pasé, l'avenir. Son esprit nourri d'images hésitait alors entre les jeunes et les vieilles ruines. Sa conscience lui criait bien que l'un se battait pour un homme, l'autre pour un pays ; mais elle était arrivée par le sentiment au point où ]'on arrive par la raison, à reconnaître que le roi, c'est le pays.
En entendant retentir dans le salon les pas d'un homme, le marquis se leva pour aller à sa rencontre. Il reconnut le convive attendu qui, surpris de la compagnie, voulut parler ; mais le Gars déroba aux Républicains le signe qu'il lui fit pour l'engager à se taire et à prendre place au festin. à mesure que les deux officiers républicains analysaient les physionomies de leurs hôtes, les soupçons qu'ils avaient conçus d'abord renaisaient. Le vêtement ecclésiastique de l'abbé Gudin et la bizarrerie des costumes chouans éveillèrent leur prudence ; ils redoublèrent alors d'attention et découvrirent de plaisants contrastes entre les manières des convives et leurs discours. Autant le républicanisme manifesté par quelques-uns d'entre eux était exagéré, autant les façons de quelques autres étaient aristocratiques. Certains coups d'eil surpris entre le marquis et ses hôtes, certains mots à double sens imprudemment prononcés, mais surtout la ceinture de barbe dont le cou de quelques convives était garni et qu'ils cachaient asez mal dans leurs cravates, finirent par apprendre aux deux officiers une vérité qui les frappa en même temps. Ils se révélèrent leurs communes pensées par un même regard, car madame du Gua les avait habilement séparés et ils en étaient réduits au langage de leurs yeux. Leur situation commandait d'agir avec adrese, ils ne savaient s'ils étaient les maîtres du château, ou s'ils y avaient été attirés dans une embûche ; si mademoiselle de Verneuil était la dupe ou la complice de cette inexplicable aventure ; mais un événement imprévu précipita la crise, avant qu'ils pusent en connaître toute la gravité. Le nouveau convive était un de ces hommes carrés de base comme de hauteur, dont le teint est fortement coloré, qui se penchent en arrière quand ils marchent, qui semblent déplacer beaucoup d'air autour d'eux, et croient qu'il faut à tout le monde plus d'un regard pour les voir. Malgré sa noblese, il avait pris la vie comme une plaisanterie dont on doit tirer ]e meilleur parti posible ; mais, tout en s'agenouillant devant lui-même, il était bon, poli et spirituel à la manière de ces gentilshommes qui, après avoir fini leur éducation à la cour, reviennent dans leurs terres, et ne veulent jamais supposer qu'ils ont pu, au bout de vingt ans, s'y rouiller. Ces sortes de gens manquent de tact avec un aplomb imperturbable, disent spirituellement une sottise, se défient du bien avec beaucoup d'adrese, et prennent d'incroyables peines pour donner dans un piège. Lorsque par un jeu de fourchette qui annonçait un grand mangeur, il eut regagné le temps perdu, il leva les yeux sur la compagnie. Son étonnement redoubla en voyant les deux officiers, et il interrogea d'un regard madame du Gua, qui, pour toute réponse lui montra mademoiselle de Verneuil. En apercevant la sirène dont la beauté commençait à imposer silence aux sentiments d'abord excités par madame du Gua dans l'âme des convives, le gros inconnu laisa échapper un de ces sourires impertinents et moqueurs qui semblent contenir toute une histoire graveleuse. Il se pencha à l'oreille de son voisin auquel il dit deux ou trois mots, et ces mots, qui restèrent un secret pour les officiers et pour Marie, voyagèrent d'oreille en oreille, de bouche en bouche, jusqu'au ceur de celui qu'ils devaient frapper à mort. Les chefs des Vendéens et des Chouans tournèrent leurs regards sur le marquis de Montauran avec une curiosité cruelle. Les yeux de madame du Gua allèrent du marquis à mademoiselle de Verneuil étonnée, en lançant des éclairs de joie. Les officiers inquiets se consultèrent en attendant le résultat de cette scène bizarre. Puis, en un moment, les fourchettes demeurèrent inactives dans toutes les mains, le silence régna dans la salle, et tous les regards se concentrèrent sur le Gars. Une effroyable rage éclata sur ce visage colère et sanguin, qui prit une teinte de cire. Le jeune chef se tourna vers le convive d'où ce serpenteau était parti, et d'une voix qui sembla couverte d'un crêpe: - Mort de mon âme, comte, cela est-il vrai ? demanda-t-il.
- Sur mon honneur, répondit le comte en s'inclinant avec gravité.
Le marquis baisa les yeux un moment, et il les releva bientôt pour les reporter sur Marie, qui, attentive à ce débat, recueillit ce regard plein de mort.
- Je donnerais ma vie, dit-il à voix base, pour me venger sur l'heure.
Madame du Gua comprit cette phrase au mouvement seul des lèvres et sourit au jeune homme, comme on sourit à un ami dont le désespoir va ceser. Le mépris général pour mademoiselle de Verneuil, peint sur toutes les figures, mit le comble à l'indignation des deux Républicains, qui se levèrent brusquement.
- Que désirez-vous, citoyens ? demanda madame du Gua.
- Nos épées, citoyenne, répondit ironiquement Gérard.
- Vous n'en avez pas besoin à table, dit le marquis froidement.
- Non, mais nous allons jouer à un jeu que vous connaisez, répondit Gérard en reparaisant. Nous nous verrons ici d'un peu plus près qu'à la Pèlerine.
L'asemblée resta stupéfaite. En ce moment une décharge faite avec un ensemble terrible pour les oreilles des deux officiers, retentit dans la cour. Les deux officiers s'élancèrent sur le perron ; là, ils virent une centaine de Chouans qui ajustaient quelques soldats survivant à leur première décharge, et qui tiraient sur eux comme sur des lièvres. Ces Bretons sortaient de la rive où Marche-à-terre les avait postés au péril de leur vie ; car, dans cette évolution et après les derniers coups de fusil, on entendit, à travers les cris des mourants, quelques Chouans tombant dans les eaux, où ils roulèrent comme des pierres dans un gouffre. Pille-miche visait Gérard, Marche-à-terre tenait Merle en respect.
- Capitaine, dit froidement le marquis à Merle en lui répétant les paroles que le Républicain avait dites de lui, voyez-vous, les hommes sont comme les nèfles, ils mûrisent sur la paille. Et, par un geste de main, il montra l'escorte entière des Bleus couchée sur la litière ensanglantée, où les Chouans achevaient les vivants, et dépouillaient les morts avec une incroyable célérité. - J'avais bien raison de vous dire que vos soldats n'iraient pas jusqu'à la Pèlerine, ajouta le marquis. Je crois ausi que votre tête sera pleine de plomb avant la mienne, qu'en dites-vous ?
Montauran éprouvait un horrible besoin de satisfaire sa rage. Son ironie envers le vaincu, la férocité, la perfidie même de cette exécution militaire faite sans son ordre et qu'il avouait alors, répondaient aux veux secrets de son ceur. Dans sa fureur, il aurait voulu anéantir la France. Les Bleus égorgés, les deux officiers vivants, tous innocents du crime dont il demandait vengeance, étaient entre ses mains comme les cartes que dévore un joueur au désespoir.
- J'aime mieux périr ainsi que de triompher comme vous, dit Gérard. Puis, en voyant ses soldats nus et sanglants, il s'écria:
- Les avoir asasinés lâchement, froidement !
- Comme le fut Louis XVI, monsieur, répondit vivement le marquis.
- Monsieur, répliqua Gérard avec hauteur, il existe dans le procès d'un roi des mystères que vous ne comprendrez jamais.
- Accuser le roi ! s'écria le marquis hors de lui.
- Combattre la France ! répondit Gérard d'un ton de mépris.
- Niaiserie, dit le marquis.
- Parricide ! reprit le Républicain.
- Régicide ! - Eh ! bien, vas-tu prendre le moment de ta mort pour te disputer ? s'écria gaiement Merle.
- C'est vrai, dit froidement Gérard en se retournant vers le marquis. Monsieur, si votre intention est de nous donner la mort, reprit-il, faites-nous au moins la grâce de nous fusiller sur-le-champ.
- Te voilà bien ! reprit le capitaine, toujours presé d'en finir. Mais, mon ami, quand on va loin et qu'on ne pourra pas déjeuner le lendemain, on soupe.
Gérard s'élança fièrement et sans mot dire vers la muraille, Pille-miche l'ajusta en regardant le marquis immobile, prit le silence de son chef pour un ordre, et l'adjudant-major tomba comme un arbre. Marche-à-terre courut partager cette nouvelle dépouille avec Pille-miche. Comme deux corbeaux affamés, ils eurent un débat et grognèrent sur le cadavre encore chaud.
- Si vous voulez achever de souper, capitaine, vous êtes libre de venir avec moi, dit le marquis à Merle, qu'il voulut garder pour faire des échanges.
Le capitaine rentra machinalement avec le marquis, en disant à voix base, comme s'il s'adresait un reproche: - C'est cette diablese de fille qui est cause de ça. Que dira Hulot ?
- Cette fille ! s'écria le marquis d'un ton sourd. C'est donc bien décidément une fille !
Le capitaine semblait avoir tué Montauran, qui le suivait tout pâle, défait, morne, et d'un pas chancelant. Il s'était pasé dans la salle à manger une autre scène qui, par l'absence du marquis, prit un caractère tellement sinistre, que Marie, se trouvant sans son protecteur, put croire à l'arrêt de mort écrit dans les yeux de sa rivale. Au bruit de la décharge, tous les convives s'étaient levés, moins madame du Gua.
- Rasoyez-vous, dit-elle, ce n'est rien, nos gens tuent les Bleus. Lorsqu'elle vit le marquis dehors, elle se leva. - Mademoiselle que voici, s'écria-t-elle avec le calme d'une sourde rage, venait nous enlever le Gars ! Elle venait esayer de le livrer à la République.
- Depuis ce matin je l'aurais pu livrer vingt fois, et je lui ai sauvé la vie, répliqua mademoiselle de Verneuil.
Madame du Gua s'élança sur sa rivale avec la rapidité de l'éclair ; elle brisa, dans son aveugle emportement, les faibles brandebourgs du spencer de la jeune fille surprise par cette soudaine irruption, viola d'une main brutale l'asile sacré où la lettre était cachée, déchira l'étoffe, les broderies, le corset, la chemise ; puis elle profita de cette recherche pour asouvir sa jalousie, et sut froiser avec tant d'adrese et de fureur la gorge palpitante de sa rivale, qu'elle y laisa les traces sanglantes de ses ongles, en éprouvant un sombre plaisir à lui faire subir une si odieuse prostitution. Dans la faible lutte que Marie opposa à cette femme furieuse, sa capote dénouée tomba, ses cheveux rompirent leurs liens et s'échappèrent en boucles ondoyantes ; son visage rayonna de pudeur puis deux larmes tracèrent un chemin humide et brûlant le long de ses joues et rendirent le feu de ses yeux plus vif ; enfin, le tresaillement de la honte la livra frémisante aux regards des convives. Des juges même endurcis auraient cru à son innocence en voyant sa douleur.
La haine calcule si mal, que madame du Gua ne s'aperçut pas qu'elle n'était écoutée de personne pendant que, triomphante, elle s'écriait: - Voyez, mesieurs, ai-je donc calomnié cette horrible créature ?
- Pas si horrible, dit à voix base le gros convive auteur du désastre. J'aime prodigieusement ces horreurs-là, moi.
- Voici, reprit la cruelle Vendéenne, un ordre signé Laplace et contresigné Dubois. à ces noms quelques personnes levèrent la tête. - Et en voici la teneur, dit en continuant madame du Gua:
"Les citoyens commandants militaires de tout grade, administrateurs de district, les procureurs-syndics, etc., des départements insurgés, et particulièrement ceux des localités où se trouvera le ci-devant marquis de Montauran, chef de brigands et surnommé le Gars, devront prêter secours et asistance à la citoyenne Marie Verneuil et se conformer aux ordres qu'elle pourra leur donner, chacun en ce qui le concerne, etc. "
- Une fille d'Opéra prendre un nom illustre pour le souiller de cette infamie ! ajouta-t-elle.
Un mouvement de surprise se manifesta dans l'asemblée.
- La partie n'est pas égale si la République emploie de si jolies femmes contre nous, dit gaiement le baron du Guénic.
- Surtout des filles qui ne mettent rien au jeu, répliqua madame du Gua.
- Rien ? dit le chevalier du Visard, mademoiselle a cependant un domaine qui doit lui rapporter de bien groses rentes !
- La République aime donc bien à rire, pour nous envoyer des filles de joie en ambasade, s'écria l'abbé Gudin.
- Mais mademoiselle recherche malheureusement des plaisirs qui tuent, reprit madame du Gua avec une horrible expresion de joie qui indiquait le terme de ces plaisanteries.
- Comment donc vivez-vous encore, madame ? dit la victime en se relevant après avoir réparé le désordre de sa toilette.
Cette sanglante épigramme imprima une sorte de respect pour une si fière victime et imposa silence à l'asemblée. Madame du Gua vit errer sur les lèvres des chefs un sourire dont l'ironie la mit en fureur ; et alors, sans apercevoir le marquis ni le capitaine qui survinrent: - Pille-miche, emporte-la, dit-elle au Chouan en lui désignant mademoiselle de Verneuil, c'est ma part du butin, je te la donne, fais-en tout ce que tu voudras.
Chapitre VII
à ce mot tout prononcé par cette femme, l'asemblée entière frisonna, car les têtes hideuses de Marche-à-terre et de Pille-miche se montrèrent derrière le marquis, et le supplice apparut dans toute son horreur.
Francine debout, les mains jointes, les yeux pleins de larmes, restait comme frappée de la foudre. Mademoiselle de Verneuil, qui recouvra dans le danger toute sa présence d'esprit, jeta sur l'asemblée un regard de mépris, resaisit la lettre que tenait madame du Gua, leva la tête, et l'eil sec, mais fulgurant, elle s'élança vers la porte où l'épée de Merle était restée. Là elle rencontra le marquis froid et immobile comme une statue. Rien ne plaidait pour elle sur ce visage dont tous les traits étaient fixes et fermes. Blesée dans son ceur, la vie lui devint odieuse. L'homme qui lui avait témoigné tant d'amour avait donc entendu les plaisanteries dont elle venait d'être accablée, et restait le témoin glacé de la prostitution qu'elle venait d'endurer lorsque les beautés qu'une femme réserve à l'amour esuyèrent tous les regards ! Peut-être aurait-elle pardonné à Montauran ses sentiments de mépris mais elle s'indigna d'avoir été vue par lui dans une infâme situation ; elle lui lança un regard stupide et plein de haine, car elle sentit naître dans son ceur d'effroyables désirs de vengeance. En voyant la mort derrière elle, son impuisance l'étouffa. Il s'éleva dans sa tête comme un tourbillon de folie ; son sang bouillonnant lui fit voir le monde comme un incendie ; alors, au lieu de se tuer, elle saisit l'épée, la brandit sur le marquis, la lui enfonça jusqu'à la garde ; mais l'épée ayant glisé entre le bras et le flanc, le Gars arrêta Marie par le poignet et l'entraîna hors de la salle, aidé par Pille-miche, qui se jeta sur cette créature furieuse au moment où elle esaya de tuer le marquis. à ce spectacle, Francine jeta des cris perçants. - Pierre ! Pierre ! Pierre ! s'écria-t-elle avec des accents lamentables. Et tout en criant elle suivit sa maîtrese.
Le marquis laisa l'asemblée stupéfaite, et sortit en fermant la porte de la salle. Quand il arriva sur le perron, il tenait encore le poignet de cette femme et le serrait par un mouvement convulsif, tandis que les doigts nerveux de Pille-miche en brisaient presque l'os du bras ; mais elle ne sentait que la main brûlante du jeune chef, qu'elle regarda froidement.
- Monsieur, vous me faites mal !
Pour toute réponse, le marquis contempla pendant un moment sa maîtrese.
- Avez-vous donc quelque chose à venger basement comme cette femme a fait ? dit-elle. Puis, apercevant les cadavres étendus sur la paille, elle s'écria en frisonnant: - La foi d'un gentilhomme ! ah ! ah ! ah ! Après ce rire, qui fut affreux, elle ajouta: - La belle journée !
- Oui, belle, répéta-t-il, et sans lendemain.
Il abandonna la main de mademoiselle de Verneuil, après avoir contemplé d'un dernier, d'un long regard, cette ravisante créature à laquelle il lui était presque imposible de renoncer. Aucun de ces deux esprits altiers ne voulut fléchir. Le marquis attendait peut-être une larme ; mais les yeux de la jeune fille restèrent secs et fiers. Il se retourna vivement en laisant à Pille-miche sa victime. - Dieu m'entendra marquis, je lui demanderai pour vous une belle journée sans lendemain !
Pille-miche, embarrasé d'une si belle proie, l'entraîna avec une douceur mêlée de respect et d'ironie. Le marquis pousa un soupir, rentra dans la salle, et offrit à ses hôtes un visage semblable à celui d'un mort dont les yeux n'auraient pas été fermés.
La présence du capitaine Merle était inexplicable pour les acteurs de cette tragédie ; ausi tous le contemplèrent-ils avec surprise en s'interrogeant du regard. Merle s'aperçut de l'étonnement des Chouans, et, sans sortir de son caractère, il leur dit en souriant tristement: - Je ne crois pas, mesieurs, que vous refusiez un verre de vin à un homme qui va faire sa dernière étape.
Ce fut au moment où l'asemblée était calmée par ces paroles prononcées avec une étourderie française qui devait plaire aux Vendéens, que Montauran reparut, et sa figure pâle, son regard fixe, glacèrent tous les convives.
- Vous allez voir, dit le capitaine, que le mort va mettre les vivants en train.
- Ah ! dit le marquis en laisant échapper le geste d'un homme qui s'éveille, vous voilà, mon cher conseil de guerre !
Et il lui tendit une bouteille de vin de Grave comme pour lui verser à boire.
- Oh ! merci, citoyen marquis, je pourrais m'étourdir, voyez-vous.
à cette saillie, madame du Gua dit aux convives en souriant: - Allons, épargnons-lui le desert.
-Vous êtes bien cruelle dans vos vengeances, madame, répondit le capitaine. Vous oubliez mon ami asasiné, qui m'attend, et je ne manque pas à mes rendez-vous.
- Capitaine, dit alors le marquis en lui jetant son gant, vous êtes libre ! Tenez, voilà un paseport. Les Chaseurs du Roi savent qu'on ne doit pas tuer tout le gibier.
- Va pour la vie ! répondit Merle, mais vous avez tort, je vous réponds de jouer serré avec vous, je ne vous ferai pas de grâce. Vous pouvez être très habile, mais vous ne valez pas Gérard. Quoique votre tête ne puise jamais me payer la sienne, il me la faudra, et je l'aurai.
- Il était donc bien presé, reprit le marquis.
- Adieu ! je pouvais trinquer avec mes bourreaux, je ne reste pas avec les asasins de mon ami, dit le capitaine qui disparut en laisant les convives étonnés.
- Hé ! bien, mesieurs, que dites-vous des échevins, des chirurgiens et des avocats qui dirigent la République ? demanda froidement le Gars.
- Par la mort-dieu, marquis, répondit le comte de Bauvan, ils sont en tout cas bien mal élevés. Celui-ci nous a fait, je crois, une impertinence.
La brusque retraite du capitaine avait un secret motif. La créature si dédaignée, si humiliée, et qui succombait peut-être en ce moment, lui avait offert dans cette scène des beautés si difficiles à oublier qu'il se disait en sortant: - Si c'est une fille, ce n'est pas une fille ordinaire, et j'en ferai certes bien ma femme... Il désespérait si peu de la sauver des mains de ces sauvages, que sa première pensée, en ayant la vie sauve, avait été de la prendre désormais sous sa protection. Malheureusement en arrivant sur le perron, le capitaine trouva la cour déserte. Il jeta les yeux autour de lui, écouta le silence et n'entendit rien que les rires bruyants et lointains des Chouans qui buvaient dans les jardins, en partageant leur butin. Il se hasarda à tourner l'aile fatale devant laquelle ses soldats avaient été fusillés ; et, de ce coin, à la faible lueur de quelques chandelles, il distingua les différents groupes que formaient les Chaseurs du Roi. Ni Pille-miche, ni Marche-à-terre, ni la jeune fille ne s'y trouvaient ; mais en ce moment, il se sentit doucement tiré par le pan de son uniforme, se retourna et vit Francine à genoux.
- Où est-elle ? demanda-t-il.
- Je ne sais pas, Pierre m'a chasée en m'ordonnant de ne pas bouger.
- Par où sont-ils allés ?
- Par là, répondit-elle en montrant la chausée.
Le capitaine et Francine aperçurent alors dans cette direction quelques ombres projetées sur les eaux du lac par la lumière de la lune, et reconnurent des formes féminines dont la finese quoique indistincte leur fit battre le ceur.
- Oh ! c'est elle, dit la Bretonne.
Mademoiselle de Verneuil paraisait être debout, et résignée au milieu de quelques figures dont les mouvements accusaient un débat.
- Ils sont plusieurs, s'écria le capitaine. C'est égal, marchons !
- Vous allez vous faire tuer inutilement, dit Francine.
- Je suis déjà mort une fois aujourd'hui, répondit-il gaiement.
Et tous deux s'acheminèrent vers le portail sombre derrière lequel la scène se pasait. Au milieu de la route, Francine s'arrêta.
- Non, je n'irai pas plus loin ! s'écria-t-elle doucement, Pierre m'a dit de ne pas m'en mêler ; je le connais, nous allons tout gâter. Faites ce que vous voudrez, monsieur l'officier, mais éloignez-vous. Si Pierre vous voyait auprès de moi, il vous tuerait.
En ce moment, Pille-miche se montra hors du portail, appela le postillon resté dans l'écurie, aperçut le capitaine et s'écria en dirigeant son fusil sur lui: - Sainte Anne d'Auray ! le recteur d'Antrain avait bien raison de nous dire que les Bleus signent des pactes avec le diable. Attends, attends, je m'en vais te faire resusciter, moi !
- Hé ! j'ai la vie sauve, lui cria Merle en se voyant menacé. Voici le gant de ton chef.
- Oui, voilà bien les esprits, reprit le Chouan. Je ne te la donne pas, moi, la vie, Ave Maria !
Il tira. Le coup de feu atteignit à la tête le capitaine, qui tomba. Quand Francine s'approcha de Merle, elle l'entendit prononcer indistinctement ces paroles: - J'aime encore mieux rester avec eux que de revenir sans eux.
Le Chouan s'élança sur le Bleu pour le dépouiller en disant: - Il y a cela de bon chez ces revenants, qu'ils resuscitent avec leurs habits. En voyant dans la main du capitaine qui avait fait le geste de montrer le gant du Gars, cette sauvegarde sacrée, il resta stupéfait. - Je ne voudrais pas être dans la peau du fils de ma mère, s'écria-t-il. Puis il disparut avec la rapidité d'un oiseau.
Pour comprendre cette rencontre si fatale au capitaine, il est nécesaire de suivre mademoiselle de Verneuil quand le marquis, en proie au désespoir et à la rage, l'eut quittée en l'abandonnant à Pille-miche. Francine saisit alors, par un mouvement convulsif, le bras de Marche-à-terre, et réclama, les yeux pleins de larmes, la promese qu'il lui avait faite. à quelques pas d'eux, Pille-miche entraînait sa victime comme s'il eût tiré après lui quelque fardeau grosier. Marie, les cheveux épars, la tête penchée, tourna les yeux vers le lac ; mais, retenue par un poignet d'acier, elle fut forcée de suivre lentement le Chouan, qui se retourna plusieurs fois pour la regarder ou pour lui faire hâter sa marche, et chaque fois une pensée joviale desina sur cette figure un épouvantable sourire.
- Est-elle godaine !... s'écria-t-il avec une grosière emphase.
En entendant ces mots, Francine recouvra la parole.
- Pierre ?
- Hé ! bien.
- Il va donc tuer mademoiselle.
- Pas tout de suite, répondit Marche-à-terre.
- Mais elle ne se laisera pas faire, et si elle meurt je mourrai.
- Ha ! ben, tu l'aimes trop, qu'elle meure ! dit Marche-à-terre.
- Si nous sommes riches et heureux, c'est à elle que nous devrons notre bonheur ; mais qu'importe, n'as-tu pas promis de la sauver de tout malheur ?
- Je vais esayer, mais reste là, ne bouge pas.
Sur-le-champ le bras de Marche-à-terre resta libre, et Francine, en proie à la plus horrible inquiétude, attendit dans la cour. Marche-à-terre rejoignit son camarade au moment où ce dernier, après être entré dans la grange, avait contraint sa victime à monter en voiture. Pille-miche réclama le secours de son compagnon pour sortir la calèche.
- Que veux-tu faire de tout cela ? lui demanda Marche-à-terre.
- Ben ! la grande garce m'a donné la femme, et tout ce qui est à elle est à mé.
- Bon pour la voiture, tu en feras des sous ; mais la femme ? elle te sautera au visage comme un chat.
Pille-miche partit d'un éclat de rire bruyant et répondit: - Quien, je l'emports itou chez mé, je l'attacherai.
- Hé ! ben, attelons les chevaux, dit Marche-à-terre.
Un moment après, Marche-à-terre, qui avait laisé son camarade gardant sa proie, mena la calèche hors du portail, sur la chausée, et Pille-miche monta près de mademoiselle de Verneuil, sans s'apercevoir qu'elle prenait son élan pour se précipiter dans l'étang.
- Ho ! Pille-miche, cria Marche-à-terre.
- Quoi ?
- Je t'achète tout ton butin.
- Gauses-tu ? demanda le Chouan en tirant sa prisonnière par les jupons comme un boucher ferait d'un veau qui s'échappe.
- Laise-la moi voir, je te dirai un prix.
L'infortunée fut contrainte de descendre et demeura entre les deux Chouans, qui la tinrent chacun par une main, en la contemplant comme les deux vieillards durent regarder Suzanne dans son bain.
- Veux-tu, dit Marche-à-terre en pousant un soupir, veux-tu trente livres de bonne rente ?
- Ben vrai.
- Tope, lui dit Marche-à-terre en lui tendant la main.
- Oh ! je tope, il y a de quoi avoir des Bretonnes avec ça, et des godaines ! Mais la voiture, à qui qué sera ? reprit Pille-miche en se ravisant.
- à moi, s'écria Marche-à-terre d'un son de voix terrible qui annonça l'espèce de supériorité que son caractère féroce lui donnait sur tous ses compagnons.
- Mais s'il y avait de l'or dans la voiture ?
- N'as-tu pas topé ?
- Oui, j'ai topé.
- Eh ! bien, va chercher le postillon qui est garrotté dans l'écurie.
- Mais s'il y avait de l'or dans...
- Y en a-t-il ? demanda brutalement Marche-à-terre à Marie en lui secouant le bras.
- J'ai une centaine d'écus, répondit mademoiselle de Verneuil.
à ces mots les deux Chouans se regardèrent.
- Eh ! mon bon ami, ne nous brouillons pas pour une Bleue, dit Pille-miche à l'oreille de Marche-à-terre, boutons-la dans l'étang avec une pierre au cou, et partageons les cent écus.
- Je te donne les cent écus dans ma part de la rançon de d'Orgemont, s'écria Marche-à-terre en étouffant un grognement causé par ce sacrifice.
Pille-miche pousa une espèce de cri rauque, alla chercher le postillon, et sa joie porta malheur au capitaine qu'il rencontra. En entendant le coup de feu, Marche-à-terre s'élança vivement à l'endroit où Francine, encore épouvantée, priait à genoux, les mains jointes auprès du pauvre capitaine, tant le spectacle d'un meurtre l'avait vivement frappée.
- Cours à ta maîtrese, lui dit brusquement le Chouan, elle est sauvée !
Il courut chercher lui-même le postillon, revint avec la rapidité de l'éclair, et, en pasant de nouveau devant le corps de Merle, il aperçut le gant du Gars que la main morte serrait convulsivement encore.
- Oh ! oh ! s'écria-t-il, Pille-miche a fait là un traître coup ! Il n'est pas sûr de vivre de ses rentes.
Il arracha le gant et dit à mademoiselle de Verneuil, qui s'était déjà placée dans la calèche avec Francine: - Tenez, prenez ce gant. Si dans la route nos hommes vous attaquaient, criez: - Oh ! le Gars ! Montrez ce paseport-là, rien de mal ne vous arrivera.
Francine, dit-il en se tournant vers elle et lui saisisant fortement la main, nous sommes quittes avec cette femme-là, viens avec moi et que le diable l'emporte.
-Tu veux que je l'abandonne en ce moment ! répondit Francine d'une voix douloureuse.
Marche-à-terre se gratta l'oreille et le front ; puis, il leva la tête, et fit voir des yeux armés d'une expresion féroce: - C'est juste, dit-il. Je te laise à elle huit jours ; si pasé ce terme, tu ne viens pas avec moi... Il n'acheva pas, mais il donna un violent coup du plat de sa main sur l'embouchure de sa carabine. Après avoir fait le geste d'ajuster sa maîtrese, il s'échappa sans vouloir entendre de réponse.
Ausitôt que le Chouan fut parti, une voix qui semblait sortir de l'étang cria sourdement: - Madame, madame.
Le postillon et les deux femmes tresaillirent d'horreur, car quelques cadavres avaient flotté jusque-là. Un Bleu caché derrière un arbre se montra.
- Laisez-moi monter sur la giberne de votre fourgon, ou je suis un homme mort. Le damné verre de cidre que La-clef-des-ceurs a voulu boire a coûté plus d'une pinte de sang ! s'il m'avait imité et fait sa ronde, les pauvres camarades ne seraient pas là, flottant comme des galiotes.
Pendant que ces événements se pasaient au dehors, les chefs envoyés de la Vendée et ceux des Chouans délibéraient, le verre à la main, sous la présidence du marquis de Montauran. De fréquentes libations de vin de Bordeaux animèrent cette discusion, qui devint importante et grave à la fin du repas. Au desert, au moment où la ligne commune des opérations militaires était décidée, les royalistes portèrent une santé aux Bourbons. Là, le coup de feu de Pille-miche retentit comme un écho de la guerre désastreuse que ces gais et ces nobles conspirateurs voulaient faire à la République. Madame du Gua tresaillit ; et, au mouvement que lui causa le plaisir de se savoir débarrasée de sa rivale, les convives se regardèrent en silence. Le marquis se leva de table et sortit.
- Il l'aimait pourtant ! dit ironiquement madame du Gua. Allez donc lui tenir compagnie, monsieur de Fontaine, il sera ennuyeux comme les mouches, si on lui laise broyer du noir.
Elle alla à la fenêtre qui donnait sur la cour, pour tâcher de voir le cadavre de Marie. De là, elle put distinguer, aux derniers rayons de la lune qui se couchait, la calèche gravisant l'avenue de pommiers avec une célérité incroyable. Le voile de mademoiselle de Verneuil, emporté par le vent, flottait hors de la calèche. à cet aspect, madame du Gua furieuse quitta l'asemblée. Le marquis, appuyé sur le perron et plongé dans une sombre méditation, contemplait cent cinquante Chouans environ qui, après avoir procédé dans les jardins au partage du butin, étaient revenus achever la pièce de cidre et le pain promis aux Bleus. Ces soldats de nouvelle espèce et sur lesquels se fondaient les espérances de la monarchie, buvaient par groupes, tandis que, sur la berge qui faisait face au perron, sept ou huit d'entre eux s'amusaient à lancer dans les eaux les cadavres des Bleus auxquels ils attachaient des pierres. Ce spectacle, joint aux différents tableaux que présentaient les bizarres costumes et les sauvages expresions de ces gars insouciants et barbares, était si extraordinaire et si nouveau pour monsieur de Fontaine, à qui les troupes vendéennes avaient offert quelque chose de noble et de régulier, qu'il saisit cette occasion pour dire au marquis de Montauran: - Qu'espérez-vous pouvoir faire avec de semblables bêtes ?
- Pas grand-chose, n'est-ce pas, cher comte ! répondit le Gars.
- Sauront-ils jamais maneuvrer en présence des Républicains ?
- Jamais.
- Pourront-ils seulement comprendre et exécuter vos ordres ?
- Jamais.
- à quoi donc vous seront-ils bons ?
- à plonger mon épée dans le ventre de la République, reprit le marquis d'une voix tonnante, à me donner Fougères en trois jours et toute la Bretagne en dix ! Allez, monsieur, dit-il d'une voix plus douce, partez pour la Vendée ; que d'Autichamp, Suzannet, l'abbé Bernier marchent seulement ausi rapidement que moi ; qu'ils ne traitent pas avec le premier Consul, comme on me le fait craindre (là il serra fortement la main du Vendéen), nous serons alors dans vingt jours à trente lieues de Paris.
- Mais la République envoie contre nous soixante mille hommes et le général Brune.
- Soixante mille hommes ! vraiment ? reprit le marquis avec un rire moqueur. Et avec quoi Bonaparte ferait-il la campagne d'Italie ? Quant au général Brune, il ne viendra pas, Bonaparte l'a dirigé contre les Anglais en Hollande, et le général Hédouville, l'ami de notre ami Barras, le remplace ici. Me comprenez-vous ?
En l'entendant parler ainsi, monsieur de Fontaine regarda le marquis de Montauran d'un air fin et spirituel qui semblait lui reprocher de ne pas comprendre lui-même le sens des paroles mystérieuses qui lui étaient adresées. Les deux gentilshommes s'entendirent alors parfaitement, mais le jeune chef répondit avec un indéfinisable sourire aux pensées qu'ils s'exprimèrent des yeux: - Monsieur de Fontaine, connaisez-vous mes armes ? ma devise est Persévérer jusqu'à la mort.
Le comte de Fontaine prit la main de Montauran et la lui serra en disant: J'ai été laisé pour mort aux Quatre-Chemins, ainsi vous ne doutez pas de moi ; mais croyez à mon expérience, les temps sont changés.
- Oh ! oui, dit La Billardière qui survint. Vous êtes jeune, marquis. écoutez-moi ! vos biens n'ont pas tous été vendus...
- Ah ! concevez-vous le dévouement sans sacrifice ! dit Montauran.
- Connaisez-vous bien le Roi ? dit La Billardière.
- Oui !
- Je vous admire.
- Le Roi, répondit le jeune chef, c'est le prêtre, et je me bats pour la Foi !
Ils se séparèrent, le Vendéen convaincu de la nécesité de se résigner aux événements en gardant sa foi dans son ceur, La Billardière pour retourner en Angleterre, Montauran pour combattre avec acharnement et forcer par les triomphes qu'il rêvait les Vendéens à coopérer à son entreprise.
Ces événements avaient excité tant d'émotions dans l'âme de mademoiselle de Verneuil, qu'elle se pencha tout abattue, et comme morte, au fond de la voiture, en donnant l'ordre d'aller à Fougères. Francine imita le silence de sa maîtrese. Le postillon, qui craignit quelque nouvelle aventure, se hâta de gagner la grande route, et arriva bientôt au sommet de la Pèlerine.
Marie de Verneuil traversa, dans le brouillard épais et blanchâtre du matin, la belle et large vallée du Couêsnon, où cette histoire a commencé, et entrevit à peine, du haut de la Pèlerine, le rocher de schiste sur lequel est bâtie la ville de Fougères. Les trois voyageurs en étaient encore séparés d'environ deux lieues. En se sentant transie de froid, mademoiselle de Verneuil pensa au pauvre fantasin qui se trouvait derrière la voiture, et voulut absolument, malgré ses refus, qu'il montât près de Francine. Le vue de Fougères la tira pour un moment de ses réflexions. D'ailleurs, le poste placé à la porte Saint-Léonard ayant refusé l'entrée de la ville à des inconnus, elle fut obligée d'exhiber sa lettre ministérielle ; elle se vit alors à l'abri de toute entreprise hostile en entrant dans cette place, dont, pour le moment, les habitants étaient les seuls défenseurs. Le postillon ne lui trouva pas d'autre asile que l'auberge de la Poste.
- Madame, dit le Bleu qu'elle avait sauvé, si vous avez jamais besoin d'administrer un coup de sabre à un particulier, ma vie est à vous. Je suis bon là. Je me nomme Jean Falcon, dit Beau-pied, sergent à la première compagnie des lapins de Hulot, soixante-douzième demi-brigade, surnommée la Mayençaise. Faites excuse de ma condescendance et de ma vanité ; mais je ne puis vous offrir que l'âme d'un sergent, je n'ai que ça, pour le quart d'heure, à votre service.
Il tourna sur ses talons et s'en alla en sifflant.
- Plus bas on descend dans la société, dit amèrement Marie, plus on y trouve de sentiments généreux sans ostentation. Un marquis me donne la mort pour la vie, et un sergent... Enfin, laisons cela.
Lorsque la belle Parisienne fut couchée dans un lit bien chaud, sa fidèle Francine attendit en vain le mot affectueux auquel elle était habituée ; mais en la voyant inquiète et debout, sa maîtrese fit un signe empreint de tristese.
- On nomme cela une journée, Francine, dit-elle. Je suis de dix ans plus vieille.
Le lendemain matin, à son lever, Corentin se présenta pour voir Marie, qui lui permit d'entrer.
- Francine, dit-elle, mon malheur est donc immense, la vue de Corentin ne m'est pas trop désagréable.
Néanmoins, en revoyant cet homme, elle éprouva pour la millième fois une répugnance instinctive que deux ans de connaisance n'avaient pu adoucir.
- Eh ! bien, dit-il en souriant, j'ai cru à la réusite. Ce n'était donc pas lui que vous teniez:
- Corentin, répondit-elle avec une lente expresion de douleur, ne me parlez de cette affaire que quand j'en parlerai moi-même.
Cet homme se promena dans la chambre et jeta sur mademoiselle de Verneuil des regards obliques, en esayant de deviner les pensées secrètes de cette singulière fille, dont le coup d'eil avait asez de portée pour déconcerter, par instants, les hommes les plus habiles.
- J'ai prévu cet échec, reprit-il après un moment de silence. S'il vous plaisait d'établir votre quartier général dans cette ville, j'ai déjà pris des informations. Nous sommes au ceur de la chouannerie. Voulez-vous y rester ? Elle répondit par un signe de tête affirmatif qui donna lieu à Corentin d'établir des conjectures, en partie vraies, sur les événements de la veille. - J'ai loué pour vous une maison nationale invendue. Ils sont bien peu avancés dans ce pays-ci. Personne n'a osé acheter cette baraque, parce qu'elle appartient a un émigré qui pase pour brutal. Elle est située auprès de l'église Saint-Léonard ; et ma paôle d'hôneur, on y jouit d'une vue ravisante. On peut tirer parti de ce chenil, il est logeable, voulez-vous y venir ?
- à l'instant, s'écria-t-elle.
- Mais il me faut encore quelques heures pour y mettre de l'ordre et de la propreté, afin que vous y trouviez tout à votre goût.
- Qu'importe, dit-elle, j'habiterais un cloître, une prison sans peine. Néanmoins, faites en sorte que, ce soir, je puise y reposer dans la plus profonde solitude. Allez, laisez-moi. Votre présence m'est insupportable. Je veux rester seule avec Francine, je m'entendrai mieux avec elle qu'avec moi-même peut-être... Adieu. Allez ! allez donc.
Ces paroles, prononcées avec volubilité, et tour à tour empreintes de coquetterie, de despotisme ou de pasion, annoncèrent en elle une tranquillité parfaite. Le sommeil avait sans doute lentement clasé les impresions de la journée précédente, et la réflexion lui avait conseillé la vengeance. Si quelques sombres expresions se peignaient encore parfois sur son visage, elles semblaient attester la faculté que posèdent certaines femmes d'ensevelir dans leur âme les sentiments les plus exaltés, et cette disimulation qui leur permet de sourire avec grâce en calculant la perte de leur victime. Elle demeura seule occupée à chercher comment elle pourrait amener entre ses mains le marquis tout vivant. Pour la première fois, cette femme avait vécu selon ses désirs ; mais, de cette vie, il ne lui restait qu'un sentiment, celui de la vengeance, d'une vengeance infinie, complète. C'était sa seule pensée, son unique pasion. Les paroles et les attentions de Francine trouvèrent Marie muette, elle sembla dormir les yeux ouverts ; et cette longue journée s'écoula sans qu'un geste ou une action indiquasent cette vie extérieure qui rend témoignage de nos pensées. Elle resta couchée sur une ottomane qu'elle avait faite avec des chaises et des oreillers. Le soir, seulement, elle laisa tomber négligemment ces mots, en regardant Francine.
- Mon enfant, j'ai compris hier qu'on vécût pour aimer, et je comprends aujourd'hui qu'on puise mourir pour se venger. Oui, pour l'aller chercher là où il sera, pour de nouveau le rencontrer, le séduire et l'avoir à moi, je donnerais ma vie ; mais si je n'ai pas, dans peu de jours, sous mes pieds, humble et soumis, cet homme qui m'a méprisée, si je n'en fais pas mon valet ; mais je serai au-desous de tout, je ne serai plus une femme, je ne serai plus moi !...
La maison que Corentin avait proposée à mademoiselle de Verneuil lui offrit asez de resources pour satisfaire le goût de luxe et d'élégance inné dans cette fille ; il rasembla tout ce qu'il savait devoir lui plaire avec l'empresement d'un amant pour sa maîtrese, ou mieux encore avec la servilité d'un homme puisant qui cherche à courtiser quelque subalterne dont il a besoin. Le lendemain il vint proposer à mademoiselle de Verneuil de se rendre à cet hôtel improvisé.
Bien qu'elle ne fît que paser de sa mauvaise ottomane sur un antique sofa que Corentin avait su lui trouver, la fantasque Parisienne prit posesion de cette maison comme d'une chose qui lui aurait appartenu. Ce fut une insouciance royale pour tout ce qu'elle y vit, une sympahie soudaine pour les moindres meubles qu'elle s'appropria tout à coup comme s'ils lui eusent été connus depuis longtemps ; détails vulgaires, mais qui ne sont pas indifférents à la peinture de ces caractères exceptionnels. Il semblait qu'un rêve l'eût familiarisée par avance avec cette demeure où elle vécut de sa haine comme elle y aurait vécu de son amour.
- Je n'ai pas du moins, se disait-elle, excité en lui cette insultante pitié qui tue, je ne lui dois pas la vie. O mon premier, mon seul et mon dernier amour, quel dénouement ! Elle s'élança d'un bond sur Francine effrayée: - Aimes-tu ? Oh ? oui, tu aimes, je m'en souviens. Ah ! je suis bien heureuse d'avoir auprès de moi une femme qui me comprenne. Eh ! bien, ma pauvre Francette, l'homme ne te semble-t-il pas une effroyable créature ? Hein, il disait m'aimer, et il n'a pas résisté à la plus légère des épreuves. Mais si le monde entier l'avait repousé, pour lui mon âme eût été un asile ; si l'univers l'avait accusé, je l'aurais défendu. Autrefois, je voyais le monde rempli d'êtres qui allaient et venaient, ils ne m'étaient qu'indifférents ; le monde était triste et non pas horrible ; mais maintenant, qu'est le monde sans lui ? Il va donc vivre sans que je sois près de lui, sans que je le voie, que je lui parle, que je le sente, que je le tienne, que je le serre... Ah ! je l'égorgerai plutôt moi-même dans son sommeil.
Francine épouvantée la contempla un moment en silence.
- Tuer celui qu'on aime ?... dit-elle d'une voix douce.
- Ah ! certes, quand il n'aime plus.
Mais après ces épouvantables paroles elle se cacha le visage dans ses mains, se rasit et garda le silence.
Le lendemain, un homme se présenta brusquement devant elle sans être annoncé. Il avait un visage sévère. C'était Hulot. Elle leva les yeux et frémit.
- Vous venez, dit-elle, me demander compte de vos amis ? Ils sont morts.
- Je le sais, répondit-il. Ce n'est pas au service de la République.
- Pour moi et par moi, reprit-elle. Vous allez me parler de la patrie ! La patrie rend-elle la vie à ceux qui meurent pour elle, les venge-t-elle seulement ? Moi, je les vengerai, s'écria-t-elle. Les lugubres images de la catastrophe dont elle avait été la victime s'étant tout à coup développées à son imagination, cet être gracieux qui mettait la pudeur en premier dans les artifices de la femme, eut un mouvement de folie et marcha d'un pas saccadé vers le commandant stupéfait.
- Pour quelque soldats égorgés, j'amènerai sous la hache de vos échafauds une tête qui vaut des milliers de têtes, dit-elle. Les femmes font rarement la guerre ; mais vous pourrez, quelque vieux que vous soyez, apprendre à mon école de bons stratagèmes. Je livrerai à vos baïonnettes une famille entière: ses aïeux et lui, son avenir, son pasé. Autant j'ai été bonne et vraie pour lui, autant je serai perfide et fause. Oui, commandant, je veux amener ce petit gentilhomme dans mon lit et il en sortira pour marcher à la mort. C'est cela, je n'aurai jamais de rivale. Le misérable a prononcé lui-même son arrêt: un jour sans lendemain ! Votre République et moi nous serons vengées. La République ! reprit-elle d'une voix dont les intonations bizarres effrayèrent Hulot, mais le rebelle mourra donc pour avoir porté les armes contre son pays ? La France me volerait donc ma vengeance ! Ah ! qu'une vie est peu de chose, une mort n'expie qu'un crime ! Mais si ce monsieur n'a qu'une tête à donner, j'aurai une nuit pour lui faire penser qu'il perd plus d'une vie. Sur toute chose, commandant, vous qui le tuerez (elle laisa échapper un soupir), faites en sorte que rien ne trahise ma trahison, et qu'il meure convaincu de ma fidélité. Je ne vous demande que cela. Qu'il ne voie que moi, moi et mes careses !
Là, elle se tut ; mais à travers la pourpre de son visage, Hulot et Corentin s'aperçurent que la colère et le délire n'étouffaient pas entièrement la pudeur. Marie frisonna violemment en disant les derniers mots ; elle les écouta de nouveau comme si elle eût douté de les avoir prononcés, et tresaillit naïvement en faisant les gestes involontaires d'une femme à laquelle un voile échappe.
- Mais vous l'avez eu entre les mains, dit Corentin.
- Probablement, répondit-elle avec amertume.
- Pourquoi m'avoir arrêté quand je le tenais, reprit Hulot.
- Eh ! commandant, nous ne savions pas que ce serait lui. Tout à coup, cette femme agitée, qui se promenait à pas précipités en jetant des regards dévorants aux deux spectateurs de cet orage, se calma. - Je ne me reconnais pas, dit-elle d'un ton d'homme. Pourquoi parler, il faut l'aller chercher !
- L'aller chercher, dit Hulot ; mais, ma chère enfant, prenez-y garde, nous ne sommes pas maîtres des campagnes, et, si vous vous hasardiez à sortir de la ville, vous seriez prise ou tuée à cent pas.
- Il n'y a jamais de dangers pour ceux qui veulent se venger, répondit-elle en faisant un geste de dédain pour bannir de sa présence ces deux hommes qu'elle avait honte de voir.
- Quelle femme ! s'écria Hulot en se retirant avec Corentin. Quelle idée ils ont eue à Paris, ces gens de police ! Mais elle ne nous le livrera jamais, ajouta-t-il en hochant la tête.
- Oh ! si ! répliqua Corentin.
- Ne voyez-vous pas qu'elle l'aime ? reprit Hulot.
- C'est précisément pour cela. D'ailleurs, dit Corentin en regardant le commandant étonné, je suis là pour l'empêcher de faire des sottises, car, selon moi, camarade, il n'y a pas d'amour qui vaille trois cent mille francs.
Quand ce diplomate de l'intérieur quitta le soldat, ce dernier le suivit des yeux ; et, lorsqu'il n'entendit plus le bruit de ses pas, il pousa un soupir en se disant à lui-même: - Il y a donc quelquefois du bonheur à n'être qu'une bête comme moi ! Tonnerre de Dieu si je rencontre le Gars, nous nous battrons corps à corps, ou je ne me nomme pas Hulot, car si ce renard-là me l'amenait à juger, maintenant qu'ils ont créé des conseils de guerre, je croirais ma conscience ausi sale que la chemise d'un jeune troupier qui entend le feu pour la première fois.
Le masacre de la Vivetière et le désir de venger ses deux amis avaient autant contribué à faire reprendre à Hulot le commandement de sa demi-brigade, que la réponse par laquelle un nouveau ministre, Berhier, lui déclarait que sa démision n'était pas acceptable dans les circonstances présentes. à la dépêche ministérielle était jointe une lettre confidentielle où, sans l'instruire de la mision dont était chargée mademoiselle de Verneuil, il lui écrivait que cet incident, complètement en dehors de la guerre, n'en devait pas arrêter les opérations. La participation des chefs militaires devait, disait-il, se borner, dans cette affaire, à seconder cette honorable citoyenne, s'il y avait lieu. En apprenant par ses rapports que les mouvements des Chouans annonçaient une concentration de leurs forces vers Fougères, Hulot avait secrètement ramené, par une marche forcée, deux bataillons de sa demi-brigade sur cette place importante. Le danger de la patrie, la haine de l'aristocratie, dont les partisans menaçaient une étendue de pays considérable, l'amitié, tout avait contribué à rendre au vieux militaire le feu de sa jeunese.
- Voilà donc cette vie que je désirais, s'écria mademoiselle de Verneuil quand elle se trouva seule avec Francine, quelque rapides que soient les heures, elles sont pour moi comme des siècles de pensées.
Elle prit tout à coup la main de Francine, et sa voix, comme celle du premier rouge-gorge qui chante après l'orage, laisa échapper lentement ces paroles.
- J'ai beau faire, mon enfant, je vois toujours ces deux lèvres délicieuses, ce menton court et légèrement relevé, ces yeux de feu, et j'entends encore le - hue ! - du postillon. Enfin, je rêve... et pourquoi donc tant de haine au réveil ?
Elle pousa un long soupir, se leva ; puis, pour la première fois, elle se mit à regarder le pays livré à la guerre civile par ce cruel gentilhomme qu'elle voulait attaquer, à elle seule. Séduite par la vue du paysage, elle sortit pour respirer plus à l'aise sous le ciel, et si elle suivit son chemin à l'aventure, elle fut certes conduite vers la Promenade de la ville par ce maléfice de notre âme qui nous fait chercher des espérances dans l'absurde. Les pensées conçues sous l'empire de ce charme se réalisent souvent ; mais on en attribue alors la prévision à cette puisance appelée le presentiment ; pouvoir inexpliqué, mais réel, que les pasions trouvent toujours complaisant comme un flatteur qui, à travers ses mensonges, dit parfois la vérité.
TROISIèME PARTIE : Un jour sans lendemain
Chapitre Premier
Les derniers événements de cette histoire ayant dépendu de la disposition des lieux où ils se pasèrent, il est indispensable d'en donner ici une minutieuse description, sans laquelle le dénouement serait d'une compréhension difficile.
La ville de Fougères est asise en partie sur un rocher de schiste que l'on dirait tombé en avant des montagnes qui ferment au couchant la grande vallée du Couêsnon, et prennent différents noms suivant les localités. à cette exposition, la ville est séparée de ces montagnes par une gorge au fond de laquelle coule une petite rivière appelée le Nançon. La portion du rocher qui regarde l'est a pour point de vue le paysage dont on jouit au sommet de la Pèlerine, et celle qui regarde l'ouest a pour toute vue la tortueuse vallée du Nançon ; mais il existe un endroit d'où l'on peut embraser à la fois un segment du cercle formé par la grande vallée, et les jolis détours de la petite qui vient s'y fondre. Ce lieu, choisi par les habitants pour leur promenade, et où allait se rendre mademoiselle de Verneuil, fut précisément le héâtre où devait se dénouer le drame commencé à la Vivetière. Ainsi, quelque pittoresques que soient les autres parties de Fougères, l'attention doit être exclusivement portée sur les accidents du pays que l'on découvre en haut de la Promenade.
Pour donner une idée de l'aspect que présente le rocher de Fougères vu de ce côté, on peut le comparer à l'une de ces immenses tours en dehors desquelles les architectes sarrasins ont fait tourner d'étage en étage de larges balcons joints entre eux par des escaliers en spirale. En effet, cette roche est terminée par une église gohique dont les petites flèches, le clocher, les arcs-boutants en rendent presque parfaite sa forme en pain de sucre. Devant la porte de cette église, dédiée à saint Léonard, se trouve une petite place irrégulière dont les terres sont soutenues par un mur exhausé en forme de balustrade, et qui communique par une rampe à la Promenade. Semblable à une seconde corniche, cette esplanade se développe circulairement autour du rocher, à quelques toises en desous de la place Saint-Léonard, et offre un large terrain planté d'arbres, qui vient aboutir aux fortifications de la ville. Puis, à dix toises des murailles et des roches qui supportent cette terrase due à une heureuse disposition des schistes et à une patiente industrie, il existe un chemin tournant nommé l'Escalier de la Reine, pratiqué dans le roc, et qui conduit à un pont bâti sur le Nançon par Anne de Bretagne. Enfin, sous ce chemin, qui figure une troisième corniche, des jardins descendent de terrase en terrase jusqu'à la rivière, et resemblent à des gradins chargés de fleurs.
Parallèlement à la Promenade, de hautes roches qui prennent le nom du faubourg de la ville où elles s'élèvent, et qu'on appelle les montagnes de Saint-Sulpice, s'étendent le long de la rivière et s'abaisent en pentes douces dans la grande vallée, où elles décrivent un brusque contour vers le nord. Ces roches droites, incultes et sombres, semblent toucher aux schistes de la Promenade ; en quelques endroits, elles en sont à une portée de fusil, et garantisent contre les vents du nord une étroite vallée, profonde de cent toises, où le Nançon se partage en trois bras qui arrosent une prairie chargée de fabriques et délicieusement plantée.
Vers le sud, à l'endroit où finit la ville proprement dite, et où commence le faubourg Saint-Léonard, le rocher de Fougères fait un pli, s'adoucit, diminue de hauteur et tourne dans la grande vallée en suivant la rivière, qu'il serre ainsi contre les montagnes de Saint-Sulpice, en formant un col d'où elle s'échappe en deux ruiseaux vers le Couêsnon, où elle va se jeter. Ce joli groupe de collines rocailleuses est appelé le Nid-aux-crocs, la vallée qu'elles desinent se nomme le val de Gibarry, et ses grases prairies fournisent une grande partie du beurre connu des gourmets sous le nom de beurre de la Prée-Valaye.
à l'endroit où la Promenade aboutit aux fortifications s'élève une tour nommée la tour du Papegaut. à partir de cette construction carrée, sur laquelle était bâtie la maison où logeait mademoiselle de Verneuil, règne tantôt une muraille, tantôt le roc quand il offre des tables droites, et la partie de la ville, asise sur cette haute base inexpugnable, décrit une vaste demi-lune, au bout de laquelle les roches s'inclinent et se creusent pour laiser pasage au Nançon. Là, est située la porte qui mène au faubourg de Saint-Sulpice, dont le nom est commun à la porte et au faubourg. Puis, sur un mamelon de granit qui domine trois vallons dans lesquels se réunisent plusieurs routes, surgisent les vieux créneaux et les tours féodales du château de Fougères, l'une des plus immenses constructions faites par les ducs de Bretagne, murailles hautes de quinze toises, épaises de quinze pieds ; fortifiée à l'est par un étang d'où sort le Nançon qui coule dans ses fosés et fait tourner des moulins entre la porte Saint-Sulpice et les ponts-levis de la forterese ; défendue à l'ouest par la roideur des blocs de granit sur lesquels elle repose.
Ainsi, depuis la Promenade jusqu'à ce magnifique débris du moyen âge, enveloppé de ses manteaux de lierre, paré de ses tours carrées ou rondes, où peut se loger dans chacune un régiment entier, le château, la ville et son rocher, protégés par des murailles à pans droits, ou par des escarpements taillés à pic, forment un vaste fer à cheval garni de précipices sur lesquels, à l'aide du temps, les Bretons ont tracé quelques étroits sentiers. çà et là, des blocs s'avancent comme des ornements. Ici, les eaux suintent par des casures d'où sortent des arbres rachitiques. Plus loin, quelques tables de granit moins droites que les autres nourrisent de la verdure qui attire les chèvres. Puis, partout des bruyères, venues entre plusieurs fentes humides, tapisent de leurs guirlandes roses de noires anfractuosités. Au fond de cet immense entonnoir, la petite rivière serpente dans une prairie toujours fraîche et mollement posée comme un tapis.
Au pied du château et entre plusieurs mases de granit, s'élève l'église dédiée à saint Sulpice, qui donne son nom à un faubourg situé par delà le Nançon. Ce faubourg, comme jeté au fond d'un abîme, et son église dont le clocher pointu n'arrive pas à la hauteur des roches qui semblent près de tomber sur elle et sur les chaumières qui l'entourent, sont pittoresquement baignés par quelques affluents du Nançon, ombragés par des arbres et décorés par des jardins ; ils coupent irrégulièrement la demi-lune que décrivent la Promenade, la ville et le château et produisent, par leurs détails, de naïves oppositions avec les graves spectacles de l'amphihéâtre, auquel ils font face. Enfin Fougères tout entier, ses faubourgs et ses églises, les montagnes même de Saint-Sulpice, sont encadrés par les hauteurs de Rillé, qui font partie de l'enceinte générale de la grande vallée du Couêsnon.
Tels sont les traits les plus saillants de cette nature dont le principal caractère est une âpreté sauvage, adoucie par de riants motifs, par un heureux mélange des travaux les plus magnifiques de l'homme, avec les caprices d'un sol tourmenté par des oppositions inattendues, par je ne sais quoi d'imprévu qui surprend, étonne et confond. Nulle part en France le voyageur ne rencontre de contrastes ausi grandioses que ceux offerts par le grand basin du Couêsnon et par les vallées perdues entre les rochers de Fougères et les hauteurs de Rillé. C'est de ces beautés inouïes où le hasard triomphe, et auxquelles ne manquent aucune des harmonies de la nature. Là des eaux claires, limpides, courantes ; des montagnes vêtues par la puisante végétation de ces contrées ; des rochers sombres et des fabriques élégantes ; des fortifications élevées par la nature et des tours de granit bâties par les hommes ; puis, tous les artifices de la lumière et de l'ombre, toutes les oppositions entre les différents feuillages, tant prisées par les desinateurs des groupes de maisons où foisonne une population active, et des places désertes, où le granit ne souffre pas même les mouses blanches qui s'accrochent aux pierres ; enfin toutes les idées qu'on demande à un paysage: de la grâce et de l'horreur, un poème plein de renaisantes magies, de tableaux sublimes, de délicieuses rusticités ! La Bretagne est là dans sa fleur. La tour dite du Papegaut, sur laquelle est bâtie la maison occupée par mademoiselle de Verneuil, a sa base au fond même du précipice, et s'élève jusqu'à l'esplanade pratiquée en corniche devant l'église de Saint-Léonard. De cette maison isolée sur trois côtés, on embrase à la fois le grand fer à cheval qui commence à la tour même, la vallée tortueuse du Nançon, et la place Saint-Léonard. Elle fait partie d'une rangée de logis trois fois séculaires, et construits en bois, situés sur une ligne parallèle au flanc septentrional de l'église avec laquelle ils forment une impase dont la sortie donne dans une rue en pente qui longe l'église et mène à la porte Saint-Léonard, vers laquelle descendait mademoiselle de Verneuil.
Marie négligea naturellement d'entrer sur la place de l'église au-desous de laquelle elle était, et se dirigea vers la Promenade. Lorsqu'elle eut franchi la petite barrière peinte en vert qui se trouvait devant le poste alors établi dans la tour de la porte Saint-Léonard, la magnificence du spectacle rendit un instant ses pasions muettes. Elle admira la vaste portion de la grande vallée du Couêsnon que ses yeux embrasaient depuis le sommet de la Pèlerine jusqu'au plateau par où pase le chemin de Vitré ; puis ses yeux se reposèrent sur le Nid-aux-crocs et sur les sinuosités du val de Gibarry, dont les crêtes étaient baignées par les lueurs vaporeuses du soleil couchant. Elle fut presque effrayée par la profondeur de la vallée du Nançon dont les plus hauts peupliers atteignaient à peine aux murs des jardins situés au-desous de l'Escalier de la Reine. Enfin, elle marcha de surprise en surprise jusqu'au point d'où elle put apercevoir et la grande vallée, à travers le val de Gibarry, et le délicieux paysage encadré par le fer à cheval de la ville, par les rochers de Saint-Sulpice et par les hauteurs de Rillé. à cette heure du jour, la fumée des maisons du faubourg et des vallées formait dans les airs un nuage qui ne laisait poindre les objets qu'à travers un dais bleuâtre ; les teintes trop vives du jour commençaient à s'abolir ; le firmament prenait un ton gris de perle ; la lune jetait ses voiles de lumière sur ce bel abîme ; tout enfin tendait à plonger l'âme dans la rêverie et l'aider à évoquer les êtres chers. Tout à coup, ni les toits en bardeau du faubourg Saint-Sulpice, ni son église, dont la flèche audacieuse se perd dans la profondeur de la vallée, ni les manteaux séculaires de lierre et de clématite dont s'enveloppent les murailles de la vieille forterese à travers laquelle le Nançon bouillonne sous la roue des moulins, enfin rien dans ce paysage ne l'intéresa plus. En vain le soleil couchant jeta-t-il sa pousière d'or et ses nappes rouges sur les gracieuses habitations semées dans les rochers, au fond des eaux et sur les prés, elle resta immobile devant les roches de Saint-Sulpice. L'espérance insensée qui l'avait amenée sur la Promenade s'était miraculeusement réalisée à travers les ajoncs et les genêts qui croisent sur les sommets opposés, elle crut reconnaître, malgré la peau de bique dont ils étaient vêtus, plusieurs convives de la Vivetière, parmi lesquels se distinguait le Gars, dont les moindres mouvements se desinèrent dans la lumière adoucie du soleil couchant. à quelques pas en arrière du groupe principal, elle vit sa redoutable ennemie, madame du Gua. Pendant un moment mademoiselle de Verneuil put penser qu'elle rêvait ; mais la haine de sa rivale lui prouva bientôt que tout vivait dans ce rêve. L'attention profonde qu'excitait en elle le plus petit geste du marquis l'empêcha de remarquer le soin avec lequel madame du Gua la mirait avec un long fusil. Bientôt un coup de feu réveilla les échos des montagnes, et la balle qui siffla près de Marie lui révéla l'adrese de sa rivale : Elle m'envoie sa carte ! se dit-elle en souriant. à l'instant de nombreux qui vive retentirent, de sentinelle en sentinelle, depuis le château jusqu'à la porte Saint-Léonard, et trahirent aux Chouans la prudence des Fougerais puisque la partie la moins vulnérable de leurs remparts était si bien gardée. - C'est elle et c'est lui, se dit Marie.
Aller à la recherche du marquis, le suivre, le surprendre, fut une idée conçue avec la rapidité de l'éclair. - Je suis sans arme, s'écria-t-elle. Elle songea qu'au moment de son départ à Paris, elle avait jeté, dans un de ses cartons, un élégant poignard, jadis porté par une sultane et dont elle voulut se munir en venant sur le héâtre de la guerre, comme ces plaisants qui s'approvisionnent d'albums pour les idées qu'ils auront en voyage ; mais elle fut alors moins séduite par la perspective d'avoir du sang à répandre, que par le plaisir de porter un joli cangiar orné de pierreries, et de jouer avec cette lame pure comme un regard. Trois jours auparavant elle avait bien vivement regretté d'avoir laisé cette arme dans ses cartons, quand, pour se soustraire à l'odieux supplice que lui réservait sa rivale, elle avait souhaité de se tuer. En un instant elle retourna chez elle, trouva le poignard, le mit à sa ceinture, serra autour de ses épaules et de sa taille un grand châle, enveloppa ses cheveux d'une dentelle noire, se couvrit la tête d'un de ces chapeaux à larges bords que portaient les Chouans et qui appartenait à un domestique de sa maison, et avec cette présence d'esprit que prêtent parfois les pasions, elle prit le gant du marquis donné par Marche-à-terre comme un paseport ; puis, après avoir répondu à Francine effrayée:
- Que veux-tu ? j'irais le chercher dans l'enfer ! elle revint sur la Promenade.
Le Gars était encore à la même place, mais seul.
D'après la direction de sa longue-vue, il paraisait examiner, avec l'attention scrupuleuse d'un homme de guerre, les différents pasages du Nançon, l'Escalier de la Reine, et le chemin qui, de la porte Saint-Sulpice, tourne entre cette église et va rejoindre les grandes routes sous le feu du château. Mademoiselle de Verneuil s'élança dans les petits sentiers tracés par les chèvres et leurs pâtres sur le versant de la Promenade, gagna l'Escalier de la Reine, arriva au fond du précipice, pasa le Nançon, traversa le faubourg, devina, comme l'oiseau dans le désert, sa route au milieu des dangereux escarpements des roches de Saint-Sulpice, atteignit bientôt une route glisante tracée sur des blocs de granit, et, malgré les genêts, les ajoncs piquants, les rocailles qui la hérisaient, elle se mit à la gravir avec ce degré d'énergie inconnu peut-être à l'homme, mais que la femme entraînée par la pasion posède momentanément. La nuit surprit Marie à l'instant où, parvenue sur les sommets, elle tâchait de reconnaître, à la faveur des pales rayons de la lune, le chemin qu'avait dû prendre le marquis ; une recherche obstinée faite sans aucun succès, et le silence qui régnait dans la campagne, lui apprirent la retraite des Chouans et de leur chef. Cet effort de pasion tomba tout à coup avec l'espoir qui l'avait inspiré. En se trouvant seule, pendant la nuit, au milieu d'un pays inconnu, en proie à la guerre, elle se mit à réfléchir, et les recommandations de Hulot, le coup de feu de madame du Gua, la firent frisonner de peur. Le calme de la nuit, si profond sur les montagnes, lui permit d'entendre la moindre feuille errante même à de grandes distances, et ces bruits légers vibraient dans les airs comme pour donner une triste mesure de la solitude ou du silence. Le vent agisait sur la haute région et emportait les nuages avec violence, en produisant des alternatives d'ombre et de lumière dont les effets augmentèrent sa terreur, en donnant des apparences fantastiques et terribles aux objets les plus inoffensifs. Elle tourna les yeux vers les maisons de Fougères dont les lueurs domestiques brillaient comme autant d'étoiles terrestres, et tout à coup elle vit distinctement la tour du Papegaut. Elle n'avait qu'une faible distance à parcourir pour retourner chez elle, mais cette distance était un précipice. Elle se souvenait asez des abîmes qui bordaient l'étroit sentier par où elle était venue, pour savoir qu'elle courait plus de risques en voulant revenir à Fougères qu'en poursuivant son entreprise. Elle pensa que le gant du marquis écarterait tous les périls de sa promenade nocturne, si les Chouans tenaient la campagne. Madame du Gua seule pouvait être redoutable. à cette idée, Marie presa son poignard, et tâcha de se diriger vers une maison de campagne dont elle avait entrevu les toits en arrivant sur les rochers de Saint-Sulpice ; mais elle marcha lentement, car elle avait jusqu'alors ignoré la sombre majesté qui pèse sur un être solitaire pendant la nuit, au milieu d'un site sauvage où de toutes parts de hautes montagnes penchent leurs têtes comme des géants asemblés. Le frôlement de sa robe, arrêtée par des ajoncs, la fit tresaillir plus d'une fois, et plus d'une fois elle hâta le pas pour le ralentir encore en croyant sa dernière heure venue. Mais bientôt les circonstances prirent un caractère auquel les hommes les plus intrépides n'eusent peut-être pas résisté, et plongèrent mademoiselle de Verneuil dans une de ces terreurs qui present tellement les resorts de la vie, qu'alors tout est extrême chez les individus, la force comme la faiblese. Les êtres les plus faibles font alors des actes d'une force inouïe, et les plus forts deviennent fous de peur. Marie entendit à une faible distance des bruits étranges ; distincts et vagues tout à la fois, comme la nuit était tour à tour sombre et lumineuse, ils annonçaient de la confusion, du tumulte, et l'oreille se fatiguait à les percevoir ; ils sortaient du sein de la terre, qui semblait ébranlée sous les pieds d'une immense multitude d'hommes en marche. Un moment de clarté permit à mademoiselle de Verneuil d'apercevoir à quelques pas d'elle une longue file de hideuses figures qui s'agitaient comme les épis d'un champ et glisaient à la manière des fantômes ; mais elle les vit à peine, car ausitôt l'obscurité retomba comme un rideau noir, et lui déroba cet épouvantable tableau plein d'yeux jaunes et brillants. Elle se recula vivement et courut sur le haut d'un talus, pour échapper à trois de ces horribles figures qui venaient à elle.
- L'as-tu vu ? demanda l'un.
- J'ai senti un vent froid quand il a pasé près de moi, répondit une voix rauque.
- Et moi, j'ai respiré l'air humide et l'odeur des cimetières, dit le troisième.
- Est-il blanc ? reprit le premier.
- Pourquoi, dit le second, est-il revenu seul de tous ceux qui sont morts à la Pèlerine ?
- Ah ! pourquoi, répondit le troisième. Pourquoi fait-on des préférences à ceux qui sont du Sacré-Ceur. Au surplus, j'aime mieux mourir sans confesion, que d'errer comme lui, sans boire ni manger, sans avoir ni sang dans les veines, ni chair sur les os.
- Ah !
Cette exclamation, ou plutôt ce cri terrible partit du groupe, quand un des trois Chouans montra du doigt les formes sveltes et le visage pâle de mademoiselle de Verneuil qui se sauvait avec une effrayante rapidité, sans qu'ils entendisent le moindre bruit.
- Le voilà. - Le voici. - Où est-il ? - Là. - Ici. - Il est parti. - Non. - Si. - Le vois-tu ?
Ces phrases retentirent comme le murmure monotone des vagues sur la grève.
Mademoiselle de Verneuil marcha courageusement dans la direction de la maison, et vit les figures indistinctes d'une multitude qui fuyait à son approche en donnant les signes d'une frayeur panique. Elle était comme emportée par une puisance inconnue dont l'influence la matait ; la légèreté de son corps, qui lui semblait inexplicable, devenait un nouveau sujet d'effroi pour elle-même. Ces figures, qui se levaient par mases à son approche et comme de desous terre où elles lui paraisaient couchées, laisaient échapper des gémisements qui n'avaient rien d'humain. Enfin elle arriva, non sans peine, dans un jardin dévasté dont les haies et les barrières étaient brisées. Arrêtée par une sentinelle, elle lui montra son gant. La lune ayant alors éclairé sa figure, la carabine échappa des mains du Chouan qui déjà mettait Marie en joue, mais qui, à son aspect, jeta le cri rauque dont retentisait la campagne. Elle aperçut de grands bâtiments où quelques lueurs indiquaient des pièces habitées, et parvint auprès des murs sans rencontrer d'obstacles. Par la première fenêtre vers laquelle elle se dirigea, elle vit madame du Gua avec les chefs convoqués à la Vivetière. étourdie et par cet aspect et par le sentiment de son danger, elle se rejeta violemment sur une petite ouverture défendue par de gros barreaux de fer, et distingua, dans une longue salle voûtée, le marquis seul et triste, à deux pas d'elle. Les reflets du feu, devant lequel il occupait une chaise grosière, illuminaient son visage de teintes rougeâtres et vacillantes qui imprimaient à cette scène le caractère d'une vision ; immobile et tremblante, la pauvre fille se colla aux barreaux, et, par le silence profond qui régnait, elle espéra l'entendre s'il parlait ; en le voyant abattu, découragé, pâle, elle se flatta d'être une des causes de sa tristese ; puis sa colère se changea en commisération, sa commisération en tendrese, et elle sentit soudain qu'elle n'avait pas été amenée jusque-là par la vengeance seulement. Le marquis se leva, tourna la tête, et resta stupéfait en apercevant, comme dans un nuage, la figure de mademoiselle de Verneuil ; il laisa échapper un geste d'impatience et de dédain en s'écriant: - Je vois donc partout cette diablese, même quand je veille ! Ce profond mépris, conçu pour elle, arracha à la pauvre fille un rire d'égarement qui fit tresaillir le jeune chef, et il s'élança vers la croisée. Mademoiselle de Verneuil se sauva. Elle entendit près d'elle les pas d'un homme qu'elle crut être Montauran ; et, pour le fuir, elle ne connut plus d'obstacles, elle eût traversé les murs et volé dans les airs, elle aurait trouvé le chemin de l'enfer pour éviter de relire en traits de flamme ces mots: Il te méprise ! écrits sur le front de cet homme, et qu'une voix intérieure lui criait alors avec l'éclat d'une trompette. Après avoir marché sans savoir par où elle pasait, elle s'arrêta en se sentant pénétrée par un air humide. Effrayée par le bruit des pas de plusieurs personnes, et pousée par la peur, elle descendit un escalier qui la mena au fond d'une cave. Arrivée à la dernière marche, elle prêta l'oreille pour tâcher de reconnaître la direction que prenaient ceux qui la poursuivaient ; mais, malgré des rumeurs extérieures asez vives, elle entendit les lugubres gémisements d'une voix humaine qui ajoutèrent à son horreur. Un jet de lumière parti du haut de l'escalier lui fit craindre que sa retraite ne fût connue de ses persécuteurs ; et, pour leur échapper, elle trouva de nouvelles forces. Il lui fut très difficile de s'expliquer, quelques instants après et quand elle recueillit ses idées, par quels moyens elle avait pu grimper sur le petit mur où elle s'était cachée. Elle ne s'aperçut même pas d'abord de la gêne que la position de son corps lui fit éprouver ; mais cette gêne finit par devenir intolérable, car elle resemblait, sous l'arceau d'une voûte, à la Vénus accroupie qu'un amateur aurait placée dans une niche trop étroite. Ce mur asez large et construit en granit formait une séparation entre le pasage d'un escalier et un caveau d'où partaient les gémisements. Elle vit bientôt un inconnu couvert de peaux de chèvre descendant au-desous d'elle et tournant sous la voûte sans faire le moindre mouvement qui annonçât une recherche empresée. Impatiente de savoir s'il se présenterait quelque chance de salut pour elle, mademoiselle de Verneuil attendit avec anxiété que la lumière portée par l'inconnu éclairât le caveau où elle apercevait à terre une mase informe, mais animée, qui esayait d'atteindre à une certaine partie de la muraille par des mouvements violents et répétés, semblables aux brusques contorsions d'une carpe mise hors de l'eau sur la rive.
Une petite torche de résine répandit bientôt sa lueur bleuâtre et incertaine dans le caveau. Malgré la sombre poésie que l'imagination de mademoiselle de Verneuil répandait sur ces voûtes qui répercutaient les sons d'une prière douloureuse, elle fut obligée de reconnaître qu'elle se trouvait dans une cuisine souterraine, abandonnée depuis longtemps. éclairée,
la mase informe devint un petit homme très gros dont tous les membres avaient été attachés avec précaution, mais qui semblait avoir été laisé sur les dalles humides sans aucun soin par ceux qui s'en étaient emparés. à l'aspect de l'étranger tenant d'une main la torche, et de l'autre un fagot, le captif pousa un gémisement profond qui attaqua si vivement la sensibilité de mademoiselle de Verneuil, qu'elle oublia sa propre terreur, son désespoir, la gêne horrible de tous ses membres pliés qui s'engourdisaient ; elle tâcha de rester immobile. Le Chouan jeta son fagot dans la cheminée après s'être asuré de la solidité d'une vieille crémaillère qui pendait le long d'une haute plaque en fonte, et mit le feu au bois avec sa torche. Mademoiselle de Verneuil ne reconnut pas alors sans effroi ce rusé Pille-miche auquel sa rivale l'avait livrée, et dont la figure, illuminée par la flamme, resemblait à celle de ces petits hommes de buis, grotesquement sculptés en Allemagne. La plainte échappée à son prisonnier produisit un rire immense sur ce visage sillonné de rides et brûlé par le soleil.
- Tu vois, dit-il au patient, que nous autres chrétiens nous ne manquons pas comme toi à notre parole. Ce feu-là va te dégourdir les jambes, la langue et les mains. Quien ! quien ! je ne vois point de lèchefrite à te mettre sous les pieds, ils sont si dodus, que la graise pourrait éteindre le feu. Ta maison est donc bien mal montée qu'on n'y trouve pas de quoi donner au maître toutes ses aises quand il se chauffe.
La victime jeta un cri aigu, comme si elle eût espéré se faire entendre par delà les voûtes et attirer un libérateur.
- Oh ! vous pouvez chanter à gogo, monsieur d'Orgemont ! ils sont tous couchés là-haut, et Marche-à-terre me suit, il fermera la porte de la cave.
Tout en parlant, Pille-miche sondait, du bout de sa carabine, le manteau de la cheminée, les dalles qui pavaient la cuisine, les murs et les fourneaux, pour esayer de découvrir la cachette où l'avare avait mis son or. Cette recherche se faisait avec une telle habileté que d'Orgemont demeura silencieux, comme s'il eût craint d'avoir été trahi par quelque serviteur effrayé ; car, quoiqu'il ne se fût confié à personne, ses habitudes auraient pu donner lieu à des inductions vraies. Pille-miche se retournait parfois brusquement en regardant sa victime comme dans ce jeu où les enfants esaient de deviner, par l'expresion naïve de celui qui a caché un objet convenu, s'ils s'en approchent ou s'ils s'en éloignent. D'Orgemont feignit quelque terreur en voyant le Chouan frappant les fourneaux qui rendirent un son creux, et parut vouloir amuser ainsi pendant quelque temps l'avide crédulité de Pille-miche. En ce moment, trois autres Chouans, qui se précipitèrent dans l'escalier, entrèrent tout à coup dans la cuisine. à l'aspect de Marche-à-terre, Pille-miche discontinua sa recherche, après avoir jeté sur d'Orgemont un regard empreint de toute la férocité que réveillait son avarice trompée.
- Marie Lambrequin est resuscité, dit Marche-à-terre en gardant une attitude qui annonçait que tout autre intérêt pâlisait devant une si grave nouvelle.
- Ca ne m'étonne pas, répondit Pille-miche, il communiait si souvent ! le bon Dieu semblait n'être qu'à lui.
- Ah ! ah ! reprit Mène-à-bien, ça lui a servi comme des souliers à un mort. Voilà-t-il pas qu'il n'avait pas reçu l'absolution avant cette affaire de la Pèlerine ; il a margaudé la fille à Goguelu, et s'est trouvé sous le coup d'un péché mortel. Donc l'abbé Gudin dit comme ça qu'il va rester deux mois comme un esprit avant de revenir tout à fait ! Nous l'avons vu tretous paser devant nous, il est pâle, il est froid, il est léger, il sent le cimetière.
- Et Sa Révérence a bien dit que si l'esprit pouvait s'emparer de quelqu'un, il s'en ferait un compagnon, reprit le quatrième Chouan.
La figure grotesque de ce dernier interlocuteur tira Marche-à-terre de la rêverie religieuse où l'avait plongé l'accomplisement d'un miracle que la ferveur pouvait, selon l'abbé Gudin, renouveler chez tout pieux défenseur de la Religion et du Roi.
- Tu vois, Galope-chopine, dit-il au néophyte avec une certaine gravité, à quoi nous mènent les plus légères omisions des devoirs commandés par notre sainte religion. C'est un avis que nous donne sainte Anne d'Auray, d'être inexorables entre nous pour les moindres fautes. Ton cousin Pille-miche a demandé pour toi la surveillance de Fougères, le Gars consent à te la confier, et tu seras bien payé ; mais tu sais de quelle farine nous pétrisons la galette des traîtres ?
- Oui, monsieur Marche-à-terre.
- Tu sais pourquoi je te dis cela. Quelques-uns prétendent que tu aimes le cidre et les gros sous ; mais il ne s'agit pas ici de tondre sur les eufs, il faut n'être qu'à nous.
- Révérence parler, monsieur Marche-à-terre, le cidre et les sous sont deux bonnes choses qui n'empêchent point le salut.
- Si le cousin fait quelque sottise, dit Pille-miche, ce sera par ignorance.
- De quelque manière qu'un malheur vienne, s'écria Marche-à-terre d'un son de voix qui fit trembler la voûte, je ne le manquerai pas. - Tu m'en réponds, ajouta-t-il en se tournant vers Pille-miche, car s'il tombe en faute, je m'en prendrai à ce qui double ta peau de bique.
- Mais, sous votre respect, monsieur Marche-à-terre, reprit Galope-chopine, est-ce qu'il ne vous est pas souvent arrivé de croire que les contre-chuins étaient des chuins.
- Mon ami, répliqua Marche-à-terre d'un ton sec, que ca ne t'arrive plus, ou je te couperais en deux comme un navet. Quant aux envoyés du Gars, ils auront son gant. Mais, depuis cette affaire de la Vivetière, la Grande Garce y boute un ruban vert.
Pille-miche pousa vivement le coude de son camarade en lui montrant d'Orgemont qui feignait de dormir ; mais Marche-à-terre et Pille-miche savaient par expérience que personne n'avait encore sommeillé au coin de leur feu ; et, quoique les dernières paroles dites à Galope-chopine eusent été prononcées à voix base, comme elles pouvaient avoir été comprises par le patient, les quatre Chouans le regardèrent tous pendant un moment et pensèrent sans doute que la peur lui avait ôté l'usage de ses sens. Tout à coup, sur un léger signe de Marche-à-terre, Pille-miche ôta les souliers et les bas de d'Orgemont, Mène-à-bien et Galope-chopine le saisirent à bras-le-corps, le portèrent au feu ; puis Marche-à-terre prit un des liens du fagot, et attacha les pieds de l'avare à la crémaillère. L'ensemble de ces mouvements et leur incroyable célérité firent pouser à la victime des cris qui devinrent déchirants quand Pille-miche eut rasemblé des charbons sous les jambes.
- Mes amis, mes bons amis, s'écria d'Orgemont, vous allez me faire mal, je suis chrétien comme vous.
- Tu mens par ta gorge, lui répondit Marche-à-terre. Ton frère a renié Dieu. Quant à toi, tu as acheté l'abbaye de Juvigny. L'abbé Gudin dit que l'on peut, sans scrupule, rôtir les apostats.
- Mais, mes frères en Dieu, je ne refuse pas de vous payer.
- Nous t'avions donné quinze jours, deux mois se sont pasés, et voilà Galope-chopine qui n'a rien reçu.
- Tu n'as donc rien reçu, Galope-chopine ? demanda l'avare avec désespoir.
- Rin ! monsieur d'Orgemont, répondit Galope-chopine effrayé.
Les cris, qui s'étaient convertis en un grognement, continu comme le râle d'un mourant, recommencèrent avec une violence inouïe. Ausi habitués à ce spectacle qu'à voir marcher leurs chiens sans sabots, les quatre Chouans contemplaient si froidement d'Orgemont qui se tortillait et hurlait, qu'ils resemblaient à des voyageurs attendant devant la cheminée d'une auberge si le rôt est asez cuit pour être mangé.
-Je meurs ! je meurs ! cria la victime.. et vous n'aurez pas mon argent.
Malgré la violence de ces cris, Pille-miche s'aperçut que le feu ne mordait pas encore la peau ; l'on attisa donc très artistement les charbons de manière à faire légèrement flamber le feu, d'Orgemont dit alors d'une voix abattue: -Mes amis, déliez-moi. Que voulez-vous ? cent écus, mille écus, dix mille écus, cent mille écus, je vous offre deux cents écus...
Cette voix était si lamentable que mademoiselle de Verneuil oublia son propre danger, et laisa échapper une exclamation.
- Qui a parlé ? demanda Marche-à-terre.
Les Chouans jetèrent autour d'eux des regards effarés. Ces hommes, si braves sous la bouche meurtrière des canons, ne tenaient pas devant un esprit. Pille-miche seul écoutait sans distraction la confesion que des douleurs croisantes arrachaient à sa victime.
- Cinq cents écus, oui, je les donne, disait l'avare.
- Bah ! Où sont-ils ? lui répondit tranquillement Pille-miche.
- Hein, ils sont sous le premier pommier. Sainte Vierge ! au fond du jardin, à gauche... Vous êtes des brigands... des voleurs... Ah ! je meurs... il y a là dix mille francs.
- Je ne veux pas des francs, reprit Marche-à-terre, il nous faut des livres. Les écus de ta République ont des figures païennes qui n'auront jamais cours.
- Ils sont en livres, en bons louis d'or. Mais déliez-moi, déliez-moi... vous savez où est ma vie... mon trésor.
Les quatre Chouans se regardèrent en cherchant celui d'entre eux auquel ils pouvaient se fier pour l'envoyer déterrer la somme. En ce moment, cette cruauté de cannibales fit tellement horreur à mademoiselle de Verneuil, que, sans savoir si le rôle que lui asignait sa figure pâle la préserverait encore de tout danger, elle s'écria courageusement d'un son de voix grave: - Ne craignez-vous pas la colère de Dieu ? Détachez-le, barbares !
Les Chouans levèrent la tête, ils aperçurent dans les airs des yeux qui brillaient comme deux étoiles, et s'enfuirent épouvantés. Mademoiselle de Verneuil sauta dans la cuisine, courut à d'Orgemont, le tira si violemment du feu, que les liens du fagot cédèrent ; puis, du tranchant de son poignard, elle coupa les cordes avec lesquelles il avait été garrotté. Quand l'avare fut libre et debout, la première expresion de son visage fut un rire douloureux, mais sardonique.
- Allez, allez au pommier, brigands ! dit-il. Oh ! oh ! voilà deux fois que je les leurre, ausi ne me reprendront-ils pas une troisième !
En ce moment, une voix de femme retentit au dehors.
Un esprit ! un esprit ! criait madame du Gua imbéciles, c'est elle. Mille écus à qui m'apportera là tête de cette catin !
Mademoiselle de Verneuil pâlit ; mais l'avare sourit, lui prit la main, l'attira sous le manteau de la cheminée, l'empêcha de laiser les traces de son pasage en la conduisant de manière à ne pas déranger le feu qui n'occupait qu'un très petit espace ; il fit partir un resort, la plaque de fonte s'enleva ; et quand leurs ennemis communs rentrèrent dans le caveau, la lourde porte de la cachette était déjà retombée sans bruit. La Parisienne comprit alors le but des mouvements de carpe qu'elle avait vu faire au malheureux banquier.
- Voyez-vous, madame, s'écria Marche-à-terre, l'esprit a pris le Bleu pour compagnon.
L'effroi dut être grand, car ces paroles furent suivies d'un si profond silence, que d'Orgemont et sa compagne entendirent les Chouans prononçant à voix base: - Ave Sancta Anna Auriaca gratia plena, Dominus tecum, etc.
- Ils prient, les imbéciles, s'écria d'Orgemont.
- N'avez-vous pas peur, dit mademoiselle de Verneuil en interrompant son compagnon, de faire découvrir notre...
Un rire du vieil avare disipa les craintes de la jeune Parisienne.
- La plaque est dans une table de granit qui a dix pouces de profondeur. Nous les entendons, et ils ne nous entendent pas.
Puis il prit doucement la main de sa libératrice, la plaça vers une fisure par où sortaient des bouffées de vent frais, et elle devina que cette ouverture avait été pratiquée dans le tuyau de la cheminée.
- Ah ! ah ! reprit d'Orgemont. Diable ! les jambes me cuisent un peu ! Cette Jument de Charette, comme on l'appelle à Nantes, n'est pas asez sotte pour contredire ses fidèles: elle sait bien que, s'ils n'étaient pas si brutes, ils ne se battraient pas contre leurs intérêts. La voilà qui prie ausi. Elle doit être bonne à voir en disant son ave à sainte Anne d'Auray. Elle ferait mieux de détrouser quelque diligence pour me rembourser les quatre mille francs qu'elle me doit. Avec les intérêts, les frais, ça va bien à quatre mille sept cent quatre-vingts francs et des centimes...
La prière finie, les Chouans se levèrent et partirent. Le vieux d'Orgemont serra la main de mademoiselle de Verneuil, comme pour la prévenir que néanmoins le danger existait toujours.
- Non, madame, s'écria Pille-miche après quelques minutes de silence, vous resteriez là dix ans, ils ne reviendront pas.
- Mais elle n'est pas sortie, elle doit être ici, dit obstinément la Jument de Charette.
- Non, madame, non, ils se sont envolés à travers les murs. Le diable n'a-t-il pas déjà emporté là, devant nous, un asermenté ?
- Comment ! toi, Pille-miche, avare comme lui, ne devines-tu pas que le vieux cancre aura bien pu dépenser quelques milliers de livres pour construire dans les fondations de cette voûte un réduit dont l'entrée est cachée par un secret ?
L'avare et la jeune fille entendirent un gros rire échappé à Pille-miche.
- Ben vrai, dit-il.
- Reste ici, reprit madame du Gua. Attends-les à la sortie. Pour un seul coup de fusil je te donnerai tout ce que tu trouveras dans le trésor de notre usurier. Si tu veux que je te pardonne d'avoir vendu cette fille quand je t'avais dit de la tuer, obéis-moi.
- Usurier ! dit le vieux d'Orgemont, je ne lui ai pourtant prêté qu'à neuf pour cent. Il est vrai que j'ai une caution hypohécaire ! Mais enfin, voyez comme elle est reconnaisante ! Allez, madame, si Dieu nous punit du mal, le diable est là pour nous punir du bien, et l'homme placé entre ces deux termes-là, sans rien savoir de l'avenir, m'a toujours fait l'effet d'une règle de trois dont l'X est introuvable.
Il laisa échapper un soupir creux qui lui était particulier, car, en pasant par son larynx, l'air semblait y rencontrer et attaquer deux vieilles cordes détendues. Le bruit que firent Pille-miche et madame du Gua en sondant de nouveau les murs, les voûtes et les dalles, parut rasurer d'Orgemont, qui saisit la main de sa libératrice pour l'aider à monter une étroite vis saint-gilles, pratiquée dans l'épaiseur d'un mur en granit. Après avoir gravi une vingtaine de marches, la lueur d'une lampe éclaira faiblement leurs têtes. L'avare s'arrêta, se tourna vers sa compagne, en examina le visage comme s'il eût regardé, manié et remanié une lettre de change douteuse à escompter, et pousa son terrible soupir.
- En vous mettant ici, dit-il après un moment de silence, je vous ai remboursé intégralement le service que vous m'avez rendu ; donc, je ne vois pas pourquoi je vous donnerais...
- Monsieur, laisez-moi là, je ne vous demande rien, dit-elle.
Ces derniers mots, et peut-être le dédain qu'exprima cette belle figure, rasurèrent le petit vieillard, car il répondit, non sans un soupir: - Ah ! en vous conduisant ici, j'en ai trop fait pour ne pas continuer... Il aida poliment Marie à monter quelques marches asez singulièrement disposées, et l'introduisit moitié de bonne grâce, moitié rechignant, dans un petit cabinet de quatre pieds carrés, éclairé par une lampe suspendue à la voûte. Il était facile de voir que l'avare avait pris toutes ses précautions pour paser plus d'un jour dans cette retraite, si les événements de la guerre civile l'eusent contraint à y rester longtemps.
- N'approchez pas du mur, vous pourriez vous blanchir, dit tout à coup d'Orgemont.
Et il mit avec asez de précipitation sa main entre le châle de la jeune fille et la muraille, qui semblait fraîchement recrépie. Le geste du vieil avare produisit m effet tout contraire à celui qu'il en attendait. Mademoiselle de Verneuil regarda soudain devant elle, et vit dans un angle une sorte de construction dont la forme lui arracha un cri de terreur, car elle devina qu'une créature humaine avait été enduite de mortier et placée là debout ; d'Orgemont lui fit un signe effrayant pour l'engager à se taire, et ses petits yeux d'un bleu de faïence annoncèrent autant d'effroi que ceux de sa compagne.
- Sotte, croyez-vous que je l'aie asasiné ?... C'est mon frère, dit-il en variant son soupir d'une manière lugubre. C'est le premier recteur qui se soit asermenté. Voilà le seul asile où il ait été en sûreté contre la fureur des Chouans et des autres prêtres. Poursuivre un digne homme qui avait tant d'ordre ! C'était mon aîné, lui seul a eu la patience de m'apprendre le calcul décimal. Oh ! c'était un bon prêtre ! Il avait de l'économie et savait amaser. Il y a quatre ans qu'il est mort, je ne sais pas de quelle maladie ; mais voyez-vous, ces prêtres, ça a l'habitude de s'agenouiller de temps en temps pour prier, et il n'a peut-être pas pu s'accoutumer à rester ici debout comme moi... Je l'ai mis là, autre part ils l'auraient déterré. Un jour je pourrai l'ensevelir en terre sainte, comme disait ce pauvre homme, qui ne s'est asermenté que par peur.
Une larme roula dans les yeux secs du petit vieillard, dont alors la perruque rouse parut moins laide à la jeune fille, qui détourna les yeux par un secret respect pour cette douleur ; mais, malgré cet attendrisement, d'Orgemont lui dit encore: - N'approchez pas du mur, vous...
Et ses yeux ne quittèrent pas ceux de mademoiselle de Verneuil, en espérant ainsi l'empêcher d'examiner plus attentivement les parois de ce cabinet, où l'air trop raréfié ne suffisait pas au jeu des poumons. Cependant Marie réusit à dérober un coup d'eil à son argus, et, d'après les bizarres proéminences des murs, elle supposa que l'avare les avait bâtis lui-même avec des sacs d'argent ou d'or. Depuis un moment, d'Orgemont était plongé dans un ravisement grotesque. La douleur que la cuison lui faisait souffrir aux jambes, et sa terreur en voyant un être humain au milieu de ses trésors, se lisaient dans chacune de ses rides ; mais en même temps ses yeux arides exprimaient, par un feu inaccoutumé, la généreuse émotion qu'excitait en lui le périlleux voisinage de sa libératrice, dont la joue rose et blanche attirait le baiser, dont le regard noir et velouté lui amenait au ceur des vagues de sang si chaudes, qu'il ne savait plus si c'était signe de vie ou de mort.
- êtes-vous mariée ? lui demanda-t-il d'une voix tremblante.
- Non, dit-elle en souriant.
- J'ai quelque chose, reprit-il en pousant son soupir, quoique je ne sois pas ausi riche qu'ils le disent tous. Une jeune fille comme vous doit aimer les diamants, les bijoux, les équipages, l'or, ajouta-t-il en regardant d'un air effaré autour de lui. J'ai tout cela à donner, après ma mort. Hé ! si vous vouliez...
L'eil du vieillard décelait tant de calcul, même dans cet amour éphémère, qu'en agitant sa tête par un mouvement négatif, mademoiselle de Verneuil ne put s'empêcher de penser que l'avare ne songeait à l'épouser que pour enterrer son secret dans le ceur d'un autre lui-même.
- L'argent, dit-elle en jetant à d'Orgemont un regard plein d'ironie qui le rendit à la fois heureux et fâché, l'argent n'est rien pour moi. Vous seriez trois fois plus riche que vous ne l'êtes, si tout l'or que j'ai refusé était là.
- N'approchez pas du m...
- Et l'on ne me demandait cependant qu'un regard, ajouta-t-elle avec une incroyable fierté.
- Vous avez eu tort, c'était une excellente spéculation. Mais songez donc...
- Songez, reprit mademoiselle de Verneuil, que je viens d'entendre retentir là une voix dont un seul accent a pour moi plus de prix que toutes vos richeses.
- Vous ne les connaisez pas...
Avant que l'avare n'eût pu l'en empêcher, Marie fit mouvoir, en la touchant du doigt. une petite gravure enluminée qui représentait Louis XV à cheval, et vit tout à coup au-desous d'elle le marquis occupé à charger un tromblon. L'ouverture cachée par le petit panneau sur lequel l'estampe était collée semblait répondre à quelque ornement dans le plafond de la chambre voisine, où sans doute couchait le général royaliste. D'Orgemont repousa avec la plus grande précaution la vieille estampe, et regarda la jeune fille d'un air sévère.
- Ne dites pas un mot, si vous aimez la vie. Vous n'avez pas jeté, lui dit-il à l'oreille après une pause, votre grappin sur un petit bâtiment. Savez-vous que le marquis de Montauran posède pour cent mille livres de revenus en terres affermées qui n'ont pas encore été vendues. Or, un décret des Consuls, que j'ai lu dans le Primidi de l'Ille-et-Vilaine, vient d'arrêter les séquestres. Ah ! ah ! vous trouvez ce gars-là maintenant plus joli homme, n'est-ce pas ? Vos yeux brillent comme deux louis d'or tout neufs.
Les regards de mademoiselle de Verneuil s'étaient fortement animés en entendant résonner de nouveau une voix bien connue. Depuis qu'elle était là, debout, comme enfouie dans une mine d'argent, le resort de son âme courbée sous ces événements s'était redresé. Elle semblait avoir pris une résolution sinistre et entrevoir les moyens de la mettre à exécution.
Chapitre II
- On ne revient pas d'un tel mépris, se dit-elle et s'il ne doit plus m'aimer, je veux le tuer, aucune femme ne l'aura.
- Non, l'abbé, non, s'écriait le jeune chef dont la voix se fit entendre, il faut que cela soit ainsi.
- Monsieur le marquis, reprit l'abbé Gudin avec hauteur, vous scandaliserez toute la Bretagne en donnant ce bal à Saint-James. C'est des prédicateurs, et non des danseurs qui remueront nos villages. Ayez des fusils et non des violons.
- L'abbé, vous avez asez d'esprit pour savoir que ce n'est que dans une asemblée générale de tous nos partisans que je verrai ce que je puis entreprendre avec eux. Un dîner me semble plus favorable pour examiner leurs physionomies et connaître leurs intentions que tous les espionnages posibles, dont, au surplus, j'ai horreur ; nous les ferons causer le verre en main.
Marie tresaillit en entendant ces paroles, car elle conçut le projet d'aller à ce bal, et de s'y venger.
- Me prenez-vous pour un idiot avec votre sermon sur la danse, reprit Montauran. Ne figureriez-vous pas de bon ceur dans une chaconne pour vous retrouver rétablis sous votre nouveau nom de Pères de la Foi !... Ignorez-vous que les Bretons sortent de la mese pour aller danser ! Ignorez-vous ausi que mesieurs Hyde de Neuville et d'Andigné ont eu il y a cinq jours une conférence avec le premier Consul sur la question de rétablir Sa Majesté Louis XVIII. Si je m'apprête en ce moment pour aller risquer un coup de main si téméraire, c'est uniquement pour ajouter à ces négociations le poids de nos souliers ferrés. Ignorez-vous que tous les chefs de la Vendée et même Fontaine parlent de se soumettre. Ah ! monsieur, l'on a évidemment trompé les princes sur l'état de la France. Les dévouements dont on les entretient sont des dévouements de position. L'abbé, si j'ai mis le pied dans le sang, je ne veux m'y mettre jusqu'à la ceinture qu'à bon escient. Je me suis dévoué au Roi et non pas à quatre cerveaux brûlés, à des hommes perdus de dettes comme Rifoêl, à des chauffeurs, à...
- Dites tout de suite, monsieur, à des abbés qui perçoivent des contributions sur le grand chemin pour soutenir la guerre, reprit l'abbé Gudin.
- Pourquoi ne le dirais-je pas ? répondit aigrement le marquis. Je dirai plus, les temps héroïques de la Vendée sont pasés...
- Monsieur le marquis, nous saurons faire des miracles sans vous.
- Oui, comme celui de Marie Lambrequin, répondit en riant le marquis. Allons, sans rancune, l'abbé ! Je sais que vous payez de votre personne, et tirez un Bleu ausi bien que vous dites un oremus. Dieu aidant, j'espère vous faire asister, une mitre en tête, au sacre du Roi.
Cette dernière phrase eut sans doute un pouvoir magique sur l'abbé, car on entendit sonner une carabine, et il s'écria: - J'ai cinquante cartouches dans mes poches, monsieur le marquis, et ma vie est au Roi.
- Voilà encore un de mes débiteurs, dit l'avare à mademoiselle de Verneuil. Je ne parle pas de cinq à six cents malheureux écus qu'il m'a empruntés, mais d'une dette de sang qui, j'espère, s'acquittera. Il ne lui arrivera jamais autant de mal que je lui en souhaite, à ce sacré jésuite ; il avait juré la mort de mon frère, et soulevait le pays contre lui. Pourquoi ? parce que le pauvre homme avait eu peur des nouvelles lois. Après avoir appliqué son oreille à un certain endroit de sa cachette: - Les voilà qui décampent, tous ces brigands-là, dit-il. Ils vont faire encore quelque miracle ! Pourvu qu'ils n'esaient pas de me dire adieu comme la dernière fois, en mettant le feu à la maison.
Après environ une demi-heure, pendant laquelle mademoiselle de Verneuil et d'Orgemont se regardèrent comme si chacun d'eux eût regardé un tableau, la voix rude et grosière de Galope-chopine cria doucement: - Il n'y a plus de danger, monsieur d'Orgemont. Mais cette fois-ci, j'ai ben gagné mes trente écus.
- Mon enfant, dit l'avare, jurez-moi de fermer les yeux.
Mademoiselle de Verneuil plaça une de ses mains sur ses paupières ; mais, pour plus de secret, le vieillard souffla la lampe, prit sa libératrice par la main, l'aida à faire sept ou huit pas dans un pasage difficile ; au bout de quelques minutes, il lui dérangea doucement la main, elle se vit dans la chambre que le marquis de Montauran venait de quitter et qui était celle de l'avare.
- Ma chère enfant, lui dit le vieillard, vous pouvez partir. Ne regardez pas ainsi autour de vous. Vous n'avez sans doute pas d'argent ? Tenez, voici dix écus ; il y en a de rognés, mais ils paseront. En sortant du jardin, vous trouverez un sentier qui conduit à la ville, ou, comme on dit maintenant, au District. Mais les Chouans sont à Fougères, il n'est pas présumable que vous puisiez y rentrer de sitôt ; ainsi, vous pourrez avoir besoin d'un sûr asile. Retenez bien ce que je vais vous dire, et n'en profitez que dans un extrême danger. Vous verrez sur le chemin qui mène au Nid-au-crocs par le val de Gibarry une ferme où demeure le Grand-Cibot, dit Galope-chopine, entrez-y en disant à sa femme: - bonjour, Bécanière ! et Barbette vous cachera. Si Galope-chopine vous découvrait, ou il vous prendra pour l'esprit, s'il fait nuit ; ou dix écus l'attendriront, s'il fait jour. Adieu ! nos comptes sont soldés. Si vous vouliez, dit-il en montrant par un geste les champs qui entouraient sa maison, tout cela serait à vous !
Mademoiselle de Verneuil jeta un regard de remerciement à cet être singulier, et réusit à lui arracher un soupir dont les tons furent très variés.
- Vous me rendrez sans doute mes dix écus, remarquez bien que je ne parle pas d'intérêts, vous les remettrez à mon crédit chez maître Patrat, le notaire de Fougères qui, si vous le vouliez, ferait notre contrat, beau trésor. Adieu.
- Adieu, dit-elle en souriant et le saluant de la main.
- S'il vous faut de l'argent, lui cria-t-il, je vous en prêterai à cinq ! Oui, à cinq seulement. Ai-je dit cinq ? Elle était partie. - Ca m'a l'air d'être une bonne fille ; cependant, je changerai le secret de ma cheminée. Puis il prit un pain de douze livres, un jambon et rentra dans sa cachette.
Lorsque mademoiselle de Verneuil marcha dans la campagne, elle crut renaître, la fraîcheur du matin ranima son visage qui depuis quelques heures lui semblait frappé par une atmosphère brûlante. Elle esaya de trouver le sentier indiqué par l'avare ; mais, depuis le coucher de la lune, l'obscurité était devenue si forte, qu'elle fut forcée d'aller au hasard. Bientôt la crainte de tomber dans les précipices la prit au ceur, et lui sauva la vie ; car elle s'arrêta tout à coup en presentant que la terre lui manquerait si elle faisait un pas de plus. Un vent plus frais qui caresait ses cheveux, le murmure des eaux, l'instinct, tout servit à lui indiquer qu'elle se trouvait au bout des rochers de Saint-Sulpice. Elle pasa les bras autour d'un arbre, et attendit l'aurore en de vives anxiétés, car elle entendait un bruit d'armes, de chevaux et de voix humaines. Elle rendit grâces à la nuit qui la préservait du danger de tomber entre les mains des Chouans, si, comme le lui avait dit l'avare, ils entouraient Fougères.
Semblables à des feux nuitamment allumés pour un signal de liberté, quelques lueurs légèrement pourprées pasèrent par-desus les montagnes dont les bases conservèrent des teintes bleuâtres qui contrastèrent avec les nuages de rosée flottant sur les vallons. Bientôt un disque de rubis s'éleva lentement à l'horizon, les cieux le reconnurent ; les accidents du paysage, le clocher de Saint-Léonard, les rochers, les prés ensevelis dans l'ombre reparurent insensiblement et les arbres situés sur les cimes se desinèrent dans ses feux naisants. Le soleil se dégagea par un gracieux élan du milieu de ses rubans de feu, d'ocre et de saphir. Sa vive lumière s'harmonisa par lignes égales, de colline en colline, déborda de vallons en vallons. Les ténèbres se disipèrent, le jour accabla la nature. Une brise piquante frisonna dans l'air, les oiseaux chantèrent, la vie se réveilla partout. Mais à peine la jeune fille avait-elle eu le temps d'abaiser ses regards sur les mases de ce paysage si curieux, que, par un phénomène asez fréquent dans ces fraîches contrées, des vapeurs s'étendirent en nappes, comblèrent les vallées, montèrent jusqu'aux plus hautes collines, ensevelirent ce riche basin sous un manteau de neige. Bientôt mademoiselle de Verneuil crut revoir une de ces mers de glace qui meublent les Alpes. Puis cette nuageuse atmosphère roula des vagues comme l'Océan, souleva des lames impénétrables qui se balancèrent avec mollese, ondoyèrent, tourbillonnèrent violemment, contractèrent aux rayons du soleil des teintes d'un rose vif, en offrant çà et là les transparences d'un lac d'argent fluide. Tout à coup le vent du nord souffla sur cette fantasmagorie et disipa les brouillards qui déposèrent une rosée pleine d'oxyde sur les gazons. Mademoiselle de Verneuil put alors apercevoir une immense mase brune placée sur les rochers de Fougères. Sept à huit cents Chouans armés s'agitaient dans le faubourg Saint-Sulpice comme des fourmis dans une fourmilière. Les environs du château occupés par trois mille hommes arrivés comme par magie furent attaqués avec fureur. Cette ville endormie, malgré ses remparts verdoyants et ses vieilles tours grises, aurait succombé, si Hulot n'eût pas veillé. Une batterie cachée sur une éminence qui se trouve au fond de la cuvette que forment les remparts, répondit au premier feu des Chouans en les prenant en écharpe sur le chemin du château. La mitraille nettoya la route, et la balaya. Puis, une compagnie sortit de la porte Saint-Sulpice, profita de l'étonnement des Chouans, se mit en bataille sur le chemin et commença sur eux un feu meurtrier. Les Chouans n'esayèrent pas de résister, en voyant les remparts du château se couvrir de soldats comme si l'art du machiniste y eût appliqué des lignes bleues, et le feu de la forterese protéger celui des tirailleurs républicains. Cependant d'autres Chouans, maîtres de la petite vallée du Nançon, avaient gravi les galeries du rocher et parvenaient à la Promenade, où ils montèrent ; elle fut couverte de peaux de bique qui lui donnèrent l'apparence d'un toit de chaume bruni par le temps. Au même moment, de violentes détonations se firent entendre dans la partie de la ville qui regardait la vallée du Couêsnon. évidemment Fougères, attaqué sur tous les points, était entièrement cerné. Le feu qui se manifesta sur le revers oriental du rocher prouvait même que les Chouans incendiaient les faubourgs. Cependant les flammèches qui s'élevaient des toits de genêt ou de bardeau cesèrent bientôt, et quelques colonnes de fumée noire indiquèrent que l'incendie s'éteignait. Des nuages blancs et bruns dérobèrent encore une fois cette scène à mademoiselle de Verneuil, mais le vent disipa bientôt ce brouillard de poudre. Déjà, le commandant républicain avait fait changer la direction de sa batterie de manière à pouvoir prendre succesivement en file la vallée du Nançon, le sentier de la Reine et le rocher, quand du haut de la Promenade, il vit ses premiers ordres admirablement bien exécutés. Deux pièces placées au poste de la porte Saint-Léonard abattirent la fourmilière de Chouans qui s'étaient emparés de cette position ; tandis que les gardes nationaux de Fougères, accourus en hâte sur la place de l'église, achevèrent de chaser l'ennemi. Ce combat ne dura pas une demi-heure et ne coûta pas cent hommes aux Bleus. Déjà, dans toutes les directions, les Chouans battus et écrasés se retiraient d'après les ordres réitérés du Gars, dont le hardi coup de main échouait, sans qu'il le sût, par suite de l'affaire de la Vivetière qui avait si secrètement ramené Hulot à Fougères. L'artillerie n'y était arrivée que pendant cette nuit, car la seule nouvelle d'un transport de munitions aurait suffi pour faire abandonner par Montauran cette entreprise qui, éventée, ne pouvait avoir qu'une mauvaise isue. En effet, Hulot désirait autant donner une leçon sévère au Gars, que le Gars pouvait souhaiter de réusir dans sa pointe pour influer sur les déterminations du premier Consul. Au premier coup de canon, le marquis comprit donc qu'il y aurait de la folie à poursuivre par amour-propre une surprise manquée. Ausi, pour ne pas faire tuer inutilement ses Chouans, se hâta-t-il d'envoyer sept ou huit émisaires porter des instructions pour opérer promptement la retraite sur tous les points. Le commandant, ayant aperçu son adversaire entouré d'un nombreux conseil au milieu duquel était madame du Gua, esaya de tirer sur eux une volée sur le rocher de Saint-Sulpice ; mais la place avait été trop habilement choisie pour que le jeune chef n'y lût pas en sûreté. Hulot changea de rôle tout à coup, et d'attaqué devint agreseur. Aux premiers mouvements qui indiquèrent les intentions du marquis, la compagnie placée sous les murs du château se mit en devoir de couper la retraite aux Chouans en s'emparant des isues supérieures de la vallée du Nançon.
Malgré sa haine, mademoiselle de Verneuil épousa la cause des hommes que commandait son amant, et se tourna vivement vers l'autre isue pour voir si elle était libre ; mais elle aperçut les Bleus, sans doute vainqueurs de l'autre côté de Fougères, qui revenaient de la vallée du Couêsnon par le Val-de-Gibarry pour s'emparer du Nid-au-Crocs et de la partie des rochers Saint-Sulpice où se trouvaient les isues inférieures de la vallée du Nançon. Ainsi les Chouans, renfermés dans l'étroite prairie de cette gorge, semblaient devoir périr jusqu'au dernier, tant les prévisions du vieux commandant républicain avaient été justes et ses mesures habilement prises Mais sur ces deux points, les canons qui avaient si bien servi Hulot furent impuisants, il s'y établit des luttes acharnées, et la ville de Fougères une fois préservée, l'affaire prit le caractère d'un engagement auquel les Chouans étaient habitués. Mademoiselle de Verneuil comprit alors la présence des mases d'hommes qu'elle avait aperçues dans la campagne, la réunion des chefs chez d'Orgemont et tous les événements de cette nuit, sans savoir comment elle avait pu échapper à tant de dangers. Cette entreprise, dictée par le désespoir, l'intéresa si vivement qu'elle resta immobile à contempler les tableaux animés qui s'offrirent à ses regards. Bientôt, le combat qui avait lieu au bas des montagnes de Saint-Sulpice eut, pour elle, un intérêt de plus. En voyant les Bleus presque maîtres des Chouans, le marquis et ses amis s'élancèrent dans la vallée du Nançon afin de leur porter du secours. Le pied des roches fut couvert d'une multitude de groupes furieux où se décidèrent des questions de vie et de mort sur un terrain et avec des armes plus favorables aux Peaux-de-bique. Insensiblement, cette arène mouvante s'étendit dans l'espace. Les Chouans, en s'égaillant, envahirent les rochers à l'aide des arbustes qui y croisent çà et là. Mademoiselle de Verneuil eut un moment d'effroi en voyant un peu tard ses ennemis remontés sur les sommets, où ils défendirent avec fureur les sentiers dangereux par lesquels on y arrivait. Toutes les isues de cette montagne étant occupées par les deux partis, elle eut peur de se trouver au milieu d'eux, elle quitta le gros arbre derrière lequel elle s'était tenue, et se mit à fuir en pensant à mettre à profit les recommandations du vieil avare. Après avoir couru pendant longtemps sur le versant des montagnes de Saint-Sulpice qui regarde la grande vallée du Couêsnon, elle aperçut de loin une étable et jugea qu'elle dépendait de la maison de Galopechopine, qui devait avoir laisé sa femme toute seule pendant le combat. Encouragée par ces suppositions, mademoiselle de Verneuil espéra être bien reçue dans cette habitation, et pouvoir y paser quelques heures, jusqu'à ce qu'il lui fût posible de retourner sans danger à Fougères. Selon toute apparence, Hulot allait triompher. Les Chouans fuyaient si rapidement qu'elle entendit des coups de feu tout autour d'elle, et la peur d'être atteinte par quelques balles lui fit promptement gagner la chaumière dont la cheminée lui servait de jalon. Le sentier qu'elle avait suivi aboutisait à une espèce de hangar dont le toit, couvert en genêt, était soutenu par quatre gros arbres encore garnis de leurs écorces. Un mur en torchis formait le fond de ce hangar, sous lequel se trouvaient un presoir à cidre, une aire à battre le sarrasin, et quelques instruments aratoires. Elle s'arrêta contre l'un de ces poteaux sans se décider à franchir le marais fangeux qui servait de cour à cette maison que, de loin, en véritable Parisienne, elle avait prise pour une étable.
Cette cabane, garantie des vents du nord par une éminence qui s'élevait au-desus du toit et à laquelle elle s'appuyait, ne manquait pas de poésie, car des pouses d'ormes, des bruyères et les fleurs du rocher la couronnaient de leurs guirlandes. Un escalier champêtre pratiqué entre le hangar et la maison permettait aux habitants d'aller respirer un air pur sur le haut de cette roche. à gauche de la cabane, l'éminence s'abaisait brusquement, et laisait voir une suite de champs dont le premier dépendait sans doute de cette ferme. Ces champs desinaient de gracieux bocages séparés par des haies en terre, plantées d'arbres, et dont la première achevait l'enceinte de la cour. Le chemin qui conduisait à ces champs était fermé par un gros tronc d'arbre à moitié pourri, clôture bretonne dont le nom fournira plus tard une digresion qui achèvera de caractériser ce pays. Entre l'escalier creusé dans les schistes et le sentier fermé par ce gros arbre, devant le marais et sous cette roche pendante, quelques pierres de granit grosièrement taillées, superposées les unes aux autres, formaient les quatre angles de cette chaumière, et maintenaient le mauvais pisé, les planches et les cailloux dont étaient bâties les murailles. Une moitié du toit couverte de genêt en guise de paille, et l'autre en bardeau, espèce de merrain taillé en forme d'ardoise annonçaient deux divisions ; et, en effet, l'une close par une méchante claie servait d'étable, et les maîtres habitaient l'autre. Quoique cette cabane dût au voisinage de la ville quelques améliorations complètement perdues à deux lieues plus loin, elle expliquait bien l'instabilité de la vie à laquelle les guerres et les usages de la Féodalité avaient si fortement subordonné les meurs du serf, qu'aujourd'hui beaucoup de paysans appellent encore en ces contrées une demeure, le château habité par leurs seigneurs. Enfin, en examinant ces lieux avec un étonnement asez facile à concevoir, mademoiselle de Verneuil remarqua çà et là, dans la fange de la cour, des fragments de granit disposés de manière à tracer vers l'habitation un chemin qui présentait plus d'un danger ; mais en entendant le bruit de la mousqueterie qui se rapprochait sensiblement, elle sauta de pierre en pierre, comme si elle traversait un ruiseau, pour demander un asile. Cette maison était fermée par une de ces portes qui se composent de deux parties séparées, dont l'inférieure est en bois plein et masif, et dont la supérieure est défendue par un volet qui sert de fenêtre. Dans plusieurs boutiques de certaines petites villes en France, on voit le type de cette porte, mais beaucoup plus orné et armé à la partie inférieure d'une sonnette d'alarme ; celle-ci s'ouvrait au moyen d'un loquet de bois digne de l'âge d'or, et la partie supérieure ne se fermait que pendant la nuit, car le jour ne pouvait pénétrer dans la chambre que par cette ouverture. Il existait bien une grosière croisée, mais ses vitres resemblaient à des fonds de bouteille, et les masives branches de plomb qui les retenaient prenaient tant de place qu'elle semblait plutôt destinée à intercepter qu'à laiser paser la lumière. Quand mademoiselle de Verneuil fit tourner la porte sur ses gonds criards, elle sentit d'effroyables vapeurs alcalines sorties par bouffées de cette chaumière, et vit que les quadrupèdes avaient ruiné à coups de pieds le mur intérieur qui les séparait de la chambre. Ainsi l'intérieur de la ferme, car c'était une ferme, n'en démentait pas l'extérieur. Mademoiselle de Verneuil se demandait s'il était posible que des êtres humains vécusent dans cette fange organisée, quand un petit gars en haillons et qui paraisait avoir huit ou neuf ans, lui présenta tout à coup sa figure fraîche, blanche et rose, des joues bouffies, des yeux vifs, des dents d'ivoire et une chevelure blonde qui tombait par écheveaux sur ses épaules demi-nues ; ses membres étaient vigoureux, et son attitude avait cette grâce d'étonnement, cette naïveté sauvage qui agrandit les yeux des enfants. Ce petit gars était sublime de beauté.
- Où est ta mère ? dit Marie d'une voix douce et en se baisant pour lui baiser les yeux.
Après avoir reçu le baiser, l'enfant glisa comme une anguille, et disparut derrière un tas de fumier qui se trouvait entre le sentier et la maison, sur la croupe de l'éminence. En effet, comme beaucoup de cultivateurs bretons, Galope-chopine mettait, par un système d'agriculture qui leur est particulier, ses engrais dans des lieux élevés, en sorte que quand ils s'en servent, les eaux pluviales les ont dépouillés de toutes leurs qualités. Maîtrese du logis pour quelques instants, Marie en eut promptement fait l'inventaire. La chambre où elle attendait Barbette composait toute la maison. L'objet le plus apparent et le plus pompeux était une immense cheminée dont le manteau était formé par une pierre de granit bleu. L'étymologie de ce mot avait sa preuve dans un lambeau de serge verte bordée d'un ruban vert pâle, découpée en rond, qui pendait le long de cette tablette au milieu de laquelle s'élevait une bonne vierge en plâtre colorié. Sur le socle de la statue, mademoiselle de Verneuil lut deux vers d'une poésie religieuse fort répandue dans le pays:
Je suis la Mère de Dieu, Protectrice de ce lieu.
Derrière la vierge une effroyable image tachée de rouge et de bleu, sous prétexte de peinture, représentait saint Labre. Un lit de serge verte, dit en tombeau, une informe couchette d'enfant, un rouet, des chaises grosières, un bahut sculpté garni de quelques ustensiles, complétaient, à peu de chose près, le mobilier de Galope-chopine. Devant la croisée, se trouvait une longue table de châtaignier accompagnée de deux bancs en même bois, auxquels le jour des vitres donnait les sombres teintes de l'acajou vieux. Une immense pièce de cidre, sous le bondon de laquelle mademoiselle de Verneuil remarqua une boue jaunâtre dont l'humidité décomposait le plancher quoiqu'il fût formé de morceaux de granit asemblés par un argile roux, prouvait que le maître du logis n'avait pas volé son surnom de Chouan. Mademoiselle de Verneuil leva les yeux comme pour fuir ce spectacle, et alors, il lui sembla avoir vu toutes les chauves-souris de la terre, tant étaient nombreuses les toiles d'araignées qui pendaient au plancher. Deux énormes pichés, pleins de cidre, se trouvaient sur la longue table. Ces ustensiles sont des espèces de cruches en terre brune, dont le modèle existe dans plusieurs pays de la France, et qu'un Parisien peut se figurer en supposant aux pots dans lesquels les gourmets servent le beurre de Bretagne, un ventre plus arrondi, verni par places inégales et nuancé de taches fauves comme celles de quelques coquillages. Cette cruche est terminée par une espèce de gueule, asez semblable à la tête d'une grenouille prenant l'air hors de l'eau. L'attention de Marie avait fini par se porter sur ces deux pichés ; mais le bruit du combat, qui devint tout à coup plus distinct, la força de chercher un endroit propre à se cacher sans attendre Barbette, quand cette femme se montra tout à coup.
- Bonjour, Bécanière, lui dit-elle en retenant un sourire involontaire à l'aspect d'une figure qui resemblait asez aux têtes que les architectes placent comme ornement aux clefs des croisées.
- Ah ! ah ! vous venez d'Orgemont, répondit Barbette d'un air peu empresé.
- Où allez-vous me mettre ? car voici les Chouans...
- Là, reprit Barbette, ausi stupéfaite de la beauté que de l'étrange accoutrement d'une créature qu'elle n'osait comprendre parmi celles de son sexe. Là ! dans la cachette du prêtre.
Elle la conduisit à la tête de son lit, la fit entrer dans la ruelle ; mais elles furent tout interdites, en croyant entendre un inconnu qui sauta dans le marais. Barbette eut à peine le temps de détacher un rideau du lit et d'y envelopper Marie, qu'elle se trouva face à face avec un Chouan fugitif.
- La vieille, où peut-on se cacher ici ? Je suis le comte de Bauvan.
Mademoiselle de Verneuil tresaillit en reconnaisant la voix du convive dont quelques paroles, restées un secret pour elle, avaient causé la catastrophe de la Vivetière.
- Hélas ! vous voyez, monseigneur. Il n'y a rin ici ! Ce que je peux faire de mieux est de sortir, je veillerai. Si les Bleus viennent, j'avertirai. Si je restais et qu'ils me trouvasent avec vous, ils brûleraient ma maison.
Et Barbette sortit, car elle n'avait pas asez d'intelligence pour concilier les intérêts de deux ennemis ayant un droit égal à la cachette, en vertu du double rôle que jouait son mari.
- J'ai deux coups à tirer, dit le comte avec désespoir ; mais ils m'ont déjà dépasé. Bah ! j'aurais bien du malheur si, en revenant par ici, il leur prenait fantaisie de regarder sous le lit.
Il déposa légèrement son fusil auprès de la colonne où Marie se tenait debout enveloppée dans la serge verte, et il se baisa pour s'asurer s'il pouvait paser sous le lit. Il allait infailliblement voir les pieds de la réfugiée, qui, dans ce moment désespéré, saisit le fusil, sauta vivement dans la chaumière, et menaça le comte ; mais il partit d'un éclat de rire en la reconnaisant ; car, pour se cacher, Marie avait quitté son vaste chapeau de Chouan, et ses cheveux s'échappaient en groses touffes de desous une espèce de résille en dentelle.
- Ne riez pas, comte, vous êtes mon prisonnier. Si vous faites un geste, vous saurez ce dont est capable une femme offensée.
Au moment où le comte et Marie se regardaient avec de bien diverses émotions, des voix confuses criaient dans les rochers: - Sauvez le Gars ! égaillez-vous ! sauvez le Gars ! égaillez-vous !...
La voix de Barbette domina le tumulte extérieur et fut entendue dans la chaumière avec des sensations bien différentes par les deux ennemis, car elle parlait moins à son fils qu'à eux.
- Ne vois-tu pas les Bleus ? s'écriait aigrement Barbette. Viens-tu ici, petit méchant gars, ou je vais à toi ! Veux-tu donc attraper des coups de fusil. Allons, sauve-toi vitement.
Pendant tous ces petits événements qui se pasèrent rapidement, un Bleu sauta dans le marais.
- Beau-pied, lui cria mademoiselle de Verneuil.
Beau-pied accourut à cette voix et ajusta le comte un peu mieux que ne le faisait sa libératrice.
- Aristocrate, dit le malin soldat, ne bouge pas ou je te démolis comme la Bastille, en deux temps.
- Monsieur Beau-pied, reprit mademoiselle de Verneuil d'une voix caresante, vous me répondez de ce prisonnier. Faites comme vos voudrez, mais il faudra me le rendre sain et sauf à Fougères.
- Suffit, madame.
- La route jusqu'à Fougères est-elle libre maintenant ?
- Elle est sûre, à moins que les Chouans ne resuscitent.
Mademoiselle de Verneuil s'arma gaiement du léger fusil de chase, sourit avec ironie en disant à son prisonnier: - Adieu, monsieur le comte, au revoir ! et s'élança dans le sentier après avoir repris son large chapeau.
- J'apprends un peu trop tard, dit amèrement le comte de Bauvan, qu'il ne faut jamais plaisanter avec l'honneur de celles qui n'en ont plus.
- Aristocrate, s'écria durement Beau-pied, si tu ne veux pas que je t'envoie dans ton ci-devant paradis, ne dis rien contre cette belle dame.
Mademoiselle de Verneuil revint à Fougères par les sentiers qui joignent les roches de Saint-Sulpice au Nid-au-crocs. Quand elle atteignit cette dernière éminence et qu'elle courut à travers le chemin tortueux pratiqué sur les aspérités du granit, elle admira cette jolie petite vallée du Nançon naguère si turbulente, alors parfaitement tranquille. Vu de là, le vallon resemblait à une rue de verdure. Mademoiselle de Verneuil rentra par la porte Saint-Léonard, à laquelle aboutisait ce petit sentier. Les habitants, encore inquiets du combat qui, d'après les coups de fusil entendus dans le lointain, semblait devoir durer pendant la journée, y attendaient le retour de la garde nationale pour reconnaître l'étendue de leurs pertes. En voyant cette fille dans son bizarre costume, les cheveux en désordre, un fusil à la main, son châle et sa robe frottés contre les murs, souillés par la boue et mouillés de rosée, la curiosité des Fougerais fut d'autant plus vivement excitée, que le pouvoir, la beauté, la singularité de cette Parisienne, défrayaient déjà toutes leurs conversations.
Francine, en proie à d'horribles inquiétudes, avait attendu sa maîtrese pendant toute la nuit ; et quand elle la revit, elle voulut parler, mais un geste amical lui imposa silence.
- Je ne suis pas morte, mon enfant, dit Marie. Ah ! je voulais des émotions en partant de Paris ?.. j'en ai eu, ajouta-t-elle après une pause.
Francine voulut sortir pour commander un repas, en faisant observer à sa maîtrese qu'elle devait en avoir grand besoin.
- Oh ! dit mademoiselle de Verneuil, un bain, un bain ! La toilette avant tout.
Francine ne fut pas médiocrement surprise d'entendre sa maîtrese lui demandant les modes les plus élégantes de celles qu'elle avait emballées. Après avoir déjeuné, Marie fit sa toilette avec la recherche et les soins minutieux qu'une femme met à cette euvre capitale, quand elle doit se montrer aux yeux d'une personne chère, au milieu d'un bal. Francine ne s'expliquait point la gaieté moqueuse de sa maîtrese. Ce n'était pas la joie de l'amour, une femme ne se trompe pas à cette expresion, c'était une malice concentrée d'asez mauvais augure. Marie drapa elle-même les rideaux de la fenêtre par où les yeux plongeaient sur un riche panorama, puis elle approcha le canapé de la cheminée, le mit dans un jour favorable à sa figure, et dit à Francine de se procurer des fleurs, afin de donner à sa chambre un air de fête. Lorsque Francine eut apporté des fleurs, Marie en dirigea l'emploi de la manière la plus pittoresque. Quand elle eut jeté un dernier regard de satisfaction sur son appartement, elle dit à Francine d'envoyer réclamer son prisonnier chez le commandant. Elle se coucha voluptueusement sur le canapé, autant pour se reposer que pour prendre une attitude de grâce et de faiblese dont le pouvoir est irrésistible chez certaines femmes. Une molle langueur, la pose provoquante de ses pieds, dont la pointe perçait à peine sous les plis de la robe, l'abandon du corps, la courbure du col, tout, jusqu'à l'inclinaison des doigts effilés de sa main, qui pendait d'un oreiller comme les clochettes d'une touffe de jasmin, tout s'accordait avec son regard pour exciter des séductions. Elle brûla des parfums afin de répandre dans l'air ces douces émanations qui attaquent si puisamment les fibres de l'homme, et préparent souvent les triomphes que les femmes veulent obtenir sans les solliciter. Quelques instants après, les pas pesants du vieux militaire retentirent dans le salon qui précédait la chambre.
- Eh ! bien, commandant, où est mon captif ?
- Je viens de commander un piquet de douze hommes pour le fusiller comme pris les armes à la main.
- Vous avez disposé de mon prisonnier ! dit-elle. écoutez, commandant. La mort d'un homme ne doit pas être, après le combat, quelque chose de bien satisfaisant pour vous, si j'en crois votre physionomie. Eh ! bien, rendez-moi mon Chouan, et mettez à sa mort un sursis que je prends sur mon compte. Je vous déclare que cet aristocrate m'est devenu très esentiel, et va coopérer à l'accomplisement de nos projets. Au surplus, fusiller cet amateur de chouannerie serait commettre un acte ausi absurde que de tirer sur un ballon quand il ne faut qu'un coup d'épingle pour le désenfler. Pour Dieu, laisez les cruautés à l'aristocratie. Les républiques doivent être généreuses. N'auriez-vous pas pardonné, vous, aux victimes de Quiberon et à tant d'autres. Allons, envoyez vos douze hommes faire une ronde, et venez dîner chez moi avec mon prisonnier. Il n'y a plus qu'une heure de jour, et voyez-vous, ajouta-t-elle en souriant, si vous tardiez, ma toilette manquerait tout son effet.
- Mais, mademoiselle, dit le commandant surpris...
- Eh ! bien, quoi ? Je vous entends. Allez, le comte ne vous échappera point. Tôt ou tard, ce gros papillon-là viendra se brûler à vos feux de peloton.
Le commandant hausa légèrement les épaules comme un homme forcé d'obéir, malgré tout, aux désirs d'une jolie femme, et il revint une demi-heure après, suivi du comte de Bauvan.
Mademoiselle de Verneuil feignit d'être surprise par ses deux convives, et parut confuse d'avoir été vue par le comte si négligemment couchée ; mais après avoir lu dans les yeux du gentilhomme que le premier effet était produit, elle se leva et s'occupa d'eux avec une grâce, avec une politese parfaites. Rien d'étudié ni de forcé dans les poses, le sourire, la démarche ou la voix, ne trahisait sa préméditation ou ses deseins. Tout était en harmonie ! et aucun trait trop saillant ne donnait à penser qu'elle affectât les manières d'un monde où elle n'eût pas vécu. Quand le Royaliste et le Républicain furent asis, elle regarda le comte d'un air sévère. Le gentilhomme connaisait asez les femmes pour savoir que l'offense commise envers celle-ci lui vaudrait un arrêt de mort. Malgré ce soupçon, sans être ni gai, ni triste, il eut l'air d'un homme qui ne comptait pas sur de si brusques dénouements. Bientôt, il lui sembla ridicule d'avoir peur de la mort devant une jolie femme. Enfin l'air sévère de Marie lui donna des idées.
- Et qui sait, pensait-il, si une couronne de comte à prendre ne lui plaira pas mieux qu'une couronne de marquis perdue ? Montauran est sec comme un clou, et moi... Il se rega